CHAPITRE J I
TÉLÉGRAPHES ÉLECTRIQUES CONSTRUITS APRÈS LA DÉCOU- VERTE DE LA PILE DE VOLTA. — L'INVENTION DU SIEUR JEAN ALEXANDRE EN 1802. — SŒMMERING CONSTRUIT UN TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUEy PAR LA DÉCOMPOSITION DE l'É AU. — DÉCOUVERTE DE l'ÉL'ECTRO-MAGNÉTISME . — APPLICATION DE CES PHÉNOMÈNES AU JEU DES TÉLÉ- GRAPHES. — TÉLÉGRAPHES DE SCHILLING ET d'aLEXAK- DER D'ÉDIMBOUBG. — PREMIERS TÉLÉGRAPHES ÉLECTRO- ■ MAGNÉTIQUES CONSTRUITS EN 1838 A MUNICH, PAR . M. STEINHEIL, ET A LONDRES, PAR M. WHEATSTONE.
Tous les essais entrepris avant les premières années de notre siècle, pour appliquer l'électricité au jeu des télégraphes ne s'écartaient guère des conditions d'une belle utopie philosophique. L'électricité statique est si difficile à manier, que l'on ne pouvait en espérer aucun avantage pour un service régulier et continu. La découverte de la pile faite en 1800, par Volta, vint changer subitement la face de cette question. On sait que îa pile fournit une source constante d'électrieité,électricité sans tension, c'est-à-dire qui n'a aucune tendance à abandonner ses conducteurs. Cet instrument offrait donc un moyen de faire agir le fluide électrique à travers un espace fort étendu, sans déperdition pendant ie trajet.
La découverte de la pile devait donner nécessairement une vive impulsion aux recherches concernant la télégraphie électrique. A partir de ce moment, les essais dans cette direction deviennent nombreux, et donnent naissance à un certain nombre d'appareils qui ne sont pas sans valeur.
Avant d'arriver à ces nouveaux appareils, nous nous arrêterons quelques instants pour résoudre un problème historique, dont les données sont contenues dans un dossier trouvé en 1859, dans nos Archives impériales, par M. Gerspach, et publiées par lui dans les Àn~ nales télégraphiques{{). C'est d'après les pièces découvertes par M. Gerspach, que nous allons raconter l'histoire de la curieuse invention qui
{l)Mars avril, Ï859, p. 188-199,
fut faite sous le Consulat et qui, selon nous, ne pouvait être autre chose que la télégraphie électrique réalisée au moyen de la pile de Volta.
Il y avait à Poitiers, en 1790, un ouvrier doreur, nommé Jean Alexandre, que l'on disait fils naturel de Jean-Jacques Rousseau, et qui était cité dans la ville pour ses rares talents. La révolution ayant éclaté , Jean Alexandre se rendit à Paris. Il n'y trouva point d'occupation pour son métier de doreur sur métaux ; mais comme il était doué d'une voix magnifique, dont il avait déjà tiré parti à Poitiers, comme chantre de la cathédrale, il eut recours, pour vivre, à la même ressource, et chanta au lutrin de Saint-Sulpice. Lancé bientôt dans la carrière politique, il fut nommé président de la section du Luxembourg, et peu de temps après, représentant à la Convention nationale.
Sa modestie le porta à refuser cet honneur ; il accepta seulement d'être envoyé à Poitiers, sa ville de prédilection, comme commissaire général des guerres. Il passa de là à Lyon, comme ordonnateur de la division militaire, et il eut à organiser une armée de 80,000 hommes. Nommé ensuite agent supérieur près de l'armée de l'Ouest, il se transporta à Angers, où il avait 42 départements sous ses ordres. Il présida à une leyée de 200,000 soldats.
Sous le Consulat, notre commissaire des guerres prit sa retraite, et revint à Poitiers. C'est là qu'il conçut et exécuta un appareil qui, d'après les détails qui vont suivre, ne pouvait être autre chose qu'un télégraphe électrique du genre de ceux que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de télégraphe à cadran.
Beaucoup d'habitants de Poitiers auxquels il avait communiqué le principe de son invention, en parlaient avec enthousiasme, et l'engagèrent à présenter sa découverte à
l'Etat. Alexandre céda à leurs désirs. En 1802, il écrivit à Chaptai, ministre de l'intérieur, lui demandant les moyens de se rendre
à Paris, pour soumettre son invention à l'examen du premier Consul.
