CHAPITRE V
LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE EN FRANCE. — LA TÉLÉ- GRAPHIE ÉLECTRIQUE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS EN 1842. — ARAGO ET M. POUILLET. — LIGNE D'ESSAI SUR LE CHEMIN DE FER DE PARIS A ROUEN EN 1844. — LA LOI POUR L'ÉTABLISSEMENT D'UNE LIGNE DE TÉLÉ- GRAPHIE ÉLECTRIQUE DE PARIS A LILLE, DEVANT LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, EN 1846. — LE TÉLÉGRAPHE FOY-BRÉGUET. — ADOPTION DU TÉLÉGRAPHE MORSE EN 1854. — PROGRÈS DE LA TÉLÉGRAPHIE EN FRANCE, — UNE VISITE AU POSTE CENTRAL DES TÉLÉGRAPHES DE PARIS*
La France a suivi de près l'Amérique et l'Angleterre dans l'adoption de la télégraphie électrique. Le monopole du télégraphe accordé, parmi nous, à l'État, mit quelques retards à l'adoption générale de ce nouveau système; mais l'administration s'efforça de réparer le temps perdu. Elle a doté la France de la télégraphie électrique, à mesure que ses avantages pratiques étaient mis en évidence che^ d'autres nations. C'est le tableau de cette substitution graduelle faite dans notre pays, du télégraphe électrique au télégraphe aérien, que nous allons tracer rapidement.
En 1841 une ligne télégraphique avait été construite en Angleterre, pour le service du chemin de fer du Qreat Western, entre Londres et la station de Slough, sur une longueur d'environ 6 lieues. L'établissement de cette ligne télégraphique chez nos voisins, fit ouvrir les yeux à l'administration française: M, Alphonse Foy s'empressa d'aller étudier sur les lieux ce nouveau système.
L'existence de la télégraphie électrique en Angleterre, fut signalée à la Chambre
des députés, qui, malheureusement, n'y prêta pas grande attention. C'était au mois de juin 1842, à l'occasion d'une demande de crédit qui avait été faite à la Chambre pour expérimenter le système d'éclairage du télégraphe aérien, proposé par M. Jules Guyot, dans le but de créer une télégraphie nocturne.
M. Pouillet, membre de l'Académie des sciences et professeur de physique à la Sorbonne, était rapporteur du projet, et recommandait vivement le système de M. Guyot. A cette occasion, Arago fit connaître le récent établissement de la télégraphie électrique en Angleterre, et les excellents résultats qu'elle promettait. M. Pouillet répondit que la question avait été examinée par la commission chargée d'étudier le projet de loi, mais que le télégraphe électrique « paraissait peu convenable et peu rationnel, » et qu'il fallait attendre.
On a dit que , dans cette discussion , M. Pouillet avait déclaré que la télégraphie électrique était «une utopie brillante qui ne se réaliserait jamais. » L'opposition faite par M. Pouillet à la télégraphie électrique, pour mieux défendre le système d'éclairage du télégraphe nocturne de M. Guyot, a été exagérée. Cet académicien ne pouvait dire que la télégraphie électrique n'était qu'une utopie irréalisable en pratique, puisqu'elle fonctionnait en ce moment même, de l'autre côté du détroit.
Toutefois la froideur, qu'un juge aussi compétent que M. Pouillet, témoignait à la télégraphie électrique, ne pouvait que retarder l'introduction de ce système en France. La télégraphie électrique trouvait donc parmi nous quelques partisans et beaucoup d'incrédules. Ce qui arrêtait, ce qui causait les scrupules de l'administration et du public, ce n'était point le principe de l'instrument en lui-même, mais bien la crainte de ne pouvoir défendre les fils contre la malveillance. On ne pouvait admettre qu'un immense fil conducteur tendu librement à travers les villes, ou
dans la solitude des campagnes, pût y rester à l'abri des atteintes des malfaiteurs ou des gens mal intentionnés. L'expérience a prouvé combien ces craintes étaient chimériques; mais à cette époque, c'était là la grande objection que chacun mettait en avant.
