Y II
Oli ! disait-elle, pourquoi mon desliu ne m'a-t il pas fait naître esprit de cette belle étoile, habitant ?a sphère brillante, pure et isolée comme les anges, sans autre emploi que de prier et de briller, et d'allumer mon encensoir au 'oleil!
Thomas Moore, Amours des Anges.
Le monde de Jupiter est le plus volumineux de tous les globes de notre système : il n'est qu'un millier de fois plus petit que le soleil, et vaut à lui seul quatorze cents globes terrestres. Aussi quoiqu'il roule dans une circonférence éloignée de près de 200 millions de lieues, et qu'il reçoive une lumière bien plus faible que celle reçue par la Terre, sa grosseur se manifeste par l'éclat dont il brille durant nos nuits étoilées, éclat égal et souvent même supérieur à celui dont Vénus étincelle. Jupiter compte donc parmi les premières beautés du ciel. Comme il est toujoui^s sur l'écliptique et que le soir, Vénus, quand elle est visible, est toujours à l'occident, il est facile à reconnaître. Toutes les fois qu'à une époque quelconque de l'année vous voyez une étoile très
bj'fllante cheminer soit à l'est, soit au-dessus de vos tètes, à travers les constellations zodiacales, vous pouvez être assure's que c'est Jupiter.
Ce monde est ravissant, autant du moins qu'on en peut juger de loin et sans y être allé. D'abord un printemps perpétuel rayonne à sa surlace. S'il est orné de fleurs, ce dont nous ne doutons pas, sauf à savoir en quoi consistent ces Heurs, elles ne vivent pas seulement « l'espace d'un
Fig. 48. — Jupiter et la Terre.
matin », comme nos roses, mais vivent infiniment plus longtemps. A peine les plus âgées commencent-elles à avoir quelques rides et à pâlir, qu'elles sont remplacées par de charmants boutons, s'épanouissant avant que les premières soient fanées. Non seulement chaque année de la planète jovienne en vaut douze des nôtres, mais encore on ne sait presque pas quand commence et quand finit la période annuelle. Pas d'hivers, pas d'étés, toujours le printemps.
Ensuite, le monde de Jupiter offre une sjarface 126 fois plus étendue que la surface terrestre. Je parle de la surface et non du volume. Or cent vingt-six terres placées les unes à côté des autres, et sur lesquelles le genre humain pourrait se répandre à plaisir, constituent un fort beau pays, n'estce pas ? On ne doit donc pas douter qu'un pareil empire n'ait été foitpour servir de demeure aune famille humaine, vénérable et digne de tous nos respects. C'est ainsi que nous raisonnons à propos de Jupiter, parce que nous avons eu les moyens nécessaire pour le mesurer et l'apprécier à sa juste valeur 1. Mais il est utile d'ajouter quelque chose pour compléter la comparaison entre ce monde et le nôtre.
De ce que nous trouvons, par l'observation de la planète jovienne, d'excellentes raisons de croire que ses habitants sont très favorisés, il ne s'ensuit pas que lesdits habitants fassent des réflexions analogues à notre égard. Une bonne raison s'oppose à ce qu'ils s'occupent de nous : c'est qu'ils ne se doutent pas même de notre existence. Et, en effet, si jamais, dans un avenir plus ou moins éloigné, il vous arrivait d'habiter Jupiter, vous auriez grand'peine à retrouver votre ancienne patrie. Il faudrait pour cela vous lever un peu avant le Soleil (et notez qu'il n'y a que cinq heures du coucher au lever de cet astre sur Jupiter) et chercher à l'orient, cinq ou six minutes avant, une toute petite étoile blanche. Avec des yeux assez fins, vous arriveriez peut-être à l'apercevoir. Dans ce cas, vous sauriez que notre Terre est au monde. Aussi bien pourriez-vous faire la même recherche, six mois plus tard, àToccident, quelques moments après le coucher de l' astre-roi. Telle est la condition dans laquelle se trouvent les habitants de Jupiter à notre égard. Pendant la nuit, on ne voit jamais la Terre de là, c'est précisément au milieu des nuits sereines que nous pouvons d'ici observer le mieux cette magnifique planète. Aussi^ ces êtres inconnus,
* Voyez notre ouvrage les Mondes imaginaires et les Mondes réels.
qui se doutent probablement si peu de l'existence de notre monde, se doutent-ils encore moins de la nôtre. Quant à ceux des planètes qui vont suivre, Saturne, Uranus, Neptune ils ne s'en doutent plus du tout.
