CHAPITRE PREMIER
PREMIERS ESSAIS d' APPLICATION DE L'ÉLECTRICITÉ A LA TRANSMISSION DES SIGNAUX. — LE JÉSUITE STRADA. — LE PÈRE LEURECHON ET SON CADRAN MYSTIQUE. — SOUCHU DE TOURNEFORT. — PREMIÈRE MENTION FAITE DANS UN RECUEIL SCIENTIFIQUE ÉCOSSAIS, DE l'iDÉED'UN TÉLÉGRAPHE AU MOYEN DE L'ÉLECTRICITÉ STATIQUE. — TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE DE G. L. LESAGE. — LOMOND. — RE1SER. — BETTANCOURT. — FRANÇOIS SALVA-
Les phénomènes de l'électricité statique ne sont connus que depuis le milieu du siècle dernier : c'est en 1746, comme on Fa raconté dans le premier volume de cet ouvrage, que furent découverts les faits qui devaient servir de base à toute une science nouvelle. L'observation du transport à distance de l'électricité, celle des corps conducteurs et non conducteurs, les curieuses propriétés de l'étincelle électrique, avaient commencé d'exciter au plus haut degré l'attention des savants. Bientôt les découvertes arrivèrent de tous, les côtés. Musschenbroek construisait la bouteille de Leyde ; on essayait, en France et en Angleterre, d'apprécier la vitesse de l'électricité, et Lemonnier voyait, avec un étonnement profond, ce fluide franchir, dans un temps inappréciable, la distance de deux lieues. Peu de temps après, les physiciens français découvraient la présence de l'électricité libre au sein de l'atmosphère, et s'apprêtaient à aller conjurer au sein des nuées orageuses les terribles effets de l'électricité météorique.
Au milieu de cet élan général vers l'étude des phénomènes électriques, il était impossible que l'idée d'appliquer l'électricité à la transmission des signaux ne vînt pas à se produire.
Déjà d'ailleurs, et avant même la découverte des phénomènes électriques proprement dits, on avait vaguement signalé la possibilité d'appliquer l'action des aimants à une correspondance entre deux points peu éloignés.
L'idée de faire servir le magnétisme à une correspondance télégraphique, remonte jusqu'au xviic siècle ; mais il est difficile de déci-
der si elle a été proposée sérieusement ou comme un pur amusement philosophique.
Le lecteur en jugera lui-même d'après les documents historiques qui se rapportent à cette question.
Prolusiones academicœ {Récréations académiques), tel est le titre d'un ouvrage latin, aujourd'hui fort inconnu , qui fut publié en 1 6 17 , et dans lequel Fauteur, Flaminius Strada, jésuite de Rome, s'amuse à imiter alternativement dans ses vers, le style des principaux écrivains latins. Dans le passage de ce livre où il prétend imiter Lucrèce, Flaminius Strada expose assez longuement le moyen de correspondre d'un lieu à un autre et à travers une grande distance, au moyen de deux aimants.
Si deux personnes éloignées veulent échanger leurs pensées, il leur suffit, nous dit le jésuite romain, de se munir chacune, d'une aiguille aimantée par un même aimant et de disposer cette aiguille au milieu d'un cercle portant les lettres de l'alphabet. Si l'une des personnes vient à approcher une tige de fer de l'une des lettres, l'aiguille aimantée s'y portera aussitôt. On verra alors Faimant éloigné se porter vers la même lettre de l'alphabet, et l'on pourra ainsi, en présentant à l'une des deux stations la tige de fer devant les différentes lettres du cadran, composer et transmettre des mots à un observateur placé à une grande distance.
L'opération, comme on le voit, appartient au domaine de la fantaisie pure, car deux aimants distants Fun de l'autre, bien qu'ayant reçu d'un même aimant leur vertu magnétique, n'ont entre eux aucune sympathie, comme on disait alors, qui pourrait produire ces mouvements concordants.
Mais, hâtons-nous de citer le document original. Après avoir fait connaître les propriétés de Faimant, Flaminius Strada ajoute :
Ergo âge, si quid scire voles, qui distat, amieum, Ad quem nulla accedere possit epistola ; su me Planum orbem patulumque, notas elemcntaque prima, Ordine quo discunt pueri, descriLe per oras Extremas orbis, medioque repone jacentenij
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
Quem tetigit magneta, stylum ; ut vérsatilis indè Litterulam quamcumque velis, contingere possit". Hujus ad exemplum, simili fabricaveris orbem Margine descriptum, munitumque indice ferri, Ferri quod raotum magnete accepit ab illo. Hune orbem dîscessurus sî-fai portet amicus.. .
