NÉBULEUSES, SUITE
« Quand la nuit aux ailes noires et parsemées d'étoiles obscurcit la terre et le ciel, semblable au bel oiseau dont le sombre plumage étincelle d'yeux innombrables; cette sainte obscurité, ces feux divins, imposants, infinis, émanent de toi, 6 Créateur! »
Thomas Mooiie.
A mesure que s’accroît le pouvoir amplificateur des télescopes, les contours de ces amas d’étoiles, comme leur aspect intérieur, se présentent sous une forme de plus en plus irrégulière. Tels de ces objets qui semblaient autrefois purement circulaires ou purement elliptiques, ont offert depuis une grande irrégularité dans leurs formes aussi bien que dans le degré de luminosité qui leur appartient. Là où des nuages pâles et blanchâtres offraient un éclat calme et uniforme, Y œil géant du télescope a vu s’ouvrir des régions alternativement sombres et lumineuses. Les ligures que nous venons d’observer viennent toutes à l’appui de cette remarque ; d'autres la confirment d'une manière plus éclatante encore. 11 y a par exemple,
NEBULEUSES.
dans la conslollation zodiacale du Taureau, une nébuleuse uniforme et ovale qui n’offre d’abord aucun carac-
Fi({. ”• — Nébuleuse du Taureau.
1ère de singularité dans les instruments do faible puissance. Or, quand pour la première fois lord Rosse dirigea sur elle son grand télescope, il ne put s’empêcher de lui donner immédiatement le nom singulier de Nébuleuse île
l'Écrevisse (Crab-Ncbula) , que sa forme lui décernait d’elle-méme. C’ellipse s’était transformée en poisson ; les antennes, les pattes, la queue étaient figurées sur le ciel noir par la silhouette blanche que dessinaient de longues traînées d’étoiles.
Il y a des nébuleuses irrégulières de toutes les formes possibles, et sur les millions que l’on a déjà observées, décrites et dessinées, on ne saurait en trouver deux qui se ressemblent. Elles ont revêtu les formes les plus extraordinaires. Les unes offrent l’aspect de véritables comètes; le noyau est accompagné d’une abondante chevelure et suivi d’une longue traînée lumineuse : telles sont celles de la Licorne, du fleuve Éridan, de la Grande Ourse ; telle est surtout celle du Navire (fig. 8), dans laquelle on retrouve le type classique des comètes les plus régulières. D’autres, comme celle d’Orion, l’une des plus célèbres par les études qui l’ont illustrée, ou comme celle des Nuées de Magellan, semblent d’immenses nuages vaporeux tourmentés jadis par quelque vent tumultueux, percés de déchirures profondes, et brisés par places en lambeaux. Celle de la constellation du Renerd ressemble à ces boulets doubles que les gymnasiarques anglais soulèvent pour exercer la force de leurs bras; celle de l’Ecu de Sobieski (fig. 9) écrit au milieu d’une page du ciel lu dernière majuscule de l’alphabet grec : a.
D’autres nébuleuses se sont offertes en groupe, comme si deux ou plusieurs de ces vastes systèmes avaient associé leurs destinées. Plusieurs sont doubles : on voit deux^mas sphériques réunis par la couronne diffuse qui les enveloppe, ou séparés par une faible distance angulaire, ou quelquefois même enveloppés dans des couches concentriques lumineuses, comme deux œufs de neige au milieu d’un nid de lumière. Ailleurs encore, dans les Nuées de Magellan, sous l’hémisphère austral, on voit quatre nébuleuses circulaires disposées aux quatre angles d’un lo-
NEBULEUSES,
sange illuminé lui-méme d’une fine poussière d’étoiles; à l’un des angles extrêmes, la nébuleuse se divise ellemême en quatre globes, de sorte qu’en'réalifé on a sons les yeux une immense agglomération d’étoiles, dont les limites extrêmes présentent sept condensations principales. La sixième nébuleuse de notre figure 10 est celle des Nuées de Magellan. — La première et la quatrième
appartiennent à la Vierge, la seconde et la cinquième à Bérénice, la troisième appartient au Verseau.
Mais ce n’est pas tout. Non-seulement ces lointains systèmes stellaires peuplés de myriades de soleils revêtent les formes les plus variées, non-seulement ils offrent une diversité d’aspect supérieure à celle que l’imagination peut construire; mais encore quelques-uns d’entre eux dévoilent à l’œil étonné qui les contemple des nuances variées et de véritables couleurs. L’une est colorée d’un
Fig. 8. — Nébuleuse du Navire.