La distance de Jupiter au Soleil est de 192 500 000 lieues; son année est de 11 ans terrestres et 10 mois; son séjour ne dure que 9 heures 55 minutes au lieu de 24; il est 1254 fois plus gros que la Terre, mais sa densité n'est que le quart de la nôtre ; enfin il est entouré de quatre satellites tournant rapidement autour de lui.
Un écrivain d'outre-Manche, James Wils, a chanté le monde de Jupiter en termes qui méritent d'être offerts à nos lecteurs. Il parle, dans ce chant, delà beauté de cet astre, de la découverte de ses quatre lunes ou satellites par Galilée, et de l'espérance fondée que nous avons de croire ce monde peuplé d'êtres pensants, aussi bien que les autres planètes.
« Voyez dans les hauteurs du ciel cette planète argentée : c'est l'orbe de Jupiter. Mille terres réunies n'égaleraient pas ce vaste monde, qui roule autour de notre commun Soleil, dans le même système, lié dans le même réseau. Quoique l'espace qui nous en sépare paraisse immense, quoique ce globe soit trop éloigné pour que le regard curieux des mortels puisse en distinguer les forêts ou les campagnes éclairées, et pour que l'oreille humaine puisse saisir le bruit de sa vie prodigieuse; quoiqu'il soit, dans sa clarté silencieuse, audessus des atteintes de la hame ou de l'amour de notre monde; que son astre radieux n'attire pas l'œil d'un conquérant, et que ses vastes et riches royaumes soient réduits par la distance à ce point qui brille sur nos têtes : pourtant la Terre, sa sœur, n'ose pas dire qu'il est mort.
« Oh ! quelle vision transporta le noble Toscan dans sa tour solitaire, à l'heure où il ouvrit à la pensée de la Terre une ère plus glorieuse que la fondation du plus puissant empire ! lorsque le brillant mystère révéla à son verre, dans les profondeurs de la nuit, une lumière surnaturelle, rivage
de l'espace, continent du ciel, plus beau que celui qui s'offrit au navire traversant les ondes dans son voyage téméraire aux rives de l'Atlantique ! Quelle merveille solennelle fit tressaillir son cœur lorsque le magnifique système s'éleva devant lui, monde accompli, enveloppé d'orbes de moindre lumière, pour accompagner son cours et illuminer ses nuits !
« Expliquez pourquoi ces brillants compagnons attendent l'heure du sommeil où ils garderont leurs veilles silencieuses, pourquoi cette planète roule sur son axe tournant, pourquoi elle penche alternativement ses pôles vers le Soleil. Dites dans quel but celte vaste étendue fut préparée pour la vie, avec ses saisons qui suivent le cours de l'année, et la lumière de ses lunes, mesurée pour une nuit plus spacieuse ou pour la compensation d'un soleil moins brillant... A quoi bon ces variétés de nuits et de jours si nul regard ne s'éveillait pour saluer le jour naissant; si les saisons inutilement constantes n'apportaient aucune jouissance, aucun fruit, aucune chose vivante, si Celui qui gouverne ce bas monde, connu, obéi, adoré des intelligences qui l'habitent, n'était ni connu, ni obéi, ni adoré par aucun être, et ne régnait que sur une immense et stérile solitude?