Il est certain que si les chemins de fer n'eussent pas existé en France, l'adoption de la télégraphie électrique aurait encore éprouvé de longs retards. Heureusement, les voies ferrées offraient pour l'expérience de ce système, une voie toute tracée, et soumise à une surveillance des plus sévères. Ce fut là surtout ce qui tranquillisa le gouvernement quant à la possibilité de mettre à l'essai une ligne de fils télégraphiques.
Une ordonnance royale en date du23 novembre 1844, ouvrit donc un crédit de 240,000 francs, pour établir, à titre d'essai, une ligne télégraphique sur la voie du chemin de fer de Paris à Rouen.
M. L. Bréguet fut chargé de diriger les travaux. Le 22 janvier 1845, les poteaux étaient plantés; le 27 avril, cette ligne d'essai fonctionna jusqu'à Mantes, et le 18 mai des dépêches étaient échangées avec le plus grand succès entre Paris et Rouen.
Cette expérience jugeait suffisamment la question. Dans la session législative de 4846, le gouvernement présenta à la Chambre des députés un projet de loi relatif à un crédit extraordinaire de 408,650 francs pour l'établissement d'une ligne de télégraphie électrique de Paris à Lille.
M. Pouillet, rapporteur de ce projet de loi, le défendit avec peu de chaleur. Il redoutait la dépense de 7 millions, que devait exiger, selon lui, la substitution du télégraphe électrique au télégraphe aérien sur toutes les lignes en activité. Il faisait remarquer que l'adoption du télégraphe électrique rendrait difficile au gouvernement le maintien du monopole légal des communications télégraphiques. Sans se prononcer sur les avantages de ce changement de système, il
trouvait qu'il était plus convenable d'attendre les expériences faites en d'autres pays pour se prononcer sur les avantages du télégraphe électrique.
La timidité du rapport de M. Pouillet, interprète fidèle des sentiments de la commis-, sion qui avait préparé le projet de loi, ne pouvait que maintenir la Chambre des députés dans ses demi-convictions. M. Mauguin regrettait l'abandon du système de télégraphie aérienne inventé par M. Gonon, et M. Berryer déclarait n'avoir qu'une foi trèsmédiocre dans l'avenir de la télégraphie électrique. La loi fut votée le 4 juin 1846 à une très-grande majorité; mais il fut décidé en même temps que , par prudence, la ligne aérienne qui existait de Paris à Lille serait maintenue et continuerait son service.
La loi fut promulguée le 3 juillet 1846. Elle attribuait une somme de 489,650 francs à l'établissement d'une ligne allant de Paris à Lille, avec un embranchement de Douai à Valenciennes,
Le système d'appareils qui fut adopté, se ressentait de l'extrême tiédeur du gouvernement ou de l'administration pour la télégraphie électrique. Dans la substitution progressive du nouveau système à l'ancien, on désirait faire suivre au fil électrique la direction des lignes existantes de télégraphie aérienne. C'est en obéissant à cette même pensée générale, et conformément à cet esprit de conduite, que le directeur des lignes télégraphiques, M. Alphonse Foy, exigea que l'appareil électrique ne servît qu'à exécuter les signaux du télégraphe aérien.
Demander à l'électricité le moyen de reproduire sur un petit appareil les signaux du télégraphe de Chappe, c'était poser un problème difficile au mécanicien chargé de le résoudre. Cemécanicien c'étaitM. L. Bréguet, qui sut remplir avec bonheur les conditions posées par le programme de l'administration.
M. L. Bréguet est le petit-fils du célèbre horloger Bréguet, dont les beaux trayaux en
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
horlogerie et dans la mécanique de précision ont rendu le nom célèbre. Lui-même, savant praticien et constructeur hors ligne, s'est fait connaître par plusieurs découvertes intéressantes en horlogerie, en mécanique et en télégraphie électrique. On lui doit la construction, faite avec M. Masson,de la première machine d'induction et surtout un télégraphe à cadran employé dans toutes les gares de chemins de fer, et dont nous aurons h parler dans un autre chapitre.
Fig. 55. — L. Bréguet.