En sa qualité de savant, qui n'avait dû qu'à ses travaux de chimie sa haute élévation, Chaptal aurait dû accueillir avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Il répondit, tout au contraire, qu'il voulait, avant de rien accorder, avoir entre les mains la description et le plan de l'appareil.
Comme Alexandre avait stipulé dans sa lettre, qu'il entendait se réserver le secret de son invention, jusqu'au moment où il serait admis à la présenter lui-même au premier consul, la réponse de Chaptal était évidemment un refus déguisé.
Sans se décourager, Alexandre résolut de demander au préfet de la Vienne, ce que lui avait refusé le ministre de l'intérieur : ne pouvant s'adresser à Dieu, il s'adressait aux saints.
En dépit de son nom (il s'appelait Cochon), le préfet de la Vienne était un homme intelligent et ami du progrès. La conversation qu'il eut avec Alexandre, l'intéressa vivement. 11 fut frappé surtout du contraste entre l'imagination ardente de l'inventeur et la simplicité de son attitude. Il accorda tout de suite ce qu'on lui demandait, c'est-à- dire d'assister, chez l'inventeur, à l'expérience de son appareil. Le 13 brumaire an X, il se rendit au domicile d'Alexandre, accompagné de l'ingénieur en chef du département, Lapeyre.
'it voici ce dont ils furent témoins.
Deux boîtes semblables, d'un mètre et demi de haut, sur 30 centimètres de large, étaient placées, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier étage de la maison.
Chacune de ces boîtes portait un cadran, formé des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et une aiguille mobile, qui pouvait s'arrêter devant chacune de ces lettres. En amenant l'aiguille devant chaque lettre, on formait des mots. Jean Alexandre se plaça devant la boîte du rez-de-chaussée; le préfet lui remit des mots et des phrases, et en manœuvrant le
cadran placé au rez-de-chaussée, il reproduisit ces mots et ces phrases sur le cadran de l'appareil installé au premier étage.
Si ce n'était pas là un télégraphe électrique à cadran, nous demanderons quel est l'appareil qui pouvait ainsi déterminer à distance la répétition des mouvements d'une aiguille sur deux cadrans identiques.
Le préfet fut émerveillé du résultat. Dans le rapport qu'il s'empressa d'adresser au ministre Chaptal, il déclarait que l'invention de Jean Alexandre était une œuvre de génie, et demandait que l'inventeur fût mandé à Paris, aux frais de l'Etat, pour répéter sous les yeux du premier Consul, cette expérience admirable.
On croit rêver quand on lit la réponse que fit Chaptal à la lettre du préfet de la Vienne. Ce savant émérite, ce physicien, ce chimiste, celui qui devait accorder, au sein du gouvernement, une protection paternelle aux sciences et à leurs progrès, repousse froidement l'inventeur qui ne lui demandait d'autre faveur que de montrer son appareil. Il répond que cette découverte, dont il ne sait rien, dont il n'a rien vu, n'est point nouvelle, qu'elle n'est autre chose « que l'art très-connu et très- varié d'écrire et de transmettre par signes ou figures. » Il déclare que le télégraphe aérien est supérieur à l'appareil d'Alexandre ; en conséquence, il refuse d'appeler l'inventeur à Paris.
Voici cette étrange lettre.
Paris, le 27. pluviôse, an X de la République française une et indivisible.
Le ministre de l'Intérieur au citoyen Juglar, rue de l'Université, nû 385, à Paris fi).
« ïlm'aété rendu compte, citoyen, des expériences faites avec le modèle d'une nouvelle machine télégraphique, de l'invention du citoyen Alexandre, mécanicien, demeurant à Poitiers ; on a également mis sous mes yeux la lettre que le préfet du département de la Vienne m'a écrite à cet égard. Je dois
(I) Ce Juglar était l'ami et le représentant d'Alexandre à Paris.
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
applaudir au -zèle et au talent du citoyen Alexandre; rnaiSj outre que le modèle de sa machine laisse à douter s'il serait possible de l'établir en grand, ce qu'il annonce comme découverte n'est autre chose que l'art très-connu -et .très- varié d'écrire et de transmettre par signes ou figures. Les télégraphes qu'on a fait exécuter jusqu'à ce jour sont beaucoup plus avantageux et plus simples, en ce qu'avec moins de signes ils expriment plus de choses. Je ne saurais, en conséquence, citoyen, accueillir la demande qui m'a été faite d'appeler le citoyen Alexandre à Paris et d'y faire transporter le modèle de sa machine. Je vous salue, Ghaptal. »
Cet inexplicable refus ne découragea pas l'inventeur. Il était trop pauvre pour se rendre à Paris; mais il pouvait se rendre à Tours, et répéter devant les personnages importants de cette ville, l'expérience qu'il avait faite à Poitiers. Il se rendit donc à Tours, et le 10 prairial an X, le maire et les adjoints de la ville se rendirent dans la maison qu'Alexandre avait choisie pour son expérience.
