CHAPITRE V
ÉTUDES ET TRAVAUX DE DEUX PÊCHEURS DE LA VALLÉE DES VOSGES, REMY ET GÉHJN.
Joseph Remy était un pauvre pêcheur de la rivière de la Bresse, Il vivait dans l'arrondissement de Remiremont ? dans la partie la plus élevée du canton de Saussure. La Truite, jadis commune dans les ruisseaux de ces montagnes, tendait de plus en plus à disparaître, et Joseph Remy était menacé d'abandonner un état qui semblait ne plus offrir pour lui de ressources suffisantes. Cependant il se roidit contre les difficultés. Il voulut connaître les causes de la disparition des Truites, et tâcher de remédier au mal. Pour y réussir, il se mit, pour ainsi dire, en contact intime avec la nature, et, à force de l'interroger, elle finit par lui répondre. Il savait que, vers la mi-novembre, la
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences de Paris , 1848, S* semestre, p. 413*416.
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Fig. 543. — ïlemy et Géhin au bord de la Bresse.
Truite remonte les cours d'eau, et va déposer des œufs dans un endroit tranquille.
11 épia ces animaux aquatiques avec une patience, une ténacité, une justesse d'observation, admirables. Il se couchait dans les hautes herbes qui bordent les ruisseaux, et là, lejouroula nuit, pendant le clair de lune, malgré le froid, immobile, des heures entières, il observait.
Il vit alors qu'arrivée dans le lieu qu'elle a choisi pour y pondre, la Truite frotte doucement son ventre sur le gravier du lit du cours d'eau, et que, déplaçant de petites pierres avec sa queue, elle y forme comme une digue, qu'elle oppose à la rapidité du courant, et dans les interstices de laquelle elle dépose ses œufs.
Notre patient observateur vit le mâle de la Truite venir, bientôt après, répandre sa laitance sur les œufs. Enfin il remarqua que la femelle, après la fécondation, s'efforce de recouvrir sa ponte avec du sable, de peur sans doute que les oiseaux aquatiques ne les ravissent, ou que les eaux ne les entraînent.
Remy put cependant s'assurer que, malgré ces merveilleuses précautions, le salut de la couvée était souvent compromis : des courants entraînaient les œufs, ou bien les eaux, en se retirant, les laissaient à sec, d'autres fois ils étaient gelés*
La première pensée de Remy fut de préserver les œufs de toutes ces causes de destruction. Il les enleva et les plaça dans des boîtes de bois, criblées de trous, qu'il dépo-
sait dans le bassin d'une source ou dans le courant d'un ruisseau (1). Mais la malveillance vint entraver ces premiers essais qu'il ne put suivre avec l'attention nécessaire. D'ailleurs, il arrive souvent que le mâle ne •féconde pas immédiatement les œufs déposés par la femelle de la Truite. Remy était donc exposé à placer dans ses boîtes des œufs qui n'étaient pas fécondés, et qui, par conséquent, ne pouvaient éclore. Grande difficulté à surmonter ! Remy ne se découragea pas. Le problème était posé, il voulait le résoudre. Il se remit donc à son poste, il observa de nouveau, et un éclair d'intelligence vint bientôt lui montrer la voie. Il pensa que les frottements continuels du ventre de la Truite contre le sable du ruisseau, n'étaient pas seulement destinés à préparer comme une sorte de nid à ses œufs, mais encore à faciliter leur sortie.
Une expérience directe lui démontra bientôt que ses prévisions étaient fondées. Par des frottements doux et multipliés sur le ventre de l'animal, notre ingénieux expérimentateur provoqua artificiellement la sortie des œufs. Ayant remarqué que le mâle, pour répandre sa laitance, imite les mouvements de la femelle, il provoqua de même artificiellement l'évacuation de cette laitance, et comme il opérait sur un liquide contenant des œufs, il vit ces œufs perdre de leur transparence. 11 considéra cette opacité comme le signe de leur fécondation. Dès lors, pour que l'éclosion s'ensuivît, il ne s'agissait plus que de mettre les œufs dans leurs conditions naturelles d'éclosion, et Remy y arriva sans peine.
