CHAPITRE VIII
LA NOUVELLE FLOTTE CUIRASSÉE ANGLAISE. — LES BATI- MENTS CUIRASSÉS A BATTEKIES ET A FORT CENTRAL. — L'ENTERPRISE. — LA PALLAS. — LA PENELOPE. — LES GRANDS VAISSEAUX DE GUERRE A BATTERIES, — LE BEL- LEROPHON ET l'hERCULES.
En Angleterre comme en France, les progrès continuels de l'artillerie à grande puissance ont obligé, d'une part, à augmenter l'épaisseur du blindage des navires; d'autre part, à adopter des bouches à feu de très-fort calibre, réduites à un petit nombre, en raison de leur poids excessif.
Cette double nécessité amena les constructeurs anglais au système des navires à fort central, que nous avons déjà signalé dans la Favorite et la Research. L'opinion publique se prononçait, en Angleterre, contre les longueurs excessives des bâtiments de guerre ; la facilité de manœuvre sous vapeur paraissait la qualité à laquelle on devait attacher le plus d'importance. On avait aussi des arguments contre les lourdes voilures ; il paraissait plus utile d'employer ce poids à porter des munitions et une plus forte cuirasse.
LES" BATIMENTS CUIRASSÉS
Fig. 402. — Le vaisseau cuirassé le Minotaur.
Depuis longtemps déjà la frégate française la Gloire avait montré déprime saut, par ses dimensions relativement réduites et par sa mâture simplifiée, toutes ces dispositions parfaitement réalisées : le Warrior avait eu le tort de ne pas les imiter. Dès que Ton se décidait à n'employer sur les bâtiments de guerre qu'un petit nombre de bouches à feu d'un très-puissant calibre, n'occupant qu'une faible étendue du navire, on pouvait se contenter d'un blindage partiel, fondé sur le principe rationnel que nous avons déjà vu appliqué aux types français, c'est-à-dire un blindage énergique du fort central, en se dispensant de protéger le reste du bâtiment, si ce n'est sa flottaison.
C'est dans ce système d'idées que furent construites, en Angleterre, Y Enterprise, qui fut mise à l'eau en 4 864, et ensqite, sur des Ti m.
dimensions plus grandes, la Pallas. Leurs coques sont en bois, à l'exception des parties non cuirassées des œuvres mortes, qui sont en fer. La Pénélope, qui est en construction à Pembroke, est également pourvue d'un fort central; mais sa coque est en fer. On jugera de l'importance de ces bâtiments par les chiffres suivants :
Enterprise. Pallas. Pénélope.
Longueur 54m,86 68^,60 79^,24
Déplacement d'eau. 1,370 tonn. 3,500 tonn. 4,350 tonn. Puissance nominale
de la machine. . . 160 chev. 600 chev. 600 chev. Nombre de bouches
à feu 4 8 10
U Enterprise est le type des petits bâtiments cuirassés auxquels le constructeur, M. Reed, a donné le nom de sloop-of-war.
Presque en même temps que ces derniers bâtiments, l'amirauté anglaise mit en chan-
tier, sur un plan différent, destiné également à être exécuté par M. Reed, deux autres frégates, le Lord Warden et le Lord Clyde. Celles-ci sont armées d'un éperon solidement établi, comme celui de notre Solferino; mais l'absence de batterie haute les rend infé- , Heures au type français dont elles ont à peu près les dimensions. Avec une longueur de 85™, 44 elles déplacent 7,793 tonneaux; leur machine est de 1,000 chevaux nominaux.
Complètement cuirassées, elles sont armées de 20 bouches à feu.
Cette longue série de tâtonnements et d'hésitations, dont les traces sont manifestes dans la variété des types que nous venons de faire connaître, eut son terme final dans le Bellerophon et YBercules, construits sur les plans de M. Reed.
Ces deux vaisseaux de guerre sont en fer; ils sont à éperon, pourvus d'une tourelle centrale blindée, avec ceinture également cuirassée à la flottaison. Ils n'ont qu'une batterie couverte, mais elle s'élève au-dessus de l'eau presque autant qu'une deuxième batterie ordinaire. Les dimensions du Bellerophon et de Y Hercules sont les suivantes :
Belierophon. Hercules,
Longueur 9ïm,43 99m,06
Largeur 17m,08 17m,98
Tirant d'eau au milieu 7m,24 7m,46
Déplacement.. 7,164tonn. 8,663 tonn.
Force nominale de la machine lt000 chev. 1,200 chev.
Nombre de bouches à feu 14 14
Épaisseur de la cuirasse au
point le plus fort „" 0^153 Om,228
Il ne sera pas sans intérêt de faire remarquer que les dimensions principales de ces navires, de beaucoup inférieures à celles du Minotaur^ se rapprochent singulièrement de celles du type français Solferino. Ce qui veut dire qu'après bien des essais imposés par les vues les plus diverses, nos voisins en sont revenus aux proportions qui, dès l'origine de l'invention des cuirasses, avaient été adoptées en France par M. Dupuy de Lomé.
L'armement du Belierophon se compose
de 10 canons de 300 livres, pesant chacun ■13 tonneaux, et de 4 canons Armstrong, du calibre de 110 livres. Celui de Y Hercules comprend 10 pièces du calibre de 600 livres. Pour compenser le peu de résistance qu'une simple coque de fer opposerait au choc d'un autre navire cuirassé, on a pris le parti de faire un double bord en tôle, dont les surfaces sont distantes de 0m,70 environ ; de plus on a revêtu la coque, à la hauteur de la flottaison, d'un épais massif de bois.
