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CHAPITRE PREMIER

L'éternel honneur de l'Italie, quand on suit la marche historique des diverses écoles, c'est que la sienne a été, sinon la mère, au moins l'institutrice de toutes les autres. S'il est vrai que l'art naquit à la fois dans plusieurs contrées, dans l'Allemagne, les Flandres, l'Espagne, aussi bien qu'en Italie, il n'y dépassa guèse ce qu'on peut appeler le» bégayements de l'enfance. C'est exi Italie que l'art a grandi, sans autre imitation que celle des Byzantins à l'origine, juaqu'à l'âge des chefs- d'œuvi'e. Les étrangers, au contraire, héritant, sous les leçons de leurs communs maîtres, d'une science déjà faièe et parfaite, ont en quelque sorte acquis de

prime abord et de plein saut la perfection qu'il leur fut donné d'atteindre. Chez eux, on peut le dire presque rigoureusement, nulle découverte, nul tâtonnement, nul progrès; point de différence d'un âge à un âge, mais seulement d'un homme à un homme. L'Espagne, pas plus que la France, n'eut son Cimabuë, ni son Giotto, ni son frà Angelico, ni son Antonello de Messine, et chez elle l'histoire de l'art, qui ne produisit pour ainsi dire qu'une seule génération, sans ancêtres et sans d^gcendants, se trouve à peu près circonscrite dans la courte période d'à peine un siècle et demi.

En Espagne^ comme en Italie, comme dans la Grèce antique, l'art de l'architecture précéda les autres arts. Avant la fin du moyen âge, il avait élevé les cathédrales de Léon, de Saint-Jacques, de Tarragone, de Burgos, de Tolède, auxquelles il ftut ajouter les mosquées arabes de Cordoue et de Se ville, devenues églises chrétiennes après la conquête. La sculpture, qui naît partout presque en même temps que l'architecture, parce qu'elle lui fournit ses principaux ornements, se signalait dès le quatorzième siècle par d'intéressants essais, dus aux artistes nationaux, avant qu'un siècle plus tard Diego de Siloé, Alonzo Berruguete, Gaspar Becerra et plusieurs autres allassent chercher en Italie et rapportassent dans leur pays les leçons d'un art qu'avait enseigné aux Ilaliens la statuaire antique. Mais la peinture vint plus tard, se forma plus lentement, et dès l'origine, sur l'exemple des étrangers. Ce n'est que vers 1418, trois ans après l'arrivée ea Castille du Florentin Gherardo Starnina, qu'on découvre les premières traces de ce qui peut se nommer l'art de peindre, alors que Juan Alfon peignait les retables de la vieille chapelle del Sagrario

et ceux de la chapelle de los Reyes nuevos dans la cathédrale de Tolède. Peu d'années après, sous le règne de Jean II, on fit venir de Florence un certain Dello, célèbre pour la peinture des ameublements, et de Flandres le maestro Rogcl (Rogier, sans doute), lesquels continuèrent pour l'Espagne cette utile communication des arts qui, n'étant pas, comme les lettres, séparés par la diCférence des idiomes, forment entre les nations un lien plus direct, plus étroit, plus fraternel, et réunissent mieux en une seule famille tous les hommes qui les cultivent. Vers 1450, Juan Sanchez de Castro fondait la primitive école de Séville, celle d'où devaient sorjir les plus grands noms de la peinture espagnole, et cinq ans plus tard on admirait en Castille les formes un peu plus pures, le style un peu plus élevé que donnait au grand retable de l'hôpital de Buitrago le maestro Jorge In<;les, dont le prénom, encore peu commun, et le surnom, qui veut dire Anglais, indiquent une origine étrangère. Enfin, avant les dernières années du siècle, au moment où Christophe Colomb partait pour découvrir un nouveau monde, Antonio del Rincon, le peintre des rois catholiques (on suppose qu'il avait étudié à Florence sous Andréa del Castagne et Ghirlandajo), Pedro Berruguete, père du grand sculpteur Alonzo, Inigo de Comontès et quelques autres encore, que stimulait l'exemple de l'étranger Jean de Bourgogne, commençaient à parer de leurs œuvres les murs de la cathédrale de Tolède, tandis que Gallegos imitait, sans l'avoir étudié ni connu, Albert Durer à Salamanque.

Mais ces essais ne devinrent un art qu'après que le commerce et la guerre eurent ouvert de constantes communications eafre l'Italie et l'Espagne. Lorsque

Charles-Quint soumit l'une des péninsules à Fautre, lorsqu'il fonda cette puissante domination qui s'étendait de Naples à Anvers, l'Italie venait d'atteindre son plus haut point de gloire et de splendeur. Léonard de Yinci, Michel-Ange, Titien, Raphaël, Corrége, avaient produit leurs incomparables chefs-d'œuvre. D'une autre part, la prise de Grenade, la découyerte de l'Amérique, les entreprises de Charles-Quint, venaient d'allumer en Espagne ce mouvement des intelligences qui suit les commotions matérielles et jette une nation dans la voie de toutes les conquêtes. Aux premières nouvelles des trésors que recelaient en Italie les ateliers des artistes, les palais des grands et les temples de la religion, tous les Espagnols attachés aux arts par état ou par affection, se précipitèrent à l'envi vers cette terre de merveilles, plus riche à leurs yeux que le Pérou et le Mexique, où se portaient, avides d'autres richesses, des populations d'aventuriers.

