CHAPITRE PREMIER
APERÇU HISTORIQUE. — COLUMELLE* — OLIVIER Dit SERRES. JVALTER BLIGHT. — DÉVELOPPEMENT DU
DRAINAGE EN ANGLETERRE î' TRAVAUX d'eLKINGTON*
DE SMITH ET DE JOHN READ* — INTERVENTION DU GOUVER- NEMENT BRITANNIQUE. — AVANCES AU DRAINAGE FAITES PAR LE PARLEMENT* — SES RÉSULTATS. — INTRODUCTION DU DRAINAGE EN FRANCE, — SON DÉVELOPPEMENT. — LOIS DE 1854 ET DE 1856.
L*art d'assainir les terres au moyen de rigoles propres à l'écoulement de l'eau, remonte à une époque reculée. Les Romains le connaissaient. Mais Favaient-ils inventé ou le tenaient-ils de peuples plus anciens? On l'ignore. Toujours est-il que l'emploi des fossés couverts ayant un fond empierré, ou formé de branchages, était connu des Romains. Columelle, le plus célèbre agronome de l'antiquité, qui vivait au temps d'Auguste et de Tibère, l'a décrit avec assez de précision.
« Si le sol est humide, dit Columelle, il faudra faire des fossés pour le dessécher et donner de l'écoulement aux eaux. Nous connaissons deux espèces de fossés : ceux qui sont cachés et ceux qui sont larges et ouverts.... On fera pour les fossés cachés, des tranchées de trois pieds de profondeur que Ton remplira jusqu'à moitié de petites pierres ou de gravier pur et on recouvrira le tout avec la terre tirée du fossé. Si Ton n'a ni pierres ni gravier, on formera au moyen de branches liées ensemble des câbles auxquels on donnera la capacité et la grosseur du fond du canal et qu'on disposera de manière à remplir exactement ce vide. Lorsque les câbles seront bien enfoncés dans le fond du canal, on les recouvrira de feuilles de cyprès, de pin ou de tout autre arbre, qu'on comprimera fortement, après avoir couvert le tout avec la terre tirée du fossé ; aux deux extrémités, on posera, en forme de contre-fort, comme cela se pratique pour les petits ponts, deux grosses pierres qui en. porteront une troisième, le tout pour consolider les bords du fossé et favoriser l'entrée et l'écoulement des eaux (1). »
(1) «Si locus huinidus erit, àbundantia uliginis ante siccetur fossis. Earum duo gênera cognovîmus, cœcarum et patentium. Opertae rursus obeœcari debebunt sulcis la altitudinem tripedaneam dépressis, qui, cum parte dimidia lapides minutes vel nuda m gtaream receperint, operientur superjecta terra quae fuérat efïossa. Yei si nec lapis erit vel glarea, sarmentis connexus veiut fuïris informabitur in eam crassitudifiem , quaro solum fosssa posait angustae» quasi accommodatam coarctatamque» capere.
(Col., Iib.II, cap. u.)
LE DRAINAGE. 58
Columelle est l'auteur de l'ouvrage le plus étendu que les anciens nous aient laissé sur l'agriculture. Cet ouvrage est divisé en douze livres. Quatre de ces livres traitent de la culture des terres et de l'entretien du bétail ; les autres sont consacrés à la yigne,à l'olivier, aux abeilles, aux arbres et au jardinage. Dans le douzième livre, Columelle donne quantité de recettes empiriques et économiques.
Dans les parties de son ouvrage spécialement consacrées à l'agriculture, Columelle cite assez souvent Virgile et ses Gêorgiques, dont il s'est plus d'une fois inspiré*
Palladius, fils d'Exsuperantius, préfet des Gaules , né vers 405 après Jésus-Christ , donne les mêmes conseils qu'avait donnés Columelle, pour la construction des tranchées, et il ajoute :
« L'extrémité de ces tranchées doit aboutir en pente à un !ossé ouvert dans lequel toute l'humidité se rendra sans entraîner avec elle la terre des champs. »
Le procédé suivi par les Romains fut probablement transmis par leurs armées victorieuses, auxautres partiesdu monde. Ainsila Gaule en conserva l'usage ; car de tout temps, dans laBeauce, la Picardie, la Bresse et la Franche- Comté, etc., on a suivi la méthode décrite par Columelle ; mais presque partout ailleurs elle a été abandonnée»
Olivier de Serres, qui vivait sous Henri IV et qu'on a justement surnommé le Père de Tagriculture française, recommande l'emploi des tranchées souterraines, et insiste sur le besoin de remédier au vice du trop d'eau « qui excède en malice celui des ombrages et celui des pierres, » On lit dans l'ouvrage célèbre d'Olivier de Serres, Théâtre ^agriculture et ménage des champs, les détails qui suivent sur la manière de dessécher les terrains trop humides.