M. L. Bréguet fut nommé le 17 octobre 1844, par M. Passy, ministre de l'intérieur, membre de la Commission qui devait faire sur le chemin de Rouen Fessai de la' télégraphie électrique, et fut ensuite chargé de là direction et de l'installation de la ligne de Paris à Rouen. C'est à lui que furent confiées les expériences nécessaires, pour éclaircir le grand fait de l'emploi de la terre comme conducteur de retour. Enfin, comme nous venons de le dire, c'est à lui que M. Foy confia la tâche difficile d'exécuter un appareil qui
reproduisît exactement les signaux du télégraphe aérien.
L'appareil Foy- Bréguet , tel est le nom que reçut le télégraphe à signaux qui fut adopté en France, était passible d'un grave reproche, il exigeait deux conducteurs, deux fils télégraphiques, au lieu d'un seul conducteur^ d'un seul fil, qui suffit au télégraphe Morse et au télégraphe à cadran, qui fonctionnait déjà à Londres. Le télégraphe Foy-Bréguet exigeait l'emploi de deux conducteurs, parce qu'il fallait tin fil conducteur pour chaque branche du télégraphe, ce qui doublait naturellement les dépenses d'installation et d'entretien. Mais, à part ce reproche, il faut reconnaître que M. Bréguet sut résoudre avec beaucoup d'élégance le problème mécanique de la reproduction des signaux de Ghappe par l'électricité.
Cet appareil, comme nous le verrons plus loin, a été abandonné après sept à huit années d'usage ; mais sa construction était trop ingénieuse pour que nous le passions sous silence.
L'appareil se compose, comme tous les télégraphes électriques, d'un manipulateur, c'est-à-dire d'un instrument placé à la station du départ, destiné à fournir les signaux qui doivent se produire à la station opposée, et d'un récepteur placé à la station d'arrivée, destiné à exécuter les signaux. Nous suivrons l'inventeur de cet appareil dans la description qu'il a donnée de son télégraphe à signaux.
Récepteur. — Le récepteur est formé par la réunion de deux appareils symétriques et parfaitement indépendants l'un de l'autre.
La figure 53 représente l'appareil dans son ensemble, recouvert de sa boîte et vu de face.
Les aiguilles indicatrices I tournent autour des points i ; ce sont les parties noires des aiguilles qui forment les signaux; chacune d'elles peut prendre huit positions, à savoir : deux horizontales, Tune à droite, l'autre à gauche du centre, deux verticales et une à 45° dans chacun des angles formés par les lignes horizontales et verticales.
A chacune des huit positions de l'un des indicateurs correspondent huit positions de 1 autre, c'est-à-dire huit signaux : le nom-
Manipulateur . — Le manipulateur est composé, comme le récepteur, de deux parties symétriques indépendantes Tune de l'autre, mises chacune en relation avec une des parties du récepteur par un fil particulier.
La figure 55 représente Tune de ces parties.
La manivelle M entraîne Taxe sur lequel elle est montée, et avec lui, la roue à rainure sinueuse S. La roue D, appelée diviseur, est fixe; elle porte huit crans placés régulièrement sur sa circonférence, dans lesquels peut entrer une
**. M— Télégraphe Foy-Bréguet à deux aiguilles (récepteur,^ extérieure;. dent portée par Ia manivelle)
bre total des signaux de l'appareil est donc 8 fois 8, ou 64.
Dans la figure 34, l'appareil est vu par derrière.et sans sa boîte.
La partie gauche du dessin représente exactement l'une des moitiés du récepteur. Dans la partie droite, on a supprimé l'électro-aimant EE qui cachait l'armature A.
Voici le jeu des différentes pièces de cet instrument : //, est la tige de l'armature ; r, r> sont les vis de réglage ; R, le ressort à boudin, dont la force peut être augmentée ou diminuée en tournant dans un sens ou dans l'autre, l'axe aa du tambour T, sur lequel s'enroule le fil de soie /*, f.
La roue d'échappement, au lieu de treize dents, n'en a que quatre, qui produisent les huit positions de l'aiguille.
A chaque établissement ou interruption du courant, l'armature A bascule, l'échappement a lieu, la roue avance d'une demi-dent et l'aiguille de 45°.