« Le Soleil, qui illumine les vallons et les gais pâturages de notre terre, verse là sur des champs plus vastes les mêmes rayons joyeux. Notre aurore les éclaire, et la main qui a formé ce monde est la même qui a versé sur la terre les rayonnements delà vie souveraine. Pourrait-il se faire que tout cela fût stérile et mort, que mille royaumes enveloppés d'un jour glorieux fussent étendus pour briller de loin dans l'obscurité sur notre nuit et dorer notre ciel d'une lumière inelïective? Monde absorbant sans fruit les rayons solaires, campagne dénudée, orbe triste et stérile qui ne donnerait ni verts pâturages ni souille vital, — vaste et silencieux domaine de la mort ! »
Non, Jupiter est une terre, une terre splendide, auprès de laquelle la nôtre n'est vraiment qu'une lune. Le dessin
reproduit plus haut, d'après Tobservation télescopique, permet en même temps de juger la différence des deux planètes.
S'il nous était donné d'observer ce monde de près et de nous accoutumer à sa nature, de vivre quelque temps au milieu de son cortège et d'apprécier toute son importance, nous trouverions notre globe bien modeste en sortant d'un fel séjour. Nous serions comme ces bons villageois qui viennent une fois dans leur vie voir Paris, et qui, s'ils ont le malheur d'y rester un mois seulement, ne savent plus que penser de leur village : il reste éclipsé par le seul souvenir des splendeurs entrevues.
Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la nuit. Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit. Étoile! où t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Ou t'en vas-tu, si belle à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger tes blonds cheveux. Avant de nous quitter, un seul instant arrête : Etoile de l'amoiu', ne descends pas des cieux!
A. DE Musset.
YIII
Seul dans notre système,
Il marche le front ceint d'un double diadème. Quels tableaux variés doivent offrir aux yeux Ces deux écharpes d'or flottantes dans les cieux! .Oui, Saturne, à bon droit, en contemplant sa masse Ce soleil qui pour lui n'est qu'un point dans l'espace Ses gardes, sa couronne et leurs orbes divers, Peut se croire le roi, centre de l'univers.
Daku.
S'il VOUS arrivait un jour de faire un petit voyage à la planète Saturne, qui n'est guère qu'à 555 millions de lieues d'ici, vous éprouveriez à son aspect un étonnement indicible, dont n'approche certainement aucun des sentiments de surprise que vous avez pu éprouver sur la Terre. Imaginez-vous un globe immense, non pas seulement de la grandeur de la Terre, mais aussi volumineux que 754 terres entassées. Il tourbillonne sur lui-même avec une telle rapidité, que, malgré sa grosseur, il achève son mouvement de rotation diurne en dix heures environ. Autour de lui, au-dessus de son équateur et à 8000 lieues de distance, un immense
anneau, plat et relativement très mince, l'environne de toutes parts. Cet anneau est suivi d'un second qui l'entoure, et celui-ci d'un troisième encore. Or ce système d'anneaux multiples n'a que quelques dizaines de lieues d'épaisseur, tandis qu'il mesure 12000 lieues de largeur. Ils ne planent pas immobiles, mais sont emportés par un mouvement circulaire autour de la planète, mouvement d'une rapidité supérieure encore à la précédente. Là ne se borne pas le domaine du monde saturnien. Au delà de l'anneau, on voit
Fig. i9.'— Saturne etTses satellites.
huit lunes circuler dans le ciel autour de l'étrancfe svstème; le plus rapproché de ces satellites est séparé de l'anneau extérieur par une distance de 12 000 lieues, le dernier suit une orbite éloignée du centre de la planète de 922 000 lieues. Saturne commande donc un monde qui ne mesure pas moins de 1 844 000 lieues de diamètre, c'est-à-dire près de six millions de lieues de circonférence.
Voilà un monde à côté duquel la Terre fait bien modeste figure , et Micromégas était bien pardonnable de prendre
la Terre pour une taupinière du ciel, lorsque en sortant de Saturne il vint à passer près de notre petit globe. Ses années sont trente fois plus longues que les nôtres; ses saisons durent chacune sept ans et quatre mois ; une diversité sensiblement égale à celle qui distingue les nôtres les varie : un printemps régénérateur succède a la rigueur des hivers ; l'été et l'automne y versent leurs fleurs et leurs fruits.