LES HEHVEILl.ES CELESTES.
beau bleu indigo ; une autre est rose à son centre et bordée de blanc ; une autre encore émet de magnifiques rayons bleu de ciel. Cette coloration est produite par la couleur même des étoiles qui la composent. On en a vu d’autres dont l’intensité lumineuse a sensiblement varié ; l’éclat de l’une d’entre elles s’est même affaibli jusqu’au point de la rendre complètement invisible.
Il est difficile de rendre l’impression que l’aspect de ces lointains univers fait naître dans l’âme lorsqu’on les contemple à travers ces merveilleux télescopes qui rapprochent les distances, tes rayons de lumière qui nous arrivent de si loin nous mettent temporairement en communication avec ces créations étrangère, et le sentiment de la vie terrestre, assoupi dans le silence des nuits profondes, semble dominé par l’ascendant que la contemplation céleste exerce si facilement" sur l’âme captivée. Les choses de la terre perdent leur prestige, et l’on s’écrie volontiers avec le poète des Mélodies irlandaises : « 11 n’est rien de brillant que le ciel. L’éclat des ailes de la gloire est faux et passager comme les teintes pâlissantes des rois; les fleurs de l’amour, de l’espérance, de la beauté s’épanouissent pour la tombe : il n’est rien de brillant que le ciel. M,i l ;»■ '
On sent que , malgré l’éloignement insondable qui sépare notre séjour de ces lointaines demeures, il y a là des. foyers lumineux et des centres de mouvement ; ce n’est pas le vide, ce n’est pas le désert, c’est « quelque chose, » et ce quelque chose suffit pour attacher notre attention et pour éveiller notre rêverie. Une impression indéfinissable nous est communiquée par les rayons slelloires qui descendent silencieusement des abîmes inexplorés, on la subit sans l’analyser, et les traces en restent ineffaçables, comme celles que ‘le voyageur ressent lorsqu’il aborde de nouvelles terres et voit de nouveaux cioux se. lever sur sa tôle.
NÉBULEUSES
C>st ce que décrit l’illustre auteur du Cosmos, lorsqu’il présente les Nuées de Magellan, vastes nébuleuses avoisinant le pôle austral, comme un objet unique dans le
inonde des phénomènes célestes. « Les magnifiques zones du ciel austral comprises entre les parallèles du 50 e et du 80 e degré, dit-il, sont les plus riches en étoiles nébuleuses et en amas de nébulosités irréductibles. Des deux
nuages magellaniques qui tournent autour du pôle austral, de ce pôle si pauvre en étoiles, qu’on dirait une contrée dévastée, le plus grand surtout- parait être, d’après des recherches récentes, une étonnante agglomération d’amas sphériques, d’étoiles plus ou moins grandes et de nébuleuses irréductibles, dont l’éclat général illumine le champ de la vision et forme comme le fond du tableau. L’aspectde ces nuages, la brillante constellation du Navire Argo, la Voie lactée, «pii s’étend entre le Scorpion, le Centaure et la Croix, et, j’ose le dire, l’aspect si pittoresque de tout le ciel austral, ont produit sur mon âme une impression ineffaçable. »
Cependant l’aspect le plus magnifique et le plus éloquent des nébuleuses ne s’est pas encore révélé dans celles qui précédent.. Pour se former une idée de l’importance de ces amas d’étoiles et pour apprécier un peu leur valeur au point de vue de l’espace qu’ils occupent comme au point de vue du temps qui a présidé à leur. formation, il faut avoir sous les yeux les splendides nébuleuses en spirales que le puissant télescope de Parsonstown nous a dévoilées là où les instruments ordinaires ne montraient que «les apparences semblables à celles que nous avons passées «m revue.
bord Rosse en effet a reconnu le premier «pie de vastes systèmes de soleils étaieyt agglomérés, non plus simplement autour d’un centrede condensation, non plus en amas plus ou moins réguliers, mais suivant une distribution qui révélé l’existence de forces gigantesques en action par eux. Il observa d’immenses agglomérations dont les étoiles composantes sont distribuées en longues courbes dans un système général de lignes spirales.