L'un des cadrans était placé au rez-dechaussée, l'autre au premier étage. Le général Pommereul, préfet du département, donna cette phrase : « Le génie ne connaît point de limites.» Elle fut parfaitement répétée par le cadran du premier étage. D'autres phrases furent également transmises et reproduites avec une parfaite exactitude.
Ces expériences publiques produisaient partout la meilleure impression, et répandaient la renommée de l'inventeur ; mais elles ne l'aidaient point à atteindre son but. Ce que voulait Alexandre, c'était le moyen de se rendre à Paris ; son ambition était d'arriver au premier Consul, son rêve, de faire devant lui l'expérience, et de lui confier son secret.
Ce rêve ne devait pas se réaliser.
Le manque d'argent était la grande difficulte qui l'arrêtait. Voyant qu'il n'obtiendrait rien, réduit à ses propres forces, il consentit à conclure un acte de société pour l'exploitation de 3a découverte, avec un de ses anciens camarades de l'armée, le chef de bataillon Beauvais, qui résidait à Paris. .
Aux termes ■ d'un acte qui fut signé le
12 messidor an X, Beauvais se chargeait de faire les démarches auprès des autorités, et de fournir les premiers fonds, dans le cas où l'on ne pourrait les obtenir du premier Consul. Jean Alexandre lui abandonnait, en compensation, le quart des bénéfices que devait produire l'entreprise. L'inventeur conservait son secret ; mais, après un bénéfice de 60,000 fr., il devait le communiquer à son associé.
Beauvais ne perdit pas de temps. Quinze jours après la signature de l'acte, il écrivait au premier Consul. Il demandait la faveur de lui présenter Alexandre, qui voulait faire devant lui seul l'expérience de son appareil, Il accompagnait sa demande de tous les rapports, procès-verbaux et pièces relatives à cette affaire.
Le premier Consul n'autorisa point l'inventeur à faire l'expérience devant lui. Il se borna à renvoyer l'examen de cette question à l'astronome Delambre, membre de l'Institut.
Quelques semaines après, Delambre présentait au premier Consul le rapport suivant, qui est trop curieux pour que nous ne le citions pas textuellement :
« Rapport du citoyen Delambre t,\tr le Télégraphe intime , du citoyen Alexandre, offert au premier Consul par k citoyen Beauvais.
« Les pièces que le premier CoiïsuI m'a chargé d'examiner ne contenaient pas assez de détails pour motiver un jugement. Rien n'indiquait la demeure du citoyen Beauvais; je suis pourtant parvenu à me procurer deux conversations avec lui, et ce qu'elles m'ont appris ne me permet encore de donner que des conjectures sur les avantages et les inconvénients du Télégraphe intime.
Le citoyen Beauvais sait le secret du citoyen Alexandre, mais il a promis de ne le communiquer à personne, si ce n'est au premier Consul. Cette circonstance pourrait me dispenser de tout rapport. Comment juger une machine qu'on n'a point vue et dont on ne connaît point l'agent?
Tout ce que l'on sait, c'est que ce télégraphe est composé de deux boîtes pareilles, portant- chacune un cadran à la circonférence duquel sont marquées les lettres de l'alphabet.
Au moyen d'une manivelle, on conduit l'aiguille
du premier cadran sur toutes les lettres dont on a besoin, et au même instant l'aiguille de la seconde boîte répète dans le même ordre tous les mouvements, toutes les indications de la première.
Quand ces deux boîtes seront placées dans deux appartements séparés, deux personnes pourront s'écrire et se répondre sans se voir et sans être vues, sans que personne puisse se douter de leur correspondance. La nuit ni les brouillards ne peuvent^ empêcher la transmission d'une dépêche. '
Au moyen de ce télégraphe, le gouverneur d'une place bloquée pourrait entretenir une correspondance (. secrète et continuelle avec une personne placée à quatre ou cinq lieues de là, et même à une distance indéfinie. La communication peut s'établir entre deux boites avec la même facilité qu'on poserait un mouvement de sonnette. Rien, après cela, ne serait plus facile qu'une expérience de la machine en présence de commissaires nommés pour en rendre compte.
