CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES BOUCHES A FEtT. — L'ARTILLERIE AD XIVe SIÈCLE, EN FRANCE, EN ANGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET EN ITALIE. — LES VEUGLÀ1RES ET LES BOMBARDES. — FORME DE BOMBARDES ET DE LEURS AFFUTS Aï? XIVe SIÈCLE. — LES PROJECTILES. '
Le mot artillerie est d'origine fort ancienne. Le vieux mot français artiller, dont la racine grammaticale est difficile à retrouver, signifiait l'homme d'armes préposé à l'emploi et à la garde des instruments divers qui servent à l'attaque ou à la défense des places; de même que le mot archer signifiait le soldat armé de l'arc ou de l'arbalète. Bien ayant Finv^ntion des bouches à feu, le mot artillerie servait à désigner les engins variés de l'ancienne balistique, et le matériel de eruerre tout entier, c'est-à-dire les armes et les charrois (1). Après la découverte de la poudre, et ses emplois dans les armes de guerre, le mot artillerie servit à désigner les divers tubes de fer que Ton fabriqua pour lancer des projectiles au moyen de la poudre. Plus tard, les bou-
(1) A l'appui de cette opinion, nous nous bornerons à citer le passage du Règlement pour la défense de la ville de Montaubany trouvé dans les. archives de Montauban, et traduit par M. Devais aîné.
, « S'ensuit la manière dont doit être composée l'artillerie : 1° Premièrement les espingoïes, les arbalètes de corne, les arbalètes de deux pieds et d'un pied, et beaucoup de traits, de tours et de hausse-pieds pour tendre les arbalètes;
;j° Plus, grande foison de carreaux de chaque arbalète , et de plumes d'airain pour les empenner;
3*> Plus, des lances, des dards..., des épées, des couteaux, des dagues de Gênes et des plastrons de reste;
ches à feu s'étant multipliées, les anciennes machines de siège disparurent, et par une transition naturelle, le matériel de guerre ne comprit plus que les armes à feu. Le mot artillerie servit alors exclusivement à désigner ces armes nouvelles, et de nos jours encore, il ne s'applique qu'aux armes à feu de gros calibre.
Les premières armes à feu furent appelées canon ou quennon ; d'où vint le mot canonnier ou çuenonnier, pour désigner les gens qui les tiraient.
Certains étymologistes font dériver le mot canon du mot latin canna, qui signifie tube, ou roseau. Si Ton considère pourtant la faible longueur des premières bouches à feu, il semblera peu probable que les hommes de guerre
4° Plus, des bricoles avec les engins et les cordes nécessaires ;
5° Plus, grande foison de pierres, de canons et du plomb ;
6° Plus, grande foison de chanvre, des angles, de chaux vive, de brides de cheval, d'aiguilles petites et grosses, de cire, d'alênes, et beaucoup de dés pour distraire les compagnons;
7° Plus, grande foison de frondes;
8° Plus, des tamis, des cribles et des blutoirs pour passer la farine ;
9° Plus, beaucoup de pierres, de bricoles et des maîtres qui sachent gouverner tout cela. » '.
du moyen âge, assez peu instruits par profession, soient allés chercher un mot latin qui ne donnait qu'une idée très-éloignée de la forme des nouvelles armes. Nous nous rangeons plus volontiers à l'avis de ceux qui pensent que les premières bouches à feu furent appelées canons à cause de leur ressemblance avec la forme de l'ancienne mesure à boire, nommée canon en français, kan, en flamand, quenne, dans le pays de Tournai et de Valenciennes. L'intempérance bien connue de nos ancêtres, milite peut-être encore en faveur de cette opinion.
Dans d'autres pays, et vers la même époque, les canons furent appelés, a cause de leur décharge, qui frappait d'étonnement, mequinas de truehos, ou machines de tonnerres , et donderbers qui signifie tuyau de tonnerre.
Presque tous les peuples ont revendiqué, le contestable honneur d'avoir les premiers fait usage du canon. Ce point, très-longtemps débattu, est maintenant éclairci d'une manière satisfaisante.
D'après l'historien espagnol Conde, les Arabes auraient les premiers employé le canon en Europe. Assiégés, en 1259, à Niebla, en Espagne, par les populations dont ils avaient envahi le territoire, ils se défendirent en lançant des pierres et des dards « avec des machines et des traits de tonnerre avec feu. » Le même historien rapporte aussi un exemple de l'usage du canon en Espagne, en 1323, lorsque le roi de Grenade, ayant mis le siège devant Baza, se servit contre la ville « de machines et engins qui lançaient des globes de feu avec grand tonnerre. »
Nousavonsajouté,d'aprèslemême historien, dans la Notice sur les Poudres de guerre, que le sultan du Maroc, Abou-Yousouf, fit usage de poudre à canon pour lancer des boulets de pierre, au siège de Sidjilmessa, en 1273.
