CHAPITRE IV
LES BOITES DE DOM PiNCHON, EN i 420. — LE SUÉDOIS LUND INVENTE EN 1701 LES FRAYÈRES ARTIFICIELLES — LE NA- TURALISTE JACOBI DÉCRIT, EN 1763, LE PROCÉDÉ COMPLET POUR LA FÉCONDATION ARTIFICIELLE DES POISSONS.
Nous avons dit qu'au Moyen- Age, la culture des eaux, pour la conservation et la multiplication des poissons, avait pris une importance toute particulière. Dans un manuscrit daté de 1420, on trouve la description d'un procédé très-remarquable, et qui fait de l'homme qui l'imagina et l'appliqua, le véritable inventeur des fécondations artificielles. Un moine de l'abbaye de Reome,près Montba rd, aujourd'hui Moutiers- Saint-Jean (Côte-d'Or), eut l'idée de féconder artificiellement des œufs de truite, en faisant écouler tour a tour par la pression, les pro-
(1) Voyage d'exploration sur le littoral de la France et de l'Italie. 2e édition, in-4°. Paris, 1861, p. 70.
LA PISCICULTURE
duits femelle et mâle de cette espèce, dans de Feau, qu'il agitait ensuite avec son doigt. 11 plaçait les œufs ainsi fécondés, dans une caisse de bois, fermée aux deux extrémités par un grillage d'osier, et au fond de laquelle il avait déposé une légère couche de sable. Il plaçait ensuite la boite dans une eau faiblement courante, et il attendait l'éclosion.
Ces curieux détails ont été publiés par un petit-neveu de notre célèbre Buffon, M. le baron de Montgaudry (1). Malheureusement les essais de dom Pinchon, n'ayant jamais été rendus publics, n'ont pu exercer aucune influence sur les progrès de la pisciculture, et n'offrent dès lors qu'un intérêt purement historique.
Il faut en dire autant d'un naturaliste suédois, C. F. Lund, de Linkoèping, qui, en 1761, employa avec succès dans le lac de Koxen, le procédé des frayères artificielles, à peu près tel que l'employaient les Chinois.» Nous trouvons ce procédé décrit en ces termes dans un ouvrage récent :
« Lund ayant observé que pendant la saison des amours, les poissons recherchaient les eaux à température plus élevée, et moins profondes des rivages, et que les œufs de la Perche et des Gardons se rendant dans les bires pour frayer prospéraient mieux lorsqu'ils restaient collés aux branches de genévrier des cloisons que lorsqu'ils tombaient à terre, trouva, à la suite d'essais, que la multiplication des poissons pouvait se faire de la manière suivante ; il fit construire une caisse spacieuse, mais peu profondej en planches, dont les côtés, munis de poignées, étaient percés de trous. Il la plongea; dans l'eau, à un endroit rapproché du rivage, où Ton se livrait à la pêche, mais dont le repos était peu troublé et où l'eau, réchauffée par les rayons du soleil, contribuait à l'éclosion. Le fond et les côtés de cette caisse étaient garnis de branches de genévrier, on y plaçait des poissons des deux sexes dont les œufs et la laitance étaient presque entièrement développés. Après deux, trois jours de séjour dans ces caisses, on s'assurait si les œufs étaient pondus et on s'emparait des poissons pour les utiliser d'une autre manière. On rabattait ensuite les côtés de la caisse et on étendait les branches couvertes d'œufs, de façon
(1) Bulletin de la Société d'acclimatation 1854, t. I,p. 80.
que ces derniers ne fussent pas trop rapprochés les uns des autres. Les œufséclosaient presque tous (1). »
Ainsi la découverte des procédés de fécondation artificielle devrait être rapportée au moine Dom Pinchon, au xve siècle, et celui des frayères artificielles au naturaliste suédois Lund;, au xvme siècle.
Mais aucune de ces découvertes n'était sortie du domaine individuel de cesobservateurs, et Ton ne peut, en bonne justice, décerner !e titre de véritable inventeur de cet art qu'à celui qui, le premier, le décrivit dans un mémoire scientifique.
Le premier auteur qui ait donné une véritable description scientifique de la méthode des fécondations artificielles, de l'éclosion des jeunes poissons et de leur élevage, est un naturaliste allemand, nommé Jacobi.