« S'il advient que le champ soit par le dedans
occupé de fontaines et sources souterraines croupis-
santes, les seuls fossés aux bords des terres ne suffisent; ains sera besoin d'autre remède plus particulier, comme seràmonstré, pour desgager le milieu de la terre de ces incommodités. Et d'autant que le vice du trop d'eau excède en malice et celui des ombrages et celui des pierres , ainsi qu'a esté dict, plus qu'à ceux-ci faut-il employer de labeur pour y remédier; dont finalement le profit en sort plus grand que de nulle au Ire réparation qu'on puisse faire à la terre, tant fructueuse est celle qui la despestre des eaux malignes; car non -seulement par là les terres trop humides sont amendées, ains les marécages et palus sont convertis en esquis labourages.,,., est nécessaire le fonds que voulés dessécher avoir pente petite, ou grande sans laquelle les eaux n'en pourroient vuider. Cela présupposé, un grand fossé sera faict depuis un bout du lieu jusques à l'autre, de long en long, commençant toujours par le plus bas endroit et par où remarquerez des sources et humidités ; dans lequel fossé plusieurs autres, mais petits, pendans en plume, des. deux côtés se joindront pour y descharger leurs eaux, qu'ils ramasseront de toutes les parties du terroir. Par ce moyen, en contribuant chacun sa portion au grand fossé, icelui les recueillant toutes, les rapportera assemblées à son issue. Le grand fossé à telle cause est appelé mère, et tous ensemble pied-degéline, pour la conformité, qu'ils ont, ainsi disposés, à la figure du pied de cest animal, dont les griffes
tendent au tronc de la jambe Pour qu'en quelque
part qu'on creuse les fossés, faut y aller jusques à quatre pieds ou environ, pour bien coupper les
racines des sources,, but de ce négoce Ayant le
plan, raisonnable pente et estendue, raisonnablement larges seront aussi les petits fossés, de trois pieds et la mère de cinq; moyennant laquelle mesure satisferont à vostre intention. Et à ce qu'on ne se décepive, faut faire tant de fossés, en tant d'endroits, si longs et si amples, sans crainte d'excéder en cest endroit, que source et fortlenelle aucune ne soit oubliée, afin de parfaitement bien dessécher le terroir par le général ramas des eaux d'icelui. Ces fossés et grands et petits seront à demi remplis de menues pierres, et le demeurant achevé de combler de la terre qui en aura esté tirée auparavant, dont on le réunira par le dessus avec le plan, si bien que la trace mesme n'y paraisse, pour la commodité du labourage. S'il advient que pour le rempïage des fossés la pierre défaille, ne vous mettés en peine d'en faire porter de loin avec grands frais; mais en lieu d'icelle servés-vous de la paille, ce que pourrés utilement faire en cette sorte. La paille pour la force, sera plus tôt choisie de seigle que d'autre espèce, et à son défaut sera employée celle de froment : on en fera un plancher dans le fossé pour suspendre, causer un vuide en bas pour le passage de l'eau et au-dessus -d'icelui plancher y estre mis deux pieds de terre. »
Nous avons rapporté avec plaisir ces pages de notre Olivier de Serres* On y lit, en vieux français, quelle juste part appartient à notre pays dans la propagation du procédé des rigoles couvertes. Cette simple citation peut réduire dans une certaine mesure les prétentions de nos voisins d'outre-Manche, qui se sont proclamés, à tort, les uniques inventeurs de ce procédé agricole.
En effet, Olivier de Serres n'a pas seulement parlé, comme Columelle, de la construction des tranchées isolées : il les a considérées dans leur ensemble, il a décrit le fossé principal, et il est entré dans des considérations propres à assurer l'efficacité des travaux d'assainissement.