C'est ainsi que, sans études antérieures, sans guide et ne prenant conseil que de la nature, ce simple pêcheur refaisait laborieusement les expériences de Jacobi, dont il n'avait jamais eu connaissance, et trouvait la solution de l'important problème qu'il s'était posé.
Après tant d'efforts et de fatigues, Remy
(I) Fécondation artificielle et èclosion des œufs de pois* tons*, par le docteur Haxo, d'Épinal, in-8. Épinal, 1853, p. 17.
avait besoin, pour achever son œuvre, pour la perfectionner, pour la répandre, peut-être aussi pour avoir un soutien et un conseil dans des moments de doute ou de découragement, de s'assurer la coopération d'un aide intelligent. Il confia son secret à Géhin, son ami, et fit de lui un véritable et habile pêcheur, qui l'aida à apporter diverses améliorations successives dans les procédés qu'il venait de découvrir.
Les premières tentatives de Remy paraissent remonter à 1840 ; et c'est en 1842 qu'il fut bien assuré du succès de sa méthode. Il parla alors dans le pays, des curieux résultats qu'il venait d'obtenir. Mais les uns ne l'écoute rentpas, les autres n'attachèrentqu'un intérêt de simple curiosité à ses expériences.
En 1843, Remy adressa au préfet des Vosges, la lettre suivante.
Joseph Remy, pêcheur à la Bresse, à Monsieur le Préfet des Vosges, à Épinal.
Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous exposer que, par suite des nombreuses expériences que j'ai faites, je suis parvenu, à force de soins et de peines, à faire éclore une immense quantité d'œufs de Truites, dont les jeunes, vigoureux et bien portants, sont propres à repeupler les rivières.
Je crois devoir mettre sous vos yeux le résultat des moyens que j'ai employés pour arriver à ces heureux résultats A l'époque du frai, au commencement de novembre, au moment où les œufs se détachent dans ]e ventre de la Truite, j'ai, en passant le pouce et en pressant légèrement sur le ventre de la femelle, sans qu'il en résulte aucun mal pour elle, fait sortir les œufs que j'ai placés d'abord dans un vase où se trouvait de l'eau ; après j'ai pris le mâle, et, en opérant comme pour la femelle, j'ai fait couler le lait sur les œufs, jusqu'à ce que l'eau soit blanchie.
Aussitôt cette opération faite et les œufs devenus clairs, je les ai déposés dans des boîtes en fer-blanc percées de mille trous et entre des grains de gros sable dont les fonds se trouvent bien garnis. J'ai placé une de ces boîtes dans une fontaine d'eau pure et d'autres dans l'eau de la rivière de la Bresse, dans un endroit assez tranquille quoique courant un peu. Vers le milieu de février les œufs de la boîte placée dans la source commençaient déjà à éclore, tandis que ceux déposés dans la rivière n'ont cum-
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mencé que le vingt mars En sortant, les petits,
dont la queue se dégage la première, sont blancs,
allongés, maigres, Ja tête grosse ils remuent
aussitôt et semblent par leurs élans nager de suite avec plaisir ; tous les jours on les voit changer de couleur et prendre celle des grands poissons ; le corps s'arrondit et se remplit. Je possède encore une quantité de ces petits êtres, pour pouvoir en produire au besoin.
Une découverte de ce genre, surtout dans un moment où les rivières se trouvent presque dépourvues dé poissons, par suite de la sécheresse qui s'est fait sentir Tannée dernière, est digne, je crois, de. l'intérêt du gouvernement
Signé : Remy.
La lettre qu'on vient de lire demeura sans réponse. Le préfet se borna à la transmettre à la Société d'émulation des Vosges.