On vit alors, pour ne citer que les plus illustres, et seulement dans la peinture, on vit alors sortir de la Castille Alonzo Berruguete, Gaspar Bccerra, Navarrete le Muet; de Valence, Juan de Joanès et Francisco Ribalta; de Séville,Luisde Vargas; de Cordouc, le savant Pablo de Cespedès. Tous ces hommes éminents rapportèrent dans leur patrie le goût et la connaissance d'un art qu'ils avaient étudié sous l'exemple des maîtres. En même temps, des artistes étrangers, attirés en Espagne par les largesses des rois, des prélats et des grands, venaient compléter l'œuvre des Espagnols instruits à l'étranger. Tandis que Philippe de Bourgogne à Burgos, et à Grenade Torregiani, l'illustre et malheureux rival de Michel-Ange, ainsi que d'autres sculpteurs, ornaient

de leurs ouvrages les saintes basiliques et les sépulcres royaux, des peintres, en grand nombre, s'établissaient dans les principales cités : à Séville, le Flamand Pierre de Champaigne, qu'on nomma Pedro Campana; à Tolède, Isaac de Belle et le Greco (Dominique Theotocopuli); à Madrid, Anton Moor, d'Utrecht, Patricio Cajesi, Castello le Bergamasque, Antonio Rizzi, Bartolommeo Carducci et son jeune frère Vincenzo.

Ces diverses communications avaient, si l'on peut employer ce mot mercantile, importé l'art en Espagne. Les écoles s'étaient formées. D'abord timides, d'abord imitatrices humbles et réservées de leurs maîtres d'Italie, elles prennent peu à peu une allure plus dégagée et plus libre; elles s'émancipent, se nationalisent, s'imprègnent des qualités et des défauts de leurs pays, atteignent enfin à l'indépendance, à l'originalité, à la bra^^ voure du style, puis à la hardiesse et à la fougue, portées peut-être au delà des limites raisonnables. C'est à peu près la marche qu'avait suivie l'art en Italie, passant de l'école florentine-romaine — la forme — à celle de Venise, — la couleur, — puis à celle de Bologne — les effets, l'imitation et le mélange des autres.

En Espagne, quatre écoles principales se formèrent, non successivement, comme celles d'Italie, mais à peu près simultanément. Ce sont les écoles de Valence, de * Tolède, de Séville et de Madrid. Mais les deux premières se fondirent bientôt dans les deux autres. Créée par Juan de Joanès, illustrée par Ribera, qui en sortit, et par les Ribalta, celle de Valence alla se réunir, comme les petites écoles de Cordoue, de Grenade, de Murcie, à l'école mère de Séville, tandis que celle de Tolède se perdit, ainsi que les écoles locales de Badajoz, de Sara-

gosse et de Valladolid, dans l'école de Madrid, lorsque cette bourgade, devenue capitale de la monarchie par le bon plaisir de Philippe II, enleva toute suprématie à l'ancienne métropole des Goths.

Restent donc Séville et Madrid, l'Andalousie et la Castille. Avec Luis de Vargas, Villegas-Marmolcjo et Pierre de Champaigne, tous trois élèves de l'Italie, commence 3vec éclat l'école de Séville, qui se perfectionne aux exemples du Valencien Juan de Joanès. Elle grandit, s'élève, se fait espagnole, devient elle-même avec Juan de las Roelas, les Castillo, Herrera le Vieux, Pacheco et Pedro de Moya, qui lui apporte de Londres les leçons de Van Dyck ; enfin elle atteint sa force, sa maturité, sa splendeur; elle produit les chefs-d'œuvre de l'art espagnol, avec Velazquez, qui abandonne Séville pour Madrid, comme Ribera Valence pour Naples, avec Alonzo Cano, Zurbaran, enfin Murillo, qui la résume et la représente dans tout son éclat, mais qui ne laisse après lui que de pâles copistes, sans élèves et sans continuateurs. A Madrid, mêmes phases pour naître, grandir et s'éteifidre. Berruguette et Bçcerra, moins peintres que sculpteurs, puis Navarrete le Muet^ vrai peintre, tous trois disciples de l'Italie et secondés du Flamand Antonio Moro, puis les familles des Castello, des Cajès, des Rizzi, des Carducci, tous Italiens d'origine, qui forment Sahchez-Coello, Pantoja de la Cruz, Pereda, CoHantès, fondent et illustrent l'école de Castille, dans laquelle le grand Velazquez vient introduire l'école d'Andalousie et forme de ce mélange Pareja; Carreno, lesquels, vivant à Madrid, paraissent fils de Séville. Enfin Claudio Coello, le dernier rejeton de ces générations d'artistes, meurt à l'arrivée de Luca Giordano^

et avec lui périt la race entière. On ne voit plus, à l'autre bout du dix-huitième siècle, qu'une personnalité puissante, il est vrai, mais bizarre et fantasque, sans maître et sans élèves, Francisco Goya.

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