‹ Les merveilles célestes: lectures du soir (volume 2)Chapitre 28 sur 32 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Astre par excellence de la rêverie et du mystère, le flambeau destiné à l'illumination des nuits terrestres a toujours eu le privilège d'attirer les regards et les pensées. Il semble que régnant sur

l'empire du silence et de la paix, il soit plus mystérieux , plus solitaire que nul autre; sa lumière blanche et glacée vient encore affermir l'impression première; il reste dans la pensée comme représentant la nuit elle-même. Dès les âges antiques , les anciens avaient nommésouveraine des nuits silencieuses Diane au croissant d'argent, Phœbé à la blonde chevelure.

Attachée par les liens indissolubles à l'atlraction à la Terre de laquelle elle est issue , la Lune gravite autour de nous comme un satellite fidèle. Au-moment de sa plus grande clarté, lorsqu'elle est arrivée à la phase de sa plénitude, elle ouvre en se levant l'heure de l'apparition des étoiles , et suivant sensiblement leur cours de l'orient à l'occident elle semble leur guide céleste :

Cependant comme elle fait le tour du globe d'occident en orient en vingt-sept jours environ , on remarque bientôt qu'elle retarde chaque jour sur les étoiles qu'elle paraissait conduire, et qu'elle possède un mouvement indépendant de celui de la sphère céleste. En effet, elle est l'astre le plus rapproché et elle nous appartient à titre de satellite. De tous les astres, c'est celui dont la connaissance nous fut la première et la mieux acquise. Dès l'invention des premières lunettes d'approche, il n'y a guère que 250 ans, ces instruments primitifs dont la puissance était loin d'atteindre les régions stellaires et ne pouvait être efficacement appliqué qu'à cet astre voisin , astronomes, astrologues , alchimibtes , tous ceux qui s'occupaient de

science se sentirent tourmentés par le plus vif désir de pénétrer par la vue dans les régions de cette terre céleste. Les premières observations de Galilée ne firent pas moins de bruit que la découverte de l'Amérique ; un grand nombre voyait là une découverte nouvelle d'un nouveau monde bien plus intéressantque l'Amérique puisqu'il é^ait en dehors de la terre. C'est un des spectacles les plus curieux de l'histoire, d'assister au mouvement prodigieux qui s'opéra à propos du monde de la Lune. Il n'y a que le premier pas qui coûte , dit un vieux proverbe : à l'époque dont je parle, on n'avait attendu que le premier pas de l'optique, à peine fut-il fait, qu'on réclama le second avec avidité , puis le troisième , et comme les progrès de la science n'arrivaient pas aussi vite que les désirs , comme bien des années se passaient sans qu'on pût arriver à distinguer les royaumes de la Lune el les cités d^ ses habitants, l'imagination exaltée prit les devants et partit sans tarder davantage pour le nouveau monde céleste. On vit paraître alors de fort curieux voyages à la Lune, d'étonnantes excursions, d'impardonnables fantaisies et les études sérieuses se trouvèrent bientôt largement dépassées par les visions des esprits impatients.

Cependant elles marchaient rapidement , les découvertes astronomiques. Encouragé par les premières révélations du télescope on avait entrepris l'étude complète de la surface lunaire. L'aspect de la Lune vue à l'œil nu , ce visage grossier que l'on remarque avec un peu de bonne volonté sur son

disque pftle, s'était transformé dans le champ des lunettes, et Ton avait observé tout d'abord des parties très-brillantes et des parties plus sombres. En examinant plus attentivement , et amplifiant les grossissements , on reconnut que l'aspect des détails changeait suivant que le Soleil se trouvait d'un côté ou de l'autre de la Lune , qu'aux jours où le Soleil était à gauche des signes brillants, on voyait des lignes sombres à leur droite , tandis que dans le cas contraire , les lignes sonibres paraissaient à gauche. Il fut alors facile de constater que les parties brillantes étaient des montagnes , que les parties sombres qui les avoisinaient étaient des vallons ou des plaines basses, et qu'enfin les larges taches grisés qui se voyaient en plaine étaient des pays dont le sol réfléchissait moins parfaitement la lumière solaire.