L'auteur en a fait deux, l'une à Poitiers et l'autre à Tours, en présence des préfets et des maires. Les procès-verbaux attestent qu'elles ont complètement réussi. Aujourd'hui, l'auteur et son associé demandent que le premier Consul veuille bien permettre que l'une des boîtes soit placée dans son appartement et la seconde chez le consul Cambacérès, afin de donner à l'expérience tout l'éclat et toute l'authenticité possible; ou bien que le premier Consul accorde une audience de dix minutes au citoyen Beauvais, qui lui communiquera le secret, qui est si facile, que le simple exposé équivaudrait à une démonstration et tiendrait lieu d'expérience.
On ajoute que l'idée est si naturelle, qu'il est peu à craindre qu'elle soit rencontrée par un savant. On dit pourtant que le citoyen Montgolfîer Ta devinée, après quelques heures de réflexion, sur la description qu'on lui en avait faite.
Après cet exposé, qui est le résultat de mes conversations avec le citoyen Beauvais, il suffira d'un petit nombre de réflexions.
Si, comme on serait tenté de le croire d'après la comparaison avec un mouvement de sonnette, le moyen de l'auteur consistait en roues, mouvement et pièces de renvoi, l'invention ne serait pas bien étonnante et l'on imagine aisément quels inconvénients elle aurait dans la pratique pour les distances de plusieurs , lieues.
Si, au contraire, comme paraît le prouver le procèsverbal de Poitiers, le moyen de communication est * un fluide, il y aurait plus de mérite à l'avoir su maîtriser, au point de produire à de telles distances des effets aussi réguliers et aussi infaillibles. Mais, alors, on peut se demander qui nous garantira ces effets? Ce n'est pas l'expérience de Poitiers ni celle de Tours, dans lesquelles la distance n'était que de quelques mètres. Ce ne serait même pas celle qu'on propose de faire dans les salons du premier et du second j Consul. Tant que l'agent restera caché, on ne pourra
jamais attester que ce que l'on aura vu, et il ne sera nullement permis de conclure de la réussite en petit, de ce qui peut arriver à des distances plus considérables. Si l'effet n'est sûr qu'à quelques mètres de distance, la machine, quelque ingénieuse qu'on la suppose, devra être renvoyée aux cabinets de physique amusante.
Si le citoyen Beauvais, qui offre de faire les frais de l'expérience, eût proposé de l'exécuter en présence des commissaires désignés à cet effet, il n'y aurait eu aucun inconvénient à lui accorder sa demande. Quoiqu'une expérience en petit soit peu concluante, cependant elle pourrait faire entrevoir ce qu'il y aurait à espérer d'une épreuve plus en grand et plus dispendieuse. Mais le citoyen Beauvais, sans refuser expressément des commissaires, désire principalement avoir le premier Consul pour témoin de l'expérience et pour appréciateur de l'invention; il n'appartient donc qu'au premier Consul de décider si, malgré le peu de probabilité de succès que présente une invention si peu constatée et qui est annoncée comme merveilleuse, il voudra bien consacrer quelques moments à l'examen de la découverte d'un artiste qu'on dit aussi plein de génie que dépourvu de science et de fortune; il fait mystère de sa découverte, et j'ai dû la juger avec sévérité et suivant les règles de la vraisemblance. Mais les limites du vraisemblable ne sont pas celles du possible, et il faut que le citoyen Alexandre soit bien sûr de son fait, puisqu'il offre d'exposer tout aux yeux du premier Consul. 11 est donc à désirer que le premier Consul consente à l'entendre, et qu'il puisse trouver dans la communication qui lui sera faite, des motifs pour bien accueillir l'inventeur et récompenser dignement l'auteur.
Paris, 1 0 fructidor an X. »
On reconnaît dans ce rapport le talent de réminent historien de l'astronomie. Il y a là un vrai tour de force de description, car l'auteur parle d'un appareil qu'il n'a jamais vu, et il nous le fait connaître assez bien pour que sa description soit encore le meilleur document à consulter aujourd'hui. Delarnbre concluait en demandant que le premier Consul accordât à l'inventeur les dix minutes d'audience qu'il sollicitait.
Hélas ! ces dix minutes d'audience ne furent pas accordées. Le rapport de Delarnbre, que nous venons de citer, est la dernière pièce trouvée par M. Gerspach mm Archives impériales. D'où il faut conclure que le pauvre Alexandre et son associé, déçus dans leur& es-
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
Fig. 33. — Expérience de télégraphie électrique faite par Jean Alexandre devant le préfet de la Vienne (page 95).
pérances, durent abandonner sans retour leur entreprise.