Les deux pêcheurs de la Bresse ignoraient qu'il existe à Paris, une Académie savante, dont l'autorité est immense en Europe; si bien qu'une communication adressée à cette assemblée, se répand de là dans le monde entier, avec la rapidité de l'éclair. Ils ne songèrent donc pas à aller frapper aux portes de l'Académie des sciences. Ils s'adressèrent seulement à la Société d'émulation des Vosges, à laquelle le Préfet du département avait renvoyé leur communication.
La Société d'émulation des Vosges est « une de ces honnêtes filles qui n'ont jamais fait parler d'elles, » selon le mot de Voltaire. Ayant pris connaissance du procédé des deux pêcheurs, elle décerna, en 1843 , à Remy et Géhin une médaille de bronze et une indemnité de 100 francs. Cela fait, la Société d'émulation des Vosges crut avoir suffisamment mérité de la science et de la patrie.
Tout semblait donc annoncer que la découverte de Remy et Géhin demeurerait longtem ps enfouie dans les respectables archives de la Société savante d'Epinal. Heureusement pour une invention dont les résultats intéressaient, à tant de titres, le public tout entier, la question vint se poser, peu de temps après, devant l'Académie des sciences de Paris, à l'occasion du mémoire de M. de Qua-
trefages, présenté à l'Institut, comme nous l'avons dit, au mois de septembre 1848.
Aussitôt un médecin d'Epinal, M. le docteur Haxo, qui s'était dévoué à la propagation des idées de Remy, adressa à l'Académie des sciences une lettre, dans laquelle il faisait connaître la méthode et les succès des deux pêcheurs vosgiens. Nous avons déjà dit quel fut l'étonnement de l'Académie et du public. Les noms de Remy et de Géhin, répétés par tous les échos de la presse française, eurent bientôt une célébrité européenne.
La lettre du docteur Haxo fut renvoyée, parle président de l'Académie, à l'examen d'une commission, composée de MM, Duméril, Milne-Edwards et Valenciennes.
M. Milne-Edwards, prenant sa tâche au sérieux, partit pour les Vosges. Il se mit en rapport avec Remy, et à son retour, il présenta à l'Académie des sciences, un rapport, dont nous extrairons quelques passages.
«... La question que les pêcheurs se sont posée, disait M. Milne-Edwards, me -semble pleinement résolue. Et, pour rendre au pays un service considérable, il ne leur manque que les moyens nécessaires pour étendre leurs opérations..» Pour établir d'une manière régulière ce genre d'industrie, il faudrait au moins avoir trois étangs et en faire la pêche alternativement trois ans après leur empoissonne-, ment respectif, puis verser de nouveaux produits dans le vivier ainsi épuisé. Malheureusement MM. Remy et Géhin n'ont pas à leur disposition les fonds nécessaires pour compléter de la sorte l'exploitation de leurs procédés. Us ont oblenu la concession d'un petit étang qu'ils ont approprié à cet usage, et ils en ont acheté un autre au prix de 800 francs ♦ Mais aujourd'hui leurs ressources pécuniaires sont épuisées et si, grâce à votre bienveillante protection, monsieur le Ministre, ils n'obtiennent pas quelques secours du gouvernement, je crains bien qu'ils ne se trouvent dans l'impossibilité de donner suite à des essais dont les débuts sont des plus satisfaisants.
« Les travaux de MM. Géhin et Remy me semblent d'autant plus dignes d'encouragement que le succès ne neut donner que peu ou point de profit à ces deux hommes dévoués et actifs, mais contribuera à accroître les ressources alimentaires dont les populations riveraines ont la disposition Pour le
Saumon et pour la Truite et pour beaucoup d'autres poissons, le procédé de multiplication mis en pratique par MM. Remy et Géhin, me semble être le
moyen îeplus sûretleplus facile pour l'empoissonnement des rivières... et ces deux pêcheurs paraissent avoir été les premiers à le mettre en pratique chez nous »
Le savant doyen de la Faculté des sciences de Paris terminait en demandant que l'on entreprît une grande expérience d'empoissonnement des eaux de la France, et il proposait au Ministre de charger de ce travail les deux pêcheurs de la Bresse, comme la récompense la plus digne, la meilleure, la plus nationale, que le gouvernement put accorder à leur zèle et à leur habileté.