On savait déjà que les phases de la Lune sont produites par l'illumination du Soleil, puisque lorsque nous voyons entièrement la partie éclairée de la Lune, à l'époque de la pleine lune, c'est quand nous nous trouvons entre le Soleil et la Lune et que nous voyons entièrement le côté que le Soleil éclaire; qu'à l'époque de la nouvelle lune le Soleil se trouve derrière cet astre et éclaire le côté que nous ne voyons pas , et qu'aux deux quartiers nous faisons un angle droit avec la Lune et le Soleil et rie pouvons voir alors que la moitié de la partie que le Soleil éclaire. Les observations faites au télescope confirmèrent cette explication en montrant que la marche des ombres à

la surface lunaire est Finverse de la marche du Soleil. Plus tard, il y a quelques années seulement, elle fut encore confirmée par l'analyse de la lumière dont j'ai parlé plus haut, car en analysant les rayons renvoyés par la Lune on trouva identiquement les mêmes éléments que dans la lumière directement émise par le Soleil.

On avait donc sous les yeux un globe opaque •comme la Terre, éclairé comme elle par le Soleil, et accidenté comme sa surface de montagnes et de vallées. C'était plus qu'il n'en fallait pour aiguillonner la curiosité. On s'occupa donc spécialement de notre voisine, eton en dressalacarte géographique, ou pour mieux dire sélénograpliique , puisque , comme vous le savez, lecteur, fn veut dire Terre j tandis que SIXtiviq veut dire Lune,

Gomme les idées astrologiques sur les influences physiques et métaphysiques, morales ou immorales de la Lune étaient encore en pleine vigueur, et que l'homme ne peut, qu'avec la plus pénible difficulté, s'affranchir de l'erreur, lors même qu'il lèvent, ce qui est malheureusement bien rare, comme vous savez , ,

L'homme est de glace aux vérités, 11 est de feu pour le mensonge,

les astrologues continuèrent à interpréter le langage de la Lune suivant les règles de l'horoscopie, et les astronomes firent une description qui sentait les opinions régnantes. Aux grandes taches sombres on donna le nom de mers , aux petites le

nom de lacs ou de marais; puis on baptisa mers^ lacs, marais, monts, vallées, golfes, presqu'îles, étc . , de dénominations liées au souvenir des. vertus plus ou moins légitimement attribuées à l'astre des nuits. C'est ainsi qu'il y eut, et qu'il y a encore présentement sur la Lune : la Mer de la Fécondité, le Lac des Songes , la Mer de la Sérénité , le Marais des Brouillards, l'Océan des Tempêtes, le Lac de la Mort, la Mer des Humeurs , le Marais de la Putréfaction , la Presqu'île des Rêveries , la Mer de la Tranquillité , etc., etc., et autres noms qui ne sont pas tous, comme vous le voyez par ceux qui précèdent, d'un goût exquis et d'un sentiment toujours gracieux.

Lorsqu'il s'agit de nommer les montagnes on eut d'abord l'idée de leur donner le nom des astronomes dont les travaux avaient été le plus utiles à l'avancement de la connaissance de la Lune et avaient le plus brillamment illustré cette beauté de l'espace. Mais une considération de prudence retint Hévélius , l'auteur de la Sélénographie. Laquelle 1" Oh 1 elle ne doit pas être bien longue à deviner : on craignit d'exciter des sentiments de jalousie. Tel astronome qui n'avait pas eii sa possession un coin de terre ici-bas eût été fort honoré de recevoir un petit héritage des terres lunaires; tel autre, riche propriétaire, eûtété (comme il arrive toujours chez les gens de cette profession ) trèsfâché de ne pas voir augmenter son bien par quelque coin de lune. Alors on leur donna le nom de montagnes de la Terre. Il y eut les Alpes, les Apen-

