LA LUNE. SUITE
Je salue ta froide et vaporeuse lumière, 6 pâle
Eèleria du ciel troublé ! Je te salue à travers la rume qui t'inonde et qui donne à ton front son teint sombre I Comment ton œil pur et paisible peut-il assister sans trouble à nos scènes d'en jbas, et comment un regard sans larmes peat-il envoyer sa lumière sur un monde de guerre et de douleur !
WALTER Scott, Rokeby.
Il y a en effet, un grand contraste, non-seulement apparent, mais réel, entre la sereine tranquillité du disque lunaire et les grands mouvements qui s'opèrent sans cesse à la surface de notre monde. En approchant de la Lune, on ne remarque aucune des causes physiques qui font de la terre un vaste laboratoire où mille éléments se combattent ou s'unissent. Point de ces tempêtes tumultueuses qui fondent parfois sur nos plaines inondées, point de ces ouragans qui descendent en trombe s'engloutir dans la profondeur des mers ! Nul vent ne souffle, aucun
nuage ne s'élève dans le ciel. On n'y voit pas ces traînées blanches de vapeurs nuageuses, ni ces amoncellements plombés de lourdes cohortes ; jamais la pluie n'y tombe, jamais la neige ni la grêle ni aucun des phénomènes météorologiques ne s'y manifestent. Nul globe céleste n'est plus serein ni plus pur.
Hais aussi, on n'y voit pas non plus ces teintes magnifiques qui colorent notre ciel de l'aurore ou du crépuscule ; on n'y voit pas ces rayonnements de l'atmosphère embrasée ; si les vents et les tempêtes ne soufflent jamais, il en est de même de la brise embaumée qui descend de nos coteaux en fleur. Dans ce royaume d'immobilité souveraine, le plus léger zéphyr ne vient jamais caresser la tête des collines; le ciel reste éternellement endormi dans un calme incomparablement plus complet que ceVui de nos chaudes journées où pas une feuille ne s'agite dans les airs.
C'est qu'à la surface de ce monde étrange, il n'y a pas d'atmosphère. De cette privation résulte un système essentiellement difficile à imiter. En premier lieu, Tabsence d'air implique par là même l'absence d'eau et de tout -liquide, car l'eau et les liquides ne peuvent exister que sous la pression atmosphérique; si l'on enlève 'cette pression, ils s'évaporent et laissent leur lit à sec. Ainsi, par exemple, si vous placezun vase rempli d'eau sous le récipient d'une machine pneumatique, et que, pompant l'air qui se trouve dans ce récipient, vous y fassiez le vide, vous verrez bientôt l'eau qui s'y trouve bouillir, quand
même on gèlerait du froid le plus rigoureux dans Fendroît où vous faites l'expérience, puis rébuUition dégager des vapeurs et enfin l'eau s'évaporer. Or, supposez qu'en une certaine période de son existence passée la Lune ait eu, comme la Terre, des mers et des fleuves, et qu'à l'aide d'un appareil quelconque, on ait soutiré tout l'air qui l'environnait, ses mers et ses fleuves se seraient mis à bouillir et à retomber en vapeur; et, en continuant l'opération assez longtemps, on aurait mis la Lune complètement à sec. C'est précisément ce qui est arrivé. Depuis l'époque lointaine de sa formation à l'état fluide, elle a perdu tous ses liquides et toutes ses vapeurs, et aujourd'hui même, une linotte pourrait mourir de soif au milieu des mers de la Lune.
Ces mers n'ont pas une goutte d'eau. Ce sont là, dira-t-on, de singulières mers. Et, en efl'et, nul ne soutiendra que leur dénomination soit logique. Mais, nous l'avons vu, on les a nommées aune époque où Ton ne connaissait pas encore suffisamment la nature lunaire pour deviner qu'elleexistaitsansatmosphère et sans eau. De Tabsence d'air résulte un autre fait bien curieux : c'est l'absence de ciel. A la surface de la Lune, lorsqu'on lèvelçs yeux au ciel, on n'en voit point. Une immensité, sans profondeur, se laisse traverser par* la vue, sans l'arrêter sur aucune espèce de forme, et de jour comme de nuit on voit les étoiles, les planètes, les comètes et tous les astres de notre univers. Le Soleil passe devant eux sans les effacer, comme il le fait pour nous. Non seulement on ne jouit plus de cette di-
versité perpétuelle que les mouvements des météores engendrent sur notre monde, mais on n'y contemple même plus cette voûte azurée qui couronne la terre d'un dôme si magnifique. Un abtmé noir, et perpétuellement noir, s'étend dans l'espace.
Tandis qu'en haut règne l'obscurité, en bas règne le silence. Jamais le moindre bruit ne s'y fait entendre. Ni le soupir du vent dans les bois, ni le bruissement du feuillage, ni le chant de l'alouette matinale ou l'harmonieuse causerie du rossignol n'éveillent les échos éternellement muets de ce monde. Nulle voix, nulle parole n'a jamais troublé la solitude immense qui l'ensevelit. Là règne en souverain l'immobile silence.