Toutefois, si l'Angleterre ne peut se flatter d'avoir inventé le drainage, elle a eu du moins le mérite, comme nous le verrons tout à l'heure, de le perfectionner, de l'appliquer sur une grande échelle, et de constater, la première, l'importance de ses résultats.
On peut, du reste, aller plus loin encore en revendiquant pour la France la découverte du drainage. Une découverte faite de nos jours, tendrait à prouver que l'emploi des tuyaux souterrains pour l'assainissement des terres, serait une invention d'origine -française. Nous aurions donc prévenu l'Angleterre dans ce perfectionnement décisif de l^ar-t du drainage. Voici les faits curieux que l'on trouve consignés, dans une lettre qui fut adressée, en 1856, par M. Gustave Hamoir, à M: Barrai.
« Il y avait âvânt93,dans la petite ville de Maubeuge, un couvent de. moines Oratoriens. Le jardin qui entourait ce couvent a été connu de temps immémo- -rial" pour la fécondité de son sol. En 1851 on transforma le jardin légumier en un parc anglais et les -travaux que nécessita cette transformation firent découvrir deux drainages complets et réguliers faits au moyen de tuyaux et détendant sur toute la surface du jardin à une profondeur de 4m,20. La longueur de ces tuyaux est de 27o millimètres et leur largeur prise extérieurement de 80. •
« fis sont en grès et ont été faits à; la main sur le tour du potier. Quelle est la date de ce drainage? Oh
ne la connaît pas exactement. Dans tous les cas, dit M. Hamoir, elle ne peut être postérieure à celle de 1620. Des enterrements datant de cette époque et qui n'ont pu être faits qu'après rétablissement des drains en sont une preuve suffisante.
« Pour ceux qui douteraient, je dirai que ce travail est dû aux moines, parce que, informations prises, on sait qu'il n'a pas été fait depuis 93. Or, à cette époque, l'art du drainage n'était pas plus avancé qu'en 1620 et les moines n'étaient pas meilleurs horticulteurs qu'alors. Il n'y aurait donc rien de merveilleux à ce que cette date fût réelle. »
Nous avons cité ici cette page curieuse de l'histoire du drainage, parce que la date présumée de ces travaux coïncide avec celle de l'apparition du Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres, livre qui parut avant celui de Walter Blight, le prétendu inventeur du drainage chez les Anglais.
Le passage de cet auteur anglais sur lequel on s'appuie pour lui attribuer la première idée du drainage , est le suivant :
« Quant à la tranchée, écrit Walter Blight, tu dois la faire assez profonde pour qu'elle aille au fond de l'eau froide qui suinte et qui croupit. Un yard ou quatre pieds de profondeur si tu veux drainer k ta satisfaction. Et dë nouveau, arrivé au fond où repose la source suintante, tu dois aller plus profond d'un fer de bêche, quelque profond que tu sois déjà,
si tu veux drainer ta terre à souhait Mais pour
les tranchées ordinaires que Ton fait souvent à un pied ou deux, je dis que c'est une grande folie et du travail perdu, que je désire éviter au lecteur (1). »
Mais ces préceptes étaient déjà contenus dans l'ouvrage d'Olivier de Serres. Ils demeurèrent, d'ailleurs, enfouis dans les livres, et ne reçurent aucune application.
Aucun travail de dessèchement de ce genre n'existait en Angleterre, lorsque, à la fin du dernier siècle, Elkington, fermier du Warwickshire, inaugura par une véritable découverte, l'ère de l'avènement du drainage dans l'industrieuse et active Angleterre.
Elkington imagina un procédé d'assainissement qui prit son nom et qui consiste dans l'emploi simultané des fossés couverts et des puits.
(1) 3" édition, 1652.
LE DRAINAGE
Il y a trois manières de dessécher les terres parla méthode d'Elkingtôn.
1° On perd les eaux dans des couches perméables inférieures, à l'aide d'un puits rempli de pierres sèches, comme le représente la figure 411,
Fig. 411. — - Perte des eaux de drainage à l'aide d'un puits rempli de pierres sèches.
.2° On perd, les eaux à l'aide d'un trou de sonde, qui va jusqu'au terrain absorbant comme le représente la figure 412.