nins, les Karpathes , etc.; mais le vocabulaire des montagnes ne fut pas suffisant; alors on en revint aux savants, mais aux savants morts. Aristote, Platon, Hipparque, Ptolémée, Copernic eurent chacun leur propriété dans la Lune. Certains voyageurs , comme Fauteur du Voyage au monde de Descartes, ont constaté, en visitant ces différents pays lunaires , que les grands hommes dont ils ont reçu arbitrairement le nom , en prirent possession dans le courant du seizième siècle et y établirent leur résidence. Ces âmes immortelles, paraît-il, y continuèrent leurs œuvres et leurs systèmes inaugurés sur la Terre. C'est ainsi que sur le mont Aristote est élevée une véritable cité grecque , peuplée de philosophes péripatéticiens , gardée par des sentinelles armées de Propositions , d'Antithèses , de Sophismes, et que le maître habite au centre de la ville , dans un magnifique palais. C'est ainsi que dans le cirque de Platon habitent des ftmes sans cesse occupées à la recherche du prototype des idées. Il y a deux ans on a fait un nouveau partage des propriétés lunaires et Ton en a généreusement enrichi quelques astronomes de nos amis. Sans nous occuper à présent si les habitants de la Lune sont les âmes de ceux dont les noms illustres ont servi à qualifier les royaumes de cette terre , nous pouvons continuer notre relation en disant que les connaissances si satisfaisantes que Ton eut rapidement de notre satellite sont dues à sa grande proximité de la Terre et à la facilité avec laquelle nous voyons tout ce qui se passe à sa sur-

face. Elle est en effet si rapprochée de nous y • qu'après les distances célestes auxquelles nous avons dû nous familiariser dans les chapitres précédents , l'éloignement qui nous en sépare n'est qu*une bagatelle. Même pour ceux dont la pensée n'a pas visité les régions ultra-terrestres, le chemin d'ici à la Lune n*est pas bien long. Les navigateurs au long cours qui ont fait quatre ou cinq fois le tour du globe ont parcouru une pareille distance, car pour faire le tour du globe les irrégularités de la route donnent bien le double de la circonférence géométrique. De Torbite lunaire un corps qui se laisserait tomber arriverait ici en 3 jours, 1 heure, 45 minutes et 13 secondes. Pour aller d'ici à la Lune on mettrait un peu plus de temps; mais si on avait en main la vitesse de la vapeur on y arriverait en moins d'un an. A sa distance minimum, elle n'est qu'à 28 fois et demie la largeur de la terre, ou 90650 lieues environ. On voit que c'est une distance vraiment insignifiante.

C'est cette proximité^ sans doute , qui a causé la grande réputation de l'astre lunaire parmi nous. Aucun astre, sans en excepter le Soleil, n'eut jamais pareille influence. Le monde entier fut accessible aux influences lunaires, les hommes comme les animaux , les plantes comme les minéraux. J'ai dit plus haut que les opinions astrologiques fournies à l'égard de cet astre étaient des plus singulières. Il faut que je me donne le plaisir de vous en citer quelques-unes ; elles sont vraiment trop curieuses pour être passées sous silence. Choisissons donc

deux OU trois bons astrologues, savants sur la Lune, et interrogeons-les. Voici d'abord l'action générale du satellite sur la Terre.

Corneille Agrippa, fameux géomancien, s'exprime ainsi * : « La Lune s'appelle Phœbé, Diane, Lucine, Proserpine> Hécate, qui règle les mois, demi-formée; qui éclaire les nuits, errante, sans parole, à deux cornes, conservatrice, coureuse de nuit, porte-cornes, la souveraine des divinitez, la reine du ciel, la reine des mânes, qui domine sur tous les éléments, à laquelle répondent les astres, reviennent les temps et obéissent les éléments; à la discrétion de laquelle soufflent les foudres, germent les semences, croissent les germes; mère primordiale des fruits, cœur de Phœbus, luisante et brillante, transportant la lumière d'une des planètes à une autre, éclairant par sa lumière toutes les divinitez, arrêtant divers commerces des étoiles, distribuant des lumières incertaines à cause des rencontres du Soleil, reine d'une grande beauté, maîtresse des plages et des vents, donatrice des richesses, nourrice des hommes, la gouvernante de tous les États ; bonne et miséricordieuse, protégeant les hommes par mer et par terre ; modérant les revers de la fortune ; dispensant avec le destin, nourrissant tout ce qui sort de terre, courant par divers bois, arrêtant les insultes des phantomes, tenant les cloîtres de la terre fermés, les hauteurs du ciel lumineuses, les courants salu-