Du centre principal naissent une multitude de spires lumineuses, formées d’une innombrable quantité de soleils, contournant le noyau resplendissant d’où elles sont issues, pour se perdre au loin en affaiblissant insensiblc-
NEIIULEUSKS.
ment leur éclat et eu s’éteignant comme des traînées de vapeurs phosphorescentes. Un noyau secondaire rallie <1 un côté les extrémités du plus long rayonnement. Ce sont
de splendides rubans de lumière constellés, terminés per deux nœuds arrondis. Celle riche nébuleuse spirale appartient à lajconstellation des Chien t <le chasse située audessous de la Grande Ourse. Avant la découverte due au puissant télescope qui a l'ait disparaître le voile dont elle
10 LES M E It VEILLES CÉLESTES.
restait encore enveloppée, les meilleurs instruments ne la montraient que sons la forme d’un anneau dédoublé-sur la moitié de son contour, enroulant une nébuleuse globulaire très-brillante à son centre. En dehors de l'anneau on remarquait une seconde nébuleuse plus petite, de forme ronde. Jamais changement de forme ne fut plus manifeste entre les aspects révélés par les télescopes de différentes puissances.
Imaginer les myriades de siècles qui furent nécessaires à la formation de ces immenses systèmes serait une vaine entreprise. C’est avec lenteur que s’accomplissent les actions les plus formidables de la nature. Pour quela matière cosmique ou le prodigieux assemblage de tant d’é-, toiles ait pu se distribuer suivant les lignes révélées par le télescope et s’enrouler en de gigantesques spirales sous l’action dominante de l’attraction combinée de toutes les parties qui composent cet univers, il a fallu l’incalculable série des siècles amoncelés sur sa tète. C’est ici surtout qu’il est vrai de dire que les rayons lumineux qui descendent de ces créations lointaines sont pour nous le témoignage le plus ancien de l’existence de la matière.
La nébuleuse en spirale des Chien? de chasse n’est pas la seule de celle forme. Dans la constellation de la Vierge, du Lion et de Pégase, on admire aussi de semblables systèmes. Celle de là Vierge, située dans l’aile centralede cette figure, s’oflre sous l’aspect de ces fusées tournantes que l’on voit aux feux d’artifice : du centre lumineux s’élèvent tout autour de blanches traînées de lumière, se dirigeant et se courbant toutes dans le meme sens; des vides obscurs les séparent et donnent plus de netteté au dessin de leur direction. Celle du Lion présente une suite de zones concentriques ovales enveloppant le centre, également plus lumineux; une multitude d’étoiles resplendissent en ce centre. La nébuleuse en spirale de Pégase, marquée d’une belle étoile à sa partie centrale, est circulaire et composée de cercles successivement lumineux et obscurs ; d’un côté,
NÉBULEUSES. *3
la circonférence est coupée par une tangente, ligne de lumière large et plus longue que la nébuleuse elle-même, laquelle cellenn semble attachée comme ces petits nids soveux d’insectes au flanc des branches.
Fig. 12. — Nébuleuse en spirale de la Vierge.
Après ces magnificences stellaires découvertes au lond des espaces par la merveilleuse puissance du télescope, notre curiosité garde encore une ambition, celle de connaître le formidable instrument à l’aide duquel l’astro-
il LES MERVEILLES CÉLESTES.
noinie moderne s’est enrichie de telles connaissances.
William Herschel s’était 'Construit un télescope monté sur un formidable assemblage d’échelles massives, de cordes et de poulies. Lord bosse s’est établi au château de Parsonslown (Irlande), encastré dans des constructions monumentales, un télescope de 17 mètres de hauteur, cVst -à-dire 17 mètres de distance focale, entre le miroir qui est au fond et l’oculaire qui e$t en haut. Pour observer, on se place sur la plate-forme supérieure et l’on regarde, à l’aide d’un miroir et d’un microscope, l’image formée au fond de l’appareil, cpii peut supporter des grossissements de 0000 fois.
A propos des nébuleuses en spirale, je me souviens de l’année 1702 , dans laquelle un faiseur de systèmes composa un gros volume pour démontrer que l’univers est une grande spirale. Selon lui, Dieu serait placé au centre des mondes; de ce centre il communiquerait avec tous les êtres créés par une infinité de lignes spirales se dirigeant vers la circonférence. Soleils et mondes, corps et esprits, tout serait mû en spirale. Si cet auteur singulier renaissait de nos jours, avec quel empressement il saisirait nos nébuleuses en spirales pour illustrer sa thèse!
