TEXTES CONFIRMAT ÏFS DE CETTE ASSERTION
Après la prise de Constantinople par les croisés, en 1204, la connaissance du feu
grégeois se répandit chez les Arabes. Faut-il penser, avec M, Lalanne, que les infidèles en durent la communication à quelque Grec fugitif, ou peut-être même à l'empereur détrôné Alexis III, qui, retiré, en 1210, à la cour du sultan d'Ieonium, en obtint une armée contre les princes grecs de Nicée, et aurait pu de cette manière chercher à payer an sultan son hospitalité? Il est, selon nous, plus probable que les Arabes empruntèrent aux Chinois Fart des compositions incendiaires. En effet, au vne siècle, certains rapports avaient commencé de s'établir entre les Arabes et les Chinois ; et ce dernier peuple avait envoyé, au premier siècle de l'hégire, une ambassade à la Mecque. Au vme et au ixe siècle de notre ère, les Arabes et les Persans entretenaient avec les Chinois des relations suivies; ces rapports furent repris au milieu du xiii8 siècle, après la conquête de la Chine par les Mongols. Ce fut donc sans doute par cette dernière voie que les Sarrasins, qui avaient tant souffert des mélanges incendiaires, apprirent à leur tour à les manier à leur profit. Quoi qu'il en soit, dès les premières années du xme siècle, nous voyons les Arabes en possession du feu grégeois.
Les mélanges incendiaires subirent à cette époque, un perfectionnement fondamental.
C'est de ce moment que date l'introduction du salpêtre dans les substances destinées à provoquer et à propager l'incendie.
Le salpêtre est dans plusieurs contrées de l'Asie, mais principalement en Chine et dans les Indes, un produit naturel. Il y prend naissance spontanément, aux dépens des éléments de Fair. Formé à la surface du sol, sur les lieux élevés, il est dissous parles eaux pluviales, qui l'entraînent le long des pentes, dans le fond des vallées : là il pénètre dans Tintérieur du sol; plus tard, par l'effet de la capillarité, cette dissolution, remontant peu à peu à la surface, y produit des efflorescences salines. Il suffit de recueillir ces terres pour eh retirer le salpêtre par. un simple lessivage 'à l'eau. Cette
opération, pratiquée de temps immémorial en Chine et dans les Indes, fournit le salpêtre dans un certain état de pureté. Ainsi, dès les temps les plus reculés, les Chinois eurent connaissance de ce sel ; ils observèrent, par conséquent, la propriété dont il jouit de fuser sur les charbons incandescents, c'est-à-dire de les faire brûler avec un très-vif éclat et d'activer la combustion avec une grande énergie. Il est donc tout simple que les Chinois aient eu de bonne heure l'idée d'ajouter le salpêtre à leurs mélanges combustibles.
Il est impossible, selon MM. Reinaud et Favé, de fixer avec exactitude l'époque à laquelle les Arabes empruntèrent aux Chinois la connaissance et l'emploi du salpêtre, et celle où les Chinois eux-mêmes avaient appris à s'en servir. Il est seulement établi qu'avant l'année 1225, date du manuscrit arabe de Ja bibliothèque de Leyde que nous avons cité plus haut, les compositions salpêtrées n'étaient pas encore en usage. Mais tous les manuscrits arabes postérieurs à cette date, et surtout l'ouvrage de Marcus Grœchus (1230), renferment la description d'un grand nombre de recettes dans lesquelles le salpêtre entre comme agent essentiel.
D'après les formules contenues dans ces traités, le feu grégeois employé était formé de la réunion de diverses substances grasses ou résineuses, auxquelles venaient s'ajouter le salpêtre et le soufre. D'autres recettes prescrivent un mélange de soufre, de charbon et de salpêtre dans toutes les proportions imaginables. On trouve même indiqué parmi ces dernières le mélange de 12,5 de charbon, 12,15 de soufre et 75 de salpêtre, qui forme notre poudre à canon.
Marcus Grœchus donne les formules suivantes pour préparer les feux qu'il appelle . / eux volants (1) : — • , .
0) Les feux volants dont parle Marcus étaient des espèces 'de fusées très-analôgues aux nôtres . On n'en faisait point usage comme arme de guerre; on s'en servait seulement dans les feux d^artifice. On. verra plus; loin .cependant que
LES POUDRES
«. Huile de pétrole, une livre ; moelle de couma ferula, six livres ; soufre, une livre ; graisse de bélier} une livre ; huile de térébenthine, quantité indéterminée.
u Les feux volants, dit encore Marcus, peuvent être faits de deux manières :
« 1° On prend une partie de colophane, autant de soufre, et deux parties de salpêtre ; on dissout ce mélange pulvérisé dans l'huile de lin ou de lamium; on place ensuite cette composition dans un roseau ou dans un bâton creux, et Ton y met le feu. Aussitôt il s'envole vers le but et incendie tout.
« 2° On prend une' livre de soufre pur, deux livres de charbon de vigne ou de saule, six livres de salpêtre ; on broie ces substances avec beaucoup de soin dans un mortier de marbre. On met ensuite la quantité que Ton voudra de cette poudre dans un fourneau destiné à voler dans l'air ou à éclater. »
Les Grecs du Bas^Empire avaient surtout appliqué le feu grégeois à la guerre maritime ; les Sarrasins n'en firent guère usage que dans les combats sur terre; mais ils le perfectionnèrent beaucoup pour cette application spéciale. Des instruments, des machines, des engins de toutes sortes constituaient chez les Arabes le riche arsenal du feu grégeois* Les mélanges incendiaires étaient devenus pour eux le principal moyen d'attaque; on avait étendu leur emploi à: toutes les armes, à tous les instruments de guerre. Les Sarrasins attachaient le feu grégeois à leurs lances, à leurs boucliers; ils le lançaient avec des flèches et avec des machines. Le nombre de ces machines était d'ailleurs très-considérable et leur mécanisme très-varié. On employait tour à tour les arbalètes à tour, qui lançaient à l'ennemi le mélange enflammé ; — les machines à fronde, destinées à jeter divers projectiles remplis de feu grégeois, tels que des pots de terre, des marmites de fer et même des tonneaux ; — les lances à feu et les flèches à feu, dont les formes et les dispositions variaient beaucoup ; — les massues à asperger , espèces de torches armées à leur pointe de feu grégeois brûlant,
c'est par l'observation de leurs effets que Von a été conduit plus tard à imaginer les premières armes à feu destinées à lancer des projectiles.
