‹ Les mères rivalesChapitre 9 sur 45 · LETTRE CXLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLVIII

De la marquise à la baronne de P^ordac.

D'ErneviUe , le 4 août.

En vérité , chère amie, notre revenant commence à m'étonner moi - même , et après m'étre bien moquée des frayeurs des femmes de chambre et des villageois , je crois que j'en ai peur aussi. La France , qui n'est ni sot ni poltron , m'a juré

qu'il a vu le spectre hier , à une heure après minuit , qui couroit comme un cerf dans l'alle'e qui conduit au souterrain. Le marinier Rochu m'a protesté qu'il a vu ce même fantôme sortir une fois de la maison de la tante de Jacinthe , et une autre fois y rentrer , non par la porte , mais en perçant la muraille. Sa femme et son fils ont été témoins de ce dernier fait. Cependant la maison est absolument inhabitée , le vicomte de Saint-Méran a été l'examiner avec le plus grand soin , et il n'y a point d'autres ouvertures que celles de la porte et de cinq fenêtres. On conte bien d'autres choses plus merveilleuses, je ne vous rapporte que les plus autlientiques. Jacinthe et toutes nos femmes sont bouleversées de terreur , sans en excepter mademoiselle du Rocher , qui a long-temps fait l'esprit fort, mais qui s'est trahie hier en se trouvant mal , parce que le vent a éteint une lumière qu'elle tenoit en traversant la cour. Cet événement ne vous paroît pas surnaturel j mais mademoiselle du Rocher a cru que c'étoit une

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niche du revenant, et elle est tombe'e sans connoissance sur la place. Quand elle a repris ses sens , elle nous a soutenu qu'une figure blanche monstrueusement gigantesque y qui couroit comme un trait , avoit en passant e'teint sa lumière. Je prends toutes les précautions imaginables pour que ces histoires ne soient pas contées aux eufans, et jusqu'ici ils n'en savent pas un mot. Combien nous aimons les merveilleux , c'est - à - dire , tout ce qui nous émeut vivement ! Ces frayeurs , qui sont trèsréelles, amusoient tout le monde j elles ont une sorte de charme pour ceux même qui les éprouvent , car ils seroient fâchés d'en «tre désabusés. Jamais le château n'a été si animé , jamais on ne s'y est moins ennuyé. Il n'y a sur la terre qu'un véritable bien , c'est la paix , c'est la douce tranquillité , et notre cœur inquiet veut toujours être agité ! preuve certaine que nous^ n'avons pas été formés seulementpour cette vie passagère , et qu'il en est une autre où nos sentimens seront assortis à notre destination.

Ma Léocadie ne se porte pas bien depuis deux jours; elle grandit beaucoup, j'espère que c'est la seule cause du malaise qu'elle e'prouve. Que je trouve le vicomte de St-Me'ran aimable ! il a tant d'esprit , et un si bon esprit ! Et puis , je vous assure qu'il est amoureux de Léocadie y il la regarde , il soupire , il rêve , et il n'est occupé que d'elle. J'ai lu que madame de Maintcnon inspira une passion à onze ans ; Léocadie a dix ans et demi , et elle est assurément mille fois plus jolie que ne le fut jamais la veuve de Scarron , qui n'avoit pas une beauté remarquable.

Adieu , mon amie , venez nous voir.

Vous qui aimez les histoires de revenans , vous serez trop heureuse ici ; vous en aurez tous les jours cinq ou six nouvelles. Je trouverois notre fantôme beaucoup plus aimable qu'effrayant , s'il pouvoit vous attirer.

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