Il importe de noter que les deux rouages du récepteur sont disposés de manière à faire tourner les aiguilles en sens inverse l'une de l'autre, celle de gauche (fig, 53) marche dans le sens des aiguilles d'une montre, celle de droite en sens contraire.
ce qui permet de donner facilement à celle-ci huit positions exactement correspondantes à celles de l'aiguille indicatrice du récepteur.
Un ressort r encastré dans la manivelle, la maintient appuyée contre le diviseur, dans la position qu'on lui donne à la main.
Pour travailler avec l'instrument, pour exécuter les signaux du télégraphe aérien en miniature que porte l'appareil à l'extérieur, on saisit les deux manches des manivelles, un de chaque main, on les tire à soi pour vaincre l'effort du ressort r et faire sortir les dents des crans des diviseurs; on les tourne toutes les deux à la fois, chacune dans le sens que nous avons indiqué pour l'aiguille correspondante du récepteur, et on les amène jusqu'aux positions qu'elles doivent occuper pour former le nouveau signal qu'on veut transmettre . Il arrive souvent, comme il est facile de le comprendre, que pour passer d'un signal au suivant on n'a besoin de mouvoir qu'une seule manivelle.
La figure 55 montre comment le levier / et le levier L, qui sont portés par le même axe, reçoivent de la roue sinueuse un mouvement de va-et-vient, qui amène le ressort inférieur successivement en contact avec les deux piè-
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Fig. 54. — Récepteur du télégra
ces p et p'\ Ces deux pièces sont isolées par un morceau d'ivoire de la niasse métallique de l'appareil, et les fils de la pile et du ré-
Fig. 55. — Manipulateur 'du télégraphe Foy-B réguet.
capteur y viennent aboutir comme l'indique la figure.
Le fil de la ligne, au contraire, est mis en
hte Fdy-Bréguet (vue intérieure).
communication avec la masse métallique de l'appareil.
Chaque contact entre le ressort du levier /, et le bouton C de la pile, amène donc l'envoi du courant sur la ligne, et chaque cessation du contact entre ces deux pièces amène l'interruption du courant ; d'où il résulte deux mouvements successifs de l'armature correspondante du récepteur, et deux mouvements de l'aiguille semblables à ceux de la manivelle. On comprend comment se maintient l'accord de position de l'aiguille et de la manivelle et comment peuvent se transmettre du manipulateur au récepteur les soixante-quatre signaux, que peut exécuter l'instrument. Le bouton R sert à la réception; le courant arrivant de la ligne entre dans la masse métallique du manipulateur et (quand l'appareil est dans la position du repos) par le ressort du levier / dans- le bouton R, d'où il est conduit au récepteur (1).
Ce télégraphe fonctionnait avec une rapidité merveilleuse. On pouvait exécuter deux
(1) Bréguet , Manuel de télégraphie électrique, 4 e édition. Paris, 1862, p. 131-137.
cents signaux par minute, ou, pour mieux dire, il n'y avait d'autre limite à leur expédition que la dextérité de remployé.
Malgré ces dispositions ingénieuses au point de vue mécanique, le télégraphe à signaux, le télégraphe Foy~Bréguety ne pouvait être que d'un emploi transitoire. Outre l'inconvénient d'exiger deux fils au lieu d'un seul, il limitait le développement de la télégraphie,en l'enchaînant au vieux système du vocabulaire de Chappe. Il ne laissait aucune trace matérielle des signaux, et ne permettait ainsi aucun contrôle. Il était spécial à la France et ne pouvait servir à établir la continuité des communications entre la France et l'étranger, qui fait usage d'autres systèmes. Il ne pouvait donc aspirer qu'à servir de transition entre les deux modes de télégraphie. Cette transition effectuée, et quand la télégraphie électrique eut pris en France une certaine extension et une certaine importance, il fallut supprimer le télégraphe à signaux.
La révolution de Février avait placé M. Flocon à la tête de la télégraphie française, en remplacement de M. Alphonse Foy. Au mois de novembre 1849, M. Alphonse Foy reprenait sa place, comme directeur de l'administration des télégraphes. Il conserva ces fonctions jusqu'au mois d'octobre 1853, époque à laquelle il fut remplacé par M. de Vougy.