Les nébuleuses ne sont pas uniformément répandues dans toutes les régions du ciel. Sur la sphère étoilée on observe de vastes localités où nulle nébuleuse n’est visible, tandis qu’en d’autres points elles paraissent véritablement entassées. La région du ciel la plus riche se trouve dans le groupe suivant de constellations, (pie l’on apprendra bientôt à reconnaître : la Grande Ourse, Cassiopée, la Chevelure de Bérénice, la Vierge. Dans la région zodiacale voisine de la Vierge, on peut voir passer, en une heure, plus de 300 nébuleuses, tandis que dans les régions opposées on n’en rencontrerait pas une centaine. Les espaces qui précèdent ou qui suivent les nébuleuses renferment généralement peu d’étoiles. Herschel trouvait cette
NÉBULEUSES
règle constante. Aussi, il parait que toutes les fois que, pendant un certain temps, aucune étoile n’était venue, par le mouvement du ciel, se ranger dans le champ de son
Fig. 13. — Télescope d'Herschel.
télescope immobile, il avait l’habitude de dire au secrétaire qui l’assistait : « Préparez-Yous à écrire, des. nébuleuses vont arriver. »
De ce fait que les espaces les plus pauvres en étoiles sont voisins des nébuleuses les plus riches, et de cet autre que les étoiles sont généralement plus condensées vers le cen-
fO LES MERVEILLES CÉLESTES.
tre des nébuleuses, résulte une confirmation de ce que nous disions plus haut sur le travail incessant du grand nombre de siècles qu’il a fallu pour établir ces systèmes. Il n’est rien d’étonnant à ce que ces réunions puissantes se soient formées, soit aux dépens de la matière cosmique environnante, destinée t\ se condenser en étoiles, soit aux dépens des étoiles elles-mêmes, et à ce que les espaces qui les entourent ressemblent à de vastes déserts, à des régions ravagées.
A la vue des nébuleuses pâlissantes qui constellent l’étendue, l’âme se sent attirée comme au bord de ces abîmes dont la profondeur inconnue donne le vertige. A la grandeur du spectacle succède un sentiment plus cher, un sentiment d’affection pour ces beautés mystérieuses, et l’on comprend bientôt combien elles surpassent les plus précieuses richesses de la terre.
•« Étoiles! poésie du ciel ! s’écriait lord Byroir, si nous cherchons à lire dans vos pages étincelantes la destinée des hommes et des empires, nous sommes pardonnables, alors que dans notre désir de grandeur nous osons franchir notre sphère mortelle et aspirera nous unir à vous ; car vous êtes une beauté et un mystère, et vous nous inspirez de loin tant d’amour et de respect, que nous avons donné une étoile pour emblème à la fortune, à la gloire, à la puissance, à la vie. l e ciel et la terre se taisent. Ils ne dorment pas, mais leur haleine reste suspendue comme il arrive pour nous dans un moment d'émotion vive ; ils sont silencieux eomine nous quand une pensée nous préoccupe trop profondément. Le ciel et la terre se taisent : du cortège lointain des étoiles jusqu’au lac assoupi et â la rive montagneuse, tout est concentré dans une vie intense, en laquelle il n’est pas un rayon, pas un souflle, pas une feuille qui n’ait sa part d’existence, et ne sente la présence de l’Être créateur et conservateur de toute chose.
’ « Alors s’éveille ce sentiment de l’infini que nous éprou-
Télescope de lord Rosse.
NÉBULEUSES
vous dans la solitude, là où nous sommes le moins seuls; c’est la vérité qui s’infuse dans notre être et le purifie du moi personnel : c’est une vibration, âme et source de la musique, (pii nous initie à l’éternelle harmonie, répand autour de nous un charme pareil à la ceinture fabuleuse de Cyl liérée, unissant toutes choses dans les liens de la beauté, et qui désarmerait jusqu’au spectre de la Mort, si sa fatale puissance était matérielle.
« Ils eurent raison, les anciens Persans, de lui donner pour autels les hauts lieux et le sommet des monts sourcilleux, et de ne point emprisonner dans des murailles le culte de l’esprit, qui n’est honoré qu’imparfailement dans des sanctuaires élevés par la main des hommes. Venez donc comparer vos colonnes, vos temples grecs ou gothiques, destinés à abriter des idoles, avec l’air et la terre, ces temples*de v la nature, et gardez-vous de circonscrire la prière dans une ‘étroite enceinte l . »
Nous avons vu (pie l’univers est formé par des nébuleuses, répandues dans l'immensité de l’espace, à toutes les profondeurs imaginables et dans tous les sens possibles. Mais alors, s’il n’v a que des nébuleuses dans l’espace, et si nul corps céleste n’est isolé de ces agglomérations, la terre où nous sommes fait donc partie d’une nébuleuse ? L’habitant du globe terrestre se trouve donc, lui aussi, au sein de l’un de ces immenses amas d’étoiles qui constituent les archipels de l’océan céleste; et nous ne vivons donc pas, comme les apparences tendent à le faire supposer, en dehors de celte création étoilée qui rayonne sur nos tètes? En un mot, si tous les astres sont réunis en groupes, la terre appartient donc aussi à un groupe d’astres, à une nébuleuse? — Voyons!