Vers le milieu du xvm* siècle, le comte de Golstein, grand chancelier des duchés de Bergues et de hdiers pour Son Altesse Palatine, remit à l'un des ancêtres de Fourcroy, un mémoire, écrit en allemand, sur la fécondation artificielle des œufs depoisson. La traduction française de ce mémoire fut publiée en 1773, dans le Traité général } des pêches de Duhamel du Monceau. D'un autre côté, en 1764, l'Académie de Berlin avait publié, dans le recueil de ses Mémoires , un travail ayant pour titre : Exposition abrégée d'une fécondationt artificiel le des Truites et des Saumons ^ appuyée sur des expériences certaines faites par un habile naturaliste. Or, ce travail n'était que l'extrait d'un mémoire allemand dû au naturaliste Jacobi, et il reproduisait, dans les mêmes termes, les procédés décrits dans le mémoire du comte de Golstein. Le Journal de Ha* novre avait du reste publié, dèsl'année 1763,1e \ texte original du travail de Jacobi, et en 1758 ce naturaliste avait adressé à Buffon des notes manuscrites sur le même! sujet. Le travail que
(I ) Traité de pisciculture pratique et dos procédés de multiplication et d'incubation naturelle et artificielle des poissons d'eau douce, par Koltz, in-18, Paris. 3e édition, 18G6, p. 15-16.
le comte de Golstein avait envoyé à l'un des Nous sommes entré dans ces détails parce ancêtres de Fourcroy, n'était donc qu'une co- que Duhamel du Monceau, en rapportant, pie de celui de Jacobi. dans son ouvrage, le mémoire de Jacobi, m
nomme pas Jacobi, et que dès lors beaucoup de naturalistes ont attribué, à tort, au comte
de Golstein la découverte des fécondations artificielles.
LA PISCICULTURE
Mais comment Jacobi avait-il été conduit à cette découverte remarquable ? L'observation avait appris depuis des siècles, que chez les poissons la fécondation s'opère hors du corps de ces animaux, à Faide d'un produit liquide, la laitance, dont le mâle vient arroser les œufs, déposés par la femelle sur le fond des cours d'eau. Jacobi imita artificiellement ce qui se passe dansla nature, et cette tentative fut couronnée d'un plein succès. Il constata, par une suite d'expériences ingénieuses, qui furent prolongées pendant un grand nombre d'années, que si l'on déverse sur les œufs de poissons, retirés du corps d'une femelle, la laitance du mâle, cette opération suffit pour provoquer, comme dans les conditions naturelles, le développement du germe.
La seule condition que Jacobi reconnut indispensable pour obtenir, après cette fécondation artificielle, Téclosion des œufs et la naissance du jeune poisson, consistait à placer les œufs fécondés dans une eau limpide et pure, se renouvelant constamment, c'est-àdire, dans le cours d'un petit ruisseau dérivé d'une bonne source.
Pour opérer une fécondation artificielle, Jacobi opérait donc comme il suit : il saisissait une . femelle dont les œufs étaient parvenus à maturité et faisait tomber ces œufs dans un récipient plein d'eau en 'exerçant une légère pression sur ses flancs, comme le montre la figure 841. Cette pression, sans nuire aucunement à l'animal, suffisait pour expulser les œufs des cavités intérieures qui les contiennent. Il prenait ensuite un mâle, et par le même procédé, il faisait écouler au dehors sa laitance, qui se mêlait à Teau et fécondait ainsi les œufs qui s'y trouvaient déposés. Ensuite il plaçait les œufs fécondés dans une petite caisse percée de quelques ouvertures fermées par des grilles de laiton, de manière à y laisser circuler facilement un courant d'eau.
« On choisira, dil Jacobi, quelque lieu commode près d'un ruisseau, ou mieux encore près d'un étang
T. III
nourri par de bonnes sources, d'où l'on puisse par une fente ou petit canal de dérivation , faire circuler un filet d'eau d'environ un pouce d'épaisseur, à travers la caisse, parles grilles, après l'avoir placée
Fxg. 54 — Opération de la ponte artificielle.
dans la situation nécessaire à cet eflet. Enfin on couvrira le fond de la caisse d'un pouce de sable épais ou de gravier, recouvert d'un lit de cailloux jointifs de la grosseur d'une noisette ou d'un gland. On répandra les œufs ainsi fécondés dans une des caisses ci-dessus, et l'on y fera couler l'eau du ruisseau ayant attention qu'elle n'y coule pas avec assez de rapidité pour emporter les œufs avec elle. »
La figure 342 représente la Boîte à éclosion de Jacobi,
Ainsi préservés de toutes les causes extérieures qui auraient pu leur porter atteinte, les œufs artificiellement fécondés arrivaient, sans accident, à la dernière période de leur développement. Au terme de cette incubation factice, les jeunes poissons naissaient aussi bien conformés que ceux qui éclosent dans les conditions ordinaires. Jacobi les conservait cinq semaines environ après leur naissance, et les distribuait alors dans son vivier.
