Lamartine
Le silence et la profonde paix des nuits étoilées offrent à notre faculté contemplative la scène qui lui convient, et nulle heure n'est plus propice à l'élévation de l'âme vers les beautés du ciel. Mais la poésie du spectacle de ces apparences sera bientôt surpassée par la magnificence de la réalité. Et c'est sur ce point que nous allons insister tout d'abord, afin de lever avant tout les illusions causées par les sens. Il me semble convenable d'éloigner les causes d'erreur qui peuvent laisser dans l'esprit de fausses impressions; il est complètement inutile, sinon dangereux, de passer les premiers instants d'une causerie astronomique à décrire des phénomènes apparents dont il faudra ensuite démontrer la fausseté. Ne suivons pas cette voie fâcheuse ; éloignons-nous de cette marche ordinaire, et commençons au contraire par lever le voile, afin de laisser la réalité resplendir. La poésie « dont le souffle harmonieux berçait tout à l'heure notre âme suspendue, ne s'évanouira pas pour cela; elle reprendra au contraire un nouvel aspect et une nouvelle vie, et surtout une force plus puissante. La fiction ne saurait être supérieure à la réalité; celle-ci va devenir pour nous une source d'inspiration, plus riche et plus féconde que la première.
oh ! depuis cette terre où rampent les mortels, De l'espace fuyant les vides éternels.
Qui sondera des cieux Tinsondable distance, Quand après rinfini, l'infini recommence !
L'ombre répandue sur Thémisphère en l'absence du soleil, de son coucher à son lever, n'est qu'un phénomène partiel circonscrit à la Terre, et auquel le reste de l'univers ne participe pas. Lorsque nous sommes enveloppés par le calme silencieux d'une nuit profonde, nous sommes portés à étendre à l'univers tout entier la scène qui nous entoure , comme si notre Monde était le centre et le pivot de la création. Quelques instants de réflexion suffiront pour nous montrer combien cette illusion est grossière , et pour nous préparer à la conception de l'ensemble du monde.
Il est évident, en effet , que le soleil ne pouvant
éclairer à la fois tous les côtés d'un même objet, mais seulement ceux qui sont tournés vers lui , n'éclaire à la fois que la moitié du globe terrestre, il suit de là que la nuit n'est autre chose que l'état de la partie non éclairée. Si nous considérons le globe terrestre suspendu dans le vide de l'espace, nous reconnaîtrons que le côté tourné vers le soleil
est le seul éclairé , tandis que l'hémisphère opposé reste dans l'ombre, et que cette ombre offre l'aspect d'un cône. De plus, comme la Terre tourne sur elle-même , toutes ses parties se présentent successivement au soleil et passent successivement dans cette onibrè, et c'est là ce qui constitue la succession des jours et des nuits pour chaque pays du monde. Ce simple coup d'œil suffit pour
Fig. 1 . La nuit et le jour.
montrer que le phénomène auquel nous donnons le nom de nuit appartient en propre à la terre , et que le ciel, le reste de l'univers en est indépendant.
C'est pourquoi, si à une heure quelconque de la nuit nous nous élevons en esprit au-dessus de la surface terrestre, il arrivera que loin de rester
toujours dans la nuit , nous retrouverons le soleil versant ses flots de lumière dans retendue. Si nous nous élevons jusqu'à Tune des planètes qui , comme la Terre, roulent dans la contrée de Tespace où nous sommes, nous reconnaîtrons que la nuit de la terre ne s'étend pas jusqu'en ces autres mondes, et que la période qui chez nous est consacrée au repos, n'étend pas jusque-là son influence. Tandis qu'ici tous les êtres sont ensevelis dans l'immobilité d'une nuit silencieuse , là-haut les forces de la nature continuent l'exercice de leurs fonctions brillantes , le soleil luit, la vie rayonne , le mouvement ne se laisse point suspeqdre , et le règne de la lumière poursuit son action dominante dans les cieux ( comme sur l'hémisphère opposé au nôtre) à la même heure où le sommeil immobilise tous les êtres sur l'hémisphère que nous habitons.
Il est très-important que nous sachions tout d'abord nous habituer à cette idée de Visolement de la Terre au sein de l'étendue, et à penser que tous les phénomènes que nous observons sur ce globe lui sont spéciaux, étrangers à tout le reste de l'univers. Mille et mille globes semblables roulent comme lui dans l'espace. — Je ne démontre pas encore maintenant la vérité de mes assertions, mais comme mes lecteurs sont de bonne compagnie, ils ne les mettront pas en doute et voudront bien me croire sur parole , sauf à me rappeler plus tard à justifier tout ce que j'aurai dit. Du reste, je leur promets de le faire le plus tôt possible; mais je
leur demande la permission de développer de suite en esquisse mon idée générale de l'univers.