DE GUERRE. 22i
dont on couvrait son ennemi en brisant sui lui la massue ; — • tubes à main^ qui lan* çaient en avant un jet de matières enflam* niées à la manière des fusées. En un mot, selon MM. Reinaud etFavé, c< chez les Arabes, le feu considéré comme moyen de blesser directement son ennemi, était devenu l'agent principal d'attaque, et Ton s'en servait peutêtre de cent manières différentes (1). »
La figure 136 représente, d'après le manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, un fantassin armé de la lance à feu.
Fig. 136. — Fantassin armé de la lanee à feu.
Un autre moyen qu'ont employé les Arabes, pour jeter le désordre et la terreur dans les armées, consistait à lancer contre les bataillons ennemis, des cavaliers montés sur des chevaux enveloppés de flammes. Nous rapporterons ici un passage de l'ouvrage de MM. Reinaud etFavé qui explique les moyens employés chez les Orientaux pour ce genre d'attaque.
(1) Du feu grégeois ei dés feux de guerre , p. 51 .
« L'invasion des Tartares donna lieu, disent MM, Reinaud et Favé, chez les musulmans de l'Egypte et de la Syrie, à l'emploi d'un autre moyen qui joua un rôle important, et dont les traités arabes d'art militaire parlent assez au long. On sait que, dès la plus haute antiquité, les Indiens firent usage de substances ou de compositions incendiaires pour faire peur aux éléphants, qui composaient jadis dans l'Inde une partie principale des armées. Ces animaux effrayés répandaient le désordre autour d'eux, et quelquefois il n'en fallait pas davantage pour décider du sort d'une grande bataille. Ce moyen était si bien connu, que lorsque, après les conquêtes d'Alexandre, les éléphants figurèrent dans les armées occidentales, on l'employa chez les Romains. Les musulmans d'Égypte et de Syrie, vivement pressés par les armées de Houlagou, eurent recours à des moyens analogues pour effrayer les chevaux de l'armée ennemie, et même pour brûler les cavaliers. Des artificiers armés de massues à asperger étaient chargés de répandre la terreur et le trouble par le bruit qu'occasionnait la combustion, et par la menace de répandre une matière brûlante sur le cheval et le cavalier ; quelquefois les guerriers portaient sous l'aisselle des flacons de verre remplis de matières incendiaires qu'on lançait sur l'ennemi. Le bout du verre était enduit de soufre. Au moment voulu, on mettait le feu au soufre; le flacon, en tombant, se brisait, et le cheval avec son cavalier étaient enveloppés de flammes. En même temps on imagina des vêtements imperméables pour garantir les chevaux consacrés à ce service. »
On lit le passage suivant dans le manuscrit arabe delà bibliothèque de Saint-Pétersbourg :
« Manière d'effrayer la cavalerie ennemie et de la faire « fuir* — Ce procédé est de l'invention d'Alexandre. « Tu revêtiras un bornous de poil, et tu y dispose - « ras des clochettes avec du naphte. Voici comment. « Tu prendras un cordon auquel tu attacheras des « boutons faits d'étoupe ; ce bornous sera imbibé « d'huile grasse depuis la tête jusqu'en bas. Au- « dessus de la tête, tu placeras un bonnet de fer « garni d'un khesmanat de feutre rouge, que tu ar- « roseras de naphte. Tu prendras à la main une mas- « sue à asperger, remplie de colophane en poudre, « de sésame, de carthame, de touz et de diverses es- « pèces de graines à huile. Au feutre rouge arrosé « de naphte et placé sur la tête, on ajoutera des fu- « sées... Le chenal sera revêtu d'une manière analo- « gue : une couverture de poil lui enveloppera la « croupe, le poitrail, le cou et le reste du corps jus- « qu'au jarret. Il sera aussi chargé de fusées... Tu « prendras une lance garnie des deux côtés d'e feutre « rouge et de plusieurs fusées. L'étrier sera garni de > « quelque chose propre à produire un cliquetis, ou « de grosses sonnettes. Le cavalier, en s'avançant,
« mettra le tout en mouvement. Tu marcheras, ac- « compagné de deux hommes à pied, vêtus de noir, « et portant des masses à asperger, telles qu'elles ont « été décrites. Partout où tu te présenteras, Ten- « nemi prendra la fuite. Dix cavaliers ainsi équipés « feraient fuir une troupe nombreuse. »
MM. Reynaud et Favé donnent, d'après le même manuscrit, d'autres détails sur ce procédé de guerre.