Cependant, comme il n'existe aucun ouvrage technique sur l'artillerie de cette époque, il est difficile de savoir si les machines à
feu dont parle l'historien espagnol, étaient véritablement des canons, ou si ce n'étaient pas simplement ces balistes, ces trébuchets, ces machines à fronde, depuis si longtemps employés chez les Arabes et chez les peuples occidentaux pour lancer des matières combustibles et des carcasses incendiaires, qui, jetées par-dessus les remparts des villes, s'enflammaient au milieu de l'air avec une violente explosion. Les termes dont se sert l'historien Conde ne permettent pas de prononcer. Espérons que quelques documents encore, enfouis dans les archives espagnoles viendront un jour jeter une lumière définitive sur cette question.
En l'absence de textes plus positifs, la priorité de l'emploi du canon ne saurait être contestée à l'Italie. Dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie, M. Libri a rapporté le texte d'une pièce authentique de la république de Florence, datée du 1 1 février 132S, qui constate que les prieurs, le gonfaloniér et les douze bons hommes (1) ont la faculté de nommer deux officiers chargés de faire fabriquer des boulets de fer et des canons de métal pour la défense des châteaux et des villages appartenant à la république de Florence. Cette pièce, dont le texte existe encore, suffit pour établir l'existence des bouches à feu en Italie dès l'année 1325.
A partir de l'année 1326, les historiens italiens mentionnent assez souvent l'emploi des armes à feu. Nous nous bornerons à citer l'attaque de Cividale en 1331 (2).
L'usage de la poudre à canon s'est introduit de très-bonne heure en France. L'histoire a constaté son emploi en 1339. au siège de Puy-Guillem (3) ; et pendant la même
{)) Le gonfaloniér était le chef de la république de Florence; les douze bons hommes , les magistrat» municipaux.
(2) Lacabane, Bibliothèque de l'école des chartes> 2* série, t. I, p. 35.
(3) C'est ce qui résulte du fameux extrait du registre de la Cour des comptes, qui a été cité par Du Çange et qui est ainsi conçu : « Payé à Henri de Fumechon, pour achat de poudres et autres objets nécessai?*es aux canons employés devant Puy-Guillem, »
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
année, au siège de Cambrai, par Edouard III. Elle a également établi la fabrication des canons à Cahors, en 1345*
Dès le principe, on fabriqua des canons de deux espèces» Les bombardes (du radical celtique born qui signifie bruit) étaient des tubes de petite dimension, du moins dès le début, et percés d'une lumière vers la culasse. Telle fut la bouche à feu primitive. Les veuglaires (du mot flamand vogheleer> oiseleur) étaient faits de deux parties, qui s'adaptaient exactement Tune à l'autre : l&chambre à feu et la volée. On manœuvrait la chambre à feu au moyen d'une anse, dont elle était pourvue, pour l'ajuster à la volée^ simple tube de fer ouvert à ses deux bouts. Chaque veuglaire avait, en général, plusieurs chambres ; on chargeait les unes, pendant qu'une autre, ajustée à la volée, exécutait le tir ; de telle sorte que le tir des veuglaires était plus rapide que celui des bombardes.
Il n'existe pas, au musée d'artillerie de Paris, de veuglaire proprement dite, c'est-àdire de pièce à chambre à feu mobile, pour-
Fig. 174.— Veuglaire du Musée d'armes de Bruxelles.
Fig. 175 — Autre veuglaire du Musée d'armes de Bruxelles.
vue d'une anse, pour la manier. Mais on en voit un certain nombre au Musée d'armes de la ville de Bruxelles. Les figures 174 et 173 représententdeux veuglaires, dont nous avons pris nous-même le croquis, au mois de juin 1868, dans le Musée d'armés de cette ville. Ces pièces à feu destinées à lancer des boulets de pierre, sont longues d'un mètre et ont un
fort calibre (20 centimètres de diamètre pour la première et 16 centimètres pour la seconde). Elles portent sur le catalogue du musée, les nos 46 et 47 Z Une trentaine de boulets de pierre, et toutes sortes d'instruments de fer, pince, tenaille, fourche, grand marteau, qui accompagnent ces bouches à feu, servaient évidemment à les charger. Quatre chambres à feu avec leur anse, mais sans leur volée (n° 49 Z) sont suspendues près de ces deux pièces.