Jean Alexandre paraît avoir consacré le reste de sa vie à la poursuite d'autres inventions, qui ne portèrent pas de meilleurs fruits que la précédente. En 1806, le Conseil municipal de Bordeaux faisait examiner par l'ingénieur en chef du département, un appareil destiné à filtrer l'eau delà Garonne, pour l'usage de la ville. Un local fut fourni pour l'installation de cette machine ; mais l'inventeur était trop pauvre : il ne put commencer l'entreprise.
T. II
En 1831, Jean Alexandre adressait au roi Louis-Philippe la description d'un nouvel aérostat dirigeable ; et l'on sait comment pouvaient être accueillis de tels projets. En 1832, il mourait à Angoulême, laissant une veuve qui, en 1853, mourut à Poitiers ce dans la plus profonde misère)), dit M. Gerspach.
Il nous paraît impossible de ne pas considérer comme un télégraphe électrique à cadran, le. télégraphe intime , comme l'appelait Jean Alexandre; La description donnée par Delambre ; les explications détaillées du préfet de la Vienne ; ce conducteur qui s'at-
iOl
tache, comme un cordon de sonnette , et qui est susceptible de prendre toutes les directions et toutes les inflexions; ces deux aiguilles et ces cadrans semblables, placés aux deux stations ; les mots de fluide électrique ou magnétique, qui sont prononcés; tout cela ne peut s'appliquer, qu'au télégraphe à cadran en usage aujourd'hui dans nos chemins de fer.
Jean Alexandre aurait donc eu le mérite d'avoir le premier, c'est-à-dire en 1802, fait l'application de la pile de Volta à la télégraphie électrique.
Si l'on n'accordait pas à notre malheureux compatriote l'honneur que nous réclamons pour lui, il faudrait franchir un intervalle de près de dix années, et arriver à l'année 1SH, pour trouver la première application vraiment scientifique de la pile de Volta à la télégraphie.
Ce qu'il fallait pour appliquer la pile de Volta à la transmission des signaux, c'était le moyen de rendre sensible à distance, l'effet de l'électricité : il fallait provoquer d'une station à l'autre, une action mécanique, un mouvement quelconque. Parmi les phénomènes auxquels la pile de Volta donne naissance, celui qui attirait le plus l'attention, au début de cette grande découverte, c'était la décomposition de l'eau. Tel est le fait qui fut choisi comme moyen indicateur de la présence de l'électricité dans le circuit. Le télégraphe électrique que le physicien Sœmmerring fit connaître en 1811, à l'Académie de Munich, était fondé sur la décomposition électrochimique de l'eau.
Cet appareil, remarquable pour l'époque, offrait les dispositions suivantes. A l'une de.s stations était établie une pile à colonne , qui constituait la source d'électricité. Cette pile servait à former trente- cinq circuits voltaïques, compocis chacun, d'un double fil, l'un pour l'aller, l'autre pour le retour du courant. Sur tout le parcours, ces fils étaient isolés par une enveloppe de soie,
et le faisceau résultant de leur ensemble était recouvert d'un vernis isolateur. Tous ces fils pouvaient, de cette manière, être parcourus par le fluide, sans s'influencer ni se troubler mutuellement. A l'autre station, ces trentecinq circuits venaient se rendre chacun, dans un petit vase plein d'eau distillée. Ces différents vases étaient destinés à représenter les vingt-cinq lettres de l'alphabet allemand et les dix chiffres de la numération. Lorsque, à la station où se trouvait la pile, on taisait passer l'électricité dans l'un des circuits, l'eau se décomposait instantanément dans le vase correspondant placé à la station extrême, et Ton pouvait ainsi désigner à volonté et malgré la distance, les différentes lettres de l'alphabet.
Le projet de Sœmmerring eût présenté dans la pratique des difficultés considérables: cependant l'ingénieux physicien qui en avait conçu l'idée avait parfaitement saisi, dès cette époque, les avantages de la télégraphie électrique. Sœmmerring fait remarquer, dans son mémoire, que ce nouveau moyen de correspondance fonctionne de nuit aussi bien que de jour, et que les brouillards ne peuvent retarder son action. Il ajoute que le télégraphe électrique présente sur le télégraphe aérien une supériorité immense, puisqu'il permet d'exprimer les signaux avec une rapidité incalculable ; qu'il fonctionne sans que. rien décèle au dehors le passage des signaux; qu'il n'exige la construction d'aucun édifice particulier ; qu'il peut aboutir en tel lieu que l'on veut choisir ; enfin qu'il rend superflu le langage compliqué et le vocabulaire secret de la télégraphie aérienne. Bien qu'il n'eût point déterminé la vitesse de transmission de l'électricité, Sœmmerring avait reconnu qu'une différence de deux mille pieds dans la longueur du conducteur, n'apportait aucun retard appréciable à la décomposition de l'eau ; d'où il concluait que l'action de son télégraphe pourrait s'étendre à une distance quelconque, sans exiger de stations intermédiaires.