* Cliilde Harold, lxxsviii-xui.
LA VOIE LACTÉE
O nuit majestueuse, arche immense et profonde,
Où l’on entrevoit Dieu comme ie fond sous l’onde!
Où tant d'astres en feux portant écrit son nom.
Vont de ce nom splendide éclairer l’horizon,
Et jusqu'aux infinis où leur courbe est lancée,
Porter ses yeux, sa main, son ombre et sa pensée!
Et vous vents palpitant la nuit sous ces hauts lieux. Qui caressez la terre et parfumez les deux !
Mystères de la nuit, que l’auge seul contemple,
Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple.
Laxahtike, Jocelyn.
Oui, la terre, comme tous les astres, fait partie d’une nébuleuse. Elle n’est pas isolée dans les déserts de l’infini, elle ne fait pas exception à la loi générale. La terre, comme les planètes qui l’avoisinent, appartient au soleil. Ce soleil les représente dans le recensement universel des astres, car ni terre ni planètes ne comptent au nombre de ces splendeurs, et ce soleil est l’une des étoiles composantes d'une immense nébuleuse.
Le Soleil n’est qu’une étoile : cette assertion peut étonner au premier abord, à causes des illusions produites par les sens. Le flambeau de notre lumière, le foyer de la chaleur. le gouverneur de la vie terrestre, nous apparaît sous
LA VOIE LACTÉE
le prestige légitime de son unique puissance, et nous le saluons connue le prince des astres, comme le premier d’entre les grands du ciel. Et pour nous, en effet, il mérite souverainement ces titres, et tous ceux que notre juste reconnaissance se plait à lui attribuer. Mais si nous l’estimons supérieur aux étoiles, si nous le trouvons plus important, plus magnifique, plus nécessaire, c’est uniquement parce que nous sommes auprès de lui, parce qu’en réalité nous sommes son locataire, son sujet, et que, contrairement à ce qui se passe sur la terre, nous reconnaissons avec bonheur la supériorité de nos maîtres dans l'ordre céleste. Lui appartenant, nous vivons à ses dépens, en véritables parasites, et sans lui nous tomberions soudain dans les ténèbres de la mort. Le remercier et reconnaître sa puissance n’est que trop juste. Cependant, pour juger les choses au point de vue de l’absolu, il faut nous élever au-dessus de la dépendance particulière qui peut s’opposer à la justesse de notre jugement, comme celui qui, après avoir étudié l’intérieur d’un édifice, voulant examiner le rangde cet édifice dans la ville, s’en éloigne, et se plaçant sur une hauteur, compare entre eux les différents monuments de la cité. Il faut de même sortir de la domination solaire et nous transporter en esprit, dans un point reculé de l’espace, d’où nous puissions reconnaître par comparaison le rang occupé par notre soleil dans l’univers sidéral.
Or, eu nous éloignant du soleil, vers un point quelconque de l’espace, nous verrons ce soleil diminuer de grandeuret perdre l’importance capitale qui paraissait être sen privilège. Quand nous atteindrons les limites de son système, il ne nous offrira déjà plus que l’aspect d’une grande étoile. En nous éloignant encore, nous le verrons descendre au rang d’une simple étoile. Enfin, si. nous dirigeant vers une étoile quelconque du ciel, nous continuons d’assister à la décroissance du soleil, qui s’enfonce derrière
nous dans les profondeurs de l’étendue ; tandis qu’il deviendra petite étoile, perdue bientôt dans la multitude des •autres, cçlle où nous dirigeons nos pas perdra au contraire de son aspect modeste, grossira, resplendira, et grandissant à mesure que nous approchons d’elle, deviendra un véritable soleil, non moins important que le nôtre par sa puissance lumineuse et calorifique, et par les dons qu’il dispense aux planètes de son domaine.
En passant au delà de ce nouveau soleil et en continuant notre marche, nous assisterons à la transformation analogue d’autres étoiles en soleils; toutes celles vers lesquelles nous passerons successivement nous apparaitront sous cet aspect, nous montrant ainsi qu’elles brillent de leur propre lumière et sont autant de foyers planétaires. Enfin, lorsque nous aurons traversé ces plaines étoilées, nous atteindrons des plages où les soleils sont plus clairsemés, et bientôt un désert vide d’étoiles.