Ces objets, d'une grande importance pour l'histoire de l'artillerie, furent retirés, en 1858, du puits du château de Bouvignes, prèsDinant (Belgique), où ils avaient été jetés, pêle-mêle avec les défenseurs de ce château, lorsque les Français prirent d'assaut la ville de Dinant, en 1354.
Les premières bombardes étaient si petites qu'elles n'avaient pas d'affût. Nous les rangerions parmi les armes portatives, si leur mention à cette place n'était nécessaire à l'intelligence de l'histoire des origines de l'artillerie.
La figure 176 représente une des boni-
Kig. 176. — Petite bombarde posée sur un affût à main,
d'après Valturius.
bardes dessinées par Valturius, dans son ouvrage latin De re militari^ écrit dans la première moitié du xve siècle. Valturius, qui écrivait en latin, donnait aux premières bouches à feu, les noms des machines de guerre employées dans l'antiquité chez les Romains: il les appelait ballista du nom des anciennes batistes des armées romaines.
Cette bombarde pouvait être tirée, posée à terre sur son affût, ou bien appuyée sur l'épaule droite d'un soldat, qui y mettait le feu de la main gauche, c'est ce que représente la figure 177, tirée, comme la précédente, de l'ouvrage de Valturius.
L'âme des bombardes n'était pas toujours
cylindrique ; elle avait souvent la forme d'un cône tronqué. Leur partie postérieure, amincie, se terminait par un bouton, ou par une simple queue, droite ou recourbée, laquelle pouvait ainsi se ficher en terre.
Fig. 177. — Fantassin tirant une bombarae.
Les dessins de différentes bombardes que nous allons donner, feront mieux comprendre leur forme et leur usage* Ces figures sont extraites du beau livre de M. le général Favé : Histoire des progrès de l 'artillerie , qui fait suite aux Etudes sur le passé et l'avenir de F artillerie par l'empereur Napoléon III.
M. Favé a extrait d'un Traité des machines {De machinis libri decem), écrit en 1449, par Marianus Jacobus, surnommé Taconole, manuscrit qui appartient à la bibliothèque de Saint-Marc à Venise, quelques dessins, que nous reproduisons, et qui représentent les formes des bombardes en usage en Italie à cette époque. Dans la figure 178, la chambre
Fig. 178. — Bombarde,, d'après Marianus Jacobus.
à feu, ou âme de la bombarde A, est en forme de tronc de cône, ce qui permettait de tire* des projectiles de dimensions variables. La volée , B, avait également une forme conique.
Dans la figure 179, l'âme, A, étant plus lon« gue et cylindrique, le tir avait plus de justesse et de portée.
Fig. 179. — Bombarde, d'après Marianus Jacobus.
Il est intéressant de connaître la forme qu'eurent les affûts des premières bouches à feu, La première forme paraît être celle que représente la figure 180. C'est une pièce de bois, munie de deux supports sphériques, a, pour soutenir la pièce, et terminée par deux montants parallèles A,B, entre lesquels pouvait jouer la queue recourbée, dont la bouche à feu était munie.
Cette bouche à feu, et son affût, étaient appelés en Italie cerbotana. A cette époque,
Fig. 180. — Bombarde sur un affût de bois (ccrbotacâ
italienne}.
le peu de résistance, et le défaut de solidité des bouches à feu, ne permettaient pas de les encastrer, c'est-à-dire de les rendre immobiles sur leur affût. On les laissait donc jouer librement. Les barres de bois parallèles A, B, et les supports sphériques <z, servaient à faciliter et à varier le pointage.
Un manuscrit célèbre Tractatus Pauli Sanctini Dacensis, appartenant à la bibliothèque de Constantinople, renferme des dessins exacts de machines de guerre employées au xive siècle. La figure 181, extraite de ce manuscrit, et reproduite dans le tome Ier, des Etudes sur l'artillerie, par l'empereur Napo-
Fig. 181. — Cerbotane ou bombarde italienne du xiv* siècle.
léon III, représente une bombarde, que l'auteur du manuscrit appelle Cerbotane (Cerbotana ambulatorià)^ à laquelle un soldat met le feu, àl'aide d'une baguette de ferrougie. L'extrémité antérieure, portant sur un support fourchu, et l'extrémité postérieure sur une barre de fer transversale, le recul fait mouvoir le canon sur ces deux points d'appui.
Ici le pointage est donné dans le plan horizontal par les roulettes, et dans le plan vertical par les point ards, dans lesquels la barre de fer transversale s'engage à des hauteurs variables. Les mouvements, dans ce second sens, devaient être rendus très-pénibles par le poids du canon qu'il fallait soutenir pendant qu'on retirait la cheville, et qu'on l'engageait dans un trou différent. On voit sur le dessin de Paulus Sanctinus [fig. 181) un artilleur mettant le feu à la bombarde avec une barre de fer rougie.