Figv4f 2* ~- Perte des eaux de drainage par un trou de
sonde,
3° Ou bien on laisse les eaux remonter, à la façon des eaux artésiennes et on les conduit dans des tuyaux de décharge ; mais ce dernier moyen n'était qu'une suggestion de la théorie et ne fut pas mis en pratique.
Elkington, doué d'une grande sagacité et de certaines connaissances en géologie, réussissait dans toutes ses entreprises d'amélioration du sol, et arrivait souvent, avec peu de frais, à des résultats surprenants. Le par-
lement d'Angleterre lui accorda, à titre d'encouragement , une somme de 1 ,000 livres (25,000 fr.). Ce fut le premier pas du gouvernement anglais dans cette voie de libéralité sage et hardie dont il devait donner plus tard tant de gages à l'agriculture nationale.
Cependant la méthode d'Elkington était loin d'être parfaite : elle ne convenait bien qu'à des terrains criblés de sources. Elle exigeait, pour être exécutée, autant d'habileté que d'expérience.
La pratique des dessèchements agricoles ne se serait probablement répandue que trèslentement en Angleterre, sans l'heureuse intervention de Smith, mécanicien d'une filature de coton située à Deanston, en Ecosse* Smith, frappé de l'infertilité d'un terrain voisin de son usine» en attribua la cause à une trop grande humidité. Il imagina, pour l'assainir, de creuser des fossés, qu'il recouvrit ensuite de pierres. Il mettait ainsi en usage, sans les connaître, les procédés des anciens cultivateurs français. . ,
L'expérience tentée par Smith fut couronnée d'un plein succès , et ce succès fit grand bru it dans le voisinage. Des cultivateurs vinrent lui demander des conseils, et des propriétaires l'appelèrent auprès d'eux, pour diriger le dessèchement de leurs champs. Smith fut ainsi amené à abandonner la filature, Apôtre de la réforme agricole, il parcourut successivement l'Ecosse et l'Angleterre, assainissant et améliorant les terres, sur son passage. .
La méthode de Smith était déjà connue et pratiquée depuis longtemps, quand l'auteur en donna une description détaillée, dans un petit livre qui ne parut qu'en 1833. Cette méthode consistait à ouvrir des rigoles assez rapprochées de 0m,60 à,0m,75 de profondeur, destinées à recevoir les eaux de pluie, ou lès eaux de source venant des couches inférieures. Les fossés étaient recouverts de pierres, pour tamiser l'eau et. supporter 1er poids de la terre qui les contenait.
Smith imprima assurément au drainage
un véritable progrès; mais le développement et l'importance de cet art ont été dus, en grande partie, à la substitution que Ton fit à la pierraille, de deux tuiles, dont l'une est plate et l'autre creuse. Une tuile plate pour semelle et une tuile creuse surmontant celleci, furent alors le née plus ultm de' Fart des dessèchements.
Les premières tuiles pour le drainage furent faites à la main, mais on ne pouvait en rester là. En 1852, Irving inventa une machine qui moulait à la fois les tuiles creuses et les tuiles plates, pour en former un ensemble.
Le dernier et suprême perfectionnement apporté à Fart du drainage, fut la substitution des tuyaux cylindriques aux tuiles, et la confection mécanique de ces tuyaux.
En 1843, divers spécimens de tuyaux et les premières machines propres à les fabriquer, parurent, en Angleterre, à l'exposition agricole de Derby.
Pendant que l'industrie privée et le génie agricole perfectionnaient Fart du drainage, et créaient les instruments qui devaient le vulgariser en le rendant plus pratique', quel était le rôle du gouvernement anglais ? Il favorisait par tous les moyens en son pouvoir l'essor des agriculteurs. Il changeait l'hésitation du peuple en enthousiasme, et par sa puissante initiative, semait partout la confiance. Nous emprunterons les renseignements qui vont suivre à l'excellent ouvrage de M. Barrai, Drainage des terres arables, véritable compendium de cet art (1).
Dès que Smith, de Deanston, eut élevé le drainage au rang de méthode, le gouvernement, par une loi votée en 1840, se mit à la disposition des propriétaires d'Angleterre et d'Irlande. Ceux-ci devaient payer d'avance les premiers frais des travaux préparatoires, tels que la levée des plans, et s'engager à rembourser le gouvernement au moyen d'annuités disposées de manière à amortir la dette dans l'espace de 12 à 18 ans au plus.