L'une des plus funestes illusions dont il soit urgent de nous désabuser tout d'abord, c'est celle qui nous [résente la Terre comme la moitié inférieure de l'univers, et le Ciel comme sa moitié supérieure. Il n'y a rien au monde de plus faux. Le Ciel et la Terre ne font pas deux créations séparées , comme on nous l'a répété mille et mille fois : ils ne sont qu'un. La Terre est dans le Ciel. Le Ciel c'est l'espace immense, l'étendue indéfinie, le vide sans bornes ; nulle frontière ne le circonscrit, il n'a ni commencement ni fin, ni haut ni bas, ni gauche ni droite : c'est l'infini des espaces qui se succèdent éternellement dans tous les sens. La Terre , c'est un petit globe de matière , placé dans cet espace , sans soutien d'aucune sorte, comme un boulet qui se tiendrait seul dans l'air, comme ces petits ballons captifs qui s'élèvent et planent dans l'atmosphère lorsqu'on a coupé le mince cordon qui lesT retenait. La Terre est un astre du Ciel, elle en fait partie, elle le peuple, en compagnie d'un grand nombre de globles semblables à elle, elle est isolée en lui , et tous ces autres globes planent de même isolément dans l'espace. Cette conception de l'univers est non-seulement très-importante, mais c'est encore une vérité qu'il est éminemment nécessaire de se bien fixer dans l'esprit. Autrement les trois quarts des découvertes astronomiques resteraient incompréhensibles. Ainsi voilà ce premier point bien entendu et surtout bien établi dans notre
pensée. Le Ciel, c'est l'espace qui nous environne de toutes parts; la Terre est un globe suspendu dans cet espace.
Mais la Terre n'est pas seule dans cet espace. / Toutes ces étoiles qui scintillent dans les cieux sont ' des globes isolés , des soleils brillant de leur propre lumière ; elles sont très-éloignées d'ici ; mais il y a des astres plus rapprochés qui ressemblent davantage à celui que nous habitons, en ce sens qu'ils ne sont point des soleils, mais des terres obscures recevant comme la nôtre la lumière de notre soleil. Ces mondes, nommés planètes, sont groupés en famille ; le nôtre est l'un des membres de cette famille. Au centre de ce groupe brille notre soleil, source de la lumière qui les illumine et de la chaleur qui les échauffe. Planant au sein du vide qui l'entoure de toutes parts, ce groupe est comme une flotte d'embarcations diverses bercée dans Tocéan des cieux.
Une multitude de soleils, entourés comme le nôtre d'une famille dont ils sont les foyers et les flambeaux, planent semblablement dans tous tes points de l'étendue : ces soleils sont les étoiles dont les prairies du ciel sont parsemées. Malgré l'apparence causée par la perspective de Téloignement , d'immenses distances séparent tous ces systèmes du nôtre, distances telles que les plus hauts chiffres de notre numération si puissante sont à peine en état de dénombrer les plus faibles d'entre elles. Un éloignement réciproque, que nos chiffres ne peuvent exprimer, sépare ces étoiles les unes
des autres, les reculant de profondeurs en profondeurs.
Malgré ces intervalles prodigieux, ces soleils sont en nombre si considérable que leur énumération surpasse encore elle-même tous nos moyens; les millions joints aux millions ne parviennent pas non plus à en dénombrer la multitude!... Que la pensée essaye, s'il lui est possible, de se représenter à la fois ce nombre considérable de systèmes et les distances qui les séparent les uns des autres! Confondue et bientôt anéantie à l'aspect de cette richesse infinie, elle ne saura qu'admirer en silence cette indescriptible merveille. S'élevant sans cesse par delà les cieux, franchissant les plages lointaines de cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un nouvel espace et toujours de nouveaux mondes se révéleront à son avidité.... les cieux succéderont aux cieux, les sphères aux sphères.^., après les déserts de l'étendue s'ouvriront d'autres déserts, après des immensités d'autres immensités.... et lors même qu'emportée sans trêve pendant des siècles avec la rapidité de la pensée, l'âme perpétuerait son essor au delà les bornes les plus inaccessibles que l'imagination puisse concevoir, là même, l'infini d'une étendue inexplorée resterait encore ouvert devant elle.... l'infini de l'espace s'opposerait à l'intini du temps, rivalisant sans ctesse sans que jamais l'un puisse l'emporter sur l'autre..-, et l'esprit s'arrêtera exténué de fatigues, au vestibule de la création infinie, comme s'il n'avait pas avancé d'un seul pas dans l'espace.
L'imagination suspend son vol et s'arrête anéantie. « Étoiles, légions brillantes qui avant tous les âges avez dressé vos tentes dans vos plaines de saphir, qui dira vos myriades brûlantes si ce n'est Celui qui commande à vos chars dorés de rouler parmi les cieux? Quel est Thabitaht de cette terre qui, devant vos armées, peut ne pas ressentir tes émotions immortelles, ô Éternité? Qu'y a-t-il de merveilleux à ce que l'âme, succombant sous le poids de ses propres pensées, et que l'œil perdu dans rabtme, voient dans vos lumières la destinée d'une gloire sans sommeil*? »
L'immensité des cieux a été chantée sur plusieurs lyres; mais comment le chant de l'homme pourrait-il rendre une telle réalité ? Les poètes ont essayé de l'exprimer dans des vers où l'on sent l'insuffisance de la parole pour noter lespensers immenses que développe en nous cette contemplation merveilleuse.
N'étais-je pas fondé à avancer plus haut que la réalité est supérieure à la fiction, même au point de vue du sentiment poétique, et que la contemplation de la nature réelle renferme une source d'inspiration plus riche et plus féconde que l'illusion du spectacle offert par nos sens? Au lieu d'une nuit immense s'étendant jusqu'à la voûte d'azur^ au lieu d'une robe diaprée de broderies d'or ou d'un voile orné d'ornements éclatants, nous sommes au sein de la vie et du rayonnenaent uni-