His ita compositîs, si clàm en pis alloqui amicum Quem procul à.toto terrai distinet ora; Orbi adjunge manum, ferrum versatile tracta. Hic disposta vides eJementa in margine toto : Queis opus est ad verba notis, hùc dirige ferrum, Litterulasque, modo hanc, modo et illam, cuspide tange. .-. Componas singillatina. sensa omnia mentis...
Quîn etiam, cum stare stylum videt, ipse Yicissim Si qase respondenda putet, simili ratione Litterulis varie tactis, rescribit amicus .
0 ! utinam haec ratio scribendi prodeat usu. Cautîor et citior properaret epistola. . . (i)
« Si vous voulez avertir de quelque chose un ami absent auquel nulle lettre ne pourrait parvenir,, prenez un disque plat et large, et inscrivez tout autour les lettres dans l'ordre de l'alphabet que l'on enseigne aux enfants; au centre, placez horizontalement une tige mobile qui ait été aimantée par le contact d'un aimant, et qui puisse à volonté se porter sur les diverses lettres en parcourant ce cadran.
« Vous aurez préparé, d'un autre côté, un appareil tout semblable, contenant aussi les lettres de l'alphabet et muni d'une aiguille mobile aimantée au contact de la première. L'ami qui s'éloigne emportera ce dernier appareil avec lui.
« Les choses ainsi disposées, si vous désirez vous entretenir secrètement avec cet ami qui habite de lointains rivages, approchez vetre main du cercle ; et faites tourner l'aiguille mobile. Vous voyez sur le bord de ce cercle, les lettres dont vous avez besoin pour former les mots. C'est sur ces lettres que vous dirigez votre aiguille, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, et vous exprimez ainsi successivement chaque partie de votre pensée,...
« Bien plus, lorsque votre ami verra s'arrêter l'aiguille, s'il désire vous répondre à son tour, il le fera en touchant de la même façon, une à une, les lettres de son propre cadran.
« Plût au ciel que cette manière de correspondre fût mise en usage; une lettre s'expédierait ainsi avec plus de sécurité et de promptitude. »
Si le jésuite romain n'avait voulu, dans les vers qui précèdent, que tourner en ridicule quelques prétentions des physiciens de son temps, il faut convenir que le badinage de son esprit était fort heureux, car il mettait sur la voie d'une découverte importante. D'ailleurs cette idée du jésuite versificateur
(l) Fiaminii Stradœ, romani e Societ-ate Jesu, Prolusiones academicœ, Romœ, ï 617, p. 362,
ne resta pas longtemps à l'état de plaisanterie.
Le père Leurechon, dont nous avons déjà cité, dans le premier volume de cet ouvrage (1) les Récréations mathématiques , publiées en 1626, donna à la rêverie mystique du jésuite romain, une forme scientifique.
Voici ce qu'on lit dans l'ouvrage du père Leurechon.
« Quelques-uns ont voulu dire que, par le moyen d'un aimant ou d'autre pierre semblable, les personnes se pourraient enlre-parler. Par exemple, Claude étant à Paris et Jean à Rome, si l'un et l'autre av.ait une aiguille frottée à quelque pierre dont la vertu fût telle qu'à mesure qu'une aiguille se mouvrait à Paris, l'autre se remuât tout de même à Rome il se pourrait faire que Claude et Jean eussent chacun un même alphabet et qu'ils eussent convenu de se parler de loin tous les jours à 6 heures du soir, l'aiguille ayant fait trois tours et demi pour signal que c'est Claude et non un autre qui veut parler à Jean; alors Claude, lui voulant dire que le roi est à Paris, il ferait mouvoir et arrêter son aiguille sur L, puis sur E, puis sur R, 0, I, et ainsi de suite. Or, en même temps, l'aiguille de Jean, s'accordant avec celle de Claude, irait se remuant et s'arrêtant sur les mêmes lettres, et, partant, l'un pourrait facilement écrire ou entendre ce que l'autre lui veut signifier.
L'invention est belle, mais je n'estime pas qu'il se trouve un aimant qui ait telle vertu : aussi n'est-il pas expédient, autrement les trahisons seraient trop fréquentes et trop couvertes. »
Le père Leurechon ajoute aux lignes qui précèdent une figure que nous reproduisons à la page suivante (fig. 30) et qui se compose d'une aiguille parcourant un cadran, sur lequel sont inscrites les lettres de l'alphabet.