(1) 2* édition, 1856-1860, 4 Yolumes in-18.
En 1 842 , le parlement d'Angleterre soumettait à une même législation les travaux d'assainissement, l'amélioration de la navigation et l'emploi des eaux comme force motrice, et les plaçait sous la surveillance de cinq commissaires, trois pour l'Irlande et deux pour l'Angleterre.
Ces mesures énergiques eurent les meilleurs résultats, et firent faire de grands progrès au drainage. Cependant le gouvernement ne tarda pas à s'engager davantage encore dans lia même voie. En 1846, l'Irlande se trouvait menacée d'une famine, et en Angleterre même, la récolte des céréales était extrêmement incertaine. C'est dans ces conditions que sir Robert Peel obtint des deux chambres la célèbre réforme agricole, conçue en vue des intérêts populaires, qui donna un libre accès aux grains étrangers, en les soumettant cependant à un certain droit. En même temps, et pour relever la confiance des propriétaires et des fermiers, on aplanit pour eux le chemin des améliorations agricoles, en mettant à leur disposition, par un prêt d'argent, les sommes nécessaires à l'exécution des travaux de drainage. A cet effet, un crédit de 78 millions leur fut ouvert. Ce crédit se décomposait ainsi : 9 millions pour l'Angleterre , 41 millions pour l'Ecosse, 25 millions pour l'Irlande. Tout propriétaire ou fermier put, sur sa simple demande, obtenir du gouvernement, à titre de prêt, les sommes nécessaires pour exécuter les opérations du drainage. L'État se réservait seulement de surveiller l'exécution des travaux, d'en estimer la qualité, et de n'accorder de crédit qu'aux opérations qui devaient donner au sol une amélioration durable.
Grâce à ces mesures, libérales autant qu'intelligentes, les fonds votés en 1846 étaient épuisés en 1849. Les demandes s'étaient élevées à plus de 1 00 millions de francs. Les agriculteurs déclaraient unanimement, que le drainage était un excellent moyen d'améliorer les terres; qu'une terre drainée pro-
LE DRAINAGE
duisait sans engrais, plus qu'une terre fumée et non drainée. Plusieurs fermiers annonçaient qu'ils aimaient mieux payer 5 à 6 pour 100 de plus sur leur fermage*- et avoir à travailler des terres drainées. D'autres prétendaient même qu'ils ne voudraient pas prendre à ferme gratis une terre non drainée.
L'Etat fit ses dernières avances en 1850, et rentra peu à peu dans les sommes qu'il avait prêtées. - ■ ' : "
Aujourd'hui le drainage est un fait accompli en Angleterre, et dans certains districts il existe dans presque toutes les terres; Depuis 1842, époque où l'amélioration du sol commença de s'opérer avec méthode, la Grande- Bretagne a drainé, savoir : en Irlande (tant sur les terres de l'Etat que sur celles des particuliers) 80,000 hectares ; en Angleterre, en Ecosse et dans le pays de Galles, - -852,-000 ; en sorte que dans le Royaume-Uni tout entier, il existe une somme totale de 632,000 hectares drainés.
Pendant que ce grand travail, qui fait tant d'honneur â l'Angleterre, se produisait, de l'autre côté du détroit, que faisait la France? Elle prêtait l'oreille, non sans quelque méfiance, à tous les bruits du dehors. Peu disposée aux innovations en agriculture, elle s'en tenait à la routine. C'est un Anglais, M. Thackeray, qui, le premier, fit connaître en France, les avantages que l'Angleterre rétirait du drainage. M. Thackeray publia, sur ce sujet, plusieurs brochures, et écrivit de nombreux articles dans les journaux d'agriculture. En 1846, il fit venir de Londres, à ses frais, six mille tuyaux de drainage et deux ouvriers, pour faire des expériences dans le domaine de Forges, près Mon tereau.