UHercules, mis en chantier à l'arsenal de Chatham, sera le plus formidable bâtiment que les Anglais aient construit jusqu'à ce jour. Ses murailles sont couvertes par des plaques de 0m,l5, 0m,20 et 0m,23. Le long de sa batterie centrale, le cuirassement est disposé en huit virures, étagées les unes au-dessus des autres. Celle de la flottaison a 0m,23 d'épaisseur, la suivante a 0m,20; puis viennent cinq virures de 0m,15? et enfin au-dessus une autre virure de 0m,20. Dans le fort central où sera placé le principal armement de YHerailes, les cloisons transversales blindées sont achevées, et les ponts en fer sont établis. Les sabords à embrasure pour les huit canons que Y Hercules portera sur les côtés dans sa première batterie sont terminés, et on vient d'y essayer les modèles en bois des bouches à feu qui les armeront.
Dans le plan de Y Hercules, on s'est proposé principalement de produire le navire à batterie le plus puissant qu'il y ait encore à flot, afin de pouvoir établir une comparaison définitive entre le système de la construction de navires à batteries et celui des navires à tourelles. \JHercules appartient sous tous les rapports au type des navires à batteries ; mais celui qui en inférerait qu'il est identique aux navires à batteries des anciens modèles connus, se formerait une idée très-erronée de ce navire, que distinguent beaucoup de particularités qui lui sont propres. Il n'aura de chaque côté dans sa première batterie que quatre canons, mais ceux-ci auront des di-
LES BATIMENTS CUIRASSES
mensions et une puissance offensive inconnues jusqu'ici, en Angleterre, à bord des bâtiments. Ce sont des canons rayés pesant 18 tonnes (1 8,288 k.) chacun, que Ton tire avec 50 kilogrammes de poudre. Malgré le poids énorme de ces bouches à feu, elles seront placées à une hauteur considérable au-dessus de la flottaison, les sabords de la première batterie étant élevés à 3m,35 au-dessus de l'eau. Quoique les pièces montées à bord de Y Hercules soient destinées à fonctionner en batterie, leur champ de tir horizontal ne sera pas limité à l'angle de 80ou60 degrés, ce quiestle cas des canons ordinaires de batterie. Au contraire, on a pris des dispositions imaginées par le capitaine Scott, pour transporter, lorsque cela est nécessaire, les canons des sabords du travers aux sabords qui occupent l'avant et l'arrière du réduit, d'où ils fournissent un feu presque droit dans la direction de Taxe du navire, ainsi qu'un champ de tir considérable dans les parties voisines de l'avant et de l'arrière. Pour obtenir ce résultat avec promptitude et sécurité, de grandes platesformes tournantes qui portent les canons sont disposées sur le pont de la batterie, pour les faire passer d'un sabord à l'autre.
En outre de ces canons de 18 tonnes, Y Hercules portera deux canons de 12 tonnes (12,192 k«) sur son premier pont. XAin d'eux tirera droit sur Fétrave, à l'abri de la cuirasse, tandis que l'autre occupera une position analogue à l'arrière.
L'armement des gaillards consistera en quatre canons desixtonneset demie (6,608k.), dont deux commanderont tout l'avant ainsi que chaque travers, et les deux autres commanderont tout l'arrière d'une façon analogue. Les canons des gaillards seront à4ra,88 au-dessus de la flottaison, et bien qu'ils ne soient pas protégés par un blindage, ils augmenteront notablement la puissance offensive du bâtiment. Cette puissance offensive reçoit aussi une aide puissante d'un énorme éperon marin en fer.
On assure que Y Hercules est à l'épreuve de toute artillerie aujourd'hui connue qui pourrait être employée contre lui. Pour donner une idée de la force de sa muraille aux environs de la flottaison, nous n'aurons qu'à énumérer les matériaux dont elle est composée. Sa muraille consiste en plaques de fer de 0m,23 appuyées sur un matelas de 0m,30 en bois de teak, puis sur une coque en fer de 0™, 038 d'épaisseur.
En outre, il y a une autre double couche de teak, formant une épaisseur de 0ra,53,une seconde coque en fer de 0m,019, et en dedans de tout cela une troisième rangée dé couples de O^OITS de largeur.
L'équipage de Y Hercules sera de 6o0 hommes. La machine, fournie par MM. Penn,sera de 1,200 chevaux nominaux anglais . et pourra développer 7,200 chevaux effectifs. Ce sera la machine la plus puissante qui aura été construite en Angleterre, et le navire devra réaliser une vitesse moyenne de 14 nœuds.
\J Hercules a été mis à l'eau, à Chatham, le
10 février 1868; mais il ne sera probablement en état de prendre la mer qu'en 1869.
11 doit porter une forte mâture rappelant celle des anciens vaisseaux de ligne, et seulement un appointement de trois jours de charbon. Beaucoup d'officiers de la marine anglaise critiquent cette disposition de l'armement et préféreraient qu'une mâture plus légère permît d'accroître le rayon d'action de l'appareil à vapeur.
Tels sont les derniers modèles des navires anglais armés en batterie, et appelés broadside-ships. Une autre classe de navires cuirassés désignés sous le nom' de navires à tourelles^ {turret-ship) , compte aussi en Angleterre quelques spécimens : ils feront l'objet du chapitre suivant.
Une escadre d'essai, composée des bâtiments cuirassés, Achilles, Bellerophon, Caledonia, Hector, Lord Clyde, Océan, Pallas, Research et Wiverx fut réunie, en 1866, sous