Quand on a lu les descriptions si nettes et
si précises de cette expérience remarquable,,
on comprend aisément que Jacobi puisse
ajouter que « sa méthode appliquée à toutes
les espèces, doit procurer un grand profit. » bon sens pratique, que toutes les questions Toutes les parties de son travail sont traitées, fondamentales s'y trouvent résolues. Cette dit M, Coste, avec tant de précision et tant du découverte scientifique ne tarda pas à recevoir
Fjg. 5*2. — Boite à éciosion de Jacobi.
son application dans l'industrie. Des essais tentés dans le Hanovre près de Nostelem donnèrent de si beaux résultats, que les poissons obtenus par ce procédé devinrent l'objet d'un grand commerce.
D'après l'auteur d'un Traité de pisciculture que nous avons déjà cité, Jacobi aurait établi en Allemagne, une véritable fabrique de poissons, \mepisci facture.
«Jacobi, dit M. Koltz, établit une piscifacture d'abord à Hambourg, ensuite à Hohenhausen et après à Nostelem ; cette dernière donna des résultats assez importants pour que les poissons obtenus par ce procédé y soient devenus l'objet d'un grand commerce, el que l'Angleterre, voulant récompenser un pareil service, accordât une pension à celui qui avait pris cette heureuse initiative (1). »
Cependant Jacobi ne trouva point d'imitateurs, et il faut arriver jusqu'à nos jours pour trouver quelques tentatives d'application de sa méthode. M. Koltz rapporte ainsi les essais de ce genre, faits en Allemagne.
«Ce n'est qu'en 1 S î 5 que le pasteur Armack de Lippendorf, près de Roda, introduisit la pisciculture dans la principauté de Waldeck, ou elle fut propagée par le garde général Scell de Waldeck et le maître forestier Deuchel de Meuzébaeh. Plus tard, c'est-àdire en 1824, le grand maître forestier de Kaas, reprenant les procédés de multiplication dont l'application a été faite jusqu'au commencement de ce siècle dans la principauté de Lippe, établit des
(1) Koltz, Traité de pisciwUure pratique, p. 18,
frayères artificielles à Buckeburg et entruiîa avec l'aide du garde forestier Franke, de Heinbergen, les eaux de l'État de Schaumbourg-Lippe. En i 8 27, le garde général Msertens créa un établissement analogue à Schieder et repeupla les cours d'eau de la principauté de Lippe, 11 est à remarquer que les journaux d'alors s'occupèrent chaque fois de ces créations, et que c'est d'après leurs indications que Ton introduisit en 1830 la pisc'culture à Lautergrunde et à Hassigslhal près Mœnchœden (Saxe- Cobourg), où elle fut placée sous la direction du conseiller des finances de Westhaeuser.
« En 1834, l'Italien Mauro Rusconî, si bien connu des naturalistes par ses travaux sur l'embryologie des salamandres, ayant remarqué par hasard que certains poissons habitant une petite rivière du lac de Como se débarrassaient de leur frai en se frottant le ventre contre le sable du fond, employa la multiplication artificielle dans un but scientifique et multiplia avec succès le Brochet, la Tanche, l'Able et la Perche, Agassiz et Vogt font remonter à la môme époque les travaux embryologiques qu'ils entreprirent pour la multiplication de la Palée, petit Salmone propre au lac de Neufchâtel, et qui donnèrent naissance à l'ouvrage classique de ces auteurs. Depuis lors Vogt propagea sa méthode dans le canton de Neufchâtel, où elle est encore en usage, grâce à un règlement de l'autorité.
«L'année 1837 vit naître à Detmold un nouvel établissement ichthyogénique, lequel fut confié au veneur de la cour, Schnitger, et qui produit encore aujourd'hui de beaux résultats, grâce aux soins intelligents du grand maître forestier Wagener-(t). »
En 1837, quand le Saumon commença à diminuer d'une manière sensible dans les eaux de la Grande-Bretagne, M. John Shaw
(1) Koltz, Traité de pisciculture pratique^ p. 1$.