Ces expériences furent couronnées de succès.Peu de temps après, M. Thackeray importait une machine pour fabriquer des tujaux et le modèle d'un four pour les cuire économiquement. A l'exposition des produits de l'industrie nationale de 1846, M. Thackeray t. in.
obtint du Jury des récompenses, une médaille d'argent. > • :
Cependant la France agricole conservait toujours son immobilité et son indifférence. Un petit nombre d'agriculteurs distingués avaient ;
Fig. 413» — Olivier de Serres.
entrepris quelques travaux de drainage ; mais ils ne l'avaient fait qu'avec hésitation et sur de petites étendues de terrain. Les demandes de tuyaux n'étaient passuffisantespour encourager la fabrication des potiers et des tuiliers, qui hésitaient à créer des machines et un outillage pour des produits dont le succès ne leur était pas garanti.
Les progrès du drainage auraient sans doute été fort lents parmi nous, sans l'intervention, libérale et éclairée, du Gouvernement. Encouragé par les résultats heureux de la grande entreprise qui venait de se faire en Angleterre, le gouvernement français résolut d'entrer dans la même voie. A partir de l'année 1849, il mit à la disposition des comices agricoles et des départements quelques sommes pour l'achat des machines à fabriquer
les tuyaux, et des instruments de drainage . Des instructions sur le drainage furent publiées aux frais de - l'Etat, pu des départements. Des ingénieurs ou des savants, parmi lesquels se distingua surtout M. Hervé Mangon, ingénieur des ponts et chaussées, furent envoyés à l'étranger, pour étudier les procédés du drainage.
En 1854 parut la loi qui procurait aux propriétaires, pour l'assèchement du sol, des facilités analogues à celles dont ils jouissaient pour l'irrigation. Jusque-là en effet, d'après un article du Code Napoléon, les fonds inférieurs du sol n'étaient assujettis, envers ceux •qui sont plus élevés, qu'à recevoir les eaux qui en découlent naturellement sans que la main de l'homme y ait contribué.
Le rapporteur de la loi présentée au Corps législatif, le Ier ayril 1854, sut le libre écoulement des eaux provenant du drainage, s'exprimait ainsi : - \ -
« Les études géologiques démontrent que les terrains qui retiennent Feaû, soit dans leur couche arable, soit dans leur sous-sol, s* élèvent à la quantité de près de dix millions d'hectares, le quart environ des terres livrées à la culture. '
«Supposez un moment que ces dix millions d'hectares aient été, par l'assèchement et la bonne culture, amenés à leur maximum de production, que le quart seulement ait été semé en céréales, et vous aurez une augmentation que, dans les années humides, on ne peut évacuer à moins de vingt-cinq millions d'hectolitres de grains. »
« L'assainissement desterresau moyen du drainage, disait à ce sujet M. Magne, dans une de ses circulaires aux préfets, est appelé, dans la pensée du gouvernement; à rendre lés plus grands services à l'agriculture et à augmenter notablement la production du sol. Je compte sur votre concours pour en favoriser la propagation par tous les moyens possibles. Accroître la fertilité de nos campagnes, mettre la production en rapport avec la population, c'est mettre le pays à l'abri de la disette, »
La même année, M. Rouher, ministre de l'agriculture, adressait un mémoire à l'Empereur, dans lequel on lisait:
« La fabrication économique et surtout bien entendue des instruments de drainage, est l'un des produits qui doivent appeler l'attention la plus sérieuse
du gouvernement» C'est la condition nécessaire des progrès de çette opération. Déjà des sommes assez importantes ont été distribuées, dans divers départements pour l'acquisition de machines dèstiriées à leur fabrication* Il importe que ce bienfait soit généralisé, et que chaque département participe à une mesure qui en répandant les bonnes méthodes fournira aux populations à la Fois un encouragement et un modèle à suivre. » ; *
M, Rouher terminait en demandant l'autorisation de disposer d'une somme de I00,000: francs, prélevée sur l'ensemble des fonds affectés: au ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, pour encourager dans les . départements la fabrication économique des tuyaux de drainage et développer la pratique de ce procédé. Ce rapport fut approuvé par FEmpereur. En même temps des ordres étaient donnés pour que les ingénieurs des ponts et chaussées, chargés du service hydraulique, ou pour que des agents spéciaux, fussent mis gratuitement à la disposition des agriculteurs qui voudraient'exécuter- des travaux de drainage /En outre, les droits d'importation des machines étrangères, les tarifs des chemins de fer pour le transport des tuyaux, furent considérablement réduits.