Tout cela n'avait de scientifique que h forme. Il ne suffisait pas de dire que « si l'on avait une aiguille frottée à une pierre, dont la vertu fût telle qu'à mesure qu'une aiguille se mouvrait à Paris, l'autre se remuât tout de même à Rome, » il fallait trouver cette pierre, et cette pierre phiîosophale de la physique n'existait que dans les rêveries des savants de cette époque.
(1) Page 22.
Après le père Leurechon, plusieurs autres savants ont exprimé la même idée, ou plutôt le même rêve. Tel fut, par exemple, Souchu de Tournefort.
Fig. 30. — Cadran mystique du père Leurechon.
Souchu de Tournefort est l'auteur d'un petit livre publié en 1689, sous ce titre : l'Aimant mystique, et dans lequel les vertus de l'aimant sont rattachées aux préceptes de la religion chrétienne. Il fait mention dans ce livre des idées de Strada; seulement il les trouve exagérées, et prétend que tout ce que l'on peut faire par ce moyen, c'est de correspondre d'une chambre à une autre. Ce passage du livre de Souchu de Tournefort montre que Ton avait pris au sérieux la pensée émise par Strada sous une forme peut-être ironique.
L'appareil au moyen duquel on essaya de tirer parti de cette idée, et auquel Souchu de Tournefort fait allusion, est bien probablement le même qui se trouve décrit dans un ouvrage qui fut publié plus tard, et qui était assez répandu au dernier siècle : Les nouvelles récréations physiques et mathématiques de Guyot (1) ; l'auteur le décrit, en effet, comme un appareil déjà connu.
Dans cet appareil dont Guyot donne la figure et explique longuement le mécanisme, il s'agit de faire répéter à une aiguille placée
U) 4 vol. in-8. Paris, 1769 (tom. I),
au milieu d'un cadran qui porte des lettres ou des chiffres inscrits autour de sa circonférence, tous les mouvements d'une autre aiguille semblable, placée sur un cadran tout pareil. L'attraction de l'aiguille par un aimant caché au-dessous, est le principe du mouvement de cet appareil, qui se compose d'éléments purement mécaniques assez simples, mais dont nous passerons la description sous silence.
Sans nul doute ce petit instrument n'avait rien de commun avec un télégraphe électrique, car son jeu provenait d'organes mécaniques et non de l'électricité. Il est bien remarquable pourtant de voir une idée de ce genre réalisée mécaniquement au siècle dernier avant même la découverte des phénomènes électriques, et c'est ce qui nous a engagé à la rappeler ici.
Ce qui manquait aux appareils de Strada et à ses imitations, c'était l'agent électrique pour mettre en communication, à travers une grande distance, deux cadrans, ou un appareil quelconque destiné à exécuter des signaux. Les propriétés diverses de l'électricité, et surtout celle d'être transmise à distance avec une rapidité incommensurable, étaient à peine connues que l'idée vint aussitôt aux physiciens d'en tirer parti pour l'exécution d'un télégraphe.
La première mention qui ait été faite d'un appareil de ce genre, le premier appareil qui ait été proposé pour appliquer l'électricité à la transmission de la pensée, fut publiée par un recueil écossais, le Scofs Magazine^ dans une lettre signée d'une simple initiale, et écrite de Renfrew, le 1" février 1753 (1). Il ne sera pas sans intérêt de reproduire ce document.
« Monsieur,
« Tous ceux qui s'occupent d'expériences d'électricité savent que la puissance électrique peut se propager, le long d'un fil, d'un lieu à un autre, sans
(1) Vol. XV, p. 88.
Fïg. „. - le premier télégraphe électrique (appareil de Georges Lesage, exécuté à fienô-e, en 17Î4) Cpage 90).
être sensiblement affaiblie par la longueur de sa course. Supposons maintenant un faisceau de aïs en nombre égal à celui des lettres de l'alphabet, étendus horizontalement entre deux lieux donnés parallèles l'un à l'autre, et distants l'un de l'autre d'un pouce.