Les bombardes, alors très-petites, étaient souvent tirées à la main. La figure 182 représente, d'après le manuscrit de Marianus Jacobus, un cavalier armé de toutes pièces, et portant une arme à feu, qu'il fait partir au moyen d'une mèche allumée, tenue de la main t. ni.
droite* Ce même dessin a été reproduit dans le manuscrit de Paulus Sanctinus dont nous
Fig. 182. — Cavalier tirant une bombarde à inaîn, d'après le manuscrit de Marianus Jacobas.
parlons plus haut: Sanctinus donne au cavalier le nom à'Eques scoppetarius.
Vers la première moitié du xivc siècle, Tin-
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
fanterie composée desmilices des communes, 50 reIran ch ait derrière ses charrois, pour se garantir de la cavalerie. On inventa même des voitures à deux rôu es, garnies, à l'arrière, de piques, qu'on tournait du côté de l'enne-
mi. Ces voitures étaient nommées ribaudcquins, du mot ribaud, qui servait à désigner les hommes employés aux charrois de l'artillerie, et qui étaient chargés de conduire le matériel de guerre. Les ribaudequins furenl
Fig. 183. — Kibaudequin du xive siècles, armé de petits canons et de piques.
les premiers affûts dans lesquels on encastra les armes à feu. On ne mit d'abord, sur chaque voiture, que un ou deux petits canons; ils effrayaient plutôt l'ennemi et ses chevaux, qu'ils ne lui nuisaient par leurs projectiles.
La figure 183 représente un ribaudequin portant quatre petits canons sur une même rangée. On voit au-dessous des canons, une rangée de cinq piques, dont trois portent des massesd'étoupesimbibéesdematièresinflam-
pjg. i34t Bombarde du i[v« siècle, sur un affût à roulettes.
mahles. Entre les deux roues se dresse verticalement une cloison debois,destinée à défend re les artilleurs contre les traits de l'ennem i .
Plus tard, on débarrassa les ribaudequins de cet attirail de piques et de hallebardes, reste superflu de l'ancien armement. On ob-
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
Fig. 185. — Orgue de bombardes.
tint ainsiles véritables canons ou bombardes portées sur des affûts à roues.
Les canons des ribaudequins ne tiraient qu'une fois, au commencement de la bataille ; puis ils restaient inutiles. Les milices et les cavaliers passaient au-devant des chariots, pour combattre, parce qu'il aurait été trop long ou trop dangereux de les charger une seconde fois. Quand on approchait de l'ennemi, on plaçait les ribaudequins aux points les plus menacés, et le camp se retranchait derrière son charroi.
De nos jours, les ribaudequins sont remplacés par les chevaux-de- frise , machines de bois hérissées de pointes, qui ne portent pas de canons, mais seulement des piquants de fer, comme avant l'invention des armes à feu.
La figure 184, extraite par l'auteur des Etudes sur l'artillerie d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale, représente une bombarde du xive siècle portée sur un affût à roulettes.
Quelquefois on plaçait sur le même affût un plus grand nombre de petits canons : le système prenait alors le nom d'orgue. La figure 185, extraite du même manuscrit, représente un orgue de bombardes, de provenance italienne.
À mesure que l'art de fabriquer les bombardes faisait des progrès, les formes et les proportions des tubes à feu subissaient des variations, et exigeaient de nouveaux noms* Au xv* siècle, on appela, en raison de leur
forme allongée et étroite, couleuvres et couleuvrines^ des canons de très-petit calibre, et k longue volée, pesant de 12 à 50 livres. On distinguait les couleuvrines à mainy et les couleuvrines à crochet. En Italie des hommes à cheval en furent parfois armés. Rarement les couleuvrines étaient à chambre, comme Jes veuglaires.
Les serpentines étaient des canons un peu plus gros que les couleuvrines, ils apparurent plus tard»
Fig. 186. — Volée de la bombarde, et son affût.
Fia. 187. — Chambre à feu de là bombarde.
Fig. ï88. — Coin, ou laîchet, pour réunir la chambre à feu
et la volée.
Il arriva enfin une époque où les petits canons furent encastrés dans des affûts, suffisamment massifs pour résister au recuL
La figure 186 tirée de l'ouvrage de M. Favé,
Fig. 189. — Bombarde du xive siècle montée sur un affût à roulettes.
représente une bombarde dont la volée est fixée à l'affût, par des cordes passant dans des anneaux. A cette volée s'adaptait la chambre, que nous représentons à part {fig. 187), et un coin appelé taichet [fig. 188), qu'on enfonçait , à coups de maillet, entre la chambre et la partie montante de l'affût , et qui servait à bien joindre la chambre et la volée. On prenait de grandes tenailles pour retirer le coin de bois, et recharger la pièce.
