CHAPITRE VI
LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE, EN BELGIQUE, EN HOLLANDE, EN ALLEMAGNE, EN SUISSE, EN ITALIE, EN ESPAGNE, EN RUSSIE, ET DANS L'ORIENT.
La télégraphie électrique existe aujourd'hui dans le monde entier. Elle a pénétré partout, et bientôt tout notre globe ne sera, pour ainsi dire, qu'une immense bobine électro-magnétique, composée de milliers de fils traversés par un courant incessant de fluide électrique. Nous ne pouvons donc songer à donner ici le tableau qui, d'ailleurs, change d'un jour à l'autre, de l'état de la télégraphie électrique dans les diverses contrées des deux mondes. Nous ne voulons
qu'indiquer sommairement Tordre successif dans lequel les principales nations de notre continent ont établi sur leur territoire, la merveilleuse invention d'Ampère.
La télégraphie électrique a fonctionné, avons-nous dit, en Amérique pour la première fois, en 1844. Nous ne parlons ici que de l'établissement d'un fil électrique reliant deux villes l'une à l'autre, et servant à une correspondance régulière entre ces villes. C'est ainsi, il nous semble, qu'il faut préciser la question. Il faudrait sans cela considérer comme les premières lignes de télégraphie électrique, le fil conducteur, que le physicien Steinheil avait tendu de Munich à son observatoire situé dans un des faubourgs de la ville; ou bien le fil électrique que M. Wheatstone établit en Angleterre en 1838, sur le chemin du Great- Western, pour essayer d'appliquer cet instrument au service des rail-ways. Mais comme on ne peut parler ici que d'un véritable service de correspondance télégraphique, et non d'appareils de tâtonnements ou d'essais, il faut reconnaître que c'est à l'Amérique et à Samuel Morse, qu'appartient l'honneur d'avoir inauguré, pour la première fois, une ligne régulière de correspondance télégraphique entre deux villes éloignées et destinée à un service public.
Ce fut en 1843, avec l'aide de MM. Francis Smith et Alfred Vail, queM. Morse construisit la ligne de Washington à Baltimore. La première dépêche transmise entre ces deux villes, porte la date du 26 mai 1844.
L'Angleterre suivit de très-près l'exemple de l'Amérique, puisqu'en 1844, une ligne créée par MM. Wheatstone et Cooke, et destinée au service public, fonctionnait entre Londres et les stations du Great- Western.
En 1846, comme on l'a vu, la télégraphie électrique fonctionnait également en France, sur le parcours de Paris à Lille.
En Belgique, la télégraphie électrique date de Tannée 1846. La première ligne (de Bruxelles à Anvers) fut ouverte le 7 sep-
tembre 1846. On y faisait usage du télégraphe à aiguille de MM. Wheatstone et Cooke. Mais cette ligne fonctionnait mal, et ce n'est qu'au bout de dix ans, lorsque le gouvernement belge s'attribua le monopole ; de ce service, que les lignes furent construites avec activité. Le réseau belge se composait, en 1862, de 2,000 kilomètres j de lignes, comprenant plus de 5,000 kilo- 1 mètres .de fils. Le système Morse est celui qui prédomine en Belgique.
La Hollande avait précédé de quelques ' mois la Belgique dans cette voie ; car sa pre- j mière ligne (d'Amsterdam à Rotterdam) fut ouverte le 29 décembre 1845. Ce n'esl toutefois qu'en 1852, qu'une loi prescrivit la création d'un réseau télégraphique.