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reconnut, par des expériences heureuses, la . possibilité de reproduire ce poisson par la fécondation artificielle selon la méthode de Jacobi. En 1841, sous l'inspiration de M. Drummond, M. Boccius, ingénieur civil de Hammersmith, réussit à repeupler, dans le voisinage d'Uxbridge, les cours d'eau appartenant à M. Drummond. Il y éleva, en un certain nombre d'années, 120,000 Truites* Pendant les années suivantes, M. Boccius mit les mêmes procédés en pratique dans les domaines du duc de Devonshire à Chatsworth, chez M. Gurnie à Carsalton et chez M. Stibberts à Chatford.
Tel est le bilan exact des tentatives qui avaient été faites en Europe, pour mettre en pratique les procédés de fécondation artificielle découverts au xvine siècle, par le naturaliste allemand Jacobi.
Il est certain, pourtant, que tous les faits qui viennent d'être rappelés étaient ignorés ou oubliés des naturalistes, lorsque, en 1848, on apprit que deux pêcheurs qui habitaient une vallée des Vosges, et qui exerçaient leur industrie dans la rivière de la Bresse, avaient réalisé la découverte de la fécondation artificielle des poissons. Voici à quelle occasion le public et les savants furent saisis de cette question.
M. de Quatrefages avait été conduit, par des recherches purement scientifiques, à s'occuper de la multiplication des poissons, et il présenta à l'Académie des Sciences, en 1848, un travail sur ce sujet. Persuadé que les fécondations artificielles pourraient faire disparaître les diverses causes qui nuisent au développement des œufs, M. de Quatrefages conseillait d'employer la caisse à êclosion de Jacobi, pour obtenir Féclosion des poissons qui habitent les eaux vives. Il montrait, en même temps, la possibilité de rendre annuel le produit triennal et irrégulier des étangs, en les. divisant en divers compartiments, dans le plus petit desquels on ferait éclore les ceufs et on élèverait le. fretin. Chaque année,
on chasserait le poisson d'un compartiment dans l'autre, et Ton pourrait pêcher tous les ans dans le dernier bassin.
« Quand on sait, écrivait M. de Quatrefages, dans son mémoire, combien est remarquable la fécondité des poissons, on se demande comment le nombre des poissons n'est pas plus considérable. Ce fait s'explique surtout, peut-être par l'appréciation des circonstances qui s'opposent au développement de ces myriades de germes. On sait que, chez la plupart des poissons, il n'y a pas d'accouplement. A l'époque du frai, les mâles et les femelles recherchent , il est vrai, également les localités propres au développement des œufs; mais ces derniers sont pondus et la liqueur fécondante émise, sans qu'aucun rapprochement des sexes assure le contact de ces deux éléments. La fécondation est tout accidentelle; et, par suite, un nombre immense d'œufs périssent sans avoir été fécondés* En outre, le frai des femelles est très-souvent dévoré au moment même de la ponte, soit par quelques individus voraces, soit par les parents eux-mêmes* Enfin, ce frai pondu près des rivages, dans nos rivières et nos étangs, périt bien des fois quand les eaux, venant à baisser, le laissent à sec.