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
En énumérant les avantages du curieux instrument qu'il avait imaginé, le physicien de Munich montrait qu'il comprenait tout l'avenir de la télégraphie électrique. Seulement l'appareil qu'il proposait offrait trop d'imperfection pour être adopté dans la pratique. Le fait de la décomposition de Feau qu'il avait choisi comme l'indice de la présence du fluide, ne pouvait- suffire à remplir un tel objet. Pour satisfaire aux conditions du problème de la télégraphie électrique, il fallait substituer au phénomène faible et obscur d'une action chimique, un effet mécanique d'une certaine intensité.
Un intervalle assez long s'écoula avant que la science pût fournir les moyens de satisfaire à cette condition. Ce dernier pas fut heureusement franchi par la découverte de Télectro - magnétisme. OErsted observa, en 1820,1e fait fondamental qui sert de base à l'électro-magnétisme. Ce physicien reconnut qu'un courant voltaïque circulant autour d une aiguille aimantée, agit à distance sur cette aiguille, et la détourne de sa position naturelle. Si l'on fait circuler autour d'une aiguille aimantée, un courant voltaïque, on voit aussitôt l'aiguille dévier brusquement, osciller pendant quelques instants et abandonner sa direction vers le nord.
La possibilité d'appliquer ce phénomène à l'art télégraphique fut bien vite saisie par les physiciens. Voici, par exemple, ce qu'écrivait Ampère, le 2 octobre 1820, très-peu de temps après la découverte d'OErsted :
« D'après le succès de cette expérience, on pourrait, au moyen d'autant de fils conducteurs et d'aiguilles aimantées qu'il y a de lettres, et en plaçant chaque lettre sur une aiguille différente, établir, à l'aide d'une pile placée loin de ces aiguilles, et qu'on ferait communiquer alternativement par ses deux extrémités à celles de chaque fil conducteur, une sorte de télégraphe propre à écrire tous les détails qu'on pourrait transmettre i à travers quelques obstacles quf> ce soit, à la personne chargée d'observer les lettres placées sur les aiguilles. En établissant sur la pile un clavier dont les touches porteraient les mêmes lettres, et établiraient la communication par
leur abaissement, ce moyen de correspondance pour* rait avoir lieu avec assez de facilité, et n'exigerait que le temps nécessaire pour toucher d'un côté et lire de l'autre chaque lettre (i). »
Cependant les courants voltaïques produisent sur l'aiguille aimantée un si faible effet mécanique, qu'il fut à peu près impossible d'appliquer l'électro-magnétisme à l'usage de la télégraphie tant que l'on ne posséda pas le moyen d'augmenter l'intensité de ce phénomène.
Tel est précisément le résultat qui fut obtenu par la découverte du multiplicateur ou galvanomètre. Le physicien Schweigger reconnut qu'un courant voltaïque circulaire agit par toutes ses parties, pour diriger dans le même sens, une aiguille aimantée, qu'il enveloppe de toutes parts ; de telle sorte que, si
Fig. 3Ï. — Le galvanomètre.
l'on enroule sur lui-même (fig. 34) le fil conducteur d'une pile CC, en l'isolant sur toute son étendue par une enveloppe de soie de manière à former une sorte de bobine A et que l'on place au milieu de cet assemblage, l'aiguille aimantée S, en la tenant suspendue au moyen d'un fil isolé L, on peut produire, avec cent tours par exemple, un effet cent fois plus grand qu'avec un fil d'un seul
(1) Annales de chimie et de physique, t XV, p. 72. .
tour. Le galvanomètre de Schweigger permettait donc d'augmenter l'intensité de T action magnétique d'un courant de manière à le rendre applicable auxusages de la télégraphie.
La figure 34 représente le galvanomètre, instrument qui est aujourd'hui d'un usage continuel dans les cabinets de physique et les expériences sur l'électricité. L'aiguille aimantée S et la bobine de fils A sont renfermés dans une cage cylindrique en verre PP' calée au moyen des vis V,V.