Aux milliards de milliards de lieues que nous venons de traverser, ajoutons encore une certaine quantité de milliards, et nous arriverons bientôt en un point favorable pour nous rendre compte du rang absolu de notre soleil. Supposons donc que nous abordions enfin les premiers soleils constitutifs d’une nébuleuse, et qu’alors seulement nous retournant du côté d'où nous venons, nous cherchions quelle place occupe notre soleil dans l’armée d’étoiles que nous avons laissée derrière nous.
C’est de là seulement que nous pouvons bien juger les chose, s. Or, voici ce qui nous apparaît :
Tous les astres qui peuplent nos nuits, étoilées sont maintenant resserrés dans une étendue restreinte, et nous remarquons, — maintenant que nous sommes sortis de leur ensemble, — qu’ils forment une agglomération de petits points brillants, et qu’ils ressemblent à une île de lumière suspendue dans l’espace. En un mot, et c’est là où nous voulons en venir, ils forment une nebuleuse. Celle
LA VOIE LACTÉE
nébuleuse est isolée ; ses limites sont assez nettement définies, et nul groupe, nulle étoile ne brille dans le désert qui l’entoure. Elle se dessine dans les ténèbres sous la forme que nos lecteurs n’ont pas manqué de remarquer à travers le ciel pendant les nuits limpides.
C’egt dans cette nébuleuse que nous habitons; c’est là (pie réside notre monde solaire. En quel endroit sommesnous? La question est au moins curieuse, et du point où nous sommes placés pour observer sous son aspect véritable l’amas d’étoiles dont nous faisons partie, les meilleurs instruments ne parviendraient pas à distinguer notre petit soleil. Mais il n’est pas toujours nécessaire, de voir les personnes pour deviner où elles sont C’est pourquoi nous avons pu faire la coupe de la voie lactée et marquer vers le centre de la nébuleuse, non loin de la ligne de séparation de la zone en deux couches, un petit point de repère : S'. Ce point, c’est l’endroit occupé par notre soleil. La terre et les planètes sont avec lui; mais puisqu’il est impossible de distinguer le soleil au sein de cette assemblée, à plus forte raison est-il de la dernière impossibilité d’apercevoir le moindre vestige de l’existence de notre système planétaire.
Si nous habitons ainsi dans la région médiane d une riche nébuleuse, comment se fait-il, pourront se demander les esprits curieux, comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas, et que nos nuits limpides nous montrent tout autour de nous un ciel purement et splendidement étoilé? Est-il donc nécessaire de s’en aller à tant de milliards de milliards de lieues de la terre pour savoir où elle se trouve? et si cela est nécessaire, comment l’ a-t-on su?
Mais non : cela n’est, pas nécessaire, puisque l’on connaît cette position. D’ici, sans sortir de notre sphère, nous observons le ciel, et nous voyons précisément que tout autour de nous un grand cercle nébuleux enveloppe notre
globe. Nous nous voyons vers le centre de ce cercle, et toutes les nuits nous montrent sur nos lètes une bande blanchâtre de petites étoiles serrées nous entourant perpétuellement. Cette agrégation d’étoiles, on l’a déjà deviné, c’est la Voie lactée.
La Voie lactée, ce large ruban irrégulier de nuages stellaires qui traverse le ciel dans toute sa largeur, n’est pas autre chose, eu effet, que la plus grande longueur de cette immense lentille d'étoiles à laquelle nous appartenons. Si le ciel tout entier ne parait pas nébuleux dans
fig. la. — Coupe de la Voie laetée.
tous les sens, c’est précisément parce que la nébuleuse à laquelle nous appartenons n’est pas sphérique, mais de forme lenticulaire, et que dans la largeur de la lentille il y a moins de profondeur et moins d’étoiles que dans le sens de la longueur. Du point où nous sommes placés, si notre œil plonge dans la longueur, S f, par exemple, et aussi S e, il rencontre étoiles sur étoiles, indéfiniment, parce qu’il y a une immense étendue du point où nous sommes jusqu’aux abords de la nébuleuse aplatie; mais si notre regard s’écarte du plan équatorial vers les côtés (S b. par exemple) ou bien suivant des lignes perpendicu-
LA .VOIE I. VCTEK.
hures au plan axial, il rencontre d’autant moins d 'étoiles qu’il s’en éloignera davantage, et, en en arrivant au diamètre polaire, il n’en rencontre presque plus. Il y a trente lois moins d’étoiles dans ces régions que dans celles qui avoisinent le plan équatorial.