« Manière de couvrir le cheval et le cavalier, — On « prend du feutre et Ton y applique une préparation « protectrice ; puis ce feutre sert de doublure (ou de « revêtement extérieur) à la chemise (ou cotte) et « aux couvertures (ou caparaçons). Cette préparation « se compose de vinaigre de vin, d'argile rouge, de « talc dissous, de colle de poisson et de satidaraque. « On a soin de bien mouiller la chemise, qui est de « gros drap, avant d'y fixer les sonnettes ; on mouille « aussi la doublure qui est appliquée sur le drap : « cette doublure n'est pas autre chose que le feutre « qui a reçu la préparation protectrice. Ce procédé « est très-propre à effrayer l'ennemi, surtout lors- « qu'il est employé pendant la nuit, car il donne une « apparence formidable au groupe qui est ainsi re- « vêtu ; en effet, l'ennemi ne se doute pas de ce qui « est caché sous ce déguisement qui offre, pour ainsi « dire, un objet d'une seule pièce. C'est une res- « source précieuse pour quiconque veut recourir à « ce stratagème. Mais, d'abord, il est indispensable « de familiariser son cheval avec un équipement si « étrange ; autrement, le cheval s'effaroucherait et « renverserait son cavalier. Voici le moyen qu'on « emploie : On bouche les oreilles du cheval avec du k coton, on tient prêtes les fusées... avec* les sonneta tes, les massues et les lances : on fait détoner un « petit madfaa sur le cheval, on fait fuser les fu- « sées... ; ensuite on débouche les oreilles du che- « val, Tune après l'autre. Cet essai se fait dans un « lieu isolé, pour qu'on ne soit vu de personne. « Même quand l'essai est terminé, on ne revêtira les « chevaux du caparaçon que dans un lieu à part, et « loin de tout regard. Étant ainsi habitués, si Ton « veut s'avancer au combat, les chevaux savent où « on les mène, et s'animent à l'attaque. S'ils sont « poussés contre un corps d'armée, quel qu'il soit, « ils le rompent. Mais il faut que, devant chaque ca- « valier, un homme marche à pied muni d'une mas- « sue à asperger. Ce fut le moyen le plus efficace <t qu'on employa pour repousser Houlagou. Les rois « doivent entretenir dans leurs arsenaux ce qui est « nécessaire pour en assurer l'effet, surtout contre « le9 ennemis de la religion ; si quelques-uns ont i « négligé ce moyen, c'est qu'ils n'en ont pas connu « la puissance. Quand le cavalier s'avance vers l'en- ! « nemi, les troupes doivent marcher derrière lui :
LES POUDRES DE GUERRE
rig. 137. — Char incendiaire.
h c'est une raison pour qu'il évite de revenir sur ses « pas ; autrement le désordre se mettrait dans les « rangs, et il s'ensuivrait une défaite. Qu'il marche « sans crainte ; personne n'osera s'opposer à lui, ni « avec Tépée, ni avec la lance* »
« Il est dit, à la fin du passage, ajoutent MM. Reinaud et Favé, que lorsque l'artificier s'avance vers l'ennemi, toute l'armée doit se mettre en mouvement après lui. C'était pour profiter du désordre qui ne tardait pas à se mettre dans les troupes ennemies. Une autre chose que l'auteur arabe ne dit pas, et à laquelle il fallait veiller, c'est que les matières incendiaires qui devaient jeter la terreur chez l'ennemi devaient être assez bien ménagées pour qu'on eût le temps de produire l'effet voulu avant qu'elles fussent consumées. Pour cela on mesurait la distance que J'artificier avait à franchir ; et si Ton avait des raisons de croire que l'ennemi épargnerait une partie du chemin, on tenait compte de la différence. En pareil cas, la tactique de l'ennemi consistait à déjouer ces calculs. En conséquence, il fallait que le général qui machinait cette espèce de surprise mît le plus grand mystère dans l'opération. C'est ce que fait entendre l'écrivain arabe, quand il dit que, môme après que les chevaux étaient suffisamment dressés, on ne devait les revêtir du caparaçon chargé d'aititîces que dans un lieu dérobé à tous les regards.
« Voici un exemple sensible de ce qui se pratiquait à cet égard. On était alors dans l'année 699 de l'hégire (1300 de.J.-C). L'armée du sultan d'Egypte en vint aux mains, aux environs d'Émèse en Syrie, avec - l'armée de Gazan,, khan des Mongols de Perse. Suivant l'historien arabe Makrizi, au moment où Faction allait commencer, Gazan ordonna à ses troupes de rester immobiles, et de ne bouger que lorsqu'il en donnerait le signal. Tout à coup cinq cents mamelouks égyptiens, choisis parmi les artificiers,. sortenï des rangs de l'armée, leur napli te allumé, et s'élancent de toute la vitesse de leurs chevaux ; mais, au. bourd'un certain temps, comme les Mongols étaient restés *à leur place, le naphte s'éteint, et les arti
ficiers voient leurs espérances déçues. C'est alors que> Gazan commande la charge (1). »
La figure 137 représente un char incetir diaire, d'après le même manuscrit.
La figure 138 représente, d'après le ma* nuscrit cité plus haut, un cavalier armé de la lance à feu. L'homme et le cheval sont bardés de fer pour éviter les brûlures par les étincelles (Eques semper sit armatus totus et equiib suus totus bardatus^ ne a favillis ignis recipiat passionem, dit le manuscrit).
Ce ne fut point contre leurs voisins que les Arabes firent surtout usage du feu grégeois. L'art des feux de guerre avait depuis trop longtemps pris racine dans l'Asie, pour que les Orientaux n'eussent point appris de bonne heure à se préserver de leur atteinte- Le feu grégeois fut principalement dirigé contre les chrétiens, dont les croisades amenaient les incessantes irruptions sur le sol des infidèles. On connaît, par les récits des historiens de ces guerres, l'épouvante que ces moyens de combat semaient dans les rangs des croisés. 11 est d'ailleurs facile de comprendre la surprise et la terreur que devaient éprouver les Occidentaux, habitués aux luttes loyales de leur pays, où le fer n'avait que le fer à combattre, lorsque tout à coup ils se trouvaient en face d'une attaque si étrange et si imprévue. Quel que soit le courage du soldat, il n'aime
! jl) T)u feu grégeois {Journal asiatique^ 1849, u° 16).
Fig. 138. — Cavalier armé de sa lance à feu.
pas à braver les périls dont il ne connaît point la nature ; les dangers qui s'environnent d'un caractère surnaturel ou mystérieux glacent les plus intrépides cœurs. Or, l'emploi de ces feux à la guerre, avait quelque chose de magique en apparence, qui devait très-vivement agir sur l'imagination des Européens. Qu'on se représente un chevalier chrétien enfermé dans son étroite armure, et qui tout à coup voit arriver sur lui, au galop de son cheval, un musulman armé du feu grégeois. Avec la lance à feuy le Sarrasin dirige la flamme ardente contre le visage de son ennemi ; avec la massue à asperger, il couvre sa cuirasse du mélange enflammé, et le guerrier, tremblant, éperdu à cette apparition magique, se croit, avec horreur, à demi consumé sous son armure brûlante.
Dans son Histoire des progrès de l'artillerie, M. le général Favé rappelle quelques-uns des faits historiques dans lesquels des matières incendiaires ont été employées commearmesoffensives, parles Arabes, contre
les Orientaux, tant en Asie qu'en Europe.