Mais le phénomène qui attire le plus l'attention sur ce monde, c'est cet anneau gigantesque qui l'enveloppe de toutes parts. On fut longtemps sans pouvoir se rendre compte de la nature de cet appendice, unique dans tout le système planétaire.
Galilée, qui le premier vit de chaque côté de Saturne quelque chose de brillant dont il ne put distinguer la forme, fut grandement émerveillé d'un pareil aspect. Il l'annnonça d'abord sous un anagramme, dans lequel Kepler lui-même n'a rien pu reconnaître, et, comme il l'avait fait pour Vénus, en cachant sa découverte il se donna le temps de la mener à bonne fm. Il nomma Saturne tri-corps, en attendant mieux. « Lorsque j'observe Saturne, écrivait-il plus tard à l'ambassadeur du grand-duc de Toscane, l'étoile centrale paraît la plus grande; dejix autres, situées l'une à l'orient, l'autre à l'occident, et sur une ligne qui ne coïncide pas avec la direction du zodiaque, semblent la toucher. Ce sont comme deux serviteurs qui aident le vieux Saturne à faire son chemin et restent toujours à ses côtés. Avec une lunette de moindre grossissement, l'étoile paraît allongée et de la forme d'une olive. »
Le laborieux astronome eut beau chercher, il ne fut pas favorisé dans ses recherches comme il l'avait été dans les précédentes. A l'époque où les anneaux de Saturne se présentent à nous par leur tranche, ils disparaissent à cause de leur minceur. Galilée, se trouvant une certaine nuit dans l'impossibilité absolue de rien distinguer de chaque côté de
la planète, là oîi, quelques mois auparavant, il avait encore observé les deux objets lumineux, fut complètement désespéré; il en vint jusqu'à croire que les verres de ses lunettes
l'avaient trompé. Tombé dans un profond découragement, il ne s'occupa plus de Saturne, et mourut sans savoir que l'anneau existait. Plus tard, Hévélius déclara de même qu'on y
perdait son latin, et ce n'est qu'en 1659 que Huygens, le véritable auteur de la découverte de l'anneau, en fit la première description et en donna la première explication.
Pour les contemporains de Galilée, Saturne était une houle avec deux anses, ou encore, un chapeau de cardinal; plus tard, on l'assimila cà ime savonnette au milieu d'un plat à harhe. Au milieu du dix-huitième siècle, Maupertuis conjectura que l'anneau n'était qu'une queue de comète enroulée comme un turban autour du globe saturnien. Vers la fin du même siècle, Du Séjour écrivit son Essai sur les phénomènes relatifs aux disparitions périodiques de fanneau de Saturne^ dans lequel il trouva théoriquement la durée de la rotation de l'anneau ; il offrit son ouvrage à Voltaire, avec la dédicace gracieuse que voici :
(( Monsieur, recevez, je vous prie, l'histoire d'un vieillard respectable, dont on s'occupera sur la terre tant que le savoir sera en honneur parmi les hommes ; son front est orné d'une couronne immortelle ; il nous éclaire et nous offre un des phénomènes les plus singuliers de la nature. Ce vieillard est Saturne, je m'empresse de le nommer de peur qu'on n'en désigne un autre dont votre modestie vous empêcherait de reconnaître le portrait. Puisse cette analogie mériter à mon ouvrage un accueil favorable de votre part ! »
Sans la dernière remarque. Voltaire lui-même, et plutôt que personne, eût pu croire, en effet, que Saturne était fort étranger à la dédicace. A cette époque, le monde de Saturne comptait déjà, outre ses anneaux, cinq satellites circulant autour de lui. Depuis, on en a ajouté trois autres, et le cortège se compose de huit membres. Voici l'ordre de leurs distances à la planète, les noms qui les distinguent, les auteurs et la date des découvertes :