Toutes les étoiles qui scintillent dans le ciel pendant la nuit profonde appartiennent à une seule agglomération, à une seule nébuleuse, dont la Voie lactée nous marque le sens longitudinal. Les étoiles ne sont pas isolées d’une manière absolue, au hasard, dans les déserts du vide; elles font partie d’un ensemble; le soleil qui nous éclaire est l’une d’entre elles; elles sont réunies par millions dans un groupe gigantesque, analogue aux amas lointains dont nous parlions plus haut. Au lieu de ne voir qu’.une lueur diffuse, qu’une clarté indistincte dans la Voie lactée, le télescope sépare les étoiles qui la composent et montre qu’elle est formée d’une multitude innombrable d’astres fort irrégulièrement rassemblés.
L’idée que nous devons nous faire de la Voie lactée est donc bien différente de celle que les apparences, nous présentent et de celle dont les anciens se contentaient. Dès l’origine des Ages, dès les premières observations d’une astronomie élémentaire, on avait remarqué cette traînée semi-lumineuse qui traverse le ciel, et la mythologie régnante avait brodé sur elle les images dont elle ornait toutes choses. Un poêle écossais du seizième siècle, Georges Buchanan, a retracé en quelques élégantes paroles cette histoire des singulières opinions émises sur la Voie lactée, en même temps qu’il s’est élevé à la cause véritable de cet aspect céleste.
« Pourrais-je te passer sous silence, dit-il en s’adressant à la Voie lactée, toi (pie les anciens poêles ont tant célébrée dans leurs chants ! toi qui partages le ciel par la large ceinture et qui en fais un des plus beaux ornements! Tu brilles au sein de la nuit, et sensible à tout l’univers, lu
LES JIEnVEILLES CELESTES.
frappes les yeux des mortels ; tu répands ta douce lumière toutes les fois que l’air sans nuages nous laisse librement porter nos regards jusqu’à la voûte céleste. Cette blancheur éclatante qui te fait si aisément remarquer t'a fait donner le nom de Voie lactée, soit (si la fable n’en a point imposé aux anciens poètes) parce (pie des gouttes de lait tombées du sein de Junon coulèrent obliquement à travers les aslies et tracèrent sur l’azur des cieux cette bande si remarquable par sa blancheur; soit, selon d’autres, parce (pie c’est le chemin qui conduit à la demeure des dieux et au palais du maître du tonnerre. 11 en est qui croient que c’est le séjour qu’habitent les mânes des Ames heureuses; que là, exemptes de tout travail, libres de tout souci, elles vivent comme les dieux dans une éternelle félicité. D’autres veulent (pie le pôle conserve encore les traces de l’incendie allumé par l’haéton, lorsque le char de Phébus, écarté de sa route par ce conducteur novice, livra. en proie aux flammes les demeures célestes, et manqua d’embrasser l’univers. 11 y en a qui prétendent que lorsque lliçu créa le monde et en assembla les différentes parties, lorsqu’il réunit ses flancs immenses, les extrémités du ciel, en se liant l’une à l’autre, laissèrent entre elles une espèce de suture et comme une cicatrice toujours subsistante, qui marque le point de réunion de toutes ces parties. Mais ceux qui se sont occupés de rechercher les causes secrètes des phénomènes célestes croient que celte bande est produite par un amas de petites étoiles contiguës, dont les clartés réunies forment cette blancheur lumineuse, semblable à celle que donne le crépuscule, ou à cette faible lumière (pie conservent encore les, astres lorsqu’ils pâlissent à l'approche de Phébus. »
Ces fantaisies de l’imagination, autorisées par les fables antiques, étaient bien loin de la réalité: et ici connue précédemment la réalité est plus belle, plus grande, plus
LA VOIE LACTÉE
admirable que la fiction. Depuis le jour où les premières (miettes astronomiques permirent de distinguer les étoiles dont l'agglomération forme la blancheur de cette zone, les astronomes portèrent leur attention sur sa constitution et sur sa structure. William Herscliel, à l'aide du puissant télescope qu’il avait fabriqué de ses propres mains, résolut, vers la fin du siècle dernier, de dénombrer les étoiles comprises dans cette zone : il se mit à l’œuvre et divisa son travail parties par parties. Sa longue persévérance fut couronnée d’un grand succès, l’ar une comparaison trèshabile des parties où la condensation d’étoiles atteint son maximum avec celles où elle atteint son minimum, et par l’examen de l’étendue occupée par ces anneaux immenses, le grand observateur trouva que la Voie lactée ne renfermé pas moins de dix-huit millions d’étoiles !
