CRÉATION DE L'ÉCOLE AÉROSTATIQUE DE MEUDON
— LES AÉROSTATS EN ÊGYPTE. — BONAPARTE SUPPRIME LE CORPS DES AÉROSTJERS MILITAIRES.
Après la bataille de Fleurus, l'armée française ayant fait un mouvement en avant, la compagnie des aérostiers la suivit, continuant presque chaque jour, ses reconnaissances aériennes.
On était près des hauteurs de Namur, lorsqu'un accident mit l'aérostat PEntrepre* nant hors de service. Quelques-uns des porteurs ayant lâché la corde, l'aérostat fut poussé contre un arbre, qui le déchira du haut en bas. Goutelle retourna aussitôt à Maubeuge, où il espérait trouver un nouvel aérostat, le Céleste, envoyé de l'école de Meudon. Comme on ne l'avait pas encore expédié, il partit aus-
(l) Mémoires cités, pages 41-50,
sitôt pour Paris, afin d'en hâter l'envoi; puis il retourna à l'armée.
Bientôt l'aérostat le Céleste fut envoyé de Meudon. Mais il avait été mai construit, et ne pouvait emporter qu'une seule personne. Sa forme était cylindrique, ce qui le rendait d'une manœuvre très-difficile. On Tessava à Liège, mais sans aucun succès.
« Les cordes d'ascension, dit Goutelle, étaient fixées sur chacun des deux grands côlés ; mais une des extrémités du cylindre se présenta an vent comme lui opposant une moins grande résistance. | Les deux cordes alors se rapprochèrent de cette par- I tie du cylindre, et le ballon ne fut plus retenu que par son centre. L'autre partie, sous le vent, en reçut un mouvement pendulaire qui porta alternativement la nacelle sur chacune des deux cordes, ce qui rendait l'observation non-seulement impossible, mais dangereuse (t). »
L'appareil fut donc renvoyé à Meudon, et l'on se servit de l'Entreprenant, qui avait été réparé.
Les aérostiers suivaient toujours les marches de l'armée. Après plusieurs reconnaissances, faîtes pour le service des généraux qui commandaient différents corps, les aérostiers passèrent la Meuse, enbateau, pour se diriger sur Bruxelles.
Dans ce trajet, le ballon fut poussé par le j vent, contre un éclat de bois, qui le coupa à sa partie inférieure, et lui fit perdre une grande quantité de gaz. Coutelle fit alors former, au moyen d'une simple ficelle, une grande enceinte qui fut respectée par une multitude de curieux et de soldats, attirés par ce spectacle. L'accident fut réparé, et Coutelle rejoignit l'armée, quatre jours après.
Arrivé à Borcette, près d'Aix-la-Chapelle, ville où l'armée fit un assez long séjour, Coutelle créa un nouvel établissement où l'on répara et reconstruisit à nouveau le matériel endommagé.
Pendant que ces événements se passaient
(l) Récit du capitaine Coutelle cité par G. de Gaugler, dans sa broehure Les. compagnies d'aérostiers militaires sous la République . Paris, t857v in-S0, .page 10.
à l'armée de Sambre-et-Meuse? le Comité de salut public s'occupait d'augmenter l'importance du corps des aérostiers.
Peu de temps après le départ de Coutelle pour Mauheuge, la Convention nationale avait décrété, le S messidor an II (23 juin 1794) ia formation d'une seconde compagnie d'aérostiers, sorte de dépôt placé à Meudon, sous le commandement de Conté (1). Mais ce n'était là qu'une organisation provisoire destinée à préparer une institution plus sérieuse. En effet, le 10 brumaire an III (31 octobre 1795), le Comité de salut public créait V Ecole nationale aérostatique de Meudon^ destinée à étudier les questions relatives à l'aérostation militaire, et à fournir à cette arme des officiers instruits.
L1 'Ecole nationale aérostatique de Meudon était composée de 60 élèves, divisés en trois sections, lis suivaient des cours de physique, de mécanique, de chimie et de géographie. Outre l'enseignement théorique, ils étaient exercés à la pratique delà manœuvre des ballons. Le dépôt du corps des aérostiers et son matériel de réserve, étaient installés à l'école de Meudon.
On ne lira pas sans intérêt, l'arrêté du Comité de salut public relatif à l'installation de l'école aérostatique de Meudon, pièce d'une grande importance historique.
« Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut espérer de réunir qu'en préparant par des études et des exercices appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service et en étendre les ressour-
(1) Voici le texte de cet arrêté du Comité de salut public, en date du 5 messidor an II.
Le Comité de salut public arrête :
11 sera formé une deuxième compagnie d'aérostiers composée de la même manière que celle qui est actuellement au service de l'aérostat de l'armée du Nord.
Cette compagnie sera établie à Meudon, où, sous les ordres du citoyen Conté, elle sera occupée d'abord aux travaux delà construction des aérostats, et ensuite à toutes les opérations relatives au service des machines. . Le citoyen Conté est chargé de prendre toutes les mesures nécessaires à l'exécution du nrésent arrêté.
ces, soit auprès des armées, où l'expérience a cons taté déjà son utilité, soit par l'application que l'o^ peut faire de ce nouvel art pour le figuré du terrai» sur les cartes,
Arrête ce qui suit:
Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de physique générale, de chimie, de géographie et des différents arts mécaniques, relatifs à l'aérostation.
Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale de Meudon qui leur sera assignée ; ils auront le môme uniforme que celui qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront également la solde de canonniers de première classe.
Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune de vingt hommes.
Art. 4. Il y aura pour chaque section un officier ayant le grade de sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés aux officiers d'artillerie du môme grade, et jouiront des traitement et solde qui leur sont attribués.
Art, 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de diriger toutes les opérations de construction et de réparation des aérostats, de régler et ordonner les exercices et manœuvres et de maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des armes et poudres, lui adressera les demandes des matières nécessaires, et l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
Art. 6. Il y aura un sous-directeur aux appointements de quatre mille livres, chargé des mêmes fonctions sous les ordres et en l'absence du directeur.
Art. 7. il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du décompte et des menues dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes et poudres. 11 en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur mémoires visés par le directeur.
Art. 8. Un tambour sera attaché à ladite école.
Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre de l'entrée et sortie de toutes matières , soit de consommation , soit destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la conservation des meubles, ustensiles,
LES AÉROSTATS
Fig. 291.
Les parlementaires autrichiens sortent deMayence, pour demander que le commandant Coutelle descende de l'aérostat, où il expose sa. vie {page 507).
livres ot machines servant à l'instruction; il lui 5era donné un aide pu sous-garde lorsqu'il sera jugé nécessaire.
Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du Comité un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices, de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment dans la pratique dés arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et manoeuvres.
Art. *i. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu aéros-
Tf II.
tier de la deuxième compagnie dont ïa levée avait été ordonnée, est nommé sous-directeur.
Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination des citoyens qu'il Jugera propres à remplir les places des officiers, sous-officiers et garde-magasin .
Art. 13, l] présentera de même à son approbation la nomination des instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de capacité.
Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet
établiîsement, maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur surveillance.
Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en ce qui la concerne.
Signé :
L. B. GUYTONj Fourcroy, J. F. B. Deuias, Prieur, Pelet, Merlin, Cambagérês.
Pour copie conforme :
Le directeur de l'école nationale aérostatique (1).
Signé : Conté. »
Conté, directeur de cette école, fit de nombreuses expériences sur les meilleures dispositions à donner aux aérostats militaires. On n'a point de détails sur ses expériences ; on sait seulement que Conté étudia si bien la question des enveloppes, qu'il arriva à construire des ballons dans lesquels le gaz hydrogène se conservait, sans aucun renouvellement, pendant deux et même trois mois. lNqus avons déjà fait remarquer combien ce résultat était fondamental; Aujourd'hui que le secret du procédé employé par Coutelie et Conté pour rendre imperméable l'étoffe d'un aérostat à gaz hydrogène, est perdu, on ne peut conserver de ce gaz pendant plus de trente-six heures dans un aérostat en soie vernie. Personne n'a pu parvenir encore à réinventer le procédé des aérostiers de la République.
Outre l'Entreprenant, qui opéra si bien à Maubeuge, à Charleroi, à Fleurus, à Liège, à Bruxelles, etc., avec l'armée de Sarnbre-et- Meuse, et le Céleste, dont nous avons déjà parlé, Conté fit construire l' Hercule et Y Intrépide, qui furent envoyé plus tard, aux armées du Rhin et de la Moselle, avec la deuxième compagnie, dont il nous reste à parler.
(1)Nous extrayons toutes ces pièces de )a brochure de j M. de Gaugler : les Compagnies (Vaérostier s militaires, la meilleure relation qui existe de l'épisode que nous racontons ici.
Une seconde compagnie d'aérostiers avait été, avons-nous dit, organisée par la Couvert- ! tion, le 23 juin 1794, et installée à Meudon, mais cela dune manière provisoire. Cette \ seconde compagnie reçut une organisation définitive, par un arrêté du Comité de salut public, en date du 23 mars 1795. Créée pour desservir un aérostat destiné à opérer en Allemagne, elle devait être composée du même nombre d'officiers , sous-officiers et aérostiers, que la première compagnie de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Coutelie, que nous avons laissé à Borcetté, près d'Aix-la-Chapelle, fut rappelé à Paris. Il reçut le titre de chef de bataillon, commandant le corps des aérostiers, et fut chargé de procéder à l'organisation définitive des I deux compagnies.
| Il forma la deuxième compagnie, en pre- | nant 28 hommes à l'école de Meudon et | 9 hommes à la première compagnie. Cha- | que compagnie fut composée de £5 hommes, ; ainsi répartis : un capitaine » deux lieutenants, un lieutenant quartier-maître, un sergentmajor, un sergent, un fourrier, trois caporaux, un tambour et 44 aérostiers. Voici les noms des officiers de chaque compagnie.
Première compagnie ; Lhomond, capitaine.
— Plazanet, premier lieutenant. — Gancel, deuxième lieutenant. — Varlet, lieutenant , quartier-maître.
Deuxième compagnie : Delaunay, capitaine. ! — Merle, premier lieutenant. — De Selle 1 de Beauchamp, deuxième lieutenant. — Des- I chard, lieutenant quartier-maître (1).
La première compagnie conserva sa po- [ sition à l'armée de Sambre-et-Meuse, sous la direction du capitaine Lhomond. La seconde fut dirigée vers l'Allemagne, sous la conduite du commandant Coutelie et du capitaine Delaunay, ayant pour lieutenants Merle et de Belle de Beauchamp. L'aérostat devait servir à éclairer le siège de Mayence* devant
(l) De Gaugler, les Compagnies d'aérostiers militaires sous la République, pages 1 3- ï4.
LES AÉROSTATS
laquelle le général Le febvre était arrêté depuis onze mois.
Coutelle , accompagné du lieutenant de Selle de Beauchamp, quitta Paris, et arriva à Greutznach, petite ville où devait être établi le parc de l'aérostat. Ils n'y restèrent que le temps exigé pour cette installation, puis ils se rendirent devant Mayence.
Il est difficile de se faire une juste idée de l'aspect que présentaient en ce moment les environs de Mayence. Tout avait été ravagé, ruiné, à six lieues à la ronde, par un siège de onze mois. Il fallait envoyer, à trois lieues du camp, des soldats, pour rapporter quelques sacs de pommes de terre. C'est dans ces conditions que les officiers et les aérostiers de la seconde compagnie passèrent plus d'un mois, occupés chaque jour à des ascensions.
Les généraux et les officiers autrichiens admiraient cette manière de les observer, qu'ils appelaient « aussi hardie que savante. » Pendant un armistice , ils sortirent de Mayence, et vinrent assister à une ascension, qui fut fort belle. Coutelle et un officier du génie placés dans la nacelle, planèrent pendant une heure, à portée du canon des remparts de la ville ennemie. Les officiers autrichiens causaient cordialement avec les nôtres, et exprimaient leur admiration pour ce nouveau système d'observation. Et comme Coutelle leur faisait observer que rien ne les empêchait d'en faire autant. « Il n'y a que les Français, disaient-ils, capables d'imaginer et d'exécuter une pareille entreprise (1). »
De l'estime singulière que les officiers autrichiens lui accordaient, le commandant Coutelle eut une preuve éclatante, dans l'épisode émouvant et chevaleresque que nous allons raconter.
Le siège ayant repris son cours, Coutelle avait reçu l'ordre de faire une reconnaissance de l'état des fortifications de la ville, et il
(1) Récit de Coutelle dans les Mémoires du physicien aéronauie Robertson> tome II, page 21.
avait élevé son aérostat entre nos lignes et la place. Mais il faisait un vent terrible, et trois fois de suite, ses bourrasques avaient rabattu avec violence, le ballon vers la terre. Chaque fois qu'il remontait, les 64 aérostiers qui le retenaient, 32 à chaque corde, étaient soulevés, et entraînés à une grande distance, au péril de leur vie. Déjà les barres de bois qui formaient le plancher de la nacelle, où Coutelle se tenait toujours assis, malgré la tourmente, avaient volé en éclats, et il était menacé à chaque instant, d'être lui-même écrasé contre le sol.
Les généraux autrichiens contemplaient des remparts de Mayence ce spectacle dramatique.
Tout à coup, cinq hommes sortent de la place, en déployant en l'air des mouchoirs blancs, signe des parlementaires. Les sentinelles françaises les accueillent, et on Jes conduit au commandant français.
« Général, disent-ils, nous vous demandons, en grâce, de faire descendre le brave officier qui monte l'aérostat. 11 va périr par la bourrasque ; et il ne faut pas qu'il soit victime d'un accident étranger à la guerre. Nous lui apportons de la part du commandant de Mayence, l'autorisation d'entrer dans nos lignes, pour examiner en toute liberté, l'intérieur de nos fortifications. »
Cette proposition est transmise à Coutelle, qui la refuse fièrement, et qui, dix minutes après, s'élève au-dessus de l'ennemi, superbe de résolution et d'audace.
On ne sait ce que l'on doit admirer le plus, de la générosité des Autrichiens ou de l'intrépide fierté de Coutelle.
Au bout de quelque temps, Coutelle, ! malade de fièvres persistantes, dut laisser le commandement au capitaine Lhomond, et revenir à Paris.
L'aérostat, sans abri et fatigué par les intempéries de la saison, avait grand besoin I d'être réparé. On assigna pour hivernage à j la compagnie des aérostiers, commandée par
le capitaine Delaunay et le lieutenant de Selle de Beauchamp, la petite ville de Frankenthal, sur le Rhin, située à deux lieues de Worms, et non loin de Manheim, où Pichegru avait son quartier général. On fit à Worms, à Frankenthal et à Manheim, diverses ascensions dirigées par de Selle de Beauchamp.
Aprèsl'hiver, on recommença la campagne, en passant le Necker. (Test ici qu'un incident funeste endommagea gravement l'aérostat .F Entreprenant , déjà hien usé par son long service*
Pendant la marche de l'armée, afin d'éviter l'entrée de Manheim, dont on n'eût pas traversé facilement les fortifications, avec le ballon tout rempli, on avait cru pouvoir le laisser hors de la ville, dans une enceinte formée au moyen de cordes et de piquets, et placée sous la garde d'une sentinelle. Le capitaine et le lieutenant des aérostiers, qui venaient de recevoir Tordre de se diriger vers les avant-postes, étaient occupés dans leur tente, à régler le départ de la compagnie pour le lendemain, lorsqu'une explosion trèsforte retentit du côté de l'aérostat. La sentinelle crie : Aux armes! On accourt au bruit, et l'on trouve la sentinelle atteinte d'un coup de feu, et l'aérostat criblé de trous ou de déchirures, par une grêle de projectiles. Sans doute à la faveur de la nuit, et grâce à la proximité du fleuve, un Autrichien s'était approché de l'aérostat, avait fait feu contre lui d'une arme chargée à mitraille, et s'était enfui sans être aperçu, grâce à sa connaissance des localités.
il est certain que toutes les recherches et toutes les poursuites entreprises pour atteindre l'auteur du méfait, demeurèrent sans résultat. On dut se contenter de vider le ballon, pour s'assurer de la gravité des avaries qu'il avait reçues (1).
L'ordre arriva ensuite de le diriger sur
(1) Souvenirs du xvme siècle. Extrait des Mémoires d'un officier aérostiers t par le baron de Selle de Beauchamp, p. 57,
Strasbourg, où un emplacement devait être désigné pour y établir un parc d'aérostation et de remplissage des aérostats. En effet, la compagnie fut établie à Molsheim, village à trois lieues de Strasbourg.
Ainsi se termina pour l'aérostat, la première partie de la campagne sur le Rhin.
Moreau ayant été nommé général en chef, en remplacement de Pichegru, suspect au gouvernement, la campagne fut reprise, et l'armée pénétra en Allemagne. L'aérostat qui avait été, comme nous l'avons dit, entreposé à Molsheim, suivit nos bataillons. U traversa, à la suite de l'armée, Rastadt, puis Stuttgard, et s'arrêta à Donawert, où était le quartier général.
Le lendemain de l'arrivée à Donawert, l'aérostat s'éleva pour reconnaître les principales forces de l'ennemi, qui garnissaient l'autre rive du Danube.
Deux jours après, le général Moreau, ayant fait franchir le fleuve à son armée, avait, avant de partir, envoyé un ordre d'ascension au capitaine des aérostiers, qui le transmit au lieutenant de Selle de Beauchamp,
Le lieutenant de Selle de Beauchamp avait quelque inquiétude sur cette opération, parce que l'aérostat marchant tout rempli depuis deux mois, avait beaucoup perdu de sa force ascensionnelle ; de sorte qu'il était à craindre qu'il ne pût s'enlever très-haut. Cependant il saute dans la nacelle, en demandant qu'on lui apporte du lest.
« Pourquoi faire ? dit le capitaine Lhomond. L'aérostat enlève à peine. »
Et comme le lieutenant insistait :
a Est-ce que tu as peur? » reprend le capitaine.
Pour toute réponse, le lieutenant de Selle donne l'ordre du départ, et l'aérostat s'élance, dans les airs, comme une flèche.
« Dès le premier instant dit de Selle de Beauchamp, je vis le danger, car, à la manière dont je montais, je sentis que mes jeunes gens étaient dominés par l'énorme force ascensionnelle qui m'em-
LES AÉROSTATS
portait. À chaque instant, j'entendais craquer les cordes d'ascension, ainsi que le filet dont les mailles s'échappaient ; je calculais que je n'avais aucun moyen de déperdition pour le gaz, puisque depuis longtemps on n'utilisait plus la soupape ; que si l'une des cordes cassait, il était clair que le globe de taffetas s'élèverait et irait se perdre dans les nues, pendant que le filet, la nacelle et celui qui l'occupait tomberaient comme une pelote au milieu de ses camarades. Toutes ces combinaisons n'étaient pas plaisantes, et pourtant je les faisais d'assez grand sangfroid. Pendant ce temps, je montais toujours sans me ralentir autrement que par des secousses, qui attestaient qu'on faisait en bas tout ce qu'on pouvait pour me sauver. C'est dans cette espèce d'agonie expectante que j'arrivai à deux cents toises, et je remarquai alors que le poids des cordes rendait le mouvement moins accéléré ; j'essayai de donner le signal d'arrêt> et ce ne fut pas sans une assez vive satisfaction que je sentis l'aérostat obéir et rester stationnaire. Je respirai alors, et je jetai les yeux autour de moi; en vérité, je me crus payé de mon alerte par l'admirable spectacle qui frappait mes regards : ma vue s'étendait sur plus, de vingt lieues du majestueux fleuve qui coulait en serpentant à mes pieds ; l'armée autrichienne se retirait en disputant le terrain devant l'armée française, dont les dernières colonnes s'occupaient encore à traverser le Danube. Quelques escarmouches d'avant-postes se dessinaient à ma gauche, tandis qu'une batterie ennemie cherchait à retarder le passage de quelques-uns de nos bataillons. Tout ce magnifique panorama se développait pour moi, pour moi seul, qui planais en ce moment danslesairs comme l'aigle de ces montagnes que Ton apercevait dans Féloignement. Je rédigeai tranquillement mon rapport, puis j'ordonnai la descente, qui ne se fit pas sans secousses ; mais enfin j'arrivai à terre.
Mes camarades me reçurent comme un échappé du Cocyte; chacun me fit voir la paume de ses mains saignante et sciée par les cordes, en m'expliquant que, pour ne pas les lâcher, une partie d'entre eux se laissait enlever de terre jusqu'à ce que l'autre moitié fût bien assurée d'être enlevée à son tour, et c'est ce qui avait produit ces secousses et ces craquements que j'avais ressentis. On s'éton- ,nait que des cordes, grosses seulement comme le petit doigt, eussent été capables d'y résister. Le capitaine s'était absenté quand je descendis; j'en fus fort aise, parce que mon premier mouvement eût fort bien pu m'écarter des règlements de la discipline ; mais lorsque je le retrouvai tête à tête, je lui dis que j'avais eu la niaiserie de jouer ma vie sur un de ses sots propos; mais que, dorénavant, je n'en ferais qu'à ma tête, lorsque ses ordres me paraîtraient ridicules : il n'en fut que cela, et nous partîmes pour Àugsbourg (d). »
(!) Souvenirs, etc. p. 65-67,
Après un court séjour à Augsbourg, nos soldats durent battre en retraite. En effet, tandis que Moreau s'avançait au cœur de l'Allemagne, pour opérer sa jonction avec l'armée d'Italie, le général Jourdan, qui devait le soutenir, avecFarmée de Sambre-et-Meuse, avait été forcé de battre en retraite devant le prince Charles. Moreau, alors à Munich, se décida à opérer également sa retraite, et donna à son armée Tordre de regagner Strasbourg.
Il aurait été imprudent de faire voyager l'aérostat tout gonflé, sur des chemins déjà infestés par. quelques groupes de la cavalerie légère des Autrichiens. L'aérostat fut donc vidé, l'enveloppe chargée sur un fourgon ; et la compagnie des aérostiers se réunit à un convoi d'artillerie, qui partait en ce moment. Le tout composait un effectif d'environ deux cents hommes.
Le petit détachement traversa ainsi Rastadt, inquiété par un corps de hussards autrichiens, qui le suivit pendant deux jours, mais sans oser l'attaquer. On arriva, enfin sain et sauf, hommes et matériel, à Strasbourg, et de lààMolsheim, où était établi le parc de l'aérostat.
Là devaient finir les exploits de la seconde compagnie des aérostiers. On la laissa trois ans dans l'inaction. Elle était sous les ordres d'officiers braves et intelligents, sans doute, mais sans aucune influence pour faire apprécier l'utilité de leur arme. Coutelle n'était plus là, pour la soutenir auprès du gouvernement, et combattre les préventions du général commandant l'armée du Rhin, qui se montrait très-hostile à l'emploi des ballons dans l'armée.
Ce général, c'était Hoche, qui avait remplacé Jourdan. Ce dernier, qui avait apprécié par lui-même, à la bataille de Fleurus, les avantages que l'on pouvait retirer des aérostats en campagne, avait toujours été partisan de leur emploi; mais Hoche, son successeur, ne voulut jamais s'en servir, m
îRro
même les essayer. 11 laissa le matériel et les hommes se morfondre à Strasbourg. 11 alla même jusqu'à demander le licenciement de ce corps, par une lettre au ministre de la guerre. Cette lettre, citée dans la brochure de M, de Gaugier, est trop curieuse, pour que nous n'en donnions pas ici le texte, avec son orthographe pittoresque. Voici donc ce qu'écrivait de Wetzlar, le général de l'armée de Sambre-et-Meuse, le 30 août 1797 :
« Citoyen Ministre,
« Je vous informe qu'il existe à. l'armée de Sambreet-Meuse une compagnie à'aérostatiers qui lui est absolument inutile, peut-être pourrait-elle servir utillemmt dans la 17e division militaire, où le voisinage de la capitale et du (hélégraphe, pourrait lui faire faire des découvertes esseniiles au bien public; je vous engage donc à me permettre de diminuer l'armée de cette troupe qui ne peut être qu'à sa charge.