Bongars, dans une relation qu'il a donnée du siège de Jérusalem pendant la première croisade (1), s'exprime ainsi :
« Lorsque les chrétiens s'avançaient sous les murs de la vilie sainte, ils furent accueillis par une grêle de pierres et de flèches. En outre les défenseurs jetaient du bois et des matières combustibles pardessus du feu ; des mailleis de bois étaient enveloppés de poix, de cire, de soufre et d'étoupe, puis, la composition étant allumée, ils étaient projetés sur les machines ; ces maillets étaient garnis de pointes de fer afin de s'attacher de quelque côté qu'ils frappassent, et de communiquer le feu. Le bois et les matières incendiaires formaient des bûchers enflammés qui arrêtaient ceux que ni les glaives ni les hau* tes murailles n'auraient retardés (2). »
Un autre historien de la même croisade dit, au sujet du siège de Nicée :
« Les Sarrasins dirigeaient contre nos machines de la poix, de l'huile, de la graisse et toutes sortes de substances propres à fournir matière à l'incendie. »
(1) Gesta Dei per Francos, p. 178,
(2) Cité par M. Favé, p. 52.
LES POUDRES DE GUERRE
Fig. 139. — Les Sarrasins lancent le feu grégeois contre les tours de bois et les ouvrages préparés par l'armée
de saint Louis, pour le passage d'une branche du Nil (page 226).
Albert d'Aix raconte qu'au siège d'Assur, en 1099, pendant la deuxième croisade :
« Les Sarrasins embrasèrent une tour des chrétiens en lançant des pieux ferrés et pointus, entourés d'huile, d'étoupe, de poix, aliments d'un feu entièrement inextinguible par l'eau. Us mirent encore le feu à une seconde tour en jetant de pareils pieux incendiaires ; aussitôt, de toute l'armée et des tentes, accoururent les hommes et les femmes, apportant chacun de Teau dans leurs vases pour éteindre la machine. Mais cette grande quantité d'eau jetée dessus ne servit à rien, car cette espèce de feu était inextinguible par l'eau (1), »
Pendant la troisième croisade, c'est-à-dire en 1191, les chrétiens assiégèrent Saint-Jeand'Acre. Les Arabes firent de grands efforts pour défendre la place ; un écrivain arabe, Boha-Eddin, a écrit :
« Un jeune homme de Damas, fondeur de son métier, promit de brûler les tours des chrétiens si on
(1) Cité par M. Taxé, Histoire des progrès de l'artillerie, t. III, p. 52, Etudes sur le passé et l'avenir de l'artillerie.
T, III
lui fournissait le moyen d'entrer dans la place. La proposition fut acceptée, il entra dans Acre, et on lui fournit les matières nécessaires, il fit bouillir ensemble du naphte et d'autres drogues dans des marmites d'airain; quand ces matières furent bien embrasées, qu'en un mot elles présentaient l'apparence d'un globe de feu, il les jeta sur une des tours, qui prit aussitôt feu.' La deuxième tour s'enflamma aussi, puis la troisième. »
Un autre écrivain arabe, Ibn-Alatir, donne quelques détails de plus sur le même fait :
« L'homme de Damas, pour tromper les chrétiens, lança d'abord sur une des tours des pots de naphte et d'autres matières non allumées qui ne produisirent aucun effet. Aussitôt les chrétiens, pleins de confiance, montèrent d'un air de triomphe au haut de la tour et accablèrent les musulmans de railleries. Cependant l'homme de Damas attendait que la matière contenue dans les pots fût bien répandue. Le moment arrivé, il lança un nouveau pot tout enflammé. A l'instant le feu se communiqua partout, et la tour fut consumée.
« L'incendie fut si prompt que les chrétiens n'eurent pas même le temps de descendre ; hommes,
SCIENCE
armes, tout fut brûlé* Les deux autres tours furent consumées de la même manière (1). »
On lit encore dans la suite de la relation de Boha-Eddin :
« Le danger devenant imminent, on prit deux traits du genre de ceux qui sont lancés par une grande arbalète; on mit le feu à. leurs pointes, de telle sorte qu'elles reluisaient comme des torches, le double javelot lancé contre une machine s'y fixa heureusement* L'ennemi s'efforça vainement d'éteindre le feu, car un vent violent vint à souffler. »
Olivier l'Ecolâtre mentionne l'emploi du feu grégeois par les Sarrasins, au siège de Damiette, en 1208, et rapporte une circonstance dans laquelle les chrétiens parvinrent à s'en rendre maîtres avec du vinaigre, du sable et des matières propres à l'éteindre.
Joinville, dans sa précieuse Chronique, nous a laissé de curieux témoignages de l'impression produite par les feux des Sarrasins sur l'armée de saint Louis, qui vint porter la guerre aux bords du Nil en 1248. On nous permettra de reproduire une partie du récit de ce chroniqueur naïf, historien et acteur de ces guerrres lointaines.
« Ung soir advint, dit Joinville, que les Turcs amenèrent ung engin qu'iîz appeloient la perriere, ung terrible engin à malfaire ; et le misdrent vis à vis des chaz chateilz (2) que messire Gaultier de Curel et moy guettions de nuyt, par lequel engin ilz nous gettoient le feu grégeois à planté, qui estoit la plus orrible chose que oncques jamés je veisse. Quand le bon chevalier messire Gaultier mon compagnon vit ce feu, il s'escrie et nous dist : Seigneur, nous sommes perduz à jamais sans nul remède. Car s'ilz bruslent nos chaz chateilz, nous sommes ars et bruslez ; et si nous laissons nos gardes, nous sommes ashontez. Pourquoy je conclu que nul n'est qui de ce péril nous peust deffendre, si ce n'est Dieu notre benoist créateur. Si vous conseille à tous, que toutes et quantes foiz qu'ilz nous getteront le feu grégeois,
(1) Cité par M. Favé, Histoire des progrès de Vartillerie% t. 111, p. 52, Etudes sur le passé et V avenir de l'artillerie*
(2) Les chaz chateilz dont parle Joinville étaient probablement des tours de bois dans lesquelles se renfermaient durant la nuit les soldats qui devaient défendre les travaux commencés. Les Français travaillaient à se frayer un passage sur une des branches orientales du Nil. ils avaient construit une digue pour traverser le fleuve ; à droite et à gauche de cette digue ils avaient placé ces chaz chateilz que les musulmans s'efforçaient d'incendier pendant la nuit pour empêcher le passage de l'armée ennemie.