De hautes montagnes escarpées déchirent sa surface. Çà et là, on voit des crêtes dénudées s'élever vers le ciel, des rochers blancs entassés comme les ruines de quelque révolution disparue, des crevasses traverser le sol comme sur ces terres desséchées par les rayons ardents des longs jours d'été. Ce qui rend le spectacle plus étrange, c'est que Tabsence de vapeurs entraînant l'absence de perspective aussi bien que l'absence de toute teinte, on ne voit que du blanc et du noir, selon que les objets sont au soleil ou à l'ombre, se succéder jusqu'à l'horizon sans perdre l'éclat ni le contour. Dans le voisinage du pôle auatral, c'est-à-dire du bas de la lune vue à l'œil nu, on trouve les plus hautes montagnes du satellite : Dœrfel, dont le sommet atteint 7600 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la plaine avoisinante; Gasatus et Gurtius, de 6956 et
6769 mètres; Newton, de 7264 mètres de profondeur: ce môtpro/onrfeur peut surprendre ajuste titre lorsqu'il s'agit de Télévation d'une montagne; c'est, en effet, un si singulier monde que la Lune, que ses montagnes peuvent se mesurer aussi bien comme profondeur que comme hauteur. Voilà un paradoxe difficile à comprendre, n'est-ce pa;sî— Mais non; les montagnes de la Lune ne sont pas comme celles de la terre : elles sont creuses. Lorsqu'on arrive au sommet, on trouve un anneau, dont l'intérieur descend souvent au-dessous de la plaiûe avoîsinante; de sorte que si l'on né veut pas faire le tour des talus, qui mesurent parfois jusqu'à 500 kilomètres (Ptolémée) et même jusqu'à 680 kilomètres de circonférence (comme le cirque de Clavius), on est obligé de descendre 5, 6 ou 7 kilomètres , de traverser le fond du cratère et ensuite de remonter à la partie opposée de l'anneau pour revenir enfin dans la plaine.
Le dessin du mont Copernic et le paysage lunaire ci-après donnent une idée de cette singulière nature de montagnes.
Parmi les montagnes annulaires, on peut citer celle d'Aristillus, située dans la mer des Pluies, non loin du Caucase, entre les marais des Brouillards et de la Putréfaction. C'est un fait curieux de savoir que la surface de l'hémisphère lunaire a été connue avant la surface 3e notre propre terre, et que l'on avait pu mesurer la hauteur de toutes ses montagnes avant d'avoir pu le faire de celle de toutes les nôtres. Le volcan d'Aristillus en particulier fut l'un
des premiers et des mieux connus. Lecouturier, auteur d'une très-bonne carte de la Lune, en a fait une longue description |et cette description peut être
Fig. 46. Le mont Copernic.
appliquée à la plupart des monts lunaires. Il se compose d'un cratère d'environ 10 lieues de diamètre, du milieu duquel s'élèvent deux cônes,
dont le plus élevé atteint à peu près 900 mètres de liauteur : le tout est environné d'un rempairtj circulaire, dont le plus haut sommet est de 330#.i| mètres. Lorsqu'on examine le fond du cratère aveâ? une forte lunette et dans des circonstances favo«^ râbles, on y remarque une foule d'aspérités qirf;| semblent indiquer des laves durcies et des blœa ' de rochers entassés. De cette montagne, prise comme centre, partent cinq ou six lignes et ramifications rocheuses dirigées vers Test et vers le sud. Ce sont ces ramifications qui donnent lieu au rayonnement d*Aristillus. Elles sont garnies d'une énorme quantité d*aiguilles ou de colonnes basaltiques qui s'élèvent de leurs sommets et le font ressembler de loin à cette multitude de clochetons que l'on voit sur quelques cathédrales gothiques. L'aspect d'Aristillus donne l'aspect général de la plu^ part des montagnes de notre satellite.
Ainsi la Lune serait fort inhospitalière pour nous. Le sens de la parole conune le sens de l'ouïe ne sauraient y jouer aucun rôle, et par conséquent ne sauraient y exister. A la privation de ces deux sens, peut-être faudrait-il encore joindre une infériorité dans les jouissances que la vue nous procure, attendu que partout où le regard s'abaisse, il ne rencontre que des montagnes blanches, escarpées et stériles, que des crêtes sourcilleuses et dénudées. Ces campagnes solitaires et desséchées donnent raison à Alfred de Musset :
Va, Lune moribonde, Le beau corps de Phœbé
La blonde Dans la mer est tombé.
Tu n'en es que la face, Et déjà tout ridé
S'efface Ton front dépossédé.
Cette figure me rappelle ce que disait Pontenelle à propos des changements survenus à la surface de cet astre, causés, non par des mouvements de. vie comme ceux qui régissent la nature terrestre, mais par de simples éboulements de terrains. « Tout est en branle perpétuel, dit-il; il n'y a pas jusqu'à une certaine demoiselle que Ton a vue dans la Lune avec des lunettes, il y a peut-être quarante ans, qui ne soit considérablement vieillie. Elle avait un assez beau visage; ses joues se sont enfoncées, son nez s'est allongé, son front et son menton se sont avancés; de sorte que tous ses agréments se sont évanouis, et que l'on craint même pour ses jours.
— Que me contez-vous là? interrompit la marquise.
— Ce n'est point une plaisanterie, reprend l'auteur. On apercevait dans la Lune une figure particulière qui avait l'air d'une tête de femme qui sortait d'entre les rochers, et il est arrivé des changements danscet endroit-là. Il est tombé quelques morceaux de montagnes, et ils ont laissé à découvert trois points qui ne peuvent plus servir qu'à composer un front, un nez et un menton de vieille. »
Je ne sais si le visage dont parle l'ingénieux écrivain a existé autre part que dans son imagination,
mais les changements/méme causés par de simples éboulements, sont extrêmement rares, si toutefois ils se produisent encore. Depuis cent ans, par exemple, période pendant laquelle il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que la Lune, étant visible, ait été observée au télescope, on n*a pas remarqué le moindre mouvement. Au commencement du siècle, il est vrai, on crut observer parfois des volcans en ignition, mais on a reconnu depuis que trèsprobablement ce que l'on avait pris pour des volcans n'est autre chose que la crête blanche de certaines montagnes, dont la forme ou la structure sont plus favorablement agencées pour réfléchir la lumière. Ainsi l'astre des nuits reste muet et silencieux, circulant dans le ciel comme un astre délaissé. Pourquoi cette destinée triste et solitaire? Pourquoi toute privation de mouvement et de vie ? C'est la question que lui posait le poète anglais Shelley:
Es-tu pâle de lassitude, Fatiguée d'escalader les deux et de contempler la terre? Errant sans compagnon Parmi des astres de familles différentes, — Et toujours changeante, comme un œil sans gaieté Qui ne trouve aucun objet digne de sa fidélité?
Maintenant que je vous ai exposé comment la Lune est un monde inhospitalier, pauvre et déshérité des dons de la nature, il faut que je revienne sur mes pas, et que j'arrive à vous montrer en lui un monde magnifique, digne de toute notre admiration et de toute notre estime. Ce n'est pas que je
veuille contredire mes paroles précédentes, à Dieu ne plaise ! mais pour ne pas laisser une mauvaise impression à l'égard de notre fidèle amie, je veux rappeler que la nature, lors même qu'elle parait disgracier quelques-unes de ses œuvres à certains points de vue, les favorise sous d'autres aspects de richesses très-désirables.
Pour un astronome, la Lune serait un n\agnifique observatoire. Pendant le jour on peut observer les étoiles en plein midi et reconnaître ainsi sans effort qu'elles demeurent éternellement dans le ciel. Chez nous, au contraire, parmi les anciens on en voit un grand nombre qui s'imaginaient qu'elles s'allumaient le soir pour s'éteindre le matin. Si donc on fait des études astronomiques sur la Lune, le Soleil n'est pas un tyran qui vienne dominer le ciel dans sa souveraineté absolue, il laisse paisiblement les étoiles trôner avec lui danâ l'espace; et les études commencées pendant la nuit peuvent être sans difficulté poursuivies pendant le jour jusqu'à la nuit suivante. Sur notre satellite les nuits sont de 15 fois 24 heures, et les jours de même durée; mais il y a une différence essentielle à remarquer entre les nuits de l'hémisphère lunaire qui nous regarde et celles de l'hémisphère que nous ne voyons pas.
Vous n'avez pas été sans remarquer, en effet, que la Lune nous présente toujours la même face. Depuis le commencement du monde elle ne nous a jamais montré que ce côté-là. Nous lisons dans Plutarque, qui écrivait il y a près de deux mille
ans, mille conjectures relatives à cette face de la Lune éternellement tournée vers nous. Les uns
Eig. 48. Aspect de la pleine lune.
disaient que c'était un grand miroir, bien poli et excellent, qui nous renvoyait de loin l'image de la Terre : les parties sombres représentaient TOcéan et les mers; les parties brillantes représentaient les continents. D'autres croyaient que les taches étaient des forêts où quelques-uns plaçaient les chasses de Diane , et que les parties plus brillantes étaient les pays en plaine. D'autres voyaient encore en elle une terre céleste très-légère, assez semblable à notre vif-argent; ils disaient que ses habitants devaient prendre en pitié la Terre qui se trouve au-dessous d'eux et qui n'est qu'un amas de boue. D'autres encore, et leur opinion singulière fut très -répandue, ajoutaient que les êtres qui la peuplaient étaient quinze fois plus grands que ceux de notre monde, et qu'à côté des arbres lunaires nos chênes n'étaient que de
petits buissons. Tout cela pour expliquer là nature de la face lunaire éternellement tournée vers nous.
Or, si nous ne voyons jamais qu'un côté de la Lune, réciproquement, il n'y a jamais qu'un côté de cet astre qui nous voit, de sorte que la moitié de la Lune a une lune qui est notre Terre, et que l'autre moitié en est privée. S'il y a des habitants sur Thémisphère qui nous est opposé, ils ne se doutent pas de ce que c'est qu'un astre préposé à l'illumination des nuits, et ils doivent grandement s'étooner lorsque le récit des voyageurs leur rapporte l'existence de notre Terre dans le ciel. Pour peu que les voyageurs de là-bas ressemblent à ceux d'ici, quels contes ne doit-on pas débiter à notre propos? Mais aussi combien la Terre est utile aux nuits lunaires et comme nous sommes beaux.... de loin! Représentez-vous quatorze lunes comme celle qui nous éclaire, ou pour parler plus exactement une lune quatorze fois plus étendue en surface, et vous aurez une idée du spectacle de la Terre vue de la Lune. Tantôt elle n*offre qu'un croissant effilé, quelques jours après la Nouvelle-Terre; tantôt elle offre un premier quartier; tantôt elle resplendit dans un disque plein i épandant à grands flots sa lumière argentée. Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'elle s'allume précisément le soir, qu'elle brille de son plus vif éclat, de son disque plein, précisément à minuit, et qu'elle s'éteint le matin, au moment où l'on n'a plus besoin d'elle. Et l'on sait que du soir au matin on compte 15 fois 24 heures chez nos voi-
sins les Sélénites. Aussi combien ces habitants sont* ils plus fondés que nous de croire que la Lune a été créée et mise au monde tout exprès pour eux et que nous ne sommes que leurs très-humbles serviteurs !
Sous certains aspects la Lune parait donc mieux favorisée que la Terre. Cependant , comme importance planétaire, elle ne mesure guère que le quart du diamètre de la Terre : 869 lieues; sa surface mesure 38 millions de kilomètres carrés, c'est-àdire à peu près la treizième partie de la surface terrestre; son volume est le quarante-neuvième du volume du globe terrestre. Cela n'empêche probablement pas que ses habitants (si elle en a) ne se croient supérieurs à nous et ne nous croient leurs domestiques plutôt que leurs maîtres; car on sait que généralement les gens ont d^autant plus de vanité qu'ils sont plus petits....
Les habitants de l'hénrisphère invisible ont les plus belles nuits qui soient au monde, et ceux qui vivent sur l'hémisphère visible l'une des plus belles lunes qu'on ait jamais vues. Tout au plus les habitants des premières lunes de Jupiter et de Saturne pourraient-ils leur revendiquer la supériorité de leurs planètes réciproques. Jamais aucuns nuages, jamais aucunes tempêtes ne viennent troubler ces nuits longues et silencieuses; le calme profond, la paix inaltérable habitent en ces lieux. De plus, tandis que nous ne connaissons qu'une partie de leur monde, le nôtre, tournant en vingt-quatre heures sur lui-même, se dévoile entièrement à eux, de
sorte qu'avec de bons yeux ou l'aide d'instruments d'optique, ils peuvent contempler de là-bas notre terre roulant sur leurs têtes, et leur présentant tour à tour If s diverses contrées de notre séjour. Là, le nouveau monde qu'ensanglantent de cruelles batailles ^; plus loin des tles ténébreuses où l'on sacrifie des têtes humaines au serpent Vaudoux-, ici, la Russie étouffant la Pologne qui se débat affreu* sèment; et à gauche, un petit point verdoyant où trente-huit millions de Français regardent de diverses façons un trône qui s'élève au sein d'une grande ville.
Et nous, nous contemplons la Lune pensive dans la sérénité des nuits , espérant que ses peuples et ceux des autres mondes sont plus unis que notre famille. Oui, lumière bien-aimée des nuits solitaires, nous pensons que la nature t'a donné quelque compensation pour les choses dont elle Va privée, et que les richesses inconnues de ton séjour . surprendraient étrangement ceux qui pour toi s'évaderaient de notre monde. Nous avons vu que tu manques d'air, et que tu n*as pas une goutte d'eau pourétancher ta soif; mais cela n'empêche pas que nous revenions à notre ancienne sympathie pour ta beauté. Si tu n'as pas les éléments qui nous conviennent, si l'eau et la terre, l'air et le feu ne résident pas dans ton sein, ta nature est différente et tu n'es pas moins complète dans ta création.
1. Cette ligue était écrite en 1865. La guerre d'Amérique est tenninée, après avoir couché dans la mort près de un million de combattants, et dépensé pour cela Tingt-huit milliards.
Reste dans le ciel de nos rêveries, renouvelle ces phases qui font nos mois, verse ta rosée de lumière dans l'air limpide;. le voyageur aimera toujours te choisir pour guide aux heures nocturnes dans les sentiers de la mer ou des campagnes désertes....
T'aimera le pilote
Dans son grand bâtiment
Qui flotte Sur le clair firmament.
T'aimera le vieux pâtre Seul, tandis qu'à ton front
D'albâtre Ses dogues aboieront.
Et, toujours rajeunie, Tu seras des passants
Bénie, Pleine lune ou croissant.
Dans la circonférence qu'elle décrit autour de la Terre, la Lune passe tous les quinze jours entre le Soleil et nous,— c'est Tépoquedela nouvelle Lune, — et tous les quinze jours, à Topposé du Soleil (la Terre se trouvant entre elle et lui), — c'est Tépoque de la pleine lune. Or, il arrive parfois qu'elle passe justement devant le Soleil, au lieu de passer un peu au-dessus ou un peu au-dessous, comme dans la majorité des cas. Lorsque ce passage arrive, la lumière de l'astre radieux se trouve naturellement arrêtée, en partie ou tout à fait, selon que le disque lunaire nous cache une partie ou la totalité du disque solaire. Il y a alors éclipse de soleil ^ partielle ou totale. Ainsi quand elle passe devant la Terre, dans la direction du Soleil, cet astre est éclipsé par elle.
A l'opposé, il. arrive aussi que la Lune, passant derrière la Terre, arrive juste dans l'ombre
qui reste toujours derrière elle — comme derrière tout objet éclairé. Lorsqu'elle se trouve dans cette ombre, elle ne reçoit plus la lumière du Soleil, et comme elle ne brille que par cette lumière , elle perd son éclat. Son disque plein voit complètement s'évanouir sa lumière s'il se trouve entièrement compris dans le cône d'ombre de la Terre; il reste moitié éclairé si, passant au bord du cône, il n'y entre que d'une moitié. C'est en ces circopstancos qu'il y a éclipse de lune, totale ou partielle.
Ainsi rien n'est si simple qu'une éclipse. Lorsque vous avez devant vous une lampe au globe radieux, si vous passez la main devant vos yeux, vous interceptez momentanément la lumière qui vous éclaire ; il y a pour vous éclipse de la lampe par votre main. C'est le même fait qui se produit lorsqu'il y a pour la Terre éclipse de soleil par la Lune. Si maintenant vous vous retournez, laissant alors la lampe derrière vous, et que vous passiez de nouveau votre main éclairée devant votre visage, cette main se trouvera momentanément dans l'ombre. C'est ici l'image de l'éclipsé de lune passant dansFombre de la Terre.
Si le mouvement de la Lune s'opérait justement dans un plan dont le prolongement passât par le Soleil, il y aurait éclipse de Soleil à toutes les nouvelles Lunes, et éclipse de Lune à toutes les pleines lunes. Mais le cercle dans lequel elle se meut est un peu penché sur ce plan, et oscille de part et d'autre, de sorte que les éclipses sont très-variables, dans leur nombre et dans leur grandeur. Cependant cette variété a ses limites. 11 ne peut y
avoir moins de deux éclipses par an, ni plus de sept. Lorsqu'il n'y en a que deux, ce sont des éclipses de lune. — Ces phénomènes reviennent à peu près dans le même ordre au bout de dix-huit ans et dix jours : période connue chez les Grecs sous le nom de Cycle de Méton, et dont les Chinois eux-mêmes se servaient il y a plus de trois mille ans pour la prédiction de leurs éclipses.
Quelque simple que soit la cause de ce phénomène, aujourd'hui qu'on la connaît, — et les causes connues sont toujours si simples qu'on se demande comment on ne les a pas devinées plus tôt, — quel-^ que facile que cette explication paraisse à trouver, longtemps l'humanité s'étonna de l'absence passagère de la lumière du Soleil pendant le jour; longtemps elle se sentit pleine de crainte et d'inquiétude devant cette merveille inexpliquée. La lumière du jour s'afifaiblissant rapidement, et arrivant à disparaître soudain, sans que le ciel fût obscurci d'aucun nuage, les ténèbres succédant à cette lumière, les étoiles s'allumant dans le ciel, la nature entière paraissant surprise et consternée : la réunion de ces événements insolites est plus que suffisante pour expliquer la terreur momentanée dont les hommes et les peuples se sont laissés emparer en ces instants solennels. En raison de la rapidité du mouvement delaLuneJamaisTéclipsetotalene dure plus de cinq minutes; mais cette faible période est suffisante pour permettre à mille sentiments de se succéder dans l'esprit craintif. La disparition seule de la lumière de la Lune causa
parfois de grands troubles chez les esprits peu avancés ; combien à plus forte raison la disparition de celle de l'astre du jour peut-elle faire naître d'inquiétudes et de craintes!
L'histoire est pleine des exemples de l'effroi causé par les éclipses^ dit Francœur, et des dangers que produisent l'ignorance et la superstition. Nicias avait résolu de quitter la Sicile avec son armée : effrayé par une éclipse de lune et voulant temporiser plusieurs jours, pour s'assurer si i'astre n'avait rien perdu après cet événement, il manqua ainsi l'occasion de la retraite : son armée fut détruite, Nicias périt, et ce malheur commença la ruine d'Athènes.
Souvent on a vu des hommes adroits tirer parti dé la frayeur du peuple pendant les éclipses, soit de soleil, soit de lune, pour l'amènera leurs desseips. Christophe Colomb, réduit à faire subsister ses soldats des dons volontaires d'une nation sauvage et indigente, était prêt à voir manquer cette ressourcé et à périr de faim, il annonce qu'il va priver le monde de la lumière de la Lune. L'éclipsé commence, et la terreur s'empare des Indiens, qui reviennent apporter aux pieds de Colomb les tributs accoutumés.
Drusus apaisa une séditiondans son armée en prédisant une éclipse de lune; et, selon Tite Live, Sulpicius Fallus, dans la guerre de Paul-Émile contre Persée, usa du même stratagème. Périclès/Âgatocle, roi de Syracuse, Dion, roi de Sicile, ont failli être victimes de l'ignorance de leurs soldats. Alexandre,
près d*Arbelles, est réduit à user de toute son adresse pour calmer la terreur qu'une éclipse avait jetée parmi ses troupes. C'est ainsi que les hommes supérieurs, plutôt que de plier sous les circonstances, qui les maîtrisent, mettent leur art à les faire tourner à leur profit.
Combien de fables établies d'après Topinion que les éclipses sont l'effet du courroux céleste, qui se venge des iniquités de l'homme en le privant de la lumière ! Tantôt Diane va trouver Endymion dans les montagnes de Carie; tantôt les magiciennes de Thessalie font descendre la Lune sur les herbes qu'elles destinent aux enchantements.
Ici c'est un dragon qui dévore l'astre et qu'on cherche à épouvanter par des cris; là. Dieu tient le Soleil enfermé dans un tuyau, et nous ôte ou nous rend la vue de cet astre avec un volet.... etc. Le progrès des sciences a fait reconnaître le ridicule de ces opinions et de ces craintes, depuis qu'on a vu qu'il était possible de calculer par les tables astronomiques, et de prévoir longtemps d'avance l'instant où la colère du ciel devait éclater. Cependant, naguère encore, l'épouvante a causé des revers dans l'armée de Louis XIV, près de Barcelone, lors de l'éclipse totale de 1 706 ; et la devise de ce monarque: Nec pluribusimpar, aprêtéauxallusions injurieusesl
J. B. Biot, nous donne, dans ses Études sur Pastronomie indienne et chinoise y de fort curieux détails sur les rites qui présidaient et qui président encore à la réception des éclipses dans le Céleste Empire.
352 XiES MERVEILLES CÉLESTES.
L'empereur était considéré comme le fils du-ciel, et, à ce titre, son gouvernement devait offrir l'image de l'ordre immuable qui régit les mouvements célestes. Quand les deux grands luminaires, le Soleil et la Lune, au lieu de suivre séparément leurs routes propres, venaient à se croiser dans leur cours, la régularité de l'ordre du ciel semblait être dérangée; et la perturbation qui s'y manifestait devait avoir son image, ainsi que sa cause, dans les désordres du gouvernement de l'empereur. Une éclipse de soleil était donc considérée comme un avertissement donné par le ciel à l'empereur d'examiner ses fautes et de se corriger.
Lorsque ce phénomène avaitété annoncé d'avance par l'astronome en titre, l'empereur et les grands de sa cour s'y préparaient par le jeûne, et en revêtant des habits de la plus grande simplicité. Au jour marqué, les mandarins se rendaient au palais avec l'arc et la flèche. Quand Téclipse commençait, l'empereur lui-même battait ^wr le tambour du tonnerre le roulement duprodige^ pour donner l'alarme; et, en même temps, les mandarins décochaient leurs flèches vers le ciel pour secourir l'astre éclipsé. Gaubil mentionne ces particularités d'après les anciens livres des rites, et les principales sont énoncées dans le Tcheov^li. D'après cela, on peut se figurer le mécontentement que devait causer une éclipse de soleil qui ne se réalisait pas après avoir été prédite, et pareillement celle qui apparaissait tout à coup sans avoir été prévue. Dans le premier cas, tout le cérémonial se trouvait avoir été inutilement pré-
paré; et les efforts désespérés qui, par suite de manque de préparatifs, se faisaient dans le second cas, produisaient inévitablement une scène de désordre compromettante pour la majesté impériale. De telles erreurs , pourtant si faciles, mettaient les pauvres astronomes en danger de perdre leurs biens, leur charge, leur honneur, quelquefois leur vie. Par suite d'une disgrâce pareille, arrivée en Tan 721 de notre ère, l'empereur Hiouen-Tsong fit venir à sa cour un bonze chinois appelé Y-Hang, renommé pour ses connaissances en astronomie. Après s'y être montré effectivement fort habile, il eut le malheur d'annoncer d'avance deux éclipses de soleil, qu'on ordonna d'observer dans tout l'empire. Mais on ne vit, ces jours-là, nulle part aucune trace d'éclipsé, quoique le ciel se montrât presque partout serein. Pour se disculper, il publia , un écrit dans lequel il prétendit que son calcul était juste, mais que le ciel avait changé les règles de ses mouvements, sans cloute en considération des hautes vertus de l'empereur. Grâce à sa réputation, d'ailleurs méritée, peut-être aussi à ses flatteries, on lui pardonna.
Les mêmes idées sur l'importance et la signification des éclipses de Lune et de Soleil, qui existaient chez les Chinois il y a plus de quatre mille ans, et subsistent encore, aujourd'hui, sont aussi fortes, et elles engendrent les mêmes exigences, devenues seulement moins périlleuses pour les astronomes, puisque ces phénomènes sont maintenant prévus plusieurs années d'avance, avec une certitude ma-
thématique, dans les grandes éphémérides d'Europe et d'Amérique, qu'ils peuvent aisément se procurer.
M. Stanislas Julien a trouvé dans le Recueil des lois de Chine la description complète des cérémonies prescrites et pratiquées encore aujourd'hui à cette occasion. En voici un spécimen :
« Toutes les fois qu'il arrive une éclipse de soleil, on attache des pièces de soie à la porte du ministère des rites appelée l-men; et dans la grande salle on place une table pour brûler des parfums au haut de la tour appelée Lou-thaï (tour de la Rosée). La garde impériale place vingt-quatre tambours des deux côtés, à Tintérieur de la porte I-men; le Kiaofan-sse place les musiciens au bas de la tour Louthaï. Il place chaque magistrat au bout de cette tour, à l'endroit où ils doivent s'incliner pour saluer. Tous sont tournés du côté du Soleil; quand le président de l'astronomie a annoncé que le Soleil commence à être entamé, tous les [magistrats, en habit de cour, se rangent et se tiennent debout. A un signal donné ils se mettent à genoux, et alors la musique commence à se faire entendre.
« Chaque magistrat fait trois prostrations et neuf révérences, après quoi la musique s'arrête. Quand les magistrats du tribunal des rites pnt Uni d'offrir des parfums, tous les autres s'agenouillent. LeKiaosse-Kouan s'avance avec un tambour et la baguette de tambour; ensuite il frappe le tambour pour délivrer le Soleil. Le président du ministère des rites frappe trois coups de tambour, et alors
on frappe tous les tambours ensemble. Quand le président du bureau de l'astronomie- a annoncé que Tastre a recouvré sa forme arrondie, les tambours s'arrêtent. Chaque magistrat s'agenouille trois fois, et frappe neuf fois la terre de son front. La musique recommence; quand ces cérémonies sont finies, la musique s'arrête. Puis tous les magistrats se retirent chacun de leur côté,
< Quand la lune est éclipsée, on se réunit dans le bureau des Taï-tch'ang (présidents des cérémonies) et l'on observe les mêmes rites pour délivrer l'astre. »
En France et dans les^ pays civilisés, il n'en est pas ainsi : on ne redoute plus l'arrivée des éclipses, on ne craint plus qu'une éternelle nuit s'étende sur la Terre. On sait que ce sont là des phénomènes célestes, étudiés et connus comme tant d'autres, résultant de mouvements connus et déterminés d'avance. Dès lors elles perdent entièrement leur caractère surnaturel et rentrent dans l'ordre purement physique. On prédit aujourd'hui les éclipses de Soleil et de Lune , de la même manière qu'on retrouve par le calcul les éclipses passées, et qu'on assigne ainsi plus rigoureusement certaines dates à l'histoire. On sait à quelle époque la Lune passera devant le Soleil, et nous dérobera une partie plus ou moins grande de son disque; et la preuve, c'est que je puis aujourd'hui même, en 1865, vous donner l'époque de toutes les éclipses qui nous arriveront d'ici à la fin de ce siècle. — Je ne veux pas faire de liste, et couvrir ces pages de dates,
mais pour vous convaincre je vous indiquerai seulement les éclipses totales de Soleil qui seront visibles aux lieux indiqués d'ici à Tan 1900. Elles ne sont pas nombreuses, comme vous voyez :
Le 22 décembre 1870, éclipse de Soleil totale aux lies Âçores, dans le midi de l'Espagne et de Tltalie, en Algérie et en Turquie;
Le 19 août 1887, éclipse de Soleil totale pour le nord-est de l'Allemagne, la Russie méridionale et l'Asie centrale;
Le 9 août 1896, éclipse de Soleil totale pour la Sibérie, la Laponie et le Groenland ;
Enfin, le 28 mai 1900,» éclipse de Soleil totale pour les États-Unis d'Amérique, l'Espagne, l'Algérie et l'Egypte.
Je ne doute pas que vous n'en soyez témoins avec moi jusqu'à la dernière, et vous serez à même de constater la vérité de cette prédiction. Malheureusement pas une d'entre elles ne sera visible à Paris; mais pour peu que nos inventions de vapeur et d'électricité continuent, et que d'autres leur viennent en aide, la Terre ne sera bientôt plus qu'un seul pays et l'on voyagera d'ici à Pékin comme on allait au siècle dernier de Paris à Saint-Cloud.
En disant que les éclipses de Soleil et de Lune ne sont plus un objet de terreur pour nous, je ne veux pas dire qu'elle:^ ne nous causent plus aucune impression. Non; les impressions soudaines causées par le spectacle des phénomènes les plus rares de la nature sont indépendantes de notre réflexion, et l'absence subite de la lumière solaire au milieu de
la journée cause à tous les êtres une émotion dont ils ne peuvent s'affranchir. La relatioa de l'effet produit par les écRpses sur Thomme et même sur les animaux est trop intéressante pour que je ne vous l'offre pas en conclusion de mon chapitre. Je choisirai pour rapporteur un témoin oculaire de l'éclipsé totale de juillet 1842, dont le talent de narrateur est trop bien connu pour qu'on en fasse l'éloge : c'e^t François Arago lui-même qui va nous communiquer ses impressions , enrichies encore d'autres témoignages auxquels il attribue une assez haute valeur pour les réunir aux siens. (Voir Astronomie populaire^ t. III.)
« Riccioli rapporte qu'au moment de l'éclipsé totale de 1415 on vit en Bohême des oiseaux tomber morts de frayeur. La même chose est rapportée de l'écIipse de 1560. « Les oiseaux, chose merveilleuse (disent des témoins oculaires), saisis d'horreur, tombaient à terre. »
« En 1706, à Montpellier, disent les observateurs, les chauves-souris voltigeaient comme à l'entrée de la nuit. Les poules, les pigeons coururent précipitamment se renfermer. Les petits oiseaux qui chantaient dans les cages se turent et mirent la tête sous l'aile. Les bêtes qui étaient au labour s'arrêtèrent. » La frayeur produite chez les bêtes de somme par le passage subit du jour à la nuit est constatée aussi dans le mémoire de Louville relatif à Téclipse de 1715. « Les chevaux, y est-il dit, qui labouraient ou marchaient sur les grandes routes se couchèrent, ils refusèrent d'avancer. »
« Pontenelle rapporte qu'en l'année 1654, sur la simple annonce d'une éclipse totale, une multitude d'habitants de Paris allèrent se cacher au fond des caves. Grâce au progrès des sciences, l'éclipsé totale de 1844 a trouvé le public dans des dispositions bien différentes de celles qu'il manifesta pendant l'éclipsé de 1654. Une vive et légitime curiosité avait remplacé des craintes puériles.
« Les populations des plus pauvres villages des Pyrénées et des Alpes se transportèrent en masse sur les points culminants d'où le phénomène devait être le mieux aperçu; elles ne doutaient pas, sauf quelques rares exceptions, que l'éclipsé n'eût été ^ exactement annoncée; elles la rangeaient parmi les événements naturels, réguliers, calculables, dont le bon sens commandait de ne point s'inquiéter.
« A Perpignan, les personnes gravement malades étaient seules restées dans leurs chambres. La population couvrait dès le grand matin les terrasses, les remparts de la ville, tous les monticules extérieurs d'où Ton pouvait espérer de voir le lever du Soleil. A la citadelle, nous avions sous les yeux, outre des groupes nombreux de citoyens établis sur les glacis, les soldats qui, dans une vaste cour, allaient être passés en revue.
« L'heure du commencement de l'éclipsé approchait. Près de vingt mille personnes examinaient, des verres enfumés à la main, le globe radieux se projetant sur un ciel d'azur. A peine, armé de nos fortes lunettes, commencions-nous à apercevoir la petite échancrure du bord occidental du Soleil,
qu'un cri immense, mélangé de vingt mille cris différents, vint nous avertir que nous avions devancé seulement de qiielques secondes l'observation faite à Tœil nu par vingt mille astronomes improvisés dont c'était le coup d'essai. Une vive curiosité, l'éûiulation, le désir de ne pas être prévenu, semblaient avoir eu le privilège de donner à la vue naturelle une pénétration, une puissance inusitées.
« Entre ce momentet ceuxqui précédèrentde trèspeu la disparition totale de l'astre, nous ne remar-: quâmes dans la contenance de tant de spectateurs rien qui mérite d'être rapporté. Mais lorsque le Soleil, réduit à un étroit filet, commença à ne plus jeter sur notre horizon qu'une lumière très-affair blie, une sorte d'inquiétude s'empara de tout le monde; chacun se sentit le besoin de communiquer ses impressions à ceux dont il était entouré: De là, un mugissement sourd, semblable à celui d'une mer lointaine après la tempête. La rumeur devenait de plus en plus forte à mesure que le croissant solaire s'affaiblissait. Le croissant disparut enfin ; les ténèbres succédèrent subitement à la clarté, et un silence absolu marqua cette phase de Téclipse, tout aussi nettement que l'avait fait le pendule de notre horloge astronomique. Le phéno- , mène, dans sa magnificence, venait de triompher de la pétulance de la jeunesse, de la légèreté que certains hommes prennent pour un signe de supériorité, de l'indifférence bruyante dont les soldats font ordinairement profession. Un calme pro-
fond régna dans l'air; les oiseaux ne chantaient plus.
« Après une attente solennelle d'environ deux minutes, des transports de joie, des applaudissements frénétiques saluèrent avec le même accord, la même spontanéité, la réapparition des premiers rayons solaires. Au Tecueillement mélancolique produit par des sentiments indéfinissables, venait de succéder une satisfaction vive et franche, dont personne ne songeait à contenir, à modérer les élans. Pour la majorité du public, Je phénomène était à son terme. Lçs autres phases de Téclipse n'eurent guère de spectateurs attentifs, en dehors des personnes vouées aux études de l'astronomie.
« Ceux-là même qui, au moment de la disparition subite du Soleil, s'étaient montrés le plus vivement émus, s'égayèrent le lendemain, et ce me semble outre mesure, au récit des frayeurs que bon nombre de campagnards avaient éprouvées et dont, au reste, ils ne cherchaient pas à faire mystère. Pour moi, je trouvai tout naturel que des hommes illettrés, à qui personne n'avait dit qu'une éclipse devait avoir lieu dans la matinée du 8 juillet, eussent montré une grande inquiétude çn voyant les ténèbres succéder si brusquement à la lumière. Qu'on ne s y trompe point, l'idée d'une convulsion de la nature, l'idée que le moment de la lin du monde venait d'arriver, n'est pas ce qui bouleversa le plus généralement ces hommes incultes et neufs. Lorsque je les questionnai sur la cause réelle de leur désespoir, ils me répondaient sur-le-champ :
« Le ciel #tait serein et, cependant, la clarté du jour diminuait, et les objets s'assombrissaient, et tout à coup nous nous trouvâmes dans les ténèbres: nous crûmes être devenus aveugles. »
Le Journal des Basses-Alpes rapporte, dans le numéro du 9 juillet 1 842, une anecdote qui me semblé mériter d'être conservée. Je laisse parler le journaliste.