La première ligne allemande fut installée dans le duché de Hesse, entre Mayence et Francfort. Le succès de cette ligne éveilla l'attention du gouvernement prussien, qui mit à profit le nouveau procédé télégraphique pour relier le palais de Berlin avec celui de Potsdam. En 1850, le réseau télégraphique de la Prusse était de plus de 600 lieues, et sa longueur presque double de celle du réseau français. Voici la liste des principales lignes qui se trouvaient établies en Prusse au mois de juin 1850 :
1° De Berlin à Francfort, 180 lieues;
2° De Berlin par Cologne à Aix-la-Chapelle, par Potsdam, Magdebourg, Ochers- Leben , Brunswick , Hanovre , Minden , Hamm, Dusseldorf, Deutz, Cologne et Aixla-Chapelle, 190 lieues ;
3° De Dusseldorf à Elberfeld, 8 lieues ;
4° De Berlin à Hambourg, par Wittemberg, Haguenau, Hambourg, 76 lieues ;
5° De. Berlin à Stettin, 36 lieues ;
6° De Berlin à Oderberg (ville frontière de l'Autriche), par Francfort, Liegnitz, Breslau, Oppeln, Kosel, Ratibor et Oderberg, 144 lieues;
7° De Halle à Leipzig et de Leipzig à Berlin et Francfort, 200 lieues ;
8° De Berlin à Kœnigsberg, communiquant avec Stettin et Swin&munde.
Le système qui fut à cette époque, adopté en Prusse, était le télégraphe à cadran et à vocabulaire alphabétique, assez heureusement modifié par M. Siemens de Berlin. La plus grande partie des fils était enfermée sous le sol, le reste était disposé sur le bord des grandes routes.
L'Autriche était en 1855, en possession des lignes suivantes ;
1° De Vienne à Prague par Olmûtz, 122 lieues ;
2° De Vienne à Brïïnn, par Prague, 108 lieues ; 3° De Vienne à Presbourg, 18 lieues; 4° De Vienne à Oderberg, par Prévau, 75 lieues ;
5° De Vienne à Trieste, par Bruck, Cilli et Laybach, 146 lieues;
6° De Vienne à Salzbourg, par Linz, et communiquant avec les lignes télégraphiques de Bavière, 80 lieues ;
7° De Prague aux frontières de Saxe, et des frontières à Dresde ;
8° D'Oderberg à Gracovie ; de Salzbourg à Inspruck ; d'Inspruck à Bregenz ; d'Inspruck à Botsen ; de Steinbruck à Agram.
I Les lignes établies en Saxe à la même épo-
que, étaient :
1° De Leipzig à Hof, 48 lieues ; 2° De Leipzig à Dresde, 32 lieues ; 3° De Dresde à Kœnigstein, 8 lieues ; 4° De Dresde aux frontières de la Bohême, 14 lieues ; 5° De Dresde à Hof, 48 lieues.
Les lignes de la Bavière à la même époque, sont établies :
1° De Munich à Salzbourg, 38 lieues ; 2° De Munich à Augsbourg, 16 lieues ; 3° D' Augsbourg à Hof, par Nurenberg et Bamberg, 100 lieues;
4° De Bamberg à Francfort, par Wurzbourg et Aschaffenbourg, 64 lieues.
L'Allemagne avait encore à la même épo-
LE TÉLÉGRAPHE
que, quelquesautres lignes : celles de Manheim à Baie, d'Aix-la-Ghapelle aux frontières de la Belgique ; de Hambourg à Cuxhaven, et de Brème à Bremerhaven.
Les conditions libérales accordées aux États-Unis pour l'exploitation du télégraphe électrique, n'ont pas été imitées en Allemagne. En Prusse et en Autriche, ce moyen de correspondance est la propriété exclusive et le privilège de l'Etat ; cependant le gouvernement le met, sous son contrôle et sous sa surveillance, à la disposition du public.
L'Italie n'est pas restée en arrière des autres nations de l'Europe, dans l'adoption du nouveau moyen de correspondance. Les premières lignes électriques furent installées, en Toscane, en 1847, sous la direction du savant physicien Matteucci. N'embrassant qu'une étendue d'environ 60 lieues, elles allaient de Florence à Livourne et à Patro, d'Empoli à Sienne et de Pise à Lucques.