Nous empruntons à l'ouvrage de M. Favé, une autre figure {fig. 189), représentant une bombarde très-courte, et dont la chambre est d'un calibre moindre que celui de la volée. Le tout est fixé, par des embrasses métalliques, sur un plateau de bois, porté par deux roues. Le pointard, A, percé de trous, qui soutient la tlèche, B, fait varier le tir dans le plan vertical, tandis que les roulettes le font varier dans le sens horizontal. A la partie antérieure est une cloison de bois, C, destinée à protéger les canonniers.
Les premiers canons, dont on fit usage, n'étaient pas tous faits de la même matière.
Un passage de Pétrarque, écrit en 1342, semblerait indiquer que les premiers canons fabriqués en Italie, étaient de bois. Voici ce curieux passage, extrait du dialogue de Pétrarque intitulé : De remediis utriusque fortunes :
« J'ai des machines et des balistes incomparables. Je m'étonne que vous n'ayez pas aussi de ces glands d'airain qui sont lancés par un jet de flamme, avec un horrible bruit de tonnerre. Ce n'était pas assez de la colère d'un Dieu immortel tonnant du haut des cieux. Il fallait (ô cruauté mêlée d'orgueil 1) que l'homme, ehétive créature, eût aussi son tonnerre. Ces foudres que Virgile regardait comme inimitables, l'homme, dans sa rage de destruction, est parvenu à les imiter. 11 les lance d'un infernal instrument de bois comme elles sont lancées des nuages. Quelquesuns attribuent cette invention à Archimède, du temps où Marcellus assiégeait Syracuse, mais celuici l'imagina pour défendre la liberté de ses concitoyens, pour retarder ou empêcher la ruine de sa patrie, tandis que vous vous en servez pour ruiner ou assujettir les peuples libres. »
Ces canons de bois étaient probablement du plus petit calibre ; ils devaient lancer des projectiles analogues aux graviers de fer, ou avelines, des Arabes. On conserve à l'arsenal
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
de Gênes, de petits canons de bois. Ils sont formés de douves épaisses assemblées, et recouvertes de cuir. On estime qu'ils datent de la première moitié du xïv* siècle.
Les canons de bois ne furent pourtant qu'une très-rare exception. Plus de la moitié des bouches à feu primitives, qui soient parvenues jusqu'à nous, sont en fer forgé; Elles se composent généralement de barres de fer soudées longitudinalement, et assurées par des manchons cylindriques, réunis entre eux et soudés aux barres. En outre, des
Fig. 190. — Canon en fer Fig. 191 . — Canon en fer forgé, du Musée d'artil- forgé, du Musée d'artil-
lerie de Paris. lerïe de Paris.
bandes circulaires de fer, d'épaisseur et de diamètre différents, chassés à coups de marteau, comme les cercles d'un tonneau, les renforçaient, d'espace en espace.
Le musée d'artillerie de Paris possède plusieurs de ces canons en fer forgé. Nous donnons les dessins de deux de ces pièces, qui portent les numéros 1 et 4, sur le catalogue de ce musée.
Le premier {fig. 190) qui paraît le plus ancien, est fait de trois barres de fer forgées et assemblées par quatre anneaux. Son calibre est de 6 centimètres. Il se compose d'une chambre, A, et d'une volée, s'adaptant Tune à l'autre au moment du tir. Sur la pièce représentée par la figure 190, l'espace que devait occuper la chambre à feu est vide, cette partie ayant été perdue. Mais la chambre à feu existe en place sur la pièce représentée parla figure 191.
La boucle à charnière, Ç, qui se voit sur Tune et l'autre figure, était probablement destinée à ficher dans le sol la bombarde au moyen de la pointe a (fig. 191) de la boucle C.
Le Musée d'armes de la ville de Bruxelles possède plusieurs petits canons en fer forgé, cerclés du même métal. Nous citerons particulièrement : un canon de 2 mètres de long, et du calibre de 4 centimètres, trouvé dans l'Escaut (n° 12 Z du catalogue), — un autre de 1 mètre 20 de longueur et du calibre de 7 centimètres, trouvé à Nieuport (n° 10 Z du catalogue), — un petit canon de 1 mètre 28 centimètres de long, du calibre de 4 centimètres, trouvé dans les démolitions d'une tour des remparts de Marche (Luxembourg), et muni d'un anneau pour le suspendre (n° 3 Z du catalogue) ; — une bouche à feu marine, trouvée à Oudenarde, dans les fondations du pont de l'Escaut (n° 8 Z) — et plusieurs eouleuvrines, c'est-à-dire petites pièces très-longues et de faible calibre. Tous ces petits canons et couleuvrines sont en fer et cerclés du même métal.