Dix-huit millions d’étoiles dans la couche équatoriale de la nébuleuse lenticulaire à laquelle nous appartenons : ce n’est pas là fe nombre total des étoiles dont elle se compose, puisqu’il ne s’agit pas ici des parties latérales de celte masse gigantesque, et que toutes les étoiles du uiel, situées de part et d’autre du- plan de plus grande condensation, ne sont pas comprises dans cette énumération. Nous verrons un peu plus loin, au chapitre consacré à l’étude des étoiles, que le nombre total des membres de cette populeuse tribu est bien supérieur encore à dix-huit millions.
Quelle est l’étendue réelle occupée par cette réunion de soleils? Le nombre des étoiles qui la composent, et les distances réciproques de ces étoiles entre elles, donnent pour cel(,e étendue un nombre que l’esprit ne peut bien concevoir sans s’y être bien préparé, un nombre qu’il ne peut apprécier, s’il ne fait de grands efforts pour arriver à le saisir. Je ne veux pas donner ce nombre en lieues, parce qu’une suite immense de lieues dépasse les bornes de la vision de l’esprit même; il vaut mieux prendre la mesure
dont on se sert habituellement pour les grandeurs astronomiques. Or donc, l’étendue de la Voie lactée, dans sa plus grande longueur, serait mesurée par un rayon de lumière qui, à raison de 77,000 lieues par chaque seconde, volerait en ligne droite et sans s’arrêter pendant quinze mille ans.
Ainsi, comme nous nous trouvons vers le centre de cette nébuleuse, lorsque par le champ d’un puissant télescope nous observons les petites étoiles lointaines situées dans les profondeurs de la Voie lactée, notre rétine reçoit l’impression d’un rayon lumineux parti il y a sept ou huit mille ans d’un soleil analogue au nôtre et faisant partie du même groupe sidéral.
Si telle est l’étendue de la nébuleuse dont nous sommes une infinitésimale partie constituante, les autres nébuleuses semées dans l’espace sont-elles aussi opulentes et aussi vastes, ou bien notre nation est-elle privilégiée et. ' surpasse-t-elle les autres eu richesse comrïie en étendue ?
Il n’y a pas de raison pour s’arrêter à celte dernière idée, qu’un restant de vanité pourrait peut-être encore nous suggérer pour nous dédommager un peu de la médiocrité du rang naturel où nous sommes. La Voie lactée n’est pas unique ; toutes lés nébuleuses de l’univers sont autant de voies lactées, plus ou moins pareilles à la nôtre. Quelques-unes peuvent être moins vastes; d’autres peuvent être beaucoup plus vastes encore, attendu que dans le domaine de l’infini l’espace ne compte plus. Le mieux pour nous est donc de prendre la moyenne, et de penser que les nébuleuses pâlissantes et diffuses qui semblent trembler au loin dans les insondables immensités, sont des voies lactées peuplées d’autant de soleils que la nôtre. Mais alors, puisqu’elles nous paraissent si petites, il faut donc qu’elles soient bien éloignées de nous? Dieu éloignées, en eflet, car si nous cherchons à quelle distance il faudrait
LA VOIE LACTÉE
transporter notre voie lactée pour quelle se réduise à la limite d’une nébuleuse moyenne, nous trouvons qu’il faudrait l’éloigner à 354 fois sa longueur, distance telle que notre agile messager, le rayon de lumière , emploie un peu plus de cinq millions d’années à la franchir.
Telle est la distance qui peut séparer entre elles les gigantesques agglomérations de soleils dont l’univers sidéral est composé, et qui planent dans l’espace, suspendues dans toutes les profondeurs de l’immensité insondée.
En contemplant ces merveilleuses grandeurs, on comprend qu’elles aient été pour les poètes un sujet d’extase, et l’on redit avec émotion les belles pensées qu’elles ont inspirées.
« O toi, magnifique et inimaginable éther! ô vous, innombrables masses de lumière qui vous multipliez et vons multipliez sans cesse à nos yeux ! qu’êtes-vous? Qu’est-ce que ce désert bleu et sans bornes des plaines élhérées où vous roulez comme les feuilles tombées sur les fleuves limpides d’Éden? Votre carrière vous est-elle tracée? ou parcourez-vous dans un joyeux désordre un univers aérien, infini par son étendue? Cette pensée afflige mon âme, enivrée d’amour pour l’Éternité. O Dieu ou Dieux, ou qui que vous soyez, que vous êtes beaux! que je trouve vos ouvrages parfaits!... Faites-moi mourir comme meurent les atomes (si toutefois ils meurent) ou révélez-vous à moi dans votre pouvoir et votre science. Mes pensées ne sont pas indignes de ce que je vois, quoique la pmssière dont je suis formé le soit... Esprit, accorde-moi d’expirer ou de voir tout de plus près 1 . »
1 Lord Byron, Gain.