CHAPITRE IX
LES BATIMENTS CUIRASSÉS A TOURELLES DE LA MARINE AN- GLAISE ET DE LA MARINE AMÉRICAINE. — LE MERRI MAC ET LE MONITOR. — LE COMBAT NAVAL d'hAMPTON-ROAD, EN AMÉRIQUE.
C'est à dessein, que dans les chapitres précédents, nous ne nous sommes pas arrêté à
Fig. 403. — Le Merrimac, navire blindé américain.
la description de certains navires, que nous avons désignés sous le nom de navires à tourelles (en anglais, turret-ship). Il nous a paru utile, pour introduire une certaine clarté dans cet exposé, de grouper dans un ensemble à part, les détails concernant cette classe de bâtiments, en les distinguant des navires cuirassés à batterie et fort central ou réduit central, dont nous avons parlé. Nous avons pu ainsi décrire avec méthode les types si nombreux et si variés de bâtiments anglais que nous avions à passer en revue ici. Avant d'exposer les systèmes du capitaine Coles, en Angleterre, et d'Ericsson , en Amérique, pour la création des navires cuirassés à tourelles, et pour mieux faire comprendre les qualités et les défauts, l'aptitude et l'insuffisance, selon les cas, des navires construits selon ces systèmes, il ne sera pas inutile de présenter quelques aperçus généraux sur les navires cuirassés à tourelles et de résumer, à ce sujet, plusieurs remarques qui découlent de ce qui a été dit dans le cours des récits qui précèdent.
La lutte entre l'artillerie et la cuirasse, l'une cherchant à entamer l'autre, est appelée à se prolonger longtemps. On peut considérer, il est vrai, que les conditions de grandeur traduites, quand il s'agit de constructions navales, par de simples questions de poids et finalement de dépenses, trouvent parfois des limites impérieuses dans les qualités de résistance absolue des matériaux mis en oeuvre. Les bouches à feu atteignent ces dernières limites de résistance, qu'il est impossible de franchir, plus tôt que les plaques des navires. Mais, sans chercher à prévoir le dernier terme de l'un ou de l'autre de ces éléments, on peut du moins se faire une idée assez précise du caractère de la nouvelle tactique navale.
La vitesse et la facilité d'évolution sont, sans conteste, pour un bâtiment militaire, les qualités de premier ordre, soit qu'il doive éviter l'attaque, soit qu'il veuille harceler son ennemi. Et ces qualités, il faut qu'elles soient égales pour tous les bâtiments d'une même escadre, sous peine de voir le moins
bien doué paralyser l'initiative des autres. La vitesse avant tout, la facilité de manœuvres par toutes les circonstances de navigation, se préséntent donc comme des conditions essentiellement requises pour le navire de guerre vraiment marin.
Le choc par l'éperon, et l'usage de l'artillerie, sont les deux modes d'agression entre deux navires cuirassés. Quelles doivent être les parts de l'un et de l'autre moyen d attaque dans un combat ? Les opinions des marins sont partagées à cet égard. Ce qui est indubitable, en fait d'artillerie, c'est qu'on' est forcément conduit à n'armer un navire que de bouches à feu puissantes, en les réduisant, s'il le faut, à un très-petit nombre, car des canons d'un calibre médiocre ne feraient, de près comme de loin, que disséminer les munitions, sans ébranler sensiblement la cuirasse de l'ennemi* On peut croire qu'entre navires cuirassés, en raison de l'incertitude du tir au loin, l'engagement de près est le seul vraiment sérieux. Beaucoup pensent même que, si un bâtiment est supérieur en rapidité et mobilité, mieux vaut pour lui courir sus résolument à l'ennemi et le frapper de son éperon, que de dépenser son temps au pointage, toujours douteux, de son artillerie, bonne seulement à inquiéter au loin, à opérer une diversion, ou à frapper durant la chasse, si le bâtiment menacé se met à fuir. Mais ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces questions militaires ; nous n'avons pas, d'ailleurs, la compétence nécessaire pour prononcer en de telles matières.
Si un navire ne peut avoir que quelquesuns de ces puissants et lourds canons modernes, les disposer tous, selon l'ancienne coutume, aux sabords d'une batterie, chacun ne pouvant embrasser que des angles peu ouverts, ce serait condamner le navire à un champ de tir bien limité. Ainsi est née l'obligation de rechercher, pour ces formidables bouches à feu, en nombre restreint, des aménagements spéciaux.
Pour les navires sans mâture, la tourelle est la disposition qui s'est assez naturellement rencontrée dans cet ordre d'idées. Protégé par une tour cylindrique cuirassée, un canon a tout l'horizon pour champ de tir, s'il est monté sur une plaque tournante, ou si la tourelle elle-même est pivotante.
Mais la différence est grande entre ce qu'on doit exiger du bâtiment destiné à croiser en haute mer et à y faire la guerre d'escadre, et ce qui peut convenir à un garde-côtes. Or, c'est avec le caractère dominant de gardecôtes, que nous apparaissent les premières applications des idées du capitaine Cooper Coles, c'est-à-dire les Monitor s qui furent construits en 1861 par l'Américain Ericsson, pour les nécessités de la guerre de. sécesr sion.