Les autres bouches à feu du xive siècle étaient coulées en cuivre ou en bronze. On en fit plus tard en fonte de fer. On fabriquait et on coulait les canons comme les cloches ; le travail était exécuté par les mêmes fondeurs.
Un acte du gouvernement de la république de Florence, que nous avons déjà cité dans les premières pages de cette Notice, prouve
qu'en 1325, cette ville possédait des canons fondus lançant des balles de fer. C'est le plus ancien des documents retrouvés jusqu'à ce jour concernant les bouches à feu. ■
Les comptes des consuls de Cahors établis- ( sent qu'en Tan 1343, vingt-quatre canons J furent fondus dans cette ville. Leur approvi- j sionnement de poudre n'était guère que de , trois livres pour chacun. Ils devaient donc ■ être de fort petit calibre. . j
Les Anglais n'ont adopté qu'après nous la poudre à canon ; ils ont cependant sur tous les peuples de l'Europe l'avantage d'avoir les premiers employé l'artillerie en rase campagne. On sait l'usage funeste qu'ils en firent contre nous à la journée de Crécy ? le 26 août 1346. Selon la Chronique de Saint- Denis, le roi Philippe de France venant à rencontre des Anglais , ceux-ci « tirèrent « trois canons, d'où il arriva que les arbaté- « triers génois, qui étaient en première ligne, « tournèrent le dos et cessèrent le combat. » L'historien Villani ajoute que les Anglais lan- . çaientde petites balles de fer, pour effrayer les chevaux :
« Le roi d'Angleterre ordonna à ses archers, dont il n'avoit pas grand nombre, de faire en sorte avec les bombardes de jeter des boules de fer avec du feu pour effrayer et disperser les chevaux des François... Les bombardes menoient si grande rumeur et tremblement, qu'il sembloit que Dieu tonnât, avec grande tuerie de gens et déconfiture de chevaux. »
Selon Villani, le désordre des Français arriva surtout par suite de l'embarras des corps morts laissés par les Génois; toute la campagne était jonchée de chevaux et de gens renversés, tués ou blessés par les bombardes et
les flèches.
Le revers éprouvé parles troupes françaises à la journée de Crécy, fut attribué à l'emploi des bouches à feu ; et ce fait, qui produisit une grande sensation, eut pour résultat de faire adopter l'artillerie à feu par toutes les nations
militaires de l'Europe. Jusque-là, le canon n'avait encore agi que contre les édifices et les murailles des villes ; son emploi contre les hommes avait rencontré, dans l'Occident, les plus vives répugnances. Pour les guerriers du Moyen-Age, c'était une félonie que d'employer à la guerre ces armes perfides, qui permettaient au premier vilain de tuer un brave chevalier, qui donnaient au timide et au lâche le moyen d'attaquer, à couvert et à distance, le plus intrépide combattant. Au xnet siècle, le second concile de Latran, dont les décisions faisaient loi pour toute la chrétienté, avait défendu l'usage des machines de guerre dirigées contre les hommes, comme «trop meurtrières et déplaisant à Dieu. » Christine de Pisan, qui a composé sous Charles VI, un excellent traité de l'art de la guerre, parle du feu grégeois et des compositions analogues usitées de son temps, comme d'un moyen déloyal et indigne d'un chrétien. Enfin, on peut rappeler à ce sujet, le serment exigé, au Moyen- Age, des artilleurs allemands.
« L'artilleur jure de ne point tirer le canon de nuit; de ne point cacher de feux clandestins...,, et surtout de ne construire aucuns globes empoisonnés ni autres sortes d'inventions, et de ne s'en servir jamais pour la ruine et la destruction des hommes , estimant ces actions injustes autant qu'indignes d'un homme de cœur et d'un véritatable soldat (1). »
Les Anglais, qui, à toutes les époques, ont marché sans scrupules vers tout ce qui peut contribuer à servir leurs desseins, furent les premiers à fouler aux pieds l'opinion de leur temps. L'exemple une fois donné, les autres nations n'hésitèrent plus à entrer dans cette voie, et ne tardèrent pas à élever leurs ressources militaires à la hauteur de celles de leurs voisins. Aussi voit-on, après la bataille de Crécy, l'usage des armes à feu se généraliser en France et se répandre bientôt dans toute l'Europe* A dater de cette
(l) Siemcnowitz, Grand Art de l'artillerie^. 299,
L'ARTILLERIE ANCI
époque, Froissart ne manque plus de faire rémunération des pièces d'artillerie qui marchent à la suite des armées. C'est ainsi qu'il mentionne l'usage des armes à feu devant Calais en 1347 ; à l'attaque de Romorantin, en 1356, et en 1358, à la défense de Saint- Valéry; en 1359, contre les murailles de Mons et le château de la Roche-sur-Yon. Enfin, de 1373 à 1378, on trouve l'emploi du canon cité contre un grand nombre de villes et de châteaux.