Le télégraphe à signaux suivit M. Alphonse Foy dans sa retraite. Un décret du 11 juin 1854, qui introduisait divers changements dans l'organisation générale de l'administration des télégraphes, fit connaître officiellement la nécessité d'apporter au matériel du service des améliorations, reconnues indispensables. A la suite de ce décret, l'abandon des appareils Foy-Bréguet fut décidé.
Quel est le système nouveau que la télégraphie française adopta, après un examen approfondi de tous les appareils de ce genre ? Ce fut le télégraphe américain, l'appareil Morse.
Les considérations qui motivèrent, de la
part de l'administration française, le choix du système Morse, étaient parfaitement fondées. En premier lieu, ce système tend à être adopté universellement. Il règne aux États-Unis et dans les autres parties de l'Amérique où a pénétré la nouvelle télégraphie. En Europe, il fonctionne dans l'Allemagne, la Belgique et la Suisse . Or , il importe au plus haut degré, pour faciliter la transmission des dépêches internationales, que les divers Etats européens s'accordent à faire usage d'un même appareil télégraphique. C'était donc déjà obéir à une sage pensée que d'adopter un système qui réunissait en sa faveur le suffrage des principaux Etats de l'Europe.
On peut ajouter, comme considérations d'ordre secondaire, qui ont motivé l'adoption de l'appareil américain, l'avantage précieux qu'il présente, de transmettre l'électricité à des distances très-considérables, sans aucune interruption dans le fil conducteur ; condition que ne remplissent point tous les systèmes rivaux. Un dernier avantage de l'appareil Morse, c'est qu'il a pour résultat de laisser une impression matérielle de nature à être conservée. Comme l'instrument transcrit luimême sur le papier la dépêche envoyée par le correspondant, on peut conserver le texte authentique du message, et, si une erreur s'est glissée dans la traduction ou la transmission d'une dépêche, reconnaître celui des employés qui a commis Terreur.
C'est le 1er mars 1851 que le télégraphe électrique fut mis, en France, à la disposition du public et que les premiers bureaux furent ouverts à Paris ainsi que dans plusieurs villes des départements.
Un bureau de télégraphie électrique se compose d'une pièce divisée en deux parties par une cloison grillée et vitrée ; derrière ce vitrage , deux employés attendent le public. L'un d'eux vous présente une feuille de papier blanc sur laquelle vous inscrivez, en termes aussi laconiques que possible, votre missive, que vous signez et dont
Fig. 56. — Une des salles des instruments à la station centrale des télégraphes de Paris ipage 131).
vous acquittez le prix. La dépêche est ensuite portée dans la pièce suivante, où se trouvent les appareils télégraphiques, et transmise immédiatement à sa destination.
Gomme il était facile de le prévoir, l'usage de la télégraphie privée a pris, en France, une extension rapide. Les chiffres suivants représentent sa progession depuis son établissement en 1851. Dans les deux derniers mois de 185 1, on transmit9,014 dépêches privées. En 1852, ce nombre s'éleva à 48,105; sur ce dernier nombre, les dépêches envoyées de Paris étaient de 19,425. En 1856, le nombre total des dépêches expédiées fut de 360,000; en
T. II
1857, de 413,000 ; en 1858, de 463,000. Le produit des dépêches, qui n'était que de 1,500,000 francs, en 1853, s'est élevé à 3,333,000 francs en 1857, et à 3,516,000 francs en 1858.
Sans reproduire tous les chiffres progressifs de l'augmentation de ce service, depuis 1858 jusqu'à ce jour , nous dirons que dans les dix premiers mois de 1866, les dépêches expédiées tant à l'intérieur de la France qu'en pays étrangers, ont été au nombre de 2,367,991, et ont fourni à l'Etat une recette de plus de six millions (6,471,866).
À partir du 1er janvier 1862, le prix d'une
dépêche télégraphique a été fixé à 1 franc pour les dépêches de vingt mots échangés entre deux bureaux d'une même ville ou d'un même département, et à 2 francs pour les dépêches échangées entre deux départements différents.
Depuis le 1er janvier 1866, le prix d'une dépêche de vingt mots, à l'intérieur de Paris, n'est que de 50 centimes.
Le nombre des bureaux télégraphiques qui existaient en France au 1er janvier 1867, est de plus de deux mille (2,136), et le nombre des employés de la télégraphie, y compris les porteurs, de 4,739.