Armer une sorte de radeau d'une ou de plusieurs pièces du plus fort calibre, capables de battre tout l'horizon ; associer cet armement avec le principe de la protection par la cuirasse, tel est l'objet que poursuivirent séparément et presque simultanément Éricsson, en Amérique, et le capitaine Coles, en Angleterre. Il est assez difficile de décider lequel des deux produisit ses idées le premier. Pourtant on sait que c'est en 1855 que le capitaine Coles proposa son plan de radeau à coupoles. Il supprima d'abord " les coupoles sphériques et fixes; il les rendit mobiles, en 1889, à l'instigation de Brunei. L'année suivante, sur les avis de M. Scott Russel, il lés fit coniques, et enfin cylindriques. D'autre part, on sait que dès le mois de septembre 1854, Ericsson avait présenté un plan de bâtiment à tourelle mobile, et que ce fut lui qui, en 1861, construisit le fameux Monitor à tourelles cylindriques et tournantes.
Le rôle que joua le Monitor , au printemps de 1862, dans un épisode célèbre de la guerre d'Amérique, attira l'attention générale et donna une grande notoriété aux constructions navales cuirassées, dont le public européen et américain avait jusque-là à peu près
LES BATIMENTS CUIRASSES
ignoré l'existence. Nous voulons parler du combat naval d'Hampton-Road, dans lequel, pour la première fois, des navires cuirassés prirent part à un engagement. Il nous paraît indispensable de rappeler ici cet événement historique, en raison de son importance pour le sujet qui nous occupe.
Dans les premiers jours du mois de mars 1862, une partie de la flottille du Nord croisait sur la côte de la Virginie, à l'embouchure de la rivière James, pour bloquer les divers ports situés sur cette rivière. Les équipages de ces navires vivaient en parfaite sécurité à l'abri de leurs canons ; mais les chefs ne partageaient point cette confiance , sur l'avis qui leur avait été transmis de l'arrivée probable du Merrimac*
Le Merrimac n'était qu'un vieux navire en bois, l'un de ceux qui avaient été coulés dans le port de Norfolk, le 10 avril 1861, pour obstruer rentrée de ce port, au moment où les forces du Nord Févacuaient.
Retirée de Feau, cette frégate avait été rasée à un mètre de la flottaison, et transformée en un navire cuirassé, en la recouvrant d'une toiture métallique, qui s'enfonçait de chaque côté, d'un mètre sous Feau ; en armant ses batteries de canons de 12 pouces, et sa proue d'un éperon de fer, pour attaquer et éventrer la carcasse des navires de bois. La destination de cette nouvelle machine de guerre maritime, c'était d'aller attaquer dans les ports, et d'y mettre en pièces, les navires de bois de la marine fédérale. Elle offrait les dimensions suivantes :
Longueur à la flottaison. . . . 79m,40
Largeur 15m,00
Tirant d'eau 7m,20
Poids.... 4,000 torm.
Puissance de la machine 510 chev.
Ce n'était donc pas sans raison que les commandants^ des six frégates fédérales, y compris le magnifique Cumberland, un des plus beaux navires de l'Union américaine, redou-
taient la visite qui leur était annoncée. Ces craintes ne devaient d'ailleurs que trop se réaliser.
Dans la journée du 8 mars 1862, on vit descendre à toute vapeur, sur la rivière James, une masse flottante, presque informe, sans un seul matelot à Fextérieur, et ne trahissant la direction et la volonté humaines, que par l'énorme panache de fumée noire qui s'échappait de la cheminée de sa machine. A une plus grande distance, dans la rivière, suivaient deux autres navires cuirassés, le Yorktown et le Jamestown.
Le Merrimac était à peine arrivé à la portée des canons de la flottille du Nord, que les six navires fédéraux, réunissant leur feu, Faccueillaient par la décharge de toutes leurs pièces. Cette grêle de projectiles, cette pluie de fer et de feu, aurait vingt fois traversé de part en part, et comme percé à jour, un navire de bois. Le Merrimac supporta sans broncher cette avalanche de mitraille : les boulets rebondissaient sur sa robuste carapace, comme des pois lancés contre un mur. Toutefois, le choc de toute cette artillerie fut si terrible pour le Merrimac^ que sa marche en fut un instant arrêtée ; mais la machine à vapeur avait seule subi quelque dommage ; la cuirasse métallique était restée intacte. Au bout de peu de minutes, le petit dérangement de l'appareil à vapeur était réparé, et le navire de fer se préparait à faire, à son tour, usage de ses canons.