que chacun de nous se gette sur les coudes, et à genoulz, et criions mercy à nostre Seigneur, en qui est toute puissance. Et tantoust que les Turcs getterent le premier coup du feu, nous nous mismes à coudez et à genoulz, ainsi que le preudoms nous avoit enseigné. Et cheut le feu de cette première foiz entre nos deux chaz chateilz, en une place qui estoit devant, laquelle a voient faite nos gens pour estoupper le fleuve. Et incontinent fut estaint le feu par ung homme que nous avions propre à ce faire. La manière du feu grégeois estoit telle, qu'il venoit bien devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur la queue en duroit bien comme d'une demye canne de quatre pans. Il faisoit tel bruit à venir, qu'il sembloit que ce fust foudre qui cheust du ciel, et me sembloit d'un grand dragon voilant par l'air, et gettoit si grant clarté, qu'il faisoit aussi cler dedans notre ost comme le jour, tant y avoit grant flamme de feu. Trois foys cette nuytée nous getterent le dit feu grégeois avec ladite perriere et quatre fois avec l'arbaleste à tour. Et toutes les foys que nostre bon Roy saint Loys oyoit qu'ilz nous gettoient ce feu, il se gettoit à terre, et tendoit ses mains la^ace levée au ciel et crioit à haute voix à nostre Seigneur et disoit en pleurant à grans larmes : Beau sire Dieu Jésus- Christ, garde moy et toute ma gent ; et croy moy que ses bonnes prières et oraisons nous eurent bon mestier. Et davantage, à chacune foiz que le feu nous estoit cheux devant, il nous envoyoit ung de ses chambellans, pour savoir en quel point nous estions, et si le feu nous avoit grevez. L'une des foiz que les Turcs getterent le feu, il cheut de cousté le chaz chateil que les gens de monseigneur de Corcenay gardoient, et ferit en la rive du fleuve qui estoit là devant, et s'en venoit droit à eulz, tout ardant. Et tantoust veez cy venir courant vers moy ung chevalier de celle compagnie qui s'en venoit criant : Aidez nous, sire, ou nous sommes tous ars. Car veez cy comme un grant haie de feu grégeois, que les Sarrazins nous ont traict, qui vient droit à nostre chastel. Tantôt courismes là, dont besoingleur fut. Car ainsi que disoit le chevalier, ainsi estoit il et estaignismes le feu à grant ahan et malaise. Car de l'autre part les Sarrazins nous tiroient à travers le fleuve trect et pilotz dont nous estions tous plains (1). »
La figure 139 représente reflet des projectiles incendiaires lancés par les Sarrasins contre les travaux faits par l'armée de saint Louis pour le passage du Nil.
Le feu grégeois dont il est question dans le passage qu'on vient de lire, était lancé par une machine que Joinville appelle l&perrière, et qui ressemble aux arbalètes à tour et aux
(I) Joinville, Histoire du roy saint Loyst 1GG8, p. 39.
LES POUDRES DE GUERRE
flèches à mangonneau. Joinville parle plus loin du . feu grégeois lancé directement à la main par des soldats ou des vilains.
« Devant nous avoit deux heraulz du Roy, dont l'un avoit nom Guillaume de Bron, et l'autre Jehan de Gaymaclies, auxquels les Turcs qui estoient entre le ru et le fleuve, comme j'ay dit, amenèrent tout plain de villains à* pié, gens du païs, qui leur gettoient bonnes mottes de terre et de grosses pierres à tour de braz. Et au damier ils amenèrent ung autre villain Turc, qui leur gecta trois foiz le feu grégeois, et à Tune des foiz il print à la robe de Guillaume de Bron et l'estaignit tantost, dont besoin g lui fut, car s'il se fust allumé, il fust tout bru slé.
« .... Vous diray tout premier de la bataille du conte d'Anjou, qui fust le premier assailly, parce qu'il leur estoit le plus prouche du cousté de devers Babilone. Et vindrent à lui en façon de jeu d'eschetz. Car leurs gens à pié venoient courant sus à leurs gens, et les brusloient du feu grégeois, qu'ilz gectoient avecques instruments qu'ilz avoient propices... tellement qu'ilz deconfirent la bataille du conte d'Anjou lequel estoit à pié entre ses chevaliers à moult grant malaise. Et quant la nouvelle en vint au Roy et qu'on lui eut ditlemeschief où estoit son frère, le bon Roy n'eut en lui aucune tempérance de soy arrester, ne d'attendre nully; mais soudain ferit des espérons, et se boute parmi la bataille l'espée au poing, jusques au meilleu où estoit son frère, et très asprement frappoit sur ces Turcs, et au lieu où il veoit le plus de presse. Et là endura il maints coups, et lui emplirent les Sarrazins la cullière de son cheval de feu grégeois, De l'autre bataille estoit maître et capitaine le preudoms et hardy messire Guy Malvoisin, lequel fut fort blécié en son corps. Et voiant les Sarrazins la grant conduite et hardiesse qu'il avoit et donnoit en sa bataille, ilz lui tiroient le feu grégeois sans fin, tellement que une foiz fut, que à grant peine le lui peurent estaindre ses gens; mais nonobstant ce, tint il fort et ferme, sans estre vaincu des Sarrazins (i). »
Comme tous les chrétiens, dont il partagea les périls, Joinville avait conçu une grande épouvante des effets du feu grégeois, et cette impression est clairement reconnaissable dans l'exagération de ses récits. Il faut bien le reconnaître, en effet, le feu grégeois qui avait exercé de grands ravages dans l'origine, et
(1) Plusieurs autres historiens ont parlé avec détail de ces projectiles incendiaires dont les Arabes tirèrent un si grand parti dans toute la durée des croisades ; mais nous avons cru pouvoir nous en tenir aux récits de Joinville, dont la fidélité, comme chroniqueur, est si bien établie.