Les bureaux ouverts à Paris sont au nombre de 46. Le tableau suivant fait connaître, dans les vingt arrondissements de Paris, l'adresse des bureaux télégraphiques.
12e arr.
ier arr.
Hôtel du Louvre, rue de Rivoli, 166.
Hôtel des Postes, rue J.-J. Rousseau.
Place Vendôme, 15.
Place de la Bourse, 12.
Rue aux Ours, 32.
Boulevard du Temple, 4i .
Rue des Vieilles -Haudrieites, 6.
Hôtel-de-Ville, rue de Rivoli.
Halle aux vins, place Saint- Victor, 24. Place Saint-Michel, 6.
Halle aux cuirs.
Palais du Sénat, rue de Vaugirard/ Rue des Saints-Pères, 31.
Rue de Grenelle- Saint-Germain, 103.
Corps législatif, rue de l'Université, École Militaire(pavillon de l'Artillerie). Magasin central des télégraphes, rue Bertrand, 24.
Avenue des Champs- Élysées, 67.
Boulevard Malesherbes,, 4.
Rue Saint-Lazare, 126 {place du Havre).
Rue Boissy-d'Anglas.
Grand-Hôtel, boulevard des Capucines.
Ru e Lafayette, 35 (angle delà r. Laffitte). Rue Sainte-Cécile, 2.
Boulevard Saint-Denis, 16.
Rue de Strasbourg, 8.
Gare du Nord, r. de Dunkerque, 18 et20
Roulevard du Prince- Eugène, 134.
du Trône, boul. du Pr.-Eugène, 283 .
Bercy, rue de Mâcon, 2.
Rue de Lyon, 57 et 59.
Gare d'Orléans, rue de la Gare, 77* Gobelins, route d'Italie, 6.
Montrouge, route d'Orléans, 8.
Vaugirard, Grande-Rue, 98.
Grenelle, rue du Théâtre, 70.
Auteuil, Grande-Rue, 10.
Passy, place de la Mairie, 4.
Parc Monceaux, 108, Batignolles (boul. des), 22.
— avenue de Clichy, 73.
Ternes, av. de laGrande-Armée, 80 .
Montmartre, boul. Rochechouart, 48, La Chapelle, Grande-Rue, 102.
La Villette, rue de Flandre, 43.
Belleville, rue de Paris, 58.
( Roi ( PL
Tous ces postes sont reliés à la station centrale des télégraphes.
Cette station centrale des télégraphes, située dans le vaste hôtel de la rue de Grenelle- Saint- Germain, qu'occupait naguère le Ministère de Tlntérieur, et qu elle remplit presque en entier, est une des curiosités de Paris; aussi en donnerons - nous la description.
Pour visiter avec méthode le poste central des télégraphes, il faut commencer par jeter un coup d'œil dans la chambre des piles. C'est au rez-de-chaussée, sous la voûte, à gauche delà grande entrée de l'hôtel, et donnant sur la rue, que se trouve cette pièce, de dimensions assez ordinaires. Au milieu est une grande table, à deux étages, tout remplis d'éléments de piles. Le long des murs règne une triple rangée de tablettes, portant aussi des éléments de piles. Ces éléments ne sont pas de grande dimension, mais leur nombre n'est pas moindre de quatre mille.
La pile qui a été longtemps employée dans la télégraphie française, était celle de Daniell, à sulfate de cuivre. Aujourd'hui <mi se sert de la pile à sulfate de mercure, inventée par M. Marié Davy, qui fournit un dégagement constant d'électricité, sans qu'il soit nécessaire d'ytoucher pendant dix mois* Chaque élément, qui ne diffère point, par
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
«a forme, d'un élément de Bunsen, est pourvu d'un conducteur de charbon et d'un pôle de .zinc; seulement, au lieu d'acide, il y a, dans un godet, du sulfate de mercure solide recouvert d'eau ; et dans l'autre godet, de l'eau .salée : la lente réduction du sel de mercure produit le dégagement de l'électricité.