1. Philosophie occulte. Voy. les Curiosités des sciences occultes^ par P. L. Jacob.

taires de la mer, et gouvernant à sa volonté le déplorable silence des enfers, réglant le monde, foulant aux pieds le Tartare; de laquelle sa majesté fait trembler les oiseaux qui volent au ciel, les bétes sauvages dans les montagnes, les serpents cachés sous la terre, et les poissons dans la mer. » Selon la Martinière : « Cette planète lunaire est humide de soy ; mais, par l'irradiation du Soleil, est de divers tempéraments ; comme en son premier quadrat elle est chaude et humide, auquel temps il fait bon saigner les sanguins ; en son second, elle est chaude et sèche, auquel temps il fait . bon saigner les colériques ; en son troisième quadrat, elle est froide et humide, auquel temps on peut saigner les flegmatiques, et en son quatrième elle est froide et sèche, auquel temps il est bon de saigner les mélancoliques. C'est une chose entièrement nécessaire à ceux qui se meslent de la médecine, de connoistre le mouvement de cette planète pour bien discerner les causes des maladies. Et comme souvent la Lune se conjoint avec Saturne, on lui attribue les apoplexie, paralysie, épilepsie, jaunisse, hydropisie, léthargie, cataporie, catalepsie, catharres, convulsions, tremblement de membres, distillations catharrales, pesanteur de tête, séronnelles, imbécillité d'estomach, flux diarrique et lientérique, rétentions, et généralement toutes maladies causées d'humeurs froides. J'ai remarqué que cette planète a une si grande puissance sur les créatures, que les enfants qui naissent depuis le premier quartier de la Lune dé-.

cliDaht, sont plus maladifs : tellement que les enfants naissant lorsqu'il n'y a plus de Lune, s'ils vivent, sont faibles, maladifs et languissants, ou sont de peu d'esprit et idiots. Ceux qui sont nés sous la maison de la Lune, qui est le Cancer, sont d'un tempérament flegmatique. »

La Lune domine, d'après Eteilla, < sur les comédiens, les joueurs de gibecière, les bouchers, les chandeliers et ciriers, les cordiers, les limonadiers, les cabaretiers, les paulmiers, donneurs à jouer de toute nature, le maître des hautes-œuvres, les ménageries d'animaux ; et, dans son contraste, sur les joueurs de profession, les espions, les escrocs, les femmes de débauche, les filoux, les banqueroutiers, les faux-monnoyeurs, et les petites maisons : c'est-à-dire que la Lune domine sur tous ceux qui sont de métier à travailler la nuit, par état, jusqu'au soleil levant, ou à vendre des denrées pour la nuit; et, dans le contraste, elle domine sur tout ce qu'on auroit hojite de commettre en plein jour, au vu de ceux qui ont des mœurs. Ainsi chaque lecteur, en lisant, doit se rendre facilement compte sousquelle domination il est, etc.... Il est bon de noter que la Lune domine aussi sur tous les petits négociants qui ne tirent que des ports de la nation ou de la main des accapareurs, sur les usuriers, les courtiers, les maquignons, les rats de Palais, hommes sans charges, rongeanJb les clients, et mettant, par leurs astuces, les honnêtes gens dans le péril de perdre. » — t Ce n'est pas sans sujet, répondait-on à ces accusations, que la Lune

est si proche de nous; si elle étoit aussi éloignée que Saturne, elle ne pourroit pas répondre à tout. »

Mais les êtres intelligents et les êtres animés n'étaient pas seuls soumis à ces pernicieuses influences, toute la nature terrestre, jusqu'aux végétaux et aux minéraux étaient sous leur empire.

Les concombres s'augmentent aux pleines lunes, ainsi que les raves, les navets, poreaux, lis,, raiforts, safran, etc.; mais les oignons, au contraire, sont beaucoup plus gros et mieux nourris surledéclinement et vieillesse de la Lune que sur son croissement, jeunesse et plénitude.... ce qui est cause que les Égyptiens s'abstenaient d'oignons, à cause de leur antipathie avec la Lune.... Les herbes cueillies pendant que la Lune croîtra, de grande efficacité. « Si on taille de nuit les vignes, pendant que la Lune logera dans le signe du Lyon, Sagittaire, Scorpion ou Taureau, on les sauvera des rats champestres, taulpes, limaçons, mouches et aultres.... Pline assure que les aulx semez ou transpianttez la Lune estant soubz terre, et cueillis le jour qu'e'le sera nouvelle, n'auront aucune mauvaise odeur, et ne rendront Taleine de ceux qui en auront, ni puante ni malplaisante. »

Page 1