L'esprit d'indépendance des communes se développant de plus en plus dans les provinces françaises, les villages et les bourgs s'emparèrent, à leur tour, de ce puissant moyen de défense contre les envahissements et les attaques de la féodalité. Chaque ville libre voulut avoir à sa solde son maître $ artillerie et ses artillers. Dès l'année 1348, Brives-la-Gaillarde était défendue par cinq canons, et dans les années 1349 et 1352 la ville d'Agen en avait placé à ses principales portes et dans ses quartiers les plus exposés (1).
Aussi les bouches à feu, qui, à la bataille de Crécy, se comptaient seulement par unités, augmentent bientôt en nombre d'une manière prodigieuse. A l'assaut de Saint- Malo, en 1376, les Anglais avaient « bien quatre cents canons postés autour de la place (2), » ce qui ne les empêcha pas d'être repoussés par Clisson et du Guesclin. Sous Charles VI, en 1411, on comptait, à l'armée | du duc d'Orléans, quatre mille que canons que coulevrines (8). Enfin l'armée des Suisses qui remporta, en 1476, sur Charles le Téméraire, la sanglante victoire de ftlorat, avait dans ses rangs, selon le récit de Philippe de Cômines, dix mille couleuvrines (4). Seulement ces couleuvrines étaient de ' petite
(t) Lacabane, Bibliothèque de V École des chartes^ 2e série, t. I,p. 46.
(2) Froissart, Histoire et chronique, Lyon, 1559, voi. I, p. 43, et 458, et vol. II, p. 27.
(3) Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI, p. 213.
(4) Mémoires t liv. V, chap, au
dimension et aussi portatives que nos fusils.
Vers Tannée 1380, la marine adoptant l'usage de l'artillerie, les navires de guerre et de commerce commencèrent à disposer des canons à leur bord.
On voit, d'après l'ensemble des faits qui viennent d'être rapportés, ce qu'il faut penser de l'opinion des historiens qui ont nié l'emploi de la poudre dans les armées d'Europe au xive siècle. Cette opinion a prévalu assez longtemps , appuyée sur des interprétations vicieuses de quelques textes historiques. Nous avons dit (page 310} que l'existence de l'artillerie en France, en 1339, a été prouvée par l'extrait du registre de la chambre des comptes cité par Du Cange , qui porte : « Payé à Henri « de Fumechon^ pour achat de poudres et « autres objets nécessaires aux canons em- <c ployés devant Puy-Guillem... » Or, l'historien Temnler veut que dams ce document on lise poutre au lieu de poudre. D'un autre côté, le père Lobineau, dans son Histoire de Bretagne, fait les plus grands efforts d'esprit pour prouver que les canons dont il est question dans la romance faite, en 1382, en l'honneur de du Guesclin, n'étaient que des espèces de clarinettes. N'en déplaise à ces érudits chroniqueurs, le sénéchal de Toulouse, Pierre de la Palu, qui assiégeait Puy- Guillem, en 1339, avait autre chose que des poutres, et le vaillant du Guesclin n'affrontait pas des clarinettes.
Pendant cette période de l'enfance de l'artillerie, les projectiles employés en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, étaient de petites balles de fer ou de plomb, grosses comme des amandes. La portée de ces armes n'était que de 300 à 400 mètres ; portée à peu près égale à celle des arcs et des arbalètes.
En France, où l'art de fabriquer les canons était moins avancé que dans les autres pays,
les bouches à feu ne lançaient que des flèches de fer et des carreaux^ grosses pointes ou flèches de fer, en forme de pyramide quatlrangulaire. La portée des bouches à feu françaises n'égalait même pas celle des engins de l'ancienne balistique. Elles n'avaient d'autre avantage sur ces dernières machines, que d'effrayer les chevaux, parle bruit inusité de la décharge. Les pointes de flèches de fer que lançaient les canons, étaient fixées, près de chacune de leurs extrémités, dans des rondelles de cuir qui centraient la flèche dans l'âme de la pièce, et diminuaient le vent au moment du tir,
A ces bouches à feu, d'une construction médiocre et d'une résistance problématique, il fallait des projectiles légers. Les artilleurs de ce temps croyaient, que l'effort de la poudre se partage également entre le canon et le projectile ; de telle sorte que si le poids du canon était égal à celui du projectile, le canon serait lancé avec la même force, dans une direction opposée à celle du projectile. Ce principe est parfaitement vrai en lui-même ; ce n'est que dans notre siècle que Ton a été conduit à y apporter certains correctifs. Partant de ce principe, on fut amené à construire des canons très-lourds relativement au projectile, et quoique la poudre du quatorzième siècle, qui ne s'employait qu'à l'état de poussier, fût assez peu énergique dans ses effets, on ne pouvait faire usage que de projectiles ne dépassant pas un certain poids, si Ton voulait que l'explosion de la poudre n'amenât pas la rupture de l'arme.
Les longueurs et les diamètres de l'âme et de la chambre, relativement au calibre, n'étaient point déterminés, comme ils le sont aujourd'hui, avec une précision .mathématique. Ces diverses mesures variaient suivant le caprice des constructeurs et des fondeurs. C'est ainsi qu'on trouve des veuglaires, dont les différentes dimensions affectent les rapports les plus variables.
L'utilité de la longueur de la volée n'était pas non plus bien comprise. Quoi qu'il en soit, la règle des artilleurs de ce temps était de prendre une charge de poudre supérieure au poids du projectile.
Les artilleurs du xve siècle employaient toujours trop de poudre, et leurs armes étaient trop courtes. Ils pensaient, mais à tort, que plus la charge de poudre est forte, et plus grande est la portée du projectile. Une forte proportion de poudre non brûlée était projetée avec le projectile» et brûlait à l'extérieur de l'âme sans effet utile. Cette combustion hors du canon, était peut-être recherchée à cause de la frayeur qu'elle devait occasionner à l'ennemi.
Voici comment s'effectuait le chargement de la bouche à feu. Le maître artilleur s'assurait d'abord que la pièce était propre ; il y passait l'écouvillon ; ensuite il dégorgeait la lumière, avec une épinglette de fer. Cela fait, il puisait la poudre renfermée dans des sacs de cuir, avec une cuiller de fer, dont le manche avait une longueur proportionnée à la longueur du canon, et il introduisait, avec précaution, cette cuiller, pleine de poudre, au fond de la pièce, où il la versait. Puis il donnait un coup de refouloir sur cette première charge de poudre. Pendant ce temps, un aide tenait le doigt sur la lumière, pour empêcher que la poudre ne s'échappât par cet orifice, au moment de la compression de la charge. Le maître artilleur introduisait une seconde charge de poudre, puis une troisième, toujours avec l'attention de ne la verser qu'au fond. Alors avec un bouchon de paille ou de foin, « lequel y doit entrer quelque peu serré , pour emporter toute la poudre éparse dans l'âme, » il nettoyait de nouveau l'âme de la pièce, afin qu'aucun grain de poudre n'y restât, qui pût, prendre feu par le frottement, au moment de l'introduction du projectile. Il faisait enfin pénétrer le projectile. Si le tir devait avoir lieu dans une direction inclinée de haut en
L'ARTILLERIE
bas, on calait le projectile au fond de la pièce, avec un bouchon de foin.
Les bombardes tiraient ainsi de six à dix coups par heure»
Les petites pièces demandaient moins de soins. Les veuglaires, grâce à leur chambre à feu mobile et pourvue d'une anse, se chargeaient avec moins de difficultés encore. La poudre 'seule était mise dans la chambre à feu, et recouverte d'un bouchon de paille ; on ajustait la chambre à feu sur la volée, et Ton introduisait le projectilepar la volée.
On eut, à cette époque, l'idée de construire des bombardes dont la chambre joignait la volée à angle droit. La figure 192 représente,
Fig. 192. — Bombarde coudée.
d'après une planche de l'ouvrage de Marianus Jacobus sur les Machines, une bombarde coudée/Cette pièce, qui ne s'éloigne pas trop de nos mortiers actuels, se composait d'une chambre à feu, A, et d'une volée, B, disposées à angle droit l'une sur l'autre, et était faite pour le tir sous de grands angles. Le point ard était la barre de bois, C, pourvue de chevilles. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que le peu de solidité de l'assemblage de la chambre à feu avec le reste de la pièce, dut faire promptement renoncer à ce mode de construction.
11 paraît même qu'à cette époque, on imagina, sans toutefois parvenir à le réaliser, le projectile explosif. Dans