' « Admettons qu'après chaque vingt yards (mètres) les fils soient reliés à ùn corps solide par une jointure de verre ou de mastic de joaillier, pour empêcher qu'ils n'arrivent en contact avec la terre ou quelque corps conducteur, et pour les aider à porter leur propre poids. La batterie électrique sera placée à angle droit à Tune des extrémités des fils, et le faisceau des fils à cette extrémité sera porté par une pièce de verre; les portions des fils qui vont du verresupport à la machine ont assez d'élasticité et de raideur pour revenir à leur ' position primitive après avoir été amenés en contact avec la batterie. Tout près de ce même verre-support, du côté opposé, une balle ou boule descend suspendue à chaque fil, et, à un sixième ou un, dixième de pouce au-dessous de chaque balle, on place l'une des lettres de l'alphabet, écrite sur de petits morceaux de papier ou d'une autre substance quelconque assez légère pour pouvoir être attirée et soulevée par la balle électrisée;
T. II
on prend en outre tous les arrangements nécessaires pour que chacun de ces petits papiers reprenne sa place lorsque la balle cesse de l'attirer.
« Tout étant disposé comme ci-dessus, je commence la conversation avec mon ami à distance, de cette manière : Je mets la machine électrique en mouvement, et si le mot que je veux transcrire est SIR, parexemple, je prends, avec un bâton de verre ou avec un autre corps électrique par lui-même ou isolant, les différents bouts de fils correspondant aux trois lettres qui composent le mot. Puis je les presse de manière à les mettre en contact avec la batterie. Au même instant, mon correspondant voit ces différentes lettres se porter, dans le même ordre, vers les balles électrisées à l'autre extrémité des*fils : je continue à épeler ainsi les mots aussi longtemps que je le juge convenable; et mon correspondant, pour ne pas les oublier, écrit les lettres à mesure qu'elles se soulèvent; il les «nit, et il lit la dépêche aussi souvent que cela lui plaît. A un signal donné, ou quand j'en ai le désir, j'arrête la machine, je prends la plume à mon tour, et j'écris ce que mon, ami m'envoie de l'autre extrémité de la ligne.
« Si quelqu'un juge que ce mode de correspondance est quelque peu ennuyeux, au lieu de balles,
il pourra suspendre au plafond une série de timbres en nombre égal à celui des lettres de l'alphabet, et diminuant graduellement de dimension depuis le timbre À jusqu'au timbre Z. Du premier faisceau de fils horizontaux, il en fera partir un autre aboutissant aux différents timbres, c'est-à-dire qu'un fil ira du fil A au timbre A, un autre du fil B au timbre B, etc.
« Alors celui qui commence la conversation amène successivement les fils en contact avec la batterie comme auparavant, et l'étincelle électrique, se déchargeant sur les timbres de dimensions différentes, désignera au correspondant, par le son produit, les fils qui auront été tour à tour touchés. De cette manière, et avec un peu de pratique, les deux correspondants arriveront sans peine à traduire en mots complets le langage des carillons, sans être assujettis à l'ennui de noter ou d'écrire chacune des lettres indiquées.
« On peut parvenir encore au même but d'une autre manière. Supposons que les balles soient suspendues au-dessus des caractères, comme dans la première expérience; mais, au lieu d'amener les extrémités des fils horizontaux en contact avec la batterie, convenons qu'un second faisceau de fils partant de Télectrificateur vienne aboutir aux fils horizontaux du premier faisceau, et que tout soit en môme temps disposé de telle sorte que chacun des fils de la deuxième série puisse être détaché du fil correspondant delà première par une pression exercée sur une simple touche, et qu'il revienne de nouveau aussitôt qu'on lui rend la liberté en cessant de presser. Ceci peut être obtenu par l'intermédiaire d'un petit ressort ou de vingt autres moyens que l'on imaginera sans peine. De cette manière, les caractères adhéreront constamment aux balles, excepté lorsque l'on éloignera un des fils secondaires du fil horizontal en contact avec la balle, et alors la lettre, à l'autre extrémité du fil horizontal, se détachera immédiatement de la balle, et sera par là même montrée au correspondant. Je mentionne en passant cette nouvelle disposition comme une variété intéressante.
« Quelqu'un pensera peut-Être que, quoique le feu ou flux électrique n'ait pas paru sensiblement diminuer d'intensité dans sa propagation à travers les longueurs des fils expérimentés jusqu'ici, on peut raisonnablement supposer, comme les longueurs des fils n'ont pas dépassé 30 ou 40 yards, que, sur une longueur beaucoup plus grande, cette intensité diminuera considérablement et sera probablement tout à fait épuisée par l'action de l'air environnant, après un parcours de quelques milles.
« Pour prévenir cette objection et sans perdre de temps en arguments inutiles, je dirai qu'il suffira de recouvrir, les fils, d'une extrémité à l'autre, avec une couche mince de mastic de joaillier : ceci peut ge faire avec une dépense additionnelle très-minime ;
et comme cette couche est électrique par elle-même,
c'est-à-dire isolante, elle mettra efficacement chaque partie du fil à l'abri de l'action épuisante de l'atmosphère (t).