La ligne de Gênes à Turin fut ouverte le 9 mars 1 854, par les soins de M. Bonelli, directeur des télégraphes sardes. En 186 1,1e réseau italien se composait de 6,896 kilomètres de lignes, mais il ne dépassait guère les États du nord. Depuis l'unité italienne, la télégraphie électrique s'est étendue dans toute l'Italie méridionale. Ce sont les appareils Morse, qui sont employés d'une manière presque exclusive.
L'établissement de la télégraphie en Suisse date de 1852. Dix ans après, il y avait près de 3,000 kilomètres de fils. On se sert en Suisse de l'appareil Morse.
Ce n'est qu'en 1854 que l'Espagne, nation retardataire, établit, à titre d'essai, deux lignes électriques entre Madrid et Yrun; le 8 novembre de la même année, le discours de la reine d'Espagne franchissait les Pyrénées par cette voie nouvelle. Le premier appareil employé en Espagne, fut l'aiguille aimantée de MM.Wheatstone et Cooke ; mais on ne tarda pas à la remplacer par le système Morse.
La première ligne russe a été ouverte en
1850, entre Tiflis et Borsom (Caucase). Amesure que les chemins de fer s'établissaient en Russie, les lignes télégraphiques les escortaient, et aujourd'hui ce mode de corresdance ne laisse rien à désirer dans le vasts empire du czar.
C'est à la Russie qu'appartient l'entreprise audacieuse, réalisée aujourd'hui, de la ligne télégraphique qui va du centre de la Russie à l'intérieur de la Chine. Cette longue ligne télégraphique, partant de Moscou, passe par Perm, à la frontière de la Sibérie, au 53° de latitude nord, traverse les monts Ou rais, passe à Ekaterinburg, Toumain, Omsk, Tomsk, Krasnoyarsk, Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, et Kiakhtha; là elle traverse les monts Yablanovoi jusqu'à Cheta et arrive à Netschmisk et à Gurstrelka, point situé à 240 lieues de Moscou.
Une ligne télégraphique, résultat merveilleux, met aujourd'hui l'Angleterre en correspondance instantanée avec ses possessions dans l'Inde! C'est en 1865, que cette ligne immense fut terminée. Elle passe par Belgrade, Bassorah, Bagdad, le golfe Persique, Kurrachee et Calcutta. A partir de Calcutta, un réseau multiple met toutes les villes de l'Inde anglaise en communication avec la grande artère qui s'étend de Calcutta à Londres. Le négociant de la cité de Londres peut donc être informé en moins de 12 heures, de ce qui l'intéresse à Bombay ou à Delhi !
Seulement l'installation des poteaux télégraphiques a exigé des soins particuliers pour les préserver des ravages des insectes, qui, dans ce pays, dévorent les bois secs avec une promptitude étonnante. Les poteaux sont faits d'une matière presque indestructible, le bois de fer d'Aracan. Ils ne sont pas simplement plantés dans le sol, mais dans une douille de fer encastrée dans une pierre. Il faut donner à ces poteaux une hauteur de 17 mètres au-dessus du sol, pour qu'un éléphant, avec sa charge, puisse toujours passer par-dessous. Les simples fils de cuivre qui
nous suffisent en Europe, ont dû être remplacés, dans l'Inde, par de petites tringles de fer de 8 millimètres de diamètre, grosseur indispensable à cause de messieurs les singes, qui, au fond des forêts et même non loin des villes, s'y suspendent par les mains, par les pieds et par la queue, et ébranlent ainsi tout le système par leur gymnastique désordonnée.
Nous ne parlerons point de l'état de la télégraphie électrique dans le reste de l'Orient, dans la Turquie d'Asie, F Arabie, la Perse, le Tibet, etc., etc. Comme nous l'avons déjà dit, au début de ce chapitre, donner le dénombrement des lignes télégraphiques sur notre continent serait une tâche impossible. Cette merveilleuse invention couvre aujourd'hui le globe entier, et nous verrons bientôt que l'immensité des mers ne lui a pas opposé un obstacle.
Quelles merveilles n'a pas enfantées la science de l'homme! Nous ne retraçons, dans cet ouvrage, qu'une esquisse légère des productions de son génie !