Au-dessus de la table, règne une longue tringle de cuivre. C'est le conducteur commun auquel aboutissent la moitié des fils, -et qui établit leur communication avec la terre. À cet effet, la tringle de cuivre se prolonge au delà de la salle, et va se perdre dans l'eau courante du puits de F hôtel, en se terminant en ce point, par une large plaque de cuivre.
Un certain nombre d'éléments de la pile, réunis entre eux, desservent chaque ligne particulière.
Pour cela, au conducteur positif (zinc) du premier élément de cette réunion, est soudé un fil de cuivre qui, mis en communication avec la tringle de cuivre, dont il vient d'être question, va se perdre dans la terre, ce qui permet de supprimer, suivant la grande découverte de M. Steinheil, les fils de retour du circuit voltaïque, en prenant la terre elle-même pour complément du circuit. Au conducteur négatif, c'està-dire au charbon du dernier élément de ce même groupe, est fixé un autre conducteur, qui se rend dans la salle des fils et dans la salle des instruments, et de là à la ville qu'il doit mettre en communication avec Paris. Un de \ £es fils a plus de 200 lieues de longueur; | il se rend à Marseille ; un autre va à Berlin, à une distance de 300 lieues. Chaque fil porte une petite plaque d'ivoire, indiquant «a destination.
En sortant de la chambre des piles, les fils conducteurs se réunissent tous dans une petite pièce bien éclairée, située au premier étage, et qui se nomme la chambre des fils. Ils sont tendus verticalement, le long des deux murs de la pièce, et portent chacun, I
une petite plaque d'ivoire indiquant son parcours. Ainsi tendus contre les murs, ils ressemblent à autant de portées de musique, ou à un écheveau de fil emmêlé. Seulement, jamais portée de musique, jamais écheveau de fil, ne furent plus embrouillés. Il paraît que le surveillant attaché à cette salle, s'y reconnaît parfaitement, et met la main, du premier coup, sur le fil qu'il recherche. Je lui en fais mon compliment.
Montons encore un étage et nous voici arrivés aux appareils télégraphiques. Ils sont installés dans une série de salles consécutives, qui né sont autre chose que les anciens bureaux du ministère de l'intérieur et qui occupent la plus grande partie du second étage de l'hôtel. Dans les premières chambres sont les appareils destinés au service de Paris; dans les suivantes, sont les appareils en correspondance avec les départements et l'étranger.
La figure S6 (page 129) représente Tune des principales salles destinée à la correspondance avec les départements et dans laquelle sont réunis des appareils Morse. Les fils conducteurs qui partent de ces instruments et qui y aboutissent, ne sont pas apparents à Tintérieur : ils sont placés sous le parquet.
Deux cents lignes télégraphiques partent du poste central, pour aller porter, aux extrémités de l'Europe, leurs vibrations instantanées ; 117 de ces lignes appartiennent à la province ou à l'étranger, 83 à Paris.
Pour mettre en action cet immense réseau, environ 170 instruments télégraphiques sont rassemblés dans les diverses salles du poste central. Ce sont des appareils Morse, qui tracent la dépêche à l'encre en caractères d'un alphabet conventionnel, et des appareils Hughes, qui, par un prodige de mécanique, vont tracer les dépêches en lettres d'imprimerie sur une bande de papier. Dans les salles destinées au service des départements et de l'étranger , il y a 25 appareils Hughes et • 45 appareils Morse. La même proportion i existe pour les appareils distribués dans les
salles de Paris, ce qui donne un total de UO instruments; et comme il faut toujours des instruments de rechange , pour les cas de dérangement, il en résulte que le total des appareils réunis dans ces salles, est comme nous venons de le dire, de 170 environ.
Dans ces nombreuses salles, plus de cent employés, dans un silence absolu, sont occupés, du matin au soir, à pousser le levier élastique du manipulateur du télégraphe Morse, ou à promener leurs doigts rapides surle clavier, pareilà celui d'un piano, du télégraphe imprimant de Hughes. On n'entend j d'autre bruit que les coups secs et cadencés, que produit le choc des pièces métalliques de tous les instruments en jeu.
Un écriteau placé au-dessus du bureau de chaque employé, porte le nom de la ville qui forme la dernière station aboutissant à ce fil.