« Les fécondations artificielles feraient disparaître toutes ces causes de destruction des œufs, et remploi de cette méthode n'offre aucune difficulté. U suffit de placer dans un vase quelconque les laitances mûres d'un certain nombre de femelles, avec une quantité d'eau suffisante pour qu'en agitant le liquide, les œufs puissent flotter librement; puis, de délayer dans ce vase la laitance d'un mâle. Au bout de quelques instants, si les œufs sont bien à terme et la liqueur fécondante suffisamment élaborée, la fécondation sera accomplie : tous les œufs sont fécondés. Or on reconnaît que les poissons mis en expérience remplissent ces conditions, lorsqu'en pressant légèrement l'abdomen d'avant en arrière, on fait sortir facilement le produit des organes reproducteurs. Les œufs, une fois fécondés, devront être placés dans un lieu propre à leur développement, et ici se présentent des exigences qui varient avec l'espèce sur laquelle on opère. Les œufs de poissons d'étang ou de vivier ne demanderont pas de grandes précautions, il suffira de les déposer dans un endroit ayant un fond d'herbes aquatiques, et où l'eau soit tranquille et peu profonde. On devra, d'ailleurs, les protéger d'une manière quelconque, par des treillis, par exemple, contre les attaques de leurs ennemis. Les œufs des poissons d'eau vive sont un peu plus difficiles à élever. Voici, toutefois, un procédé bien simple, qui a été mis en usage avec succès dès le milieu du siècle dernier, par un Allemand, Je comte de Golsteiri, pour faire éclore des Saumons. On fait construire une caisse à couvercle mobile, de 4 mè-
1res de long sur 30 à 35 cent, de large; on ménage aux deux extrémités une ouverture ayant 16 à 17 cent, en carré, et fermée par un grillage serré. On garnit le fond de cette caisse de sable et de gravier bien propre, puis on place cet appareil sur le bord d'un ruisseau d'eau vive, de manière à ce qu'un filet d'eau de 1 pouce de hauteur environ le parcoure assez lentement. On a ainsi une sorte de ruisseau artificiel, à l'abri de toute invasion venant du dehors. On étale alors sur le gravier des œufs de saumon fécondés; on referme la caisse, et de temps à autre on a soin de nettoyer les œufs en agitant légèrement l'eau avec les barbes d'une plume, pour chasser , le moindre dépôt limoneux, qui, en s'attachant à leur surface, compromettrait le succès de l'opération. Au bout de trente à quarante jours, selon la température, les petits Saumons sortent de l'œuf; ils vivent quelque temps dans la caisse, et la quittent plus tard pour gagner le ruisseau voisin, lequel doit aboutir à un vivier ou à un étang. Si celui-ci est disposé convenablement, les petits Saumons s'y arrêtent et y prennent leur développement ultérieur. Le comte de Goîstein assure avoir obtenu, dans une seule expérience, 430 Saumoneaux, qui lui ont servi à empoissonner plusieurs viviers. On comprend que le même procédé pourrait s'appliquer à l'élève de tous les poissons d'eau vive.
« Si je ne me trompe, il y a dans ce qui précède les indications nécessaires pour donner naissance à une industrie toute nouvelle, au moins en France. Les petits Saumons vivent très-bien dans les eaux douces jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; à cette époque, ils ont atteint une taille de 35 à 40 cent., et sont fort estimés à cause de la délicatesse de leur chair...
«En effet, pour que les fécondations réussissent, il n'est pas nécessaire que les poissons employés soient vivants. M. Golstein a fécondé les œufs d'une truite morte depuis quatre jours, et cela avec un plein succès. Il est probable que la liqueur fécondante conserve également ses propriétés longtemps après la mort des mâles. C'est là? du moins, un fait que j'ai bien des fois vérifié sur des invertébrés. De plus, les petits poissons, après leur éclosion, se nourrissent pendant un temps assez long aux dépens de la substance vitelline renfermée dans leurs intestins, [.es Saumons, en particulier, paraissent n'avoir besoin d'aliments venant du dehors, qu'au bout d'un mois ou six semaines. On voit qu'aux autres avantages présentés par le procédé dont nous parlons, il faut joindre celui de faciliter Ja dissémination des espèces...
«L'emploi des fécondations artificielles, appliqué et perfectionné par l'expérience, donnerait certainement un jour une impulsion toute nouvelle à l'industrie des étangs, et rendrait annuel un produit nécessairement irrégulier et tout au plus triennal. On sait, en effet, que trois ans de repos au moins sont nécessaires pour qu'un étang péché puisse se repeu-
pler. C'est là un inconvénient grave; pour y remédier, il faudrait partager l'étang en trois ou quatre compartiments d'une égale grandeur, communiquant entre eux au moyen d'écluses. Le plus petit de ces parcs serait disposé pour faire éclore les œufs et élever le fretin; chaque année on chasserait les poissons d'un compartiment dans l'autre, jusque dans le dernier, qui pourrait être ainsi péché à fond tous les ans, et immédiatement rempoissonné par les individus renfermés dans l'avant-dernier parc. Des réserves placées sur les côtés permettraient, d'ailleurs, de conserver les poissons qu'on voudrait laisser vieillir (i) ».
Les conclusions de M. de Quatrefages avaient été justifiées et confirmées d'avance. En effet, une réclamation de priorité élevée par M. le docteur Haxo, à propos du mémoire de M. de Quatrefages, fit connaître les résultats obtenus depuis 1843 par deux pêcheurs de la Bresse, et excita un vif etonnement parmi tous les naturalistes. Nous avons donc à parler maintenant des efforts et des remarquables résultats obtenus par ces deux modestes observateurs.