VERSAILLES
que tout est sable mouvant et marécage; » à cela, le Nôtre fit une réponse victorieuse : ce jardin vaste aux mille perspectives, aux pièces d'eau sans nombre. Les architectes eux-mêmes trouvaient cent difficultés ; Louis XIV poussé à bout leur dit : «Je vois où Ton veut en venir; si le château est mauvais, il faudra bien l'abattre; mais je vous déclare que ce sera pour le rebâtir tel qu'il est. » Le principal obstacle aurait dû venir des financiers : quatre-vingt-dix millions, qui en vaudraient aujourd'hui quatre cents, furent engouffrés à Versailles sous Louis XIV, et Mirabeau évalue les frais au total à douze cents millions. Nul doute que ces dépenses énormes n'aient altéré l'économie des finances et grandement contribué aux embarras qui entraînèrent la chute de la monarchie.
La façade sur le jardin reproduit l'ordonnance commune à presque tous les grands édifices des règnes de Louis XIV et Louis XV : un étage richement décoré placé sur un soubassement qui sert (Je rez-de-chaussée; tels sont le Louvre de Perrault, les bâtiments de la place Vendôme, les colonnades de Gabriel et la façade de la Monnaie. Ici la longueur exagérée écrase la hauteur, et l'œil est fatigué par une ligne uniforme. Cependant, vu au coucher du soleil, du bord de la pièce d'eau des Suisses, le profil fuyant de la façade de Versailles
produit l'impression grandiose de la noblesse unie à la simplicité.
La disposition intérieure, subordonnée à la conservation de l'ancien château, est imparfaite ; les vestibules sont mal placés, les escaliers ne répondent pas à la richesse et à la grandeur des appartements. Mais que de défauts ne seraient pas ra-^ chetés par les peintures de Lebrun , Audran , Coypel, Philippe deChampaigne, Jouvenet, Lafosse, Lemoyne? Songez que les marbres les plus rares, les statues antiques, les pièces d'orfèvrerie, les bijoux et Jes curiosités de toute espèce étaient prodigués jadis dans ces salons déserts. On peut juger encore des anciennes splendeurs de Versailles par la fameuse Galerie des Glaces. Elle est longue de soixante-dix mètres sur dix; ses dix-sept grandes croisées répondent à autant de glaces qui réfléchissent les jardins et les pièces d'eau. Quarante-huit pilastres en marbre, d'ordre composite, encadrent les fenêtres et les arcades. Des chiffres, des devises, des trophées, des guirlandes et des enfants courent sur l'entablement et la corniche.
La chapelle, dernier ouvrage de Jules-Hardouin Mansart, n'a pas été épargnée par Saint-Simon, le grand mécontent du dix-septième siècle; selon lui, « elle écrase le château et a de partout la représentation d'un triste catafalque. » Voltaire n'est pas plus indulgent pour elle et la traite de « coli-