Outre l'appareil Morse, qui trace la dépêche à l'encre par une série de points formant un alphabet de convention, et l'appareil Hughes, qui inscrit la dépêche en lettres d'imprimerie, appareils dont nous aurons à donner la description dans le chapitre suivant, on se sert sur la ligne de Paris à Lyon, du pantélégraphe de M. l'abbé Caselli qui, par une dernière merveille, reproduit les dessins, récriture, ou tout signe quelconque fait à la main, appareil remarquable dont nous aurons également à donner plus loin la description et la figure. Le pantélégraphe fonctionne au poste central des télégraphes; mais comme il est d'un emploi exceptionnel, il n'est point placé dans les salies des instruments, que nous venons de décrire. Il est installé au rez-de-chaussée, dans la partie de l'hôtel qui formait autrefois à elle seule le poste central.
Dans cette partie du rez-de-chaussée, quatre pièces, de dimensions diverses, sont affectées au service télégraphique. L'une de ces pièces est un laboratoire; une autre, un cabinet de physique, qui sert à la fois pour les cours à l'usage des employés, pour les expé-
riences des nouveaux appareils, pour Fessai des instruments livrés par les fabricants, enfin pour exercer les débutants dans l'art télégraphique. C'est dans la quatrième pièce que se trouve installé le pantélégraphe Caselli. Il y a deux appareils, l'un pour le service du public sur la ligne de Paris à Lyon , l'autre pour servir d'expérience et d'étude.
En sortant de la salle des instruments, les fils conducteurs se rendent chacun à la ligne ou à la ville qu'ils doivent desservir. Mais il faut d'abord traverser Paris. Pendant longtemps, on a vu dans les rues de la capitale, une immense quantité de fils télégraphiques, qui, placés le long des rues, suivaient le parcours qui s'étend de la rue de Grenelle-Saint- Germain jusqu'aux gares de chemins de fer. Maïs les lignes devenant tous les jours plus nombreuses, il a fallu renoncer à ce système. Aujourd'hui la traversée de Paris par les fils télégraphiques se fait souterrainement, et l'œil n'est plus arrêté dans l'intérieur de la capitale, par la vue de ces innombrables conducteurs qui rayaient le ciel.
La plus grande partie du parcours souterrain des fils télégraphique suit la voie des égouts.
Les fils destinés à prendre cette route, sont disposés d'une manière particulière. Comme ils pourraient s'altérer, s'oxyder par l'action des gaz, qui s'exhalent à l'intérieur des égouts, on les renforce beaucoup dans ce trajet. Au lieu d'un seul fil de cuivre, on en prend quatre, que l'on tresse ensemble : la conductibilité est ainsi mieux assurée, car si un ou deux fils viennent à mal fonctionner, les deux autres continuent de donner passage au courant.
Cette tresse métallique, qui représente un seul fil de ligne, est recouverte de gutta-percha. On réunit tous les fils ainsi emmaillottés, et on les suspend à la voûte des égouts, en les renfermant dans un tube de plomb. Ils sont là parfaitement à l'abri de la malveillance, et ils peuvent être aisément visités et réparés, s'il y a lieu.
LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
Une autre partie des fils du réseau souterrain suit les catacombes : ils sont alors contenus dans des conduites de zinc. D'autres fois, ils sont enfouis dans la terre, pendant une partie du trajet.
Le système de protection employé par M. Baron, l'habile organisateur de la télégraphie souterraine en France, consiste à environner les fils qui doivent être placés sous terre et non dans les égouts, d'un ruban d'étoffe goudronné, et à les placer dans des tuyaux de fonte, qui peuvent s'ouvrir facilement, dans le cas très-rare où des réparations sont nécessaires.
Telles sont les dispositions de cet admirable poste central des télégraphes, qui serait, pour les étrangers et les amateurs, la visite la plus curieuse et la plus intéressante, si l'entrée n'en était pas rigoureusement interdite au public, par des motifs faciles à comprendre. Visiter le poste central des télégraphes de Paris est un plaisir d'ambassadeur, ou bien une faveur accordée à quelques savants, par la bienveillance hospitalière du directeur, M. de Vougy. C'est grâce à cette circonstance que nous avons pu donner à nos lecteurs la description qui précède.