quand on l'employait à incendier des navires ou à détruire les travaux de défense des cités, était peu redoutable dans les combats corps à corps. Ce n'était, à vrai dire, qu'une sorte d'épouvantail. Éminemment propre à incendier des barques, de petits bâtiments, des tours de bois, des palissades, objets trèscombustibles, il était moins redoutable pour les hommes que le fer des lances ou l'acier des épées. Dans toutes les chroniques qui parlent du feu grégeois pendant les croisades, il n'est pas dit une seule fois, selonM. Lalanne, qu'on doive lui attribuer la mort d'un homme* Comme on le voit dans les récits de Joinville, Guillaume de Bron en reçoit un pot sur son iouclier, saint Louis en a la cullière de son cheval toute remplie, Guy Malvoisin en est tout couvert, sans qu'il en résulte pour eux aucun accident sérieux. On voit, d'après cela, dans quelles erreurs sont tombés les historiens qui, d'après les récits de Joinville, ont si démesurément grossi les effets du feu grégeois ; et combien il y avait loin de ces projectiles qui, « lancés à la face « de V ennemi et leur brûlant la barbe , leur « faisaient prendre la fuite (1), » à ce feu qui, selon Lebeau, « dévorait des bataillons entiers. »
M. Lalanne fait remarquer, avec raison, que si le feu grégeois eût été aussi puissant dans ses effets que l'ont dit les écrivains modernes, il aurait indubitablement opéré une révolution dans Fart de la guerre. Or il n'en est rien, et tous les ouvrages originaux de cette époque montrent que le feu grégeois était loin d'avoir fait abandonner les projectiles, même les plus grossiers, en usage de toute antiquité. Ainsi l'empereur Léon ordonne de lancer sur les navires ennemis, de la poix enflammée, des serpents, des scorpions et autres bêtes venimeuses, « et des pots pleins de « chaux vive, qui, en se brisant, répandent « une épaisse fumée, dont la vapeur suffoque « et enveloppe d'obscurité les ennemis. »
(1) Anne Comnèae, Alexiade, Kv. XUItp. 283*.
C'est ici le lieu de relever une autre erreur, accréditée par tous les historiens : au dire de tous nos auteurs, l'eau était impuissante à éteindre l'incendie allumé par le feu grégeois ; le vinaigre, le sable ou l'urine pouvaient seuls arrêter ses ravages. Ce préjugé existait, en effet, chez les chrétiens, mais il n'était que le résultat de la terreur qu'inspiraient les mélanges incendiaires. Les écrivains de cette l'époque ne font nulle mention de ce fait, et l'examen le moins attentif des textes originaux aurait suffi pour le réduire à sa juste valeur. Il y avait dans l'armée des croisés, des estaigneurs, pour éteindre l'incendie allumé par les feux des Arabes; c'est ce qu'indique JoinvilJe dans ce passage :« Fust estaint le feu par ung homme « que nous avions propre à ce faire. » Joinville dit, en parlant de Guy Malvoisin : « Une foiz « fut que à grant peine le lui peurent estain- « dre ses gens. » Il ajoute ailleurs que le feu grégeois ne leur fit aucun mal, parce qu'il tomba dans le fleuve. Mais un autre texte tranche la question d'une manière bien plus concluante encore. Cinname, parlant d'une chasse donnée par des Grecs à un navire vénitien, s'exprime en ces termes :
« Les Grecs le poursuivirent jusqu'à Abydos et s'efforcèrent de le brasier en lançant le feu mède ; mais les Vénitiens, accoutumés à leur usage, naviguèrent en toute sécurité, ayant recouvert et entouré leur navire d'étoffes de laine imbibées de vinaigre. Aussi les Grecs s'en retournèrent ilz sans avoir pu rien faire ni atteindre leur but ; car le feu lancé de loin, ou ne parvenoit pas jusqu'au bastiment, ou, atteignant les estoffes, estoit repoussé, et s'estaignoit en tombant dans teau (1),»
Ces textes,empruntés au mémoire de M. Lalanne, prouvent que le feu grégeois n'était nullement, comme on l'a toujours prétendu, à l'abri des atteintes de l'eau. On a vu, d'ailleurs, à propos des brûlots employés chez les Byzantins, que le feu grégeois destiné à incendier les navires, n'était préservé de l'ac-
(1) Cinnamus, p. 1 29.
tion de l'eau que par l'artifice de l'appareil qui le tenait suspendu à la surface de la mer et hors de l'atteinte des vagues.
Il ne faudrait pas cependant conclure de cette observation que, dans certaines limites, le feu grégeois ne pût résister à l'action de l'eau. La présence du salpêtre, qui fournissait au mélange incendiaire assez d'oxygène pour que sa combustion pût se passer de l'oxygène atmosphérique , lui permettait de brûler pendant quelque temps hors du contact de l'air. Plusieurs de nos pièces d'artifice de guerre peuvent de la même manière, brûler quelque temps sous l'eau, et tous nos canonniers savent qu'ils ne peuvent empêcher leur lance à feu de brûler qu'en la coupant. Si, pour l'éteindre, ils mettaient le pied sur la partie qui flambe, ils brûleraient leur soulier sans y parvenir. Mais il y a loin de cet effet momentané à tout ce qu'ont écrit les historiens sur ce feu « que Peau nourrissait au lieu de l'éteindre. »
Puisque nous en sommes aux rectifications historiques, le moment sera bien choisi de prouver le peu de fondement de l'opinion commune qui attribue à Roger Bacon l'honneur de l'invention de la poudre.
C'est un écrivain anglais qui a le premier propagé l'opinion, si répandue et si inexacte, d'après laquelle Roger Bacon est regardé comme l'inventeur de la poudre. Plot, dans son ouvrage, The natural history of Oxford^ attribue à son compatriote l'honneur de cette découverte d'après ce fait, que personne n'aurait parlé de la poudre avant Roger Bacon, Or, tout ce que dit en plusieurs endroits de son livre, au sujet des effets explosifs de la poudre, l'auteur de YOpus majus, est évidemment extrait dé l'ouvrage de Marcus Grœchus. C'est ce que nous allons mettre en évidence.