La loi du 15 juin 1884, votée à la suite du rapport cité pluë haut, porte :
« Art. 1er. Tout propriétaire qui veut assainir son fonds par le drainage, ou un autre mode d'assèchement, peut, moyennant une juste et préalable indemnité, en conduire les eaux, souterrainement ou à ciel ouvert, à travers les propriétés qui séparent ce fonds d'un cours d'eau, ou de toute autre voie d'écoulement. »
Enfin en 1856, parut une loi qui était comme le couronnement de tous ces efforts, et qui ne contribua pas peu à hâter la propagande de la réforme agricole. En vertu de cette loi, une somme de 100 millions était affectée à des prêts destinés à faciliter les opérations de drainage. Les prêts effectués en vertu de cette loi, devaient être remboursés en vingt cinq "ans, par annuités, comprenant
l'amortissement du capital, et l'intérêt calculé à 4 pour 100,
Une autre loi, du 28 mai 1888, substitua pour ces avances, le Crédit fonder de France à l'Etat , et autorisa cette compagnie a faire pour les travaux de drainage, jusqu'à concurrence de cent millions, des prêts, remboursables par annuités.
Enfin, un décret du 23 septembre 1858 régla la forme et le mode d'instruction des demandes, les conditions des prêts, et créa pour leur admission, une commission spéciale, sous le titre de Commission supérieure du drainage.
Sous cette haute impulsion, des entrepreneurs se présentèrent et quelques sociétés se formèrent pour l'exécution des travaux .de drainage.
Cependant, il faut le dire, sur les 100 millions pour lesquels le Crédit foncier était autorisé à émettre -des obligations de drainage, des prêts s' élevant à quelques centaines de mille francs seulement, ont été réalisés. Lè but que s'était proposé le Gouvernement n'a donc pu être atteint. L'élan populaire qui avait accueilli, en Angleterre, les offres du Gouvernement, a fait chez nous complètement défaut.
11 est vrai que beaucoup d'entreprises particulières ont été exécutées avec les ressources des propriétaires eux-mêmes, et que souvent une amélioration très-sensible a pu être constatée; mais quelquefois aussi, cette amélioration ne s'est pas soutenue, de sorte que des travaux importants n'ont pas été suffisamment compensés par l'augmentation des récoltes. En un mot, les immenses résultats qu'on espérait obtenir, en France, de l'emploi général du drainage, sont restés bien au-dessous de ce qu'on en attendait. Ce qui n'empêche pas que le drainage ne soit une pratique agricole de la plus haute importance, et digne de figurer au nombre des inventions les plus remarquables de notre siècle,
La vulgarisation du drainage en France, n'est pas due tout entière à l'initiative gouver-
nementale. Il serait injuste de passer ici sous silence les noms de quelques intelligents agronomes, qui, les premiers, ont proclamé les bienfaits, encore discutés, de cette méthode. Citons entre tous, MM. Duchâtel et de Bryas, Le 14 août 1855, . pendant l'Exposition universelle et au milieu des expériences agricoles qui avaient lieu à Trappes, M. de Bryas donnait àquivoulaitrentendrecevictorieuxargument:
« J'ai drainé en entier une propriété près de Bordeaux qui valait 700,000 francs et dont voici les plans. Je l'afferme aujourd'hui sur le pied de i, 100,0.00 francs, et mes fermiers sont enchantés de leur marché. »
Aujourd'hui, les opérations du drainage sont devenues presque usuelles. Cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître que cette opération, nécessaire en Angleterre, ne saurait avoir d'importants résultats en France dont le sol pèche plutôt par un état habituel de sécheresse, que par un excès d'humidité.
Les autres nations entrèrent peu à peu dans la pratique de l'assainissement des terres ; mais nous devons citera part, et en seconde ligne après l'Angleterre, le royaume dé Belgique. L'importation du drainage dans ce pays date de 1835. M. Vitart rappliqua le premier. Mais c'est seulement en 1850, qu'il prit sonxomplet essor. Grâce à l'habile et vigoureuse intervention du Gouvernement, en quelques années lé développement de la méthode nouvelle fut extraordinaire. Ses progrès ' sont résumés dans le tableau suivant.