L'action d'un courant voltaïque s'exerçant, grâce à l'emploi du multiplicateur, sur une aiguille aimantée, ne tarda pas à être mise à profit pour la construction d'un télégraphe électrique. Le télégraphe électrique de Schilling et celui d' Alexander,d' Édimbourg, étaient fondés sur l'emploi du galvanomètre.
En 1833, le baron Schilling, amateur distingué des sciences, fit à Saint-Pétersbourg plusieurs essais curieux avec un appareil de ce genre. Cet appareil se composait de cinq fils de platiney isolés au moyen de gomme laque, et contenus dans une corde de soie : ces fils unissaient les deux stations. A la station extrême, se trouvaient cinq aiguilles aimantées, placées chacune au milieu d'un galvanomètre ou multiplicateur. A la station du départ était une espèce de clavier, dont chaque touche, en rapport avec l'un des fils, servait à y diriger le courant, et à mettre ainsi en action l'aiguille magnétique correspondante, située à la station extrême. Les dix mouvements formés par les cinq aiguilles magnétiques, servaient à désigner les dix chiffres de la numération, lesquels, à l'aide d'un dictionnaire spécial, représentaient les signaux télégraphiques.
Schilling fit avec ce télégraphe, plusieurs expériences sous les yeux de l'empereur de Russie ; mais la mort de ce savant, survenue quelque temps après, empêcha de continuer les essais sur une échelle plus étendue.
A Gœttingue, les physiciens Gauss et Weber, construisirent après chilling, un télé-
graphe électrique d'après les mêmes données.
Le télégraphe de Richtie et d'AIexander, d'Edimbourg, qui ne fut exécuté d'une manière définitive qu'en 1837, se composait de trente fils de cuivre, venant circuler, à la station d'arrivée, autour de trente aiguillesmagnétiques. Quand on frappait à la station du départ, l'une des touches d'un clavier, semblable à celui d'un piano, le courant s'établissait dans le fil touché ; l'aiguille correspondante était déviée aussitôt, et son mouvement déplaçait un écran, qui découvrait la lettre à désigner. On pouvaitainsi montrer à distance, à une personne placée au-devant de l'appareil, les différentes lettres qui composaient les mots d'une dépêche.
En Angleterre , M. Wheatstone, réalisa .vers la même époque, c'est-à-dire en 1837, un télégraphe électrique conçu sur le même principe que ceux de MM. Schilling de Saint- Pétersbourg, Gauss et Weber de Gœttingue, Richtie et Alexander d'Édimbourg, appareils divers dans la forme, mais qui, au fond, n'étaient que l'application, et quelquefois la complication, de l'idée d'Ampère.
Le télégraphe magnétique de M. Wheatstone se composait de S aiguilles aimantées, entourées d'un fil multiplicateur, en d'autres termes, de 5 galvanomètres. Ces galvanomètres étaient placés derrière un cadre, en forme de losange, sur lequel étaient tracées, diagonalement entre elles, les lettres de l'alphabet. Pour signaler certaines lettres, on dirigeait le courant à travers deux des galvanomètres ; de telle façon que les aiguilles, en conver^ géant entre elles, signalaient la lettre à désigner. Pour envoyer le courant dans tel ou tel des galvanomètres, M. Wheatstone faisait usage d'un manipulateur, composé de boutons d'ivoire, qui poussaient des ressorts métalliques destinés à établir et à faire circuler le courant dans l'un des circuits (1).
) M. du MonceL,a donné dans son ouvrage, Exposé des applications de l'électricité (tome second, 2« éditon, planches 1, 2, 3), la figure exacte du télégraphe magnétique de M. Wheatstone.
Pendant que M. Wheatstone inventait en Angleterre, son télégraphe magnétique , un physicien de Munich, M. Stéinheil, exécutait un appareil hase sur le mpme principe, et réalisait la première application pratique de l'électricité, comme agent télégraphique ; car son télégraphe n'était pas uiji simple appareil de cabinet, mais un instrument usuel qui servit à établir une correspondance entre son observatoire et un faubourg de Munich, séparés par plus d'une lieue.
Fig. 35. - Steinljieiï.
C'est au mois de juillet 1&37, date mémorable dans l'histoire de la (télégraphie électrique, que M. Stéinheil exécuta l'appareil que nous allons décrire, et (mi peut être considéré comme le premier instrument qui ait servi à établir une correspondance régulière au moyen de l'électricité voltaïque .
