LETTRE CXLV
De la comtesse de Rosmond au vicomte de Saint-Méran.
De Paris , le i5 mai.
Je vous envoie un courrier pour vous faire partager ma joie. Notre bon ahbé est nommé à l'évéche' d'Autun. Il a fallu pour cela toute la faveur dont mon frère jouit depuis cinq ans , et toute la haine de madame de*** pour M. le prince ***.
Enfin , une fois sans conséquence , le crédit et l'intrigue auront servi à récompenser la vertu ! Heureux le diocèse qui sera gouverné par ce digne prélat ! Il ne partira pour s'y rendre que sur la fin d'octobre , et ensuite il s'y fixera pour jamais j nous le perdrons pour toujours. Ge sera un grand vide dans ma vie , mais je
(1) Encyclopédie , mol Législateur.
serai consolée en apprenant toutes les bonnes actions qu'il fera. Quel plaisir de voir le mérite à sa place ! C'est une jouissance qu'on a si rarement ! ... Mon frère s'est conduit dans cette affaire avec une suite que je n'osois attendre de sa légèreté naturelle ,• il est enchanté de ce succès , mais la joie que lui cause cette espèce de triomphe est troublée par un chagrin particulier très-amer. La pauvre Camille Dercy-y sa maîtresse, est morte hier d'une fluxion de poitrine l . . . . Mon frère est extrêmement affligé !. . . .
Adieu , mon ami. Agnès vous dit mille choses tendres. Nous espérons toujours que vous serez ici le 2 ou le 3.
LETTRE CXLYI, Du marquis d'Erneville a la comtesse.
D'Eineville , le 25 mai.
Hélas ! ma mère , cetle malheureuse Camille n'existe plus !.... D'Olbreuse me mande qu'elle est morte le cinquième jour
d'une fluxion de poitrine ;, le i4 de ce
mois ! si jeune encore ! Combien
elle est pre'sente à mon souvenir !... comment oublier cette figure parfaite, si noble, si expressive , si brillante ! .... et tant de grâces , d'esprit et de talens ! . . . .
Je vous supplie , ma mère , de trouver un prétexte pour faire prendre le deuil à Ste'phen ! . . . .
J'ai tant de tristesse , j'ai l'imagination si noire , que je partirai demain pour Devise , uniquement pour passer deux ou trois jours entièrement seul.
Ce fut dans ce mois que , pour mon malheur éternel et pour le sien , je vis pour la première fois cette infortunée !... avec celte ineffaçable idée , il n'est plus pour moi de printemps !.,,.
Adieu , ma mère ; je ne suis pas digne aujourd'hui de m'entretenir avec vous !
RIVALES. 8l
LETTRE GXLVII.
De madame d'Orgeval à son mari.
D'ErneTJlle , le i^*^ août.
Je suis ici depuis quatre jours ^ mon bon ami. Le vicomte de Saint-Méran y est arrivé avant-hier. Ses voyages en Bourgogne deviennent fréquens; aussi le reçoiton avec des grâces ! . . . .
Nous avons un revenant dans le village, qui fait toutes sortes d'espie'gleries. Tu sais que la tante de Jacintlic demeuroit dans une petite maison isolée , sur le bord de la Loire , au port du Fourneau. Cette vieille femme est morte , et les villageois disent que son âme , habillée de blanc , revient toutes les nuits ; elle entre dans le souterrain qui conduit an port du Fourneau à l'entrée du village; les servantes du château assurent aussi qu'elles l'ont vue : tous ces récits causent un effroi universel.
Je crois qu'il y a là - dessous quelque
intrigue d'amour. J'ignore si elle est subalterne ou d'un genre relevé.
Je compte rester ici jusqu'à ton retour , qui sera , je l'espère , la semaine prochaine.
Adieu , mon bon ami ; Ze'pbyrine se porte bien ^ Pauline a toujours l'air de l'aimer beaucoup -, elle m'a demande' de la lui laisser tout l'été', à cause des leçons qu'on lui donne ici. On en fera une merveilleuse ; je la trouve déjà maniérée pour son âge j mais je m'en consolerai , pourvu qu'elle épouse Maurice.