Je suis, etc. C. M. »
L'appareil proposé par le savant écossais dont le nom se cache sous ces deux initiales, et que Ton croit être celui de Charles Marshall, savant écossais qui passait pour savoir forcer la foudre à parler et à écrire sur les murs, était fort judicieusement combiné. C'est pour nous aujourd'hui un sujet de surprise de trouver décrit, dès cette époque, un système réalisant d une manière si rationnelle la télégraphie au moyen de l'attraction des corps électrisés. Cependant la lettre du savant anonyme n'attira aucune attention, car l'appareil qu'il propose ne fut jamais mis à exécution.
L'honneur d'avoir le premier exécuté, dans des conditions pratiques, un appareil de télégraphie fondé sur remploi de l'électricité statique, appartient à un savant génevois, d'origine française , nommé Georges-Louis Lesage.
Georges-Louis Lesage était un physicien habile qui a laissé des travaux estimés; il vivait à Genève du produit de quelques leçons de mathématiques. C'est vers l'année 1760 que Lesage conçut le projet d'un télégraphe électrique, qu'il exécuta à Genève en 1774. L'instrument, qu'il imagina, et qui n'était d'ailleurs qu'un appareil de démonstration ou d'essai, se composait de vingt-quatre fils métalliques séparés les uns des autres et noyés dans une substance non conductrice. Chaque fil allait aboutir à un électromètre particulier formé d'une petite balle de sureau suspendue à un fil de soie. En mettant une machine électrique ou un bâton de verre électrisé, en contact avec l'un de ces fils, la balle de l'électromètre qui y correspondait était repousséc, et ce mouvement indiquait la lettre de l'alphabet
(1) Journal kCosmos^ i857.
LE TÉLÉGRAPHE
que Ton voulait faire passer d'une station à l'autre. C'était, on. le voit, avec bien peu de différences, l'appareil de notre savant écossais.
Lesage était en correspondance avec les savants les plus distingués de l'Europe, et particulièrement avec d'Alembert. C'est ce dernier sans doute qui lui suggéra l'idée de faire hommage de sa découverte au grand Frédéric, qui aurait aisément fait la fortune de l'invention. Lesage se proposait, en effet, d'offrir sa découverte au roi de Prusse ; il avait même préparé la lettre suivante, qui devait accompagner l'envoi de ses instruments :
« Ma petite fortune est non-seulement suffisante pour tous mes besoins personnels; mais elle suffit même à tous mes goûts, excepté un seul, celui de fournir aux besoins et aux goûts des autres hommes. Ce désir-là, tous les monarques du monde réunis ne pourraient me mettre en état de le satisfaire pleinement. Ce n'est donc pas au patron qui peut donner beaucoup que je prends la liberté d'adresser la découverte suivante, mais à celui qui peut en faire beaucoup d'usage. »
Fig. 32. — Georges-Louis Lesage de (G-enève).
Mais Frédéric se trouvait à cette époque au milieu des embarras de la guerre de Sept-ans ; Lesage abandonna son projet.
Cependant l'idée de la télégraphie électrique avait déjà si bien pénétré dans tous les esprits, qu'on la trouve quelques années après réalisée à la fois en France, en Allemagne et en Espagne.
En 1787, un physicien, nommé Lomond, avait construit à Paris, une petite machine à signaux fondée sur les attractions et répulsions des corps électrisés. C'est ce que nous apprend Arthur Young, dans son Voyage en France.
A la date du 16 octobre 1787, les tablettes d' Young contiennent le passage qui va suivre :
« Rendez-vous chez M. Lavoisier.