Nous avons dit que le livre latin de Marcus Grœchus, Liber ignium ad comburendos hostes, qui fut publié vers 1230, renferme les no-
LES POUDRES DE GUERRE
tîons les plus précises et les plus anciennes relatives à la préparation des mélanges incendiaires à base de salpêtre, et par conséquent analogues, par leurs efifets explosifs, à ceux de notre poudre à canon actuelle. Nous croyons nécessaire de rapporter ici ce que Marcus Grçechus dit à ce sujet. Le texte latin de ce petit traité a été publié pour la première fois, en 1842, dans l'appendice du tome Ier de Y Histoire de la chimie de M. Hœfer.
Voici d'abord le passage du Liber ignium relatif à l'extraction et à la préparation du salpêtre qui forme l'ingrédient essentiel de ces mélanges.
« Le salpêtre est un minerai terreux, il se trouve dans les vieux murs et dans les pierres. On dissout cette pierre dans l'eau bouillante, ensuite on Tépure en la faisant passer sur un filtre ; en laissant déposer la liqueur pendant un jour et une nuit, tu trouveras au fond du vase le sel cristallisé en lamelles pointues (1). »
Voici maintenant relaté l'emploi du salpêtre, pour composer une véritable poudre à base de salpêtre, et pour enfermer ce mélange dans un tube de carton, de manière à composer une fusée ou un pétard.
a 11 y a deux compositions de feu volant dans Vair. Pour la première : Prenez une partie de colophane, une partie de soufre vif, deux parties de salpêtre ; broyez-les bien ensemble dans l'huile de lin ou de laurier, de telle sorte que les trois substances soient bien confondues ensemble et avec l'huile ; ensuite placez le mélange dans un tube ou dans un bâton creusé et allumez-le, il volera aussitôt vers le lieu que Vous voudrez, et détruira tout par incendie.
et La seconde préparation de feu volant se fait ainsi : Prenez une livre de soufre vif, deux livres de charbons de tilleul ou de saule, six livres de salpêtre, et broyez les trois substances le plus fin possible dans un mortier de marbre ; ensuite vous mettrez cette poussière, suivant qu'il vous conviendra, dans une enveloppe à voler ou à. faire tonnerre.
« L'enveloppe à voler doit être longue et mince ; on la remplit de la poudre ci-dessus décrite, très-
(1) « Nota quôd sai petrosum est minera terra, et reperitur in scopulis et lapidibus. Hsec terra dissolvitur io aquâ bulliénte, postea depurata et distillata per filtrum, et permittatur per diem et noctem integram decoqui, et invemes in iundo laminas salis coagulatas cristallinas. »
tassée. L'enveloppe à faire tonnerre doit être courte, grosse et renforcée de toutes parts d'un fil de fer très-fort et bien attaché ; on ne la remplit qu'à moitié de la poudre susdite.
« Il faut à chaque enveloppe pratiquer une petite ouverture, pour recevoir l'amorce qui y mettra le feu. L'enveloppe de cette amorce, amincie à ses extrémités et large au milieu, est remplie delà poudre susdite.
« Le feu volant n'a pas besoin d'une enveloppe très-solide ; mais, pour faire tonnerre, il est utile de mettre plusieurs enveloppes" Tune sur l'autre.
« On peut faire double tonnerre où double artifice volant : il suffit d'en préparer deux l'un dans l'autre (1). »
Roger Bacon eut certainement connaissance du petit traité de Marcus Grœchus. On retrouve, en effet, dans les ouvrages de Roger Bacon les idées exprimées dans les passages que nous venons de citer de Marcus Grœchus. Le passage, bien souvent rapporté, dans lequel Roger Bacon parle de la poudre à canon, se trouve dans son ouvrage De secretis operibus artis et naturœ. Seulement, tandis que Marcus Grœchus parle très-clairement, et ne déguise rien dans les recettes qu'il rapporte, Roger Bacon, on ne sait pourquoi,
(1) « Nota quôd ignis volatilis in aere duplex est compositio.
« Quorum primus est :
« Recipe partem unam colofonise, et tantum sulfuris vivi, partes vero duo salis petrosi ; et in eleo linoso vel lauri, quod est melius, dissolvantur bene pulverisata et oleo liquefacta. Postea in cannâ vel ligno excavo reponatur et accendatur. Evolat enim subito ad quemcumque locum volueris, etomnia incendio concremabit.
a Secundus modus ignis volatilis hoc modo conficitur :
« Recipe* Àcc. libr. i sulfuris vivi ; libr- n carbonum tiliœ vel salicis ; vi libr. salis petrosi . Quse tria subtilissimè terantur in lapide marmoreo. Postea pulvis ad libitum in tunicâ reponatur volatili, vel tonitruum faciente.
«Nota,quôd tunica ad volandum débet esse gracilisetlonga, et cum praedicto pulvere optimè conculcato repleta. Tunica vero tonitruum faciens débet esse brevis et grossa, et praedicto pulvere semiplena, et ab utrâque parte fortissimè fito ferreo bene ligata.
« Nota, quôd in quâlibet tunicâ parvum foràmen faciendum est, ut tenta impositâ accendatur, quae tenta in extremitatibus fit gracilis, in medio vero lata et praîdicto pulvere repleta.
n Nota, quôd ad volandum tunica plicaturas ad libitum habere potest : tonitruum vero faciens, quàm plurimas plicaturas.
« Nota , quôd duplex poteris faeere tonitruum atque duplex I volatile instrumentum : Yidelicet tunicam includendo. ■
cache sous un anagramme, le nom du charbon pulvérisé, qui entre dans la composition du mélange incendiaire. Il s'exprime ainsi :
« Prenez du salpêtre here vopo vir can vtri et du soufre ; et de cette maDière tous produirez le tonnerre, si vous savez vous y prendre. Voyez pourtant si je parle énigmatiquement ou selon la vérité (t). »
Dans une autre partie du même ouvrage, De secretis operibus artis et naturœ, Roger Bacon revient sur la même idée, et la développe davantage.