« Un pauvre enfant de la commune des Sièges gardait un troupeau. Ignorant complètement Tévénement ([ui se préparait, il voit avec inquiétude le soleil s'obscurcir par degrés, car aucun nuage, aucune vapeur ne lui donnait Teiplication de ce phénomène. Lorsque la lumière disparut tout à coup, le .pauvre enfant, au comble de la frayeur, se mit à pleurer et à appeler ausecowrsL., Ses larmes coulaient encore lorsque le soleil donna ses premiers rayons. Rassuré à cet aspect, l'enfant croisa les mains en s'écriant : beou souleou ! (0 beau soleil!)»
Arago signale ensuite quelques traits curieux sur l'influence des éclipses sur les animaux.
Un habitant de Perpignan priva, à dessein, son chien de nourriture, à partir de la soirée du 7 juillet. Le lendemain matin, au moment où Téclipse totale allait avoir lieu, il jeta un morceau de pain au pauvre animal qui commençait à le dévorer, lorsque les derniers rayons du Soleil disparurent. Aussitôt le chien laissa tomber le pain; il ne le reprit qu*au bout de deux minutes, après la fin de Tobscurité totale, et le mangea alors avec une grande avidité.
Un autre chien se réfugia entre les jambes de son maître, au moment où le Soleil s'éclipsa.
Dans une campagne, des poules, au moment de Téclipse totale, abandonnèrent subitement le millet qu'on venait de leur donner et se réfugièrent dans une étable.
Au bas de TAsparron, les poules se trouvant loin de toute habitation, allèrent se grouper sous le ventre d'un cheval.
Une poule entourée de poussins s'empressa de les appeler et de les couvrir de ses ailes.
Des canards qui nageaient dans une mare ne se dirigèrent pas, au moment de la disparition du Soleil, vers la métairie assez éloignée d'où ils étaient sortis deux heures auparavant; ils se massèrent et se blottirent dans un coin.
A la Tour, chef-lieu de canton dans les Pyrénées- Orientales, un habitant avait trois linottes. Le 8 juillet, de grand matin, en suspendant à la fenêtre de son salon la cage qui renfermait les trois petits oiseaux, il remarqua qu'ils paraissaient très-bien portants ; après l'éclipsé, un d'entre eux était mort. Faut-il croire que la linotte se tua en heurtant avec force, dans un moment de frayeur, les barreaux de sa cage? Quelques faits observés ailleurs rendront cette supposition probable.
Enfin il n*est pas jusqu'aux insectes qui n'aient ressenti une pareille impression.
M. Praisse aine, de Perpignan, raconte qu'il était assis devant un petit sentier, tracé par des fourmis que le hasard lui fit rencontrer. Elles travaillaient
avec leur vivacité accoutumée ; toutefois, à mesure que le jour diminuait, leur marche se ralentissait ; ellesparaissaientéprouver de l'hésitation. A Tinstant où le soleil disparaissait entièrement, les fourmis s'arrêtèrent, m'ais sans abandonner les fardeaux qu'elles traînaient. Leur immobilité cessa dès que la lumière eut repris une certaine force, et bientôt elles se remirent en route.
M. Lenthérie, professeur à Montpellier, a donné aussi quelques détails concernant les effets queTéclipse totale produisit sur diverses espèces d'animaux. Des chauves-souris, croyant la nuit venue, quittèrent leurs retraites; un hibou, sorti d'une tour de Saint-Pierre, traversa, en volant, la place du Peyrou; les hirondelles disparurent; les poules rentrèrent; des bœufs, qui paissaient librement près de l'église de Maguelonne, se rangèrent en cercle, adossés les uns aux autres, les cornes en avant comme pour résister à une attaque.
Des observateurs de Crémone disent qu'il tomba à terre une immense quantité d'oiseaux. M. Zamboni, l'auteur des piles sèches, est cité pour avoir vu tomber à côté de lui unpassere (un moineau).
M. Piola, qui était sous un arbre près de Lodi, remarqua que les oiseaux cessèrent de chanter au moment de l'obscurité, mais aucun ne tomba.
Dans la relation que Tabbé Zantedeschi adressa de Venise à Arago, on lit qu'au moment de l'obscurité totale, « des oiseaux voulant s'enfuir et n'y voyant pas, allaient se heurter contre les cheminées des maisons ou contre les murs, et qu'étourdis du
coup ils tombai'^nt sur les toits, dans les rues ou dans les lagunes. Parmi les oiseaux qui éprouvèrent de ces accidents on peut citer des hirondelles et un pigeon. Des hirondelles furent prises dans les rues, répouvante qui les avait saisies leur ayant à peine laissé la faculté de voleter (svolazzaré). »
Une brochure de M. Majocchi rapporte encore que « des abeilles qui avaient quitté leur ruche en grand nombre, au lever du soleil, y rentrèrent même avant le moment de Téclipse totale, et qu'elles attendirent, pour en sortir de nouveau, que Tastre éclipsé eût repris tout son éclat. »
Ces relations donnent une idée suffisante de Teffet produit par des phénomènes insolites sur les facultés de Thomme et des animaux. La nécessité de Tordre est si profondément attachée à la création, qu'une apparence de trouble nous jette hors de notre sécurité normale et nous remplit de crainte.