« Madame Lavoisier, personne pleine d'animation, de sens et de savoir, nous avait préparé un déjeuner anglais au Ihé et au café; mais la meilleure partie de son repas, c'était la conversation. Le soir, visite à ilf* Lomond, jeune mécanicien trésingénieux et très- fécond, qui a apporté une modification au métier à filer le coton. Il a fait aussi une découverte remarquable sur l'électricité* On écrit deux ou trois mots sur un morceau de papier, il l'emporte dans une chambre et tourne une machine renfermée dans une caisse cylindrique, sur laquelle est un électromètre, petite balle de moelle de sureau ; un fil de métal la relie à une caisse également munie d'un électromètre placé dans une pièce éloignée. Sa femme, en notant les mouvements de la balle de sureau, écrit les mots qu'ils indiquent. D'où Ton peut conclure qu'il a formé un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil n'a pas d'influence sur le phénomène, on peut correspondre ainsi à quelque distance que ce soit, par exemple, du dedans au dehors d'une ville assiégée, ou, pour un motif bien plus digne et mille fois plus innocent, f entretien des,deux amants, privés d'en avoir d'autres (1). »
En Allemagne, Reiser proposa, en 1794, d'éclairer à distance, au moyen dune décharge électrique, les diverses lettres de l'alphabet, que l'on aurait découpées d'avance sur des carreaux de verre, recouverts débandes d'étain. L'étincelle électrique devait se transmettre par vingt-quatre fils, correspon
(I) Voyages en France pendant les années 1*87, 1Ï8S et 1789, par Arthur Young, ■ — Nouvelle traduction, par M. Jules Lesage. Paris, 1860, chez Guillaumin.
dant aux vingt-quatre lettres; on aurait isolé les fils en les enfermant sur tout leur parcours, dans des tubes de verre.
L'appareil de Reiser n'était autre chose que le tableau magique de Franklin, produit à distance, au moyen d'un fil conducteur. Pour en comprendre le mécanisme il suffira donc de se reporter à la figure 256 du premier volume de cet ouvrage qui représente le tableau magique.
En Espagne, Bettancourt, ingénieur d'un grand mérite, et dont nous avons cité le nom dans l'histoire de la machine à vapeur et dans celle du télégraphe aérien, avait déjà essayé, en 1787, d'appliquer l'électricité à la production des signaux, en se servant des bouteilles de Leyde, dont il faisait passer la décharge dans des fils allant de Madrid à Aranjuez. Mais quelques années plus tard, la télégraphie électrique était beaucoup plus avancée dans le même pays. En 1796, François Salva établit à Madrid un véritable télégraphe électrique.
François Salva était un médecin catalan qui s'était acquis dans la Péninsule une grande réputation, par le courage et la persévérance qu'il avait montrés comme propagateur des progrès delà vaccine. Il lutta pendant toute sa vie, contre l'ignorance du peuple et l'entêtement des moines.
Ce médecin, qui savait, comme on le voit, reconnaître et progager les découvertes utiles, présenta à l'Académie des sciences de Madrid, un mémoire sur l'application de l'électricité à la production des signaux. Le prince de la Paix voulut examiner ses appareils, et charmé de la promptitude de leurs effets, il les fit fonctionner lui-même, en présence du roi. A la suite de ces essais, l'infant don Antonio, fils ; de Ferdinand, fit construire, dit-on, un té- ; légraphe de ce genre, qui embrassait un es- ;
pace étendu. j Toutefois, hâtons-nous de le dire, un télé-
graphe électrique, fondé sur l'attraction et la répulsion des corps électrisés, ne pouvait, dans aucun cas, être considéré comme un appareil utile. On pouvait en faire une curieuse machine de cabinet, un instrument propre à fournir quelques expériences intéressantes, mais il était impossible de songer à l'appliquer au dehors à une correspondance télégraphique. A la fin du dernier siècle, on ne connaissait encore que l'électricité statique, c'est-à-dire celle qui est dégagée par le frottement et fournie par les machines électriques. Mais l'électricité provenant de cette source, ne réside qu'à la surface des corps, et tend continuellement à s'en échapper. C'est une électricitéanimée d'une grande tension, comme on le dit en physique. Il résulte de là qu'elle abandonne les conducteurs sous l'influence des causes les plus indifférentes ; l'air humide, par exemple, suffit pour la dissiper. Un agent aussi difficile à contenir ne pouvait donc être utilisé pour le service de la télégraphie.
C'est dire assez que toutes les tentatives qui furent faites jusqu'à la fin du dernier siècle, pour plier l'électricité aux besoins de la correspondance, durent être frappées d'impuissance. Après trente ans de travaux inutiles, on abandonna cette idée comme impraticable ; on fut contraint d'en revenir aux signaux formés dans l'espace et visibles à de grandes distances.
C'est à cette époque, c'est à la suite de ces travaux infructueux, que fut découvert par Claude Chappe le télégraphe aérien dont nous avons raconté l'histoire dans la notice qui précède. Le système de Chappe devait succomber le jour où la science de l'électricité aurait fait assez de progrès pour permettre de créer un système mécanique applicable à l'exécution des signaux à grande distance. C'est dans cette période que nous allons en-i trer maintenant.
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE