Croly, The stars
yersels. La nuit n'est plus qu'un accident, un acrcident heureux qui permet à nos regards de s'étendre au delà des bornes que le jour nous trace.; nous sommes semblables au voyageur qui se reposant dans l'ombre d'une colline contemple le paysage éclairé qui se développe jusqu'à l'horizon lointain. Au lieu de l'immobilité, du silence de la mort, nous assistons au spectacle de la vie sur les mondes. A la lumière de la vérité les voûtes arbitraires disparaissent et le Ciel nous ouvre ses profondeurs; l'infini de la création se révèle avec l'infini des espaces , et notre Terre perdant la prépondérance dont nos prétentions l'avaient décorée , se recule sous nos pas et disparaît dans Tombre, allant se perdre au sein d'une multitude de petits mondes semblables. Dans la liberté de notre essor nous franchissons les célestes campagnes et nous prenons une première esquisse de l'univers. C'est ainsi que^ nous désabusant dès le premier pas de l'erreur antique. trop longuement consacrée par les apparences, nous nous plaçons en de bonnes conditions d'étude et nous nous préparons à recevoir facilement les vérités nouvelles que la Nature doit successivement révéler à notre studieuse ardeur.
Laissez-moi, en terminant ce chapitre, vous rapporter un épisode di^e d*être plus connu quMl ne l'est encore, parce qu'il montre combien le monde réel renferme plus de puissance que l'empire des fictions. Il est tiré de la vie du grand mathémati-
eien Euler, et c'est Arago lui-même qui Ta raconté à la Chambré des députés dans la séaoce du 23 mars 1837.
« Euler, le grand Euler, était très-pieux ; un de ses amis, ministre dans une église de Berlin, vint lui dire un jour : « La religicm est perdue, la foi n'a plus de bases, le cœur ne se laisse plus émouvoir, même par le spectacle des beautés, des merveilles de la création. Le croiriez-vous? J*ai représenté cette création dans tout ce qu'elle a de plus beau, de plus poétique et de plus merveilleux ; j'ai cité les anciens philosophes et la Bible elle-même : la moitié de l'auditoire ne m'a pas écouté , l'autre moitié a dormi ou a quitté le temple.
w— Faites l'expérience que je vais vous indiquer, repartit Euler : au lieu de prendre la description du monde dans les philosophes^grecs ou dans la Bible, prenez le monde des astronomes, dévoilez le monde tel que les recherches astronomiques l'ont constitué. Dans' le sermon qui a été si peu écouté, vous avez probablemeot, en suivant Anaxagoras, fait du soleil uoe masse égale au Péloponèse. Eh bien I dites à votre auditoire que, suivant, des mesures exactes, incontestables, notre soleil est 1 200 OOU fois plus grand que la terre.
« Vous avez sans doute parlé de cieuz de cristal emboîtés ; dites qu'ils n'existent pas, que les comètes les briseraient; les planètes, dans vos explications, ne se sont distinguées des étoiles que par le mouvement; avertissez que ce sont des mondes; que Jupiter est 1400 fois plus grand que la terre, et Saturne 900 fois; décrivez les merveilles de l'anneau ; parlez des lunes multiples de ces mondes éloignés.
« En arrivant aux étoiles, à leurs distances, ne citez pas de lieues: les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait pas; prenez pour échelle la vitesse de la lumière; dites qu'elle parcourt 70 000 lieues par seconde : ajoutez ensuite qu'il n'eiiste aucune étoile dont la lumière nous vienne en moins de trois ans; qu'il en est quelques-unes à Tégard desquelles on n'a pu employer un moyen d'observation particulier et dont la lumière ne nous arrive pas en moins de trente ans.
c En passant des résultats certains à ceux qui n'ont qu'une grande probabilité, montrez que, suivant toute apparence, certaines étoiles pourraient être visibles plusieurs millions d'années après avoir été anéanties ; car la lumière qui en émane emploie plusieurs millions d'années à franchir l'espace qui les sépare de la terre.»
« Tel fut, Messieurs, en raccourci, et seulement avec quelques modifidations dans les chiffres, le conseil que donnait Euler. Le conseil fut suivi : au lieu du monde de la fable^ le ministre dé-
couTrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec impatience. Il arrive enfin, Tœil terne et dans une tenue qui' paraissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, s'écrie: « Qu'est-il donc arrivé? — Ah ! monsieur Euler, répond le ministre, je suis bien malheureux ; ils ont oublié le respect qu'ils devaient au saint temple, ils m'ont appUudi. »
Le monde de la science était de cent coudées plus grand que le monde .qu'avaient rêvé les imaginations les plus ardentes. 11 y avait mille fois plus de poésie dans la réalité que dans la fable.
CuÇu)
Insensé . je croyais embrasser d'an coup d*œil Ces déserts où Newton, sar l'aile da gr*nie, ' Planait, tenant en main la coupe d'Uranie.
Je ▼calais révéler çoels sublimes accords Promènent dan^Tether tous les célestes corps; Mais devant eux s'abtme et s'éteint ma pensée.
ROt^CHBR.
11 y a des vérités devant lesquelles la pensée humaine se sent humiliée et confondue, qu'elle contemple avec effroi et sans pouvoir les regarder en face, quoiqu'elle comprenne leur existence et leur nécessité: telles sont celles de l'infini de l'espace et de l'éternité de la durée.