« Il y a encore d'autres phénomènes étonnants de la nature. On peut produire dans l'air des bruits pareils aux tonnerres et aux éclairs, plus horribles que ceux qui se font dans la nature. Car une petite quantité de matière préparée, de la grosseur du pouce, fait un bruit horrible et un éclair violent. Cela se produit de beaucoup de manières par lesquelles une ville ou une armée peuvent être détruites, à l'imitation de l'artifice employé par Gédéon, lorsqu'au moyen d'un feu jaillissant avec un bruit inexprimable, il détruisit avec deux cents hommes une armée innombrable de Madianites. Ce sont des choses admirables pour qui saurait bien se servir des matières et des quantités voulues (2). »
Dans un autre ouvrage, Opus majus, Roger Bacon, après avoir répété presque textuellement le passage qui précède, ajoute :
« Il est des substances dont la détonation frappe l'oreille à tel point, surtout pendant la nuit, quand tout a été convenablement disposé pour cela et quand la détonation est subite, inattendue, que, ni les armées, ni les villes ne peuvent en soutenir les
(1) « Sed tamen salis petrae here vopo vir can utri et sulphuris; et sic faciès tonitruum, si scias artificiurru Videas tamen utrum loquar in senigmate vel secun-dum veritatem. » {EpistolcB fratris Rogerii Baconis De secretis operibus artis et natures et de nullitatemagiœ, caput vin. ) En faisant l'anagramme, on trouve carvonu pulveri trito, qui se rapproche de car bonis pulvere trito,
(2) ■ Prœter verô hsec sunt alia stupenda naturœ. Nam soni velut tonitrus et coruscationes possunt fieri in aere ; imô majore borrore quàm illa quœ fiunt per naturam. Nam modica materia adaptata, scilicet ad quantitatem urtius pollicis sonum facit horribilent et coruscationem ostendit vehementem* Et hoc fit multis modis , quibus civitas, au* exercitus destruatur ad modum artifieii Gedeonis, qui Iagunculis fraetis et lampadibus igne exsiliente cum fragore insestimabili, infinitum Madianitarum destruxit exercitum cum ducentis hominibus. Mira sunt haec, si quis sciret uti ad plénum in débita quantitate et materiâ. » (Même ouvrage, chapitre vi.)
effets. Aucun éclat du tonnerre ne peut être comparé au bruit de ces détonations. Les longs éclairs qui sillonnent la nue sont incomparablement moindres, et, à leur vue, nous n'éprouvons pas la moindre terreur. On croit que Gédéon produisit des effets à peu près semblables dans le camp des Madianites, en employant cette môme substance. D'ailleurs, on répète l'expérience en petit dans tous les pays du monde où Ton emploie, dans les jeux, des pétards et des fusées, et Ton sait que, renfermée dans un instrument qui n'est pas plus gros que le pouce d'un homme, cette substance, qu'on appelle salpêtre, détone avec un bruit horrible, imitant les éclairs et le bruit du tonnerre (4). »
Si du temps de Roger Bacon, le pétard était un jeu d'enfant, dans beaucoup de pays, c'est que la composition de la poudre à base de salpêtre avait été vulgarisée par l'ouvrage de Marcus Grœchus, et qu'elle était devenue un objet d'amusement, à peu près comme le devinrent les bonbons à la cosaque, préparés avec le fulminate de mercure, à l'époque de la découverte de ce composé détonant et de son emploi dans les capsules de fusiL
Albert le Grand, contemporain et ami de Roger Bacon, a reproduit presque littéralement les passages que nous avons cités de l'ouvrage de Marcus Grœchus. Dans son livre sur les Merveilles du monde (de Mirabilibus mundi) Albert le Grand transcrit, sans y rien changer, sept paragraphes du Liber ignium ad comburendos hostes de Marcus Grœchus, et notamment les recettes de la composition de la fusée, ou feu volant. Il suffit, pour s'en convaincre, de rapprocher du texte de Marcus Grœchus que nous avons rapporté plus haut, le passage du livre d'Albert le Grand.
(1) « Quœdamveroauditum perturbant in tantum,quôd si subito et de nocte et artificio suffleienti fièrent, nec posset eivitas nec exercitus sustînere. Nullus tonitrui fragor posset taïibus comparari. Quaedam tantum terrorem visui încutïunt, quod coruscationes nubium longe minus et sine comparatione perturbent ; quibus operibus Gedeon in castris Madianitarum consimilia aestimatur fuisse operatus. Et experimentum hujus rei capimus ex hoc ludicro puerili , quod fit in multis mundi partibus , scilicet ut instrumente facto ad quantitatem pollicis humani, ex violentiâ illius salis qui sal petrœ vocatur, tam horribilis sonus nascitur in rupturâ tam modicee rei, scilicet modici pergameni, quod fortis tonitrui sentiatur excedere vagitum, et coruscationem maximam sui luminis jubar exeedit. »
[Fratris Rogerii Opus Majus. Londres, 1733, p. 474.)
LES POUDRES DE GUERRE
« Prends, dit Albert, une livre de soufre, deux livres de charbon de saule, six livres de salpêtre et pulvérise ces trois substances très-intimement dans un mortier de marbre. Ensuite, tu l'introduiras quand tu le voudras dans une enveloppe de papier, pour en faire un feu volant, ou le tonnerre, à volonté. L'enveloppe pour le feu volant doit être longue, mince et pleine de cette poudre pour faire l'explosion seule (le tonnerre) l'enveloppe doit être courte, grosse et à demi pleine (1). »
Il restera démontré, après ces explications et ces textes authentiques, que le nom de Roger Bacon ou celui d'Albert le Grand, son contemporain, ont été, bien à tort, mêlés à L'histoire de l'invention de la poudre à canon. Us n'ont fait, l'un et l'autre, qu'emprunter à Marcus Grœchus leur contemporain (2) les formules et les recettes des mélanges incendiaires, qui étaient employés à la guerre pendant le moyen âge.