C'était un simple galvanomètre A A [fig. 36), dont les fils multiplicateurs B, B, entouraient deux barreaux^ aimantés C, C. Ces barreaux se terminaient par un petit style, pourvu d'un bec renjpli d'encre, p^ p.
Une bande continue de pépier DD {fig. 37) se déroulait au-devant de ce|s deux becs, mar-
chant d'un mouvement uniforme, grâce à un rouage d'horlogerie E, E.
Fig. 36. Télégraphe magnétique de Stéinheil.
Quand le courant électrique était dirigé dans les fils du galvanomètre {fig. 36), les deux barreaux aimantés se déviant du même côté,
Fig. 87. — Télégraphe magnétique de Stéinheil.
sous l'influence de l'électricité, l'un des deux becs chargés d'encre, s'approchait delà feuille de papier {fig. 37), et y déposait un point
noir. Quand on changeait la direction, c'était l'autre bec, qui venait toucher la feuille de papier et y marquer un point noir. En combinant ces points de différentes manières, M. Steinheil avait composé un alphabet conventionnel.
Le télégraphe-magnétique de M. Steinheil contenait une innovation importante, qui permettait d'entrevoir la solution prochaine du problème de la télégraphie électrique. Jusque-là, en effet, tous les expérimentateurs, y compris M. Wheatstone, avaient fait usage de plusieurs circuits voltaïques ; M. Steinheil n'employait qu'un seul courant, un seul fil, ce qui rendit la télégraphie immédiatement pratique.
Mais ce qui attachera au nom de M. Steinheil, une gloire impérissable, c'est la découverte que fit, en 1838, le physicien de Munich, de la possibilité de supprimer le fil de retour du circuit, en prenant la terre elle-même pour ce conducteur de retour.
Nous avons raconté dans la notice sur la Machine électrique, les expériences que Watson fit sur la Tamise, en 1747, et dans lesquelles la terre était prise pour moitié dans un circuit parcouru par une décharge électrique. Les expériences que Watson avait faites avec l'électricité statique, furent répétées en 1803, avec l'électricité voltaïque, par MM. Erman, Basse (de Berlin) et Aldini, qui reconnurent que la propagation du courant se faisait parfaitement à travers la terre. Personne néanmoins n'avait pensé à appliquer ce fait à la télégraphie électrique, lorsque cette pensée se présenta à l'esprit de M. Steinheil.
C'esten 1838 queM. Steinheil fit cette expérience, vraiment fondamentale pour l'avenir de la télégraphie électrique. Il disposait d'un fil métallique d'environ deux lieues de longueur. A l'extrémité libre de ce fil, il adapta une plaque métallique, qui fut enterrée dans le sol humide, tandis que le fil du pôle opposé de la pile était muni d'une plaque toute
pareille, que l'on enfonçait de la même manière dans le sol humide. Or l'électricité parcourut facilement ce circuit, dont la moitié était formée par la terre, et elle revint au pôle opposé, ou du moins le courant s'établit comme si le fil métallique de retour n'eût pas été supprimé.
Ce phénomène, est assez difficile à expliquer. On admet que la terre, quoique peu conductrice sur un petit espace, est un excellent conducteur, en raison de Ténormité de sa masse ; et que dès lors, elle peut, par l'instantanéité de sa conductibilité, ramener l'électricité à la source de départ. Mais ce retour sans confusion, au point précis du départ du courant, est vraiment inadmissible. Aussi d'autres physiciens, ne comprenant pas que l'électricité puisse revenir ainsi à travers la substance de la terre à son point de départ, considèrent la terre comme un réservoir dans lequel viennent se perdre le fluide positif et le fluide négatif émanant de la pile; de telle sorte que l'électricité, s'écoulant constammènt dans le sol, le courant est sans cesse renouvelé et entretenu par la source d'électricité.
Quoi qu'il en soit de l'explication théorique, le fait est certain : la terre peut servir de conducteur de retour dans une ligne télégraphique. Cette découverte, due à M. Steinheil, était d'une importance immense puisqu'elle permettait de supprimer le fil de retour, et de diminuer ainsi de moitié la longueur du conducteur métallique.
Cependant le problème de la télégraphie électrique n'était pas encore entièrement résolu. L'électricité devait faire de nouveaux pas pour que le nouveau système de communications télégraphiques atteignît à sa perfection. Ce dernier pas fut franchi par la découverte de Y aimantation temporaire du fer sous l'influence du courant électrique , dont la physique est redevable à François Arago, comme nous l'avons déjà raconté dans la notice sur la pile de Volta.
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE