‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [2], Télégraphie aérienne, électrique et sous-marine, câble transatlantique, galvanoplastie, dorure et argenture électro-chimiques, aérostats, éthérisationChapitre 93 sur 136 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

SCIENCE

Ce projet n'était rien moins que la suppression des ballons et remploi d'une hélice pour s'élever et se diriger dans l'air, sans aucun autre moyen de s'y tenir en équilibre.

Depuis Tannée 1784, les inventeurs s'évertuent à perfectionner l'aérostat, dans le but de le rendre dirigeable , et tous ces essais, qui remontent jusqu'aux Montgolfier, sont restés infructueux.On a tour à tour voulu reproduire le mode de progression du poisson dans l'eau et celui de l'oiseau dans les airs ; on a pris l'organisation de ces êtres pour modèles de divers navires aériens. Mais toujours on a été forcé de reconnaître que la nature emploie des moyens bien autrement puissants que ceux dont nos ingénieurs peuvent disposer. M. Nadar se proposait d'arrêter net ce débat, presque séculaire. Il voulait mettre tout le monde d'accord, en supprimant purement et simplement le ballon, qui lui semble gêner les mouvements d'un navire aérien, tout comme unboulet, attaché à la jambe d'un homme, paralyse ses efforts. M. Nadar a fait, avec esprit, dans les Mémoires du Géant le procès de cette machine volante. L'aérostat, pour lui, n'est qu'un monstre aveugle, impossible à gouverner, qui vous domine, au lieu de se laisser dominer par vous, qui va où le vent et Dieu le poussent, qui tombe où l'air et les circonstances le jettent.

U y aurait beaucoup à dire contre cette proscription d'un engin admirable qui porte en lui le secret, vainement cherché pendant vingt siècles, par une foule de bons esprits : | la merveilleuse faculté d'élever des poids quelconques à de prodigieuses hauteurs.

Mais n'anticipons pas ; il ne s'agit ici que d'exposer les faits, et non de formuler des critiques.

M. Nadar voulait donc supprimer le ballon. Par quoi le remplaçait-il ? Par l'hélice, « la sainte hélice,» comme il l'a dit, et comme on Ta répété tant de fois.

L'emploi de l'hélice dans la navigation à vapeur, est basé sur l'inertie de l'eau, qui,

avant de se déplacer, offre un point d'appui à un levier quelconque, et qui fournit, par conséquent, ce point d'appui au levier tournant qu'on appelle vis ou hélice, à l'égard de laquelle l'eau joue alors le rôle d'écrou. L'hélice, essayée dès 1687 par le mécanicien Duquet, et I en 1777 par l'Américain David Bushnell, qui I l'appliqua à la propulsion d'un bateau plongeur, fait des merveilles dans l'eau, depuis qu'on lui a donné pour moteur la machine à vapeur; elle fera également des merveilles au sein de l'air, disaient les partisans du nouveau procédé de locomotion aérienne de MM. Ponton d'Amécourt et de la Landelle.

Revenons à M. Nadar. Le zélé défenseur du système de MM. Ponton d'Amécourt et de La Landelle, avait donc préconisé, devant son auditoire du boulevard des Capucines, et dans son manifeste imprimé dans la Presse, l'auto-locomotion aérienne par l'hélice.

On ne pouvait qu'applaudir à une tentative si digne d'intérêt. Mais quelle ne fut pas la surprise générale, quand on apprit que ce même aérostat, dont M. Nadar avait fait ressortir, avec tant de vivacité, les vices et les dangers,au point de vue de la navigation aérienne, que cet aérostat, honni,vilipendé, comme machine scientifique, condamné par la raison et le bon sens des nouveaux apôtres de Yaviation, était précisément l'appareil auquel il faisait un public et bruyant appel ; que c'était là l'échelle qu'il entendait prendre pour atteindre le but qu'il s'était proposé!

En effet deux mois après sa déclaration de guerre contre les aérostats, M. Nadar annonçait des ascensions publiques en plein Champ-de-Mars, dans un aérostat ordinaire. L'homme d'esprit et l'artiste ne sont que contradiction !

De sa résolution M, Nadar a donné l'explication suivante. Pour arriver à construire un bateau aéri en à hélice , il fautle nerf de la guerre^ qui est aussi le nerf des aérostats, nervus rerum : il faut de l'argent. Une compagnie d'ac-

LES AÉROSTATS

tiohnairës qui fournirait les fonds de cette entreprise, ne se constitue pas, s'était dit M. Nadar, du jour au lendemain. Je vais donc, tout de suite, faire des ascensions publiques, afin de me procurer les sommes indispensables à l'accomplissement du grand œuvre de V aéronef.

Il y aurait beaucoup à répondre à cette manière de raisonner. Nous avons trop bonne opinion de nos compatriotes, de leur dévouement à la science et au progrès, pour mettre en doute que les capitaux nécessaires à Fétude pratique de F aéronef, eussent manqué à Fappel chaleureux de deux inventeurs estimables, MM. la Landelle et Ponton d'Amécourt, assurés du concours actif d'un homme intelligent et courageux, et s'appuyant sur les résultats de sérieuses études préparatoires. M. Nadar n'a pas eu cette confiance dans les sentiments généreux de ses contemporains. Nous croyons qu'il s* est trompé. Mais en principe, nous n'aimons à blâmer personne. Sachant combien dé difficultés rencontre la plus simple des créations, combien est long quelquefois le chemin qui sépare d'un but, en apparence très-rapproché, nous évitons de chicaner les gens sur les moyens qu'ils croient les plus propres à les conduire à leur but, surtout quand ce but sert la cause de la science et du progrès.

Il s'agissait donc, suivant le plan de campagne adopté par l'intrépide général, de confectionner un aérostat ordinaire, et de procéder à une ascension publique, dans un délai aussi rapproché que possible, car on était déjà au mois d'août. M. Nadar raconte avec une incroyable verve, dans les Mémoires du Gémit , toutes les péripéties par lesquelles il dut passer avant de réaliser ce projet : — comme quoi, avec 10,500 fr. qui étaient souscrits, il fallait payer 60,000 fr. de taffetas et un devis de 9000 fr. de M. Louis Godard, devis qui devait s'accroître ensuite dans des proportions considérables ; — comment, après avoir vainement demandé, pour la première ascension

du Géant, le terrain des courses de Longchamp, puis celui des courses de Vincennes (qu'on lui offrait, moyennant la bagatelle de 10 000 francs, à l'effet de créer un nouveau prix de courses chevalines en son honneur!), il obtint le Champ-de-Mars, grâce à Fintervention de M. Victorien Sardou auprès du maréchal Magnan, son voisin de campagne ; — enfin les dissentiments qui existaient entre M. Nadar et son entrepreneur, Louis Godard, au sujet de certaines parties importantes de la construction du Géant, et principalement au sujet de la soupape, dont les dimensions, beaucoup trop petites, furent, plus tard, cause de tant de malheurs. Il faut lire tous ces détails dans le piquant ouvrage de M. Nadar.

Le Géant (fig. 315) méritait bien son nom, car c'est le plus grand aérostat qui ait jamais été construit* Il est aussi grand que l'était le Flesselles, cette monstrueuse montgolfière montée par Pilâtre de Rozier, et qui s'éleva à Lyon, en 1784 (1). Composé de deux enveloppes superposées en taffetas blanc, il ne cube pas moins de 6,000 mètres. Sa hauteur totale est de '40 mètres 'et il a fallu 7,000 mètres de soie pour le confectionner.

La nacelle, placée au-dessous de l'aérostat, est à deux étages, ou plutôt se compose d'une plate-forme surmontant une sorte de cabine. Les dimensions de la nacelle ne sont que de 4 mètres de hauteur sur 2m, 30 de large. Construite en branches de bois de frêne et d'osier, elle pèse 1,200 kilogrammes.

La première ascension du Géant eut lieu au Champ-de-Mars, le 4 octrobre 1863. Elle avait attiré une foule immense : plus de cent mille personnes entrèrent, ce jour-là , dans l'enceinte. Elle s'accomplit, d'ailleurs, de la manière la plus heureuse. Seulement, la durée du voyage fut extrêmement courte, car les aéronautes descendirent à Meaux, à quelques lieues de Paris.

La seconde ascension eut lieu, le 18 octo-

(i) Voir page 452*

bre. Tout le monde sait que ce voyage se termina par une effroyable catastrophe. Après une excursion aérienne, qui avait été pleine de charmes pour les voyageurs, et dans laquelle ils avaient franchi plus de cent cinquante lieues, un accident arrivé à la soupape, l'empêcha de se refermer, de sorte que le ballon, arrivé près de terre, ne put se vider, par suite de l'occlusion de la soupape. Par malheur un vent furieux régnait à terre. Il emporta, de son souffle puissant, la colossale machine, qui fut traînée à travers la campagne, heurtant avec une violence inouïe , contre tous les obstacles qui se rencontraient devant elle. Pendant un quart d'heure, les malheureux voyageurs du Géant , emportés dans une course échevelée, virent cent fois la mort. Ce ne fut que par un miracle qu'ils en sortirent vivants, mais tous blessés ou meurtris.

On trouve dans les Mémoires du Géant un récit très-dramatique de la catastrophe du Hanovre, sa longueur nous empêche de le reproduire. Nous emprunterons la relation du même événement à l'un des compagnons de route de M. Nadar, à M. E. d'Arnoult, qui a consacré une courte et intéressante brochure au Voyage du Géant (1).

Avant d'arriver aux détails de la catastrophe, qui se produisit au moment de la descente, M. E. d'Arnoult résume ainsi la première partie du voyage de Paris jusqu'à Fresnoy.

« Le Géant , suivant une ligne absolument droite, s'était dirigé vers le nord-est, en passant à droite de Scnlis, de Compiègne, de Noyon et à gauche de Chauny, en planant sur Saint-Quentin, où il avait laissé son compagnon de voyage l'Aigle^ monté par M. Godard et M. Camille.

«A Fresnoy, jetant du lest, il s'était élevé à la hauteur de 2,000 mètres; puis, redescendant, il avait tourné à l'est en suivant une ligne presque perpendiculaire à la première jusqu'à Avesne, où il reprit sa route vers le nord-est. A plusieurs lieues d'Arnheim, il traversa le Rhin, après avoir passé sur Jeumont, Eyquelines, Guîsche et Bois-le- Duc, et

(1) Voyage du Géant de Paris à Hanovre en ballon, par Eugène d'Arnoult. 1 vol. in-18. Paris 1863.

laissé sur sa gauche Malines à quatre lieues et Anvers à six.

«Le Rhin traversé, le Géant s'était trouvé à un peu moins de sept lieues du Zuyderzée. Là, se relevant à une très-grande altitude, il avait traversé l'Yssel et Deesburg et repris la direction de l'Est jusqu'aux frontières de Westphalie, d'où il sembla vouloir se diriger entièrement vers le nord-est jusqu'à Groeningue; mais, encore une fois, le vent change et le ramène vers l'est jusqu'à Nienburg.

« D'après des calculs que tout porte à croire exacts, le Géant venait de parcourir trois cent soixante-dix lieues en seize heures et quelques minutes.

«Je reprends mon récit. Le projet de descendre étant bien résolu, les derniers sacs de lest furent rangés, les cordes et les ancres préparées, et Godard ouvrit la soupape.

— Le monstre se dégorge, dit Thirion !

« En effet, le ballon rendait son gaz avec un bruit énorme qui paraissait être le souffle de quelque animal gigantesque.

« Pendant cette réflexion de notre compagnon, nous descendions avec une rapidité de deux mètres par seconde.

— Aux cordes î aux cordes î tenez-vous bien l criaient les deux Godard, qui semblaient être tout à fait dans leur élément, gare au choc!

« Chacun s'était cramponné aux cordes qui retenaient la nacelle au cercle placé au-dessous du ballon. Madame Nadar, vraiment magnifique de sang- froid, saisit de ses mains délicates deux grosses cordes. Nadar en fit autant, mais en embrassant sa femme de manière à la couvrir de son corps, J'étais à côté, vers le milieu de la claie servant de balcon, à genoux; j'étreignais également deux cordes. A côté de moi étaient Rlontgolfier, Thirion et Saint-Félix. Le ballon descendait à nous donner le vertige ; nous arrivions, et l'air, si calme en haut, était, au ras du sol, agité par un grand vent.

— Nous jetons les ancres ! crie Godard, nous touchons, tenez-vous bien Ah !.,.

«La nacelle venait de toucher terre avec une violence inouïe. Je ne sais comment il se fait que mes bras ne s'arrachèrent point.

a Après ce premier choc épouvantable, le ballon remonta; mais la soupape était ouverte, il retomba, et nous eûmes une secousse, sinon plus terrible, au moins plus douloureuse que la première ; le ballon remonta, il chassait sur les ancres ; tout à coup nous crûmes être précipités à terre.

— Les amarres sont cassées I cria Godard. Le ballon donna de la tête comme un cerf- volant qui tombe. Ce fut horrible.

«Nous chassions avec une vitesse de dix lieues à l'heure vers Nienburg. Trois gros arbres furent coupés par la nacelle comme par la hache d'un bûcheron; une petite ancre restait encore; on la jeta, elle s'agrafa au toit d'une maison dont elle

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Fig. 315. — L'aérostat le

enleva la charpente. Si le ballon nous traînait sur la ville, nous étions mis en pièces; heureusement il s'éleva pour retomber 200 mètres plus loin avec les mômes secousses pour la nacelle. Chacun de ces chocs nous disloquait les membres ; pour comble de malheur, la corde de la soupape se détacha, et celle-ci se refermant, il nous fallut perdre l'espoir de voir le ballon se dégrossir.

« Celui-ci s'élevait à SîS, 30, 40 mètres du sol avec des bruissements affreux, puis il retombait toujours

Géant, construit en 18G3

avec les mêmes coups de tête. Tout ce qui se trouvait à portée de la nacelle, était coupé, broyé, détruit. Un bouquet de petits arbres, une barrière se présentait au loin, « Gare ! » criait-on, et le temps de pousser ce cri et celui de se pencher à droite ou à gauche, nous arrivions sur un obstacle, un craquement se faisait entendre, nous étions passés î Chaque minute amenait son danger, et quel danger ! La mort par écrasement après des mutilations qui, maintenant que cela est passé, nous effrayent, et

qu'alors, je le déclare sur l'honneur, chacun regardait sans songer aucunement à s'y soustraire. — Si l'un de nous eût essayé de sauter de la nacelle, peut-être aurait-il réussi à se sauver; mais alors c'était vouer tous les autres à une mort imminente, car le ballon, allégé d'autant, y aurait puisé de nouvelles forces ascensionnelles.

« Madame Nadar était soutenue par son mari, et ce fut, je l'avoue et l'affirme, notre plus grande souffrance morale de voir ce pauvre corps si affreusement ballotté, que chaque secousse produite par un choc sur le sol pliait presque en deux, et cependant la pauvre femme n'avait pas un cri, pas une plainte. Dans les terribles moments où la tension des cordes faisait craquer nos os, elle regardait son mari, nous regardait avec un regard si calme, si doux, que nous aurions voulu pouvoir être écrasés d'un seul coup pour le lui éviter. Tous, nous devinions une immense douleur physique dans ce corps si calme en apparence.

« Sur notre passage, tout fuyait sous le coup d'une terreur panique, les hommes et les animaux. Je vois encore les bœufs courant éperdus à travers la plaine; les hommes qui les gardaient se couchaient à terre pour éviter de voir le nions fre qui dévorait l'espace.

Les petites choses heurtent les grandes et s'y mêlent. Je me souviens, ainsi que mes compagnons de naufrage, d'un malheureux lièvre que notre nacelle leva dans les bruyères; cette pauvre bête, en se sauvant, courait en droite ligne devant nous; nous l'atteignîmes enfin, et elle fut broyée. Comme vous le pensez bien, nous n'eûmes pas le temps de nous apitoyer sur son sort. A chaque instant, des fondrières bordées de petits talus se présentaient ; chaque talus amenait une secousse, nous nous raidissions, c'était encore un péril de franchi; mais il s'en présentait beaucoup d'autres encore. Au sortir d'une tourbière, dont les éclaboussures faillirent étouffer Fernand Montgolfier, qui eut la bouche et les yeux remplis d'une boue noirâtre, nous aperçûmes, à 300 mètres environ, la ligne en talus assez élevé d'un chemin de fer. Un train arrivait sur lequel nous devions infailliblement nous heurter. Sans nul doute la locomotive aurait été précipitée au bas du talus; mais que serions-nous devenus?

« Nous poussâmes tous ensemble instinctivement un grand cri, un de ces cris surhumains qui s'entendent à plusieurs lieues. Nous eûmes le bonheur d'être entendus par le convoi, qui s'arrêta et rétrograda même un peu. — Gare! criâmes-nous. Le ballon fit un saut en l'air, il s'ensuivit une forte secousse, accompagnée d'un cliquetis de fer : c'étaient les fils du télégraphe qui venaient d'être arrachés. Nous éprouvâmes une seconde secousse, et nous fûmes portés sur les talus; cette seconde fut suivie d'une troisième, d'une quatrième, et notre nacelle, comme un boulet de canon, coupant la

barrière de charpente du chemin de fer, tombait dans un étang. Là, nous respirâmes un peu, en faisant cette réflexion que nous venions de l'échapper belle. En effet, si les fils de fer du télégraphe, au lieu d'avoir été soulevés parle ballon, s'étaient abaissés à notre niveau, ils nous prenaient tous sous le menton et nous enlevaient la tête en moins d'une seconde. Gela est si vrai, qu'une des grosses cordes de la nacelle a été coupée par un de ces fils aussi promptement et aussi facilement que l'aurait été un bout de fil à coudre.

«Le ballon continuait toujours à s'enlever avec des bonds terribles, par cette raison que la soie, remontant en dessous, comprimait le gaz et lui donnait ainsi une nouvelle force ascensionnelle. — Si l'on pouvait rouvrir la soupape I avaient dit les Godard. — Je vais essayer, répliqua Jules qui se tenait accroupi comme moi et à ma droite.

«Le ballon, pendant ces pourparlers, continuait sa course effrayante. Jules se leva, se hissa auxeordages; une secousse te rejeta sur moi, brisé et les vêtements déchirés. Après quelques secondes de repos , il essaya de nouveau : vaine tentative ! Le ballon, comme s'il eût eu conscience des efforts que l'on tentait pour le maîtriser, s'agitait affreusement à chaque nouvel essai de l'intrépide jeune homme. Une troisième fois Jutes se redressa; à ce moment nous nous oubliâmes nous-mêmes pour ne plus voir que lui; une sorte d'électricité sembla nous animer pour lui crier courage et soutenir ses forces; il en fallait alors de surhumaines.

«Nous rasions, un grand champ de bruyère, le ballon courait vite, mais sans trop remuer. Jules monta sur mes épaules, puis sur ma tête, des mains il se cramponna au cercle auquel tenaient les cordes du filet ; il fit un effort, bondit... le ballon aussi bondit de son côté. Un soupir à briser dix poitrines humaines fut poussé par chacun de nous : dans la position où Jules était placé, il suffisait de la moindre torsion des cordes pour l'écarteler ou le décapiter. Je ne puis me rendre compte du temps que nous restâmes ainsi en suspens. Le ballon se calma. Jules alors s'élança de nouveau sur le cercle où il s'arc-bou ta des jambes; il put retrouver la corde de la soupape à laquelle il se pendit et qu'il nous jeta. Louis Godard et Thirion s'en emparèrent et, réunissant leurs efforts, purent l'attacher solidement à Tune des poignées d'angle de la plate-forme. Nous entendîmes le gaz s'échapper, le ballon s'affaissa sans rien perdre toutefois de sa vitesse horizontale ; Yon monta à côté de Jules pour amarrer une autre corde à celle de la soupape dans le cas où la première viendrait à se rompre.

« Nous respirâmes un peu plus librement ; mais ce moment de répit ne fut pas de longue durée, car les buissons et les petits arbres se multipliaient, et c'étaient autant d'obstacles mortels que nous avions en face de nous. Je ne m'étais jamais imaginé le bruit

LES AÉROSTATS

terrible qui peut résulter des craquements du bois, comme nous pûmes nous en rendre compte ! Nous renions de subir encore de rudes assauts, en renversant une série de petites murailles dans les tourbières, quand tout à coup nous aperçûmes comme une apparition infernale, juste droit devant nous, à plusieurs centaines de mètres, une maison rouge, trop grosse sans doute pour espérer la renverser. Nous nous regardâmes et, stupéfaits, nous n'eûmes d'autre pensée que celle de nous demander de quelle manière nous serions écrasés contre ce mur de briques. Sans pouvoir l'expliquer, je crois pouvoir affirmer que Vidée de se soustraire à cet écrasement en sautant de la nacelle ne vint à aucun de nous.

«Nous allions cependant avec une vitesse effrayante; cent pas encore nous séparaient de cette maison, parallèlement à laquelle se trouvait à proximité un gros arbre. Un bienheureux coup de vent fit subitement dévier le ballon vers la droite et sur l'arbre qui brisa le coin où se tenait Louis Godard. Sa course reprit à travers des marais.

« Après quelques minutes pendant lesquelles nous remarquions avec satisfaction que le ballon se dégonflait, une voix s'écria : Une forêt! Au même instant, d'horribles secousses produites par les nombreux petits arbres qui précèdent toute grande étendue de bois recommencèrent. Nous étions à bout de nos forces; nos bras si violemment tendus depuis un temps trop long et que j'évalue à trente et quelques minutes, refusèrent de nous soutenir les cordes nous déchiraient les mains; nous sentions peu à peu un affaissement complet envahir tout notre être physique. L'être moral tenait encore, bien qu'il fût déjà sous l'empire d'étranges hallucinations. Ainsi, par exemple, un instant Jules me cria du haut de son cercle : — Tenez-vous donc, d'Arnoultl — Je me tiens, répondis-je. — Mais non! 11 avait raison, j'étais accroupi, mon bras droit passé autour d'une corde, mais ma main gauche, avec laquelle je croyais serrer fortement une autre corde, était ouverte, et sur le moment je n'étais pas encore bien convaincu que je ne serrais rien,

« Quelques minutes après, un cri déchirant se fit entendre, poussé par le jeune Montgolfier qui étouffait : Grâce I cria le pauvre garçon. Nous approchions alors de la forêt; un craquement épouvantable résonna dans l'air, suivi d'une secousse si forte, que je fus jeté en arrière dans la nacelle, dont la trappe était ouverte. Je tombai là au milieu de toutes sortes d'objets ; je me relevai, et ma tête dépassant l'ouverture de la cloison qui formait plafond, je crus apercevoir deux de mes compagnons étendus sur le sol. Une autre secousse me fit faire un haut-lecorps qui me fit sortir à demi de la maison. Je me cramponnai en m'élevant avec les bras ; une troisième secousse me lança en l'air. Je fis deux ou trois tours sur moi-même, et je tombai lourdement la tête

la première à terre, où je restai étendu sans connaissance.

« Que le lecteur veuille bien me pardonner si je parle aussi souvent et aussi longuement de ce qui m'est personnel; j'avoue que j'ignore entièrement comment mes compagnons sont sortis de la nacelle; eux-mêmes encore aujourd'hui ne s'en rendent pas un compte bien exact. Thirion doit avoir été jeté par côté; Monfgolfier, inanimé, coula sous la nacelle où il devait avoir le sort de Saint-Félix, tombtf en même temps que lui; Yon et Jules ont dû être précipités de leur cercle dans une des grandes secousses qui m'ont jeté dehors. Les trois derniers tombés pourtant, sont Louis Godard, Nadar et sa femme, qu'un instant nous crûmes perdus.

«Je me relevai tout étourdi de ma chute, et je sanglai mon genou le plus abîmé avec un morceau de mouchoir. La nacelle était loin, je la vis bondir, puis disparaître dans la forêt; j'entendis deux grands cris et ce fut tout. Le ballon, comme un géant, dépassait la tête des grands arbres ; il oscillait, paraissant se débattre et vouloir courir encore. Plusieurs coups de feu partirent, vraisemblablement dirigés contre lui, car il se balança et tomba enfin en écrasant tout autour de lui. Le Géant était enfin terrassé ; je le vis de loin tomber avec regret ; j'éprouvai à son égard la même sensation pénible qu'éprouve le marin dont le navire sombre dans les flots, ou le cavalier dont le coursier s'affaisse expirant après une longue course. Je pensai avec raison que Thirion était l'auteur des coups de feu qui venaient d'achever le monstre; déjà, dans la nacelle, il avait essayé de tirer, mais inutilement. — Un de sauvé! m'écriai-je. Au même instant, j'aperçus Jules et Yon qui se dirigeaient vers le bois. — Et de quatre I leur dis-je. Où sont les autres? Chose étrange I pendant le danger nous n'avions éprouvé aucune crainte, et maintenant, que nous étions saufs, une peur atroce nous étreignait le cœur. Quels cadavres allions-nous trouver ? A cent pas en avant du bois, un gémissement nous fit regarder à terre, un corps humain s'y trouvait couché dans la terre et les bruyères; un corps noir, lacéré, tellement méconnaissable, que je lui demandai qui il était : — Saint-Félix, répondit une voix brisée, presque éteinte. Oh! que je soutire! A boire, à boire ! Une de nos cloches, dont le manche était brisé, se trouvait près de lui, je la ramassai, et, m'en servant comme d'un vase, j'allai la remplir d'eau à la rivière l'Aller, qui coulait à cinquante pas de là. Avec cette eau, je rafraîchis la bouche du malheureux, et y ajoutant quelque peu de teinture d'arnica, dont un flacon emporté par moi de Paris avait été miraculeusement préservé dans Tune de mes poches, je lui lavai le visage : sa figure n'avait plus rien d'humain; la peau du front, de la joue droite, du menton était enlevée; les yeux, tuméfiés, présentaient l'aspect de deux masses blanchâtres sanguinolentes, grosses comme des œufs de poule

« Son bras gauche cassé, avec la main presque entièrement dénudée, gisait à côté de lui, les vêtements en lambeaux laissaient, quandj'eus enlevé la tourbe elles terres qui les couvraient, la poitrine à l'état de plaie vive.

« Pendant que je me livrais à ces soins, Monlgolfier et Louis Godard arrivèrent ; Montgolfier, tout noir de tourbe, n'avait aucune contusion sérieuse; Louis Godard avait la cuisse déchirée et les jambes ecchymosées, mais il ne faisait nulle attention à ses blessures et se préoccupait de ce qu'était devenue madame Nadar, qu'on ne retrouvait pas. Il m'apprit que Saint-Félix, en voulant sauter, avait été accroché sous la nacelle et traîné à plat ventre avec ce poids énorme sur lui pendant une courte distance. Saint- Félix respirait ; toutes ses blessures étaient couvertes de linges mouillés. Je demandai à Yon et à Montgolfier d'aller à une maison voisine chercher des gens pour y transporter notre malheureux compagnon ; puis je me dirigeai vers la rivière, où je bus de l'eau à pleines mains et me lavai le visage, car j'étais littéralement couvert de tourbe. Je me relevais, cherchant un endroit pour passer la rivière, quand je vis sur l'autre rive se dresser la tête de Nadar : il é ait fort pâle et paraissait souffrir beaucoup. Son premier mot, en m'apercevant, fut celui-ci:

— Ma femme I Où est ma femme?

«Je ne savais que lui dire, ignorant absolument ce qu'était devenue cette héroïque personne! A tout hasard, je répondis : Elle est là, près de la nacelle j cherchez-la 1

— Ma femme ! ma femme ! ne cessait-il de crier avec un accent déchirant.

« Pour aller jusqu'à Nadar, il fallait passer la rivière peu large, mais assez profonde en cet endroit. Je fis donc signe à quelques paysans qui nous entouraient de nous prêter assistance. J'avoue que, malgré une pantomime fort expressive, aucun de ces gens ne parut me comprendre. J'employai alors, vis-à-vis d'eux, un moyen que j'ai rarement vu échouer. Je tirai une pièce d'or de mon porte-monnaie, et je la leur montrai. 0 prodige de la compréhension humaine ! A lavue de l'or, chaque paysan se précipita pour m'enlever et me faire passer la rivière sur son dos. Je choisis le plus fort d'entre tous, je m'accrochai à ses épaules, et voilà mon homme qui met un pied, puis deux dans la rivière, puis tout le .corps, et nous disparaissons dans un trou.

«On nous repêche a'ussitôf, et comme toujours, on imagina lemoyen de parer la catastrophe après qu'elle avait eu lieu. Les paysans ramassèrent une grande quantité de grosses branches que le ballon avait cassées et firent avec elles un pont volant assez solide pour que moi, Montgolfier et Yon, pussions passer à pied sec sur l'autre rive. Une large allée tracée par la nacelle dans les arbres et les broussailles se présenta ; nous la suivîmes pendant unecentaine de pas,

«Là, au milieu d'un abattis prodigieux de branches

d'arbres, se trouvaient la nacelle, couchée sur le côté, et le ballon affaissé à terre, presque dégonflé. Devant la nacelle, couchée sur les débris, madame Nadar, à laquelle les deux Godard et Thirion prodiguaien t des soins. La malheureuse femme crachait le sang à pleine bouche et se plaignait d'une forte compression de la poitrine. Godard me dit qu'il l'avait trouvée gisante sous la nacelle j nous nous occupâmes de lui rafraîchir le visage et de la sécher, car ses vêtements étaient trempés d'eau.

«Après ces premiers soins, nous essayâmes de nous rendre compte de la manière dont elle avait été précipitée. Voici ce que nous avons supposé. Arrivée près de la rivière l'Aller, la nacelle subit une secousse qui dut jeter dans l'eau madame Nadar et son mari, et fit rouler ce dernier sur la rive, pendant que madame Nadar, accrochée par ses vêtements à la claie d'osier, dut être entraînée par la nacelle jusqu'au moment où celle-ci fut brusquement arrêtée par un amas de gros arbres.

«Le choc amena probablement une secousse qui eut pour premier effet de jeter madame Nadar à terre, et pour second, la nacelle reprenant position, de la faire glisser sous l'énorme masse. C'est ainsi, je le répète, sous toutes réserves, que j'explique cette dernière chute. Avec l'aide des paysans, j'arrachai deux des cloisons intérieures de notre maison d'osier, ce qui nous procura deux civières assez confortables pour transporter les deux blessés; au même instant, une longue charrette arriva pleine de paille. Nadar et sa femme y furent couchés et dirigés vers un endroit qui paraissait avoir été désigné d'avance aux paysans.

« Cela fait, nous nous occupâmes un peu de nous ; les Godard n'avaient rien perdu de leur énergie, non plus que Thirion; moi, je m'affaissai près de la nacelle, et dans un mouvement que je fis pour me retenir, en étendant le bras, ma main rencontra une bouteille assez pesante. Je la tirai du milieu des débris, c'était une bouteille de Champagne, intacte et toute trempée d'eau. Louis Godard la déboucha, et ma foi ! à la guerre comme à la guerre, nous bûmes à plein goulot. Ce vin nous fut un excellent cordial; il nous donna la force de nous acheminer vers l'endroit de la forêt où nos trois principaux blessés avaient été transportés.

«Cet endroit, fort pittoresque, était un petit pavillon de chasse bâti en briques et en charpente, situé au milieu d'une rotonde qu'entouraient de gigantesques sapins. Les blessés avaient été couchés dans le pavillon, par les ordres du gouverneur du district; cet excellent homme, à la première rumeur qui se répandit de l'événement, étaitaccouru avecsafemme qui parlait français et les domestiques, pour organiser les premiers secours. 11 avait fait flamber un bon feu dans le pavillon, il en fit allumer un autre dehors avec des broussailles sèches.

« Les deux Godard. Montgolfier et moi, nous noua

LES AEROSTATS.

Fig. 3J6. — Catastrophe du Géant dans les plaines du Hanovre (18 octobre 1863}.

couchâmes sur de la paille autour de ce feu. Une réaction naturelle, après les diverses phases que nous venions de subir, s'opérait en nous et l'affaissement physique succédait à l'énergie des premiers instants» Louis et Jules Godard tombèrent bientôt dans un profond sommeil, Montgoifier, je crois, les imita ; j'eusse été alors très-aise d'en faire autant ; mais mon genou et mon bras droit me causaient de telles douleurs que force me fut de tenir les yeux ouverts. Je songeai alors ; car que faire ? Je songeai donc àl'étrangeté de notre situation. Il y avait à peu près vingt heures que nous nous étions élevés du Champ-de-Mars, à Paris, en présence d'un Empereur, d'un Roi et d'une foule énorme; nous avions franchi, à vol d'oiseau, plusieurs centaines de lieues, et nous nous retrouvions dans un pays, inconnu, couchés autour d'un feu débroussailles, dans une forêt de sapins, entourés de gens qui ne savaient trop s'ils devaient nous considérer comme des hommes ou comme des esprits. Le vent sifflait dans les sapins, le feu pétillait, un ciel gris, brumeux, audessous duquel roulaient de gros nuages noirs, surplombait cette scène. »

Nous ne suivrons pas plus loin l'auteur de cet intéressant récit. Nous dirons seulement

T. II

que, grâce à Dieu, aucun des blessés ne succomba, et que les héros de cette tragique aventure, sont encore tous pleins de vie.

Nous citerons seulement d'après les Mémoires du Géant le résultat financier des deux ascensions, qui, en définitive, ont assez mal répondu au but de l'entreprise, laquelle consistait, comme nous F avons dît, à réunir, grâce aux bénéfices de ce spectacle public, l'argent nécessaire à l'œuvre du plus lourd que l'air.

Les frais directs et indirects pour l'ensemble de la campagne aérostatique, du mois d'août 1863 à octobre 1864, ont atteint le chiffre de 200,000 francs ; le séjour de Hanovre seul a coûté 5,000 francs. Quant aux recettes, l'ascension du Champ-de-Mars du 4 octobre 1863, a rapporté 36,000 francs; la seconde, 24,000 francs seulement. L'exhibition du Géant au Palais de cristal, à Londres, en novembre 1863, a donné une recette de 19,000 francs. Total des recettes,

79,000 francs. La différence, c'est-à-dire la perte, est, en définitive, de 121,000 francs.

Ce résultat répondait mal, on le voit, à l'espérance de ceux qui avaient compté sur les bénéfices réalisés dans les ascensions publiques du Géant, pour entreprendre la construction d'aérostats à hélice, sous l'inspiration de l'agitateur intrépide et chaleureux, qui a pris pour devise : Plus lourd que Cair !

Le 26 septembre 1864, le Géant Ri sa troisième ascension à Bruxelles, pour s'associer aux fêtes du 34e anniversaire de l'indépendance belge. Le gouvernement et la ville lui avaientalloué une indemnité de 20,000 francs, et l'avaient autorisé, en outre, à faire payer ce spectacle par ceux des amateurs qui tiennent, en pareille circonstance, à avoir toutes leurs aises. Mais le Géant voulait lutter de générosité avec le gouvernement qui offrait ce spectacle à la population. 11 renonça au seul bénéfice réel qu'il pouvait retirer de cette ascension, c'est-à-dire aux droits d'entrée, car les 20,000 francs alloués ne représentaient que les frais de voyage.

Cette fois, en outre, on devait faire quelques observations scientifiques. C'est dans ce but que le Géant emmenait MM. le capitaine Sterckx, aide de camp du ministre de la guerre, le lieutenant Frédérick et l'ingénieur de Rote.

Mais la disproportion de la soupape avec la capacité du Géant^ qui avait été cause de la catastrophe du Hanovre, subsistait toujours. Rentré dans la légitime possession de son ballon, tout juste à temps pour l'ascension du 26 septembre, M. Nadar n'avait pas eu le loisir d'adapter une autre soupape. Il fallait donc songer à un expédient qui pût promettre aux voyageurs quelque sécurité.

M. Nadar sentait bien qu'il devait sauver la réputation si compromise de son Géant , par la sagesse de sa nouvelle ascension. Pris ainsi in extremis et forcé de conserver cette fois encore la funeste soupape, dont le premier aspect , à Londres , avait fait

hausser les épaules à MM. Glaisher et Coxwell, il eut l'idée d'y adjoindre une sorte de soupape de réserve ou de miséricorde. Il fit coudre solidement, sur la partie supérieure du ballon et en dehors, une corde légère, qui partait de Féquateur et remontait sur le cintre, jusqu'au sommet. Là, elle rentrait dans le ballon et retombait par l'ouverture de l'appendice/ à côté de l'autre corde de soupape, à la portée de l'équipage. Au point où cette corde opérait sa rentrée dans le ballon, sous une pièce de soie superposée, une déchirure était, pour ainsi dire, amorcée ; en d'autres termes, la corde entraînait déjà un lambeau d'étoffe, suffisamment retenu contre son poids et celui de son attache, jusqu'au moment de servir. Qu'il y eût le moindre vent à la descente, et sans même demander à l'autre soupape son dérisoire secours, on se suspendrait à ceite corde de salut, et le ballon, éventré par la déchirure, s'affaisserait sur place. M. Camille Dartois, le nouveau chef de manœuvre du Géant, avait approuvé et disposé immédiatement ce nouveau système, toutefois un peu primitif, il nous semble.

Beaucoup d'autres précautions furent prises pour cette nouvelle ascension. Dès le premier voyage, M. Nadar avait fait acheter des grelots et sonnettes, qu'il entendait disposer, de dix en dix mètres, le long d'une ficelle pendant au-dessous delà nacelle, et terminée par un léger poids, qui, ayant une fois touché terre, devait donner le branle à toute la sonnerie. Mais L. Godard n'avait pas voulu accepter ce carillon d'une nouvelle espèce.

S on géant to uj o u rs à cette précaution , M . Nadar avait modifié sa première idée : il comptait fixer un seul timbre sur le bord de la nacelle, en rapport avec la ficelle flottante ; et, au lieu d'un seul appareil de ce genre; il voulait en attacher au ballon quatre de longueurs différentes (50, 100, 150, 200 mètres), afin de tout prévoir, car le tintement successif des quatre sonneries pouvait avertir utilement

de l'obliquité plus ou moins rapide de l'angle de descente et indiquer, par conséquent, si on devait délester plus ou moins vite la nacelle. Ce mécanisme ingénieux fut exécuté et installé à bord par un ingénieur belge, M. Ernest Cambier.

Dans cet ensemble de nouvelles mesures, il ne faut pas oublier le guide-rope^ c'est-àdire la corde de sûreté que Taéronaute prudent, lorsqu'il veut opérer sa descente* fait filer hors du bord,, avant de donner le coup de soupape. Cette longue corde traîne à terre. Se chargeant de sable, d'eau, des branches et des herbes qu'elle rencontre, elle agit sur le ballon en marche comme le serre-frein sur le wagon d'un train. Elle prépare, ou amortit, en ralentissant la course du véhicule aérien, le coup trop violent de la prise des ancres. Quelquefois même le guide-rope, qui fouaille et fait queue de serpent sur le sol, rencontre un arbre, autour duquel il s'entortille et qui le retient, arrêtant ainsi le ballon dans sa course.

Cet engin inventé par Green n'est pas assez apprécié par les aéronautes, dont les ascensions et descentes sont généralement exemptes de dangers sérieux ; mais elle devient d'une inappréciable valeur pour les aérostats d'un très-grand volume, tels que le Géant. Aussi M. Nadar eut-il soin d'emporter avec lui, à cet effet, un câble très-solide, de 3 centimètres d'épaisseur et d'une longueur de 150 mètres. En outre, comme il avait trop éprouvé les inconvénients du point d'attache des cordes sur la nacelle, à laquelle elles transmettent toute la violence des coups d'amarrage, il fit attacher le gmde-rope et les câbles des ancres au cercle même, point intermédiaire entre le double système des cordes de la nacelle et des cordes du filet. De cette manière, on pouvait espérer que les chocs seraient moins sensibles.

On avait même prévu le cas d'immersion involontaire ou de bain forcé. Aux matelas en caoutchouc soufflé, qui étaient déjà suf-

fisants pour porter sur J'eau une douzaine de personnes, on ajouta quatre barriques vides, fixées aux quatre parois, et qui devaient contribuer à maintenir le niveau d'équilibre hors de l'eau. Des ceintures de sauvetage garantissaient encore la préservation individuelle de chaque voyageur. En un mot, rien n'avait été omis pour parer aux événements.

Le Géant partit le 26 septembre 1864, à 6 heures du soir, du Jardin zoologique de Bruxelles, après quelques hésitations. Outre les personnes déjà nommées , il emportait MM. Guyot, Yves, Nizet, Behagel et Georges Barrai, digne fils du savant de ce nom. 11 y avait en tout douze personnes.

C'est au milieu des élans d'un véritable enthousiasme, que le Géant s'éleva , sous les yeux de la population de Bruxelles. Il opéra heureusement sa descente, à 10 heures du soir à Ypres (près de Nieuport), avant d'arriver à la mer, vers laquelle il était, poussé par le vent d'est.

Nous emprunterons quelques détails sur ce troisième voyage du Géant, à une note qui fut lue par M. Georges Barrai dans Tune des séances de Y Association scientifique :

« Ce ne fut qu'à 5 heures 45 minutes du soir, dit M. Barrai, que M. Nadar put enfin crier le fameux : lâchez tout! La ville de Bruxelles n'avait fourni que fort tard (à midi trois quarts), les 6,000 mètres cubes de gaz nécessaires pour gonfler le Géant.

«Au moment du départ, on s'aperçut que ce gaz excellent pour l'éclairage était très-lourd, et n'avait qu'une force ascensionnelle très-faible. Le ballon ne voulut s'enlever qu'après la descente de quatre voyageurs. Lui qui, en captivité et en plein Champ-de- Mars, à Paris, avait emporté trente-cinq artilleurs avec tout le matériel, refusait à Bruxelles treize aéronautes. Nous restâmes neuf et le Géant quitta la terre aux applaudissements prolongés d'une foule immense.

«A3 heures, nous avions reçu la dépêche suivante due à la courtoise sollicitude de M. Le Verrier:

« Paris, Observatoire, i heure 3.0 minutes.

« Beau. Nuages élevés marchant E. à 0. Girouette est un quart nord-est faible. Baromètre 771 mill. 4.

« Ce matin, beau et. vent faible sur nord France et Belgique, »

— JNous n'irons donc pas en Allemagne ou en Rus-

sie. Telle fut l'exclamation générale de la part des voyageurs.

— Le ciel est pur; le vent est doux : nous sommes plus favorisés que vous ne le croyez, Messieurs, reprit M. Nadar. Souhaitons de ne pas tomber dans la mer, et remercions M. Le Verrier.

« Le désir de M. Nadar eût été de faire un trèslong voyage, de passer toute la nuit en ballon, et de commencer les observations scientifiques le lendemain, dès l'apparition de l'aurore. Mais pour cela un vent soufflant de l'ouest eût été nécessaire. Le contraire se présentait : il fallait bien faire contre mauvaise fortune bon cœur.

« La commission scientifique, nommée par le gouvernement belge et composée de MM* Sterckx, aide-de-camp du ministre de la guerre; Léon de Rote, ingénieur des ponts et chaussées; Fr<?dérik , lieutenant d'infanterie, — se mit alors à placer dans la nacelle tous nos instruments (baromètre à siphon de Fortin, hygromètre condenseur de M. Regnault, thermomètre à minima de Walferdin, boussole à réflexion, etc.) — avec un certain regret, car elle prévoyait — on vient de le voir, — - que nous ne serions pas dans les airs, le lendemain, pour faire au grand jour toutes nos expériences...

« Au moment du départ, le baromètre Fortin de la •nacelle indiquait une pression de 769 mill. 72 après réduction à 0, et le thermomètre marquait 15 degrés.

« Nous traversâmes Bruxelles de l'est à l'ouest, et nous prîmes la direction de Ninove, qui se trouve à l'ouest de la ville. 11 était 5 heures 50.

« La boussole à réflexion, que nous avons consultée, donnait pour l'angle de notre direction avec le nord 372 degrés. Nous allions donc vers l'ouest avec 2 degrés nord.

« Le baromètre marquait 715 mill. 12, et le thermomètre 12 degrés. Nous étions donc à une hauteur de 620 mètres.

« Nous fûmes spectateurs d'un splendide coucher du soleil. L'horizon était cerclé d'une bande de feu J'un rouge éclatant, qui se bronza bientôt, et fut éteinte par une nuit sans lune et très-noire. Les étoiles brillaient d'une vive splendeur dans un fond sombre et répandaient comme une vague lumière, mais insuffisante pour nous voir d'un bout a l'autre de la nacelle ; nous ne pouvions lire ni l'heure à nos montres ni les graduations de nos instruments, à moins de nous servir d'une lampe de Davy, allumée à l'avance, mais éclairant trop peu pour permettre de bonnes observations.

« Nous avons souvent senli sur la nacelle une légère brise, qui devait coïncider avec chaque changement de direction et de courant. C'est M. Nadar, le premier, qui a observé ce fait dans ses précédents voyages, contrairement au dicton aérostatique disant qu'une bougie allumée dans la nacelle ne serait jamais éteinte.

« A 7 heures, nous passions au-dessus de Ni-

nove; à S heures, nous planions au-dessus d'Audenarde. Nous demandâmes avec un porte-voix, où nous étions, et nous entendîmes très-distinctement répondre : — Àudenarde 1

« A 8 heures 30 minutes, nous passions sur Courtrai. Jusqu'à 0 heures 30 minutes, nous nous sommes dirigés vers le nord-ouest. A partir de ce moment, le ballon prit une direction vers la droite, c'està-dire plus boréale. Ce changement a été constaté par les aéronautes. Le Géant môme sembla s'arrêter un instant, hésiter et attendre une décision de la part du vent, qui était très-faible.

« Au bout de quelques minutes, nous reprîmes la direction du nord-ouest, non. sans être promenés dans divers sens au-dessus de la Flandre occidentale, poussés et repoussés tour à tour par le vent d'est, qui nous avait amenés et la brise de mer qui soufflait de la côte en sens presque opposé.

« Quand nous avons changé de direction, après avoir passé au-dessus de Courtrai, nous avons alors suivi une route mieux déterminée et notre vitesse s'est accélérée. Nous avons pris la résultante de la rencontre des deux courants d'est et de nord-ouest. Nous avons vérifié ce fait, le lendemain matin, en relevant à la boussole à réflexion, la direction du guide-rope tendu derrière la nacelle et que traînait le ballon sur le sol. Il nous a donné la projection horizontale de la route tracée dans l'air par le Géant, et nous avons trouvé qu'il allait de l'E.-N.-E. à l'O.- S.-O., c'est-à-dire que, si nous n'étions pas descendus à Ypres, l'aérostat passait au-dessus de Boulogne, traversait la Manche, en suivant le sud de l'Angleterre et allait se perdre dans l'océan Atlantique,

« Lorsque nous avons vu que l'aérostat accélérait sa vitesse et que nous allions rapidement vers la mer, M. Nadar a ordonné la manœuvre pour la descente. Ace moment, nous sentions un froid très-vif, malheureusement, il nous a été impossible d'observer le thermomètre. Au bout de dix minutes, nous touchions mollement la terre, à 10 heures du soir, après quatre heures quinze minutes de navigation aérienne.

« Nous demandâmes où nous étions à des paysans qui s'enfuirent d'abord et ne revinrent auprès de nous qu'avec mille précautions, et ils nous répondirent : « Hameau de Saint-Julien, à 6 kilomètres au-dessus d'Ypres, à 26 kilomètres de la mer et à 105 kilomètres de Bruxelles. »

A l'époque de l'Exposition universelle de 1867, M. Nadar a cédé la propriété du Géant à une compagnie. Quatre ascensions ont été faites. Le lieu du départ était l'esplanade des Invalides, que l'on avait complètement entourée d'une enceinte, pourvue de portes à guichets ne s'ouvrant qu'aux specta-

LES AEROSTATS.

teurs payants. Là se trouvaient trois autres enceintes, formées par des cordes et des piquets, et dans lesquelles les spectateurs étaient répartis selon le prix de leur carte d'entrée : 20 francs, 10 francs, et la bagatelle de vingt sous.

Pendant que le Géant s'élançait de l'esplanade des Invalides, le ballon d'Eugène Godard partait de l'Hippodrome ; et souventle Géant et V Impérial , le ballon de M. Nadar et le ballon de M. Godard , ces deux frères et ennemis , se rencontraient en l'air , et voyageaient de compagnie. Mais ces exhibitions d'un spectacle déjà bien usé, n'ont que faiblement excité l'attention du public, en dépit de la prodigieuse affluence d'étrangers, qu'attirait dans la capitale de la France, l'Exposition universelle de 1867.

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