Il choisit le Cumber land pour sa première victime. Sans s'inquiéter de la grêle de boulets qui continuait à pleuvoir sur lui, il s'approcha du Cumberland, de manière à diriger contre lui ses deux canons d'avant, et tira à la hauteur de la ligne d'eau. Ensuite il se précipita, à toute vapeur, sur la frégate, et enfonça dans ses flancs de bois son éperon de fer. Gagnant le large après ce terrible abordage, te Merrimac canonna de nouveau le Cumberlandy et jeta une seconde fois contre lui son énorme masse lancée à toute vapeur. Le
Merrimac fit cette fois une si terrible trouée aux flancs de ce navire, que l'eau s'y engouffra avec rapidité, et qu'il commença de couler. Des deux cent cinquante hommes qui montaient ce magnifique bâtiment, la moitié périt, l'autre moitié se sauva à la nage. Le Cumberland sombra, son pavillon flottant encore , et en lançant une dernière bordée , tout aussi impuissante que les premières.
Les deux navires cuirassés qui avaient suivi le Merrimac^ s'étaient attaqués, de leur côté, à un autre bâtiment de la flottille fédérale, le Congress, et le canonnaient avec vigueur. Le Merrimac, après son sanglant triomphe, vint se joindre à ces deux navires, pour en finir avec le Congress. Incapable de soutenir la lutte, le Congress amena son pavillon. Les confédérés y mirent le feu, et le firent sauter, après avoir fait prisonniers les officiers, et permis à l'équipage de s'échapper dans des canots.
La nuit, qui arriva sur ces entrefaites, suspendit toute autre entreprise. Confiant dans son invulnérabilité, le Merrimac attendit tranquillement le jour au milieu de tous ses adversaires.
Le lendemain le Merrimac se disposait à attaquer le reste de la flottille fédérale, lorsqu'un fait imprévu vint changer les conditions du combat. Le Monitor avait rejoint la flotte des Américains du Nord.
Le Monitor {fig. 404) n'était, à vrai dire, que l'imitation ou la mise en pratique du projet du radeau à vapeur du capitaine anglais Coles. C'était une espèce de radeau cuirassé. Son pont, à l'épreuve de la bombe, porte une tour blindée qui peut pivoter sur son axe, et qui est armée de deux canons de fort calibre. Il s'élève trop peu au-dessus de l'eau pour pouvoir être atteint par les projectiles de l'ennemi. Tout l'équipage se trouve, de cette manière, au-dessous de la flottaison, à l'exception des servants des pièces, qui, toutefois, sont protégés par la tour blindée. La muraille de
cette espèce de radeau est en fer, d'un demipouce d'épaisseur ; puis vient un massif de chêne de 26 pouces, sur lequel est fixée une cuirasse en fer de 5 pouces d'épaisseur. Le pont, supporté par de solides poutres de chêne, est composé d'un massif de bois de 7 pouces, recouvert de plaques de fer de 1 pouce d'épaisseur. Il déborde sur la partie inférieure qu'il rend invulnérable, de 24 pieds par chaque bout et de 7 sur chaque côté. Cette partie supérieure du Monitor ressemble assez à la coque renversée d'un navire de fer plus large que le bâtiment inférieur, qu'il recouvrirait entièrement.
La tour est formée d'une carcasse en fer de 1 pouce d'épaisseur à laquelle sont rivées deux plaques en fer de 1 pouce ; puis viennent six autres plaques en fer cylindre maintenues par des boulons qui se mettent en place de l'intérieur, de façon que si une plaque venait à se détacher elle pourrait être immédiatement resserrée. Le haut de la tour est recouvert d'un toit à l'épreuve de la bombe et percé de meurtrières. La partie inférieure des affûts de canon est en fer massif. Ces affûts sont sur le même plan et placés parallèlement, de manière que les deux pièces tirent dans la même direction . Les sabords n'ont que la grandeur suffisante pour laisser passer la bouche du canon et sont munis d'un pendule en fer qui les referme lors du recul de la pièce. Ses canons sont du système Dahlgreen et du plus fort calibre.
Une machine à vapeur, placée au-dessous du pont, fait pivoter la tour sur son axe. Cette tour et la chambre du pilote, également cuirassée, dépassent seules le pont, au moment du combat.
Les parties inférieures du bâtiment sont en fer de 1/2 pouce d'épaisseur et elles sont munies des emménagements ordinaires. La machine et les soutes à charbon sont à l'avant ; à l'arrière sont les vivres, les autres approvisionnements et les logements des of-
Fig. 404. — Le Monitor*
ficiers, éclairés par des ouvertures pratiquées sur le pont (1).
Tel était l'adversaire qui, dans la matinée du 9 mars, vint se porter à la défense de la flottille du Nord. Le genre de combat allait donc changer de face. La veille, c'était un navire bardé de fer qui avait attaqué des navires de bois, hors d'état de se défendre, en raison du défaut de résistance de leur coque ; la lutte allait maintenant s'établir entre deux adversaires de même nature et de même force, fer contre fer, cuirasse contre cuirasse.
Au point de vue de la froide comparaison scientifique, le combat naval de Hampton-
(1) Voici les principales dimensions du Monitor :
Pieds anglais. Mètres,