Dans un rapport fait en 1848, à la Société philomathique,M. deQuatrefages rendit une entière justice aux deux modestes observateurs. Nous reproduirons quelques passages de ce travail^ qui compléteront l'histoire des découvertes successives de Remy et Géhin, et achèveront de donner une idée nette de l'ensemble de leurs procédés.
« Kemy et Géhin, dit M. de Jahelger, avaient, à élever les jeunes poissons éolos entre leurs mains et à se créer des réserves, des espèces de pépinières où ils pourraient emmagasiner leurs produits pour les écouler au besoin. Ici commençait tout un ordre nouveau de difficultés. Si MM. Géhin et Remy avaient opéré sur des espèces herbivores, sur des Carpes, par exemple, la tâche aurait été bien simplifiée; les earpillons auraient trouvé dans la vase et sur les bords d'un étang ou d'un ruisseau une nourriture toute préparée. Mais nos pêcheurs élevaient des Truites, et à ces poissons carnassiers il fallait une nourriture appropriée à la fois à leur âge et à leurs instincts. Ce problème assez difficile fut également résolu à la suite d'expériences fondées sur l'observation. MM. Géhin et Remy avaient vu les petites Truites se nourrir, au moment de leur naissance, de la substance mucilagineuse qui entoure les œufs. Ils songèrent d'abord à leur faire une nourriture analogue et leur donnèrent du frai de grenouilles, ee qui réussit fort bien.
«Quand les (mitons devenus plus forts demandèrent une nourriture plus substantielle, leurs éleveurs eurent d'abord recours à la viande hachée... mais plus tard ils recoururent à un procédé bien plus ingénieux et qui mérite réellement l'épithète de scientifique. Pour nourrir leurs petites Truites, ils semèrent à côté d'elles d'autres -espèces de poissons, plus petites et herbivores ; celles-ci s'élèvent et s'en- Iretiennentô elles-mêmes aux dépens des végétaux
aquatiques, A leur tour, elles servent d'aliment aux Truites qui se nourrissent de chair. Dans la rivière de MM. Géhin et Remy tout se passe donc maintenant comme dans la nature entière. Ces pêcheurs sont arrivés à appliquer à leur industrie une des lois, les plus générales sur lesquelles reposent les harmonies naturelles de la création animée. »
M. de Quatrefages demandait , comme M. Milne-Edwards , que le gouvernement chargeât Remy et Géhin de vulgariser, de populariser leurs procédés.
Le pêcheur Remy a donc le premier, en France, pratiqué sur une vaste échelle la fécondation artificielle et l'éclosion des œufs de truites , par un procédé renouvelé de celui de Jacobi. 11 nous reste à dire quelles furent les récompenses accordées par le gouvernement à celui qui avait su créer ainsi., à peu de frais, une source inépuisable de substance alimentaire vivante.
Ces récompenses furent assez médiocres.
Le Ministère de l'agriculture alloua 2,000 francs, comme encouragement ou indemnité à partager annuellement entre les deux pêcheurs. On donna à Remy un bureau de tabac dans un village de 1,200 âmes ; en sorte qu'il fut obligé de quitter les rives de la Bresse, et d'y faire deux ou trois voyages par an, pour surveiller ses pêcheries. Remy était alors vieux et infirme. Géhin fut mieux traité. Des allocations annuelles lui furent accordées, et il fut, en outre, chargé de missions pratiques, convenablement rémunérées par l'État,