Impossibles à définir, car toute définition ne pourrait qu'obscurcir l'idée primitive qui est en nous, ces vérités nous commandent et nous dominent. Chercher à les expliquer serait une peiné stérile : il suffit de les mettre en face de notre attention pour qu'elles nous révèlent àl'instant toute l'immensité de leur valeur. Mille définitions en ont
été données; nous ne voulons en oiter ni même en rappeler une seule. Mais nous voulons ouvrir devant' nous l'espace, et nous y engager pour essayer d'en pénétrer la profondeur.
La vitesse d'un boulet de canon à sa sortie de la, bouche à feu est une bonne marche : 400 mètres par seconde. Mais celte marche serait encore trop lente pour notre voyage dans l'espace, car notre vitesse ne serait guère que-de 1440 kilomètres, ou de 360 lieues à l'heure. C'est trop peu. Il y a, dans la nature, des mouvements incomparablement plus rapides , par exemple la vitesse de la lumière. Cette vitesse est de 77 000 lieues par seconde. Ceci vaut mieux : aussi prendrons-nous ce moyen de trans-* port. Permettez-moi donc, par une comparaison vulgaire, de vous, dire que nous nous mettons à cheval sur un rayon de lumière, et que nous nous laissons emporter par sa course rapide.
Prenant la Terre pour point de départ, nous nous dirigerons en droite ligne vers un point quel* conque du ciel. Nous partons. A la fin de la première seconde, nous avons déjà parcouru 77000 lieues; à la fin de la deuxième, 154000. Nous continuons. Dix secondes, une minute, dix minutes sont écoulées.... cinquante millions de lieues ont passé. Poursuivons, pendant une neure, pendant un jour, pendant une semaine, sans jamais ralentir notre marche: pendant des mois entiers, pendant un an. La ligne que nous avons parcourue est déjà si longue, qu'exprimée en kilomètres ou en lieues, le nombre qui la mesure surpasse notre faculté de
compréhension et n'indique plus rien à notre esprit: ce sont des trilions, des millions de millions. Mais ne suspendons pas notre essor. Emportés sans cesse par cette même rapidité de 77000 lieues par chaque seconde, perçons l 'étendue en ligne droite pendant des années entières, pendant cinquante ans, pendant un siècle.... Où sommes-nous? Depuis longtenaps nous avons franchi les dernières régions étoilées que Ton aperçoifde la Terre, les dernières que l'œil du télescope a visitées; depuis longtemps nous marchons en d'autres domaines, inconnus, inexplorés. Nulle pensée n'est capable de suivre le chemin parcouru ; les milliards joints aux milliards rie signifient plus rien ; à Taspect de cette étendue prodigieuse l'imagination s*arrête, anéantie.... Eh bien? et c'est ici le point merveilleux du problème : nous n'avons pas avancé d'un seul pas dans l'espace. Nous ne sommes pas plus rapprochés d'une li^ mite que si nous étions restés à la même place ; nous pourrions recommencer la même course à partir du point où nous sommes, et ajoutei* à notre voyage un voyage de même étendue; nous pourrions joindre les siècles aux siècles dans le même itinéraire, dans la même vitesse, — continuer le voyage sans fin ni trêve ; — nous pourrions nous diriger en quelque endroit de l'espace que ce soit, à gauche, à droite, en avant, en arrière, en haut, en bas, dans tous les sens; et lor^qu'après- des sièdes employés à cette course vertigineuse, nous nous arrêterions fascinés ou désespérés devant l'immensité éternellement ouverte, éternellement
renouvelée, nous reconnattrions encore que notre vol séculaire ne nous a pas fait mesurer la plus petite partie de l'espace, et que nous ne sommes pas plus avancés qu'à notre point de départ. En réalité, c'est l'inGni qui nous enveloppe, et comme nous l'exprimions plus haut sur le nombre infini des mondes, nous pourrions voguer pendant l'éternité sans jamais trouver autre chose devant nous qu'un infini éternellement ouvert.
11 suit de là que toutes nos idées sur l'espace n'ont qu'une valeur purement relative. Lorsque nous disons, par exemple: monter au ciel, descendre sous la terre, ces expressions sont fausses en ellesmêmes, car étant situés au sein de l'infini, nous ne pouvons ni monter ni descendre: il n'y a ni haut ni bas; ces mots n'ont qu'une acception relative à la surface terrestre que nous habitons.
Il faut donc se représenter l'univers comme une étendue sans bornes, sans rivages, illimitée, infinie, dans le sein de laquelle planent des soleils comme celui qui nous éclaire et des terres comme celle qui se balance sous nos pas. Ni dôme, ni voûtes, ni limites, d'aucune espèce : le vide dans tous les sens, et dans ce vide infini, une quantité prodigieuse de mondes, que bientôt nous allons décrire. C'est cet espace universel que l'auteur du Génie de Fhomme a voulu célébrer, lorsqu'il exprima les remarquables pensées qui suivent:
Oui, quand je m'armerais des ailes de TÂurore, Pour compter les soleils dont le ciel se décore ;
Quand de Pimmensité sondant les profondeurs, Ma pensée unirait les nombres aux grandeurs; Sous ces gouffres sacrés égarant mon audace, Quand j'userais le temps à mesurer l'espace, Je verrais s'écouler les siècles réunis, £t pressé, sans espoir, entre deux infinis»
Je ine serais toujours écarté de moi-môme.
Sans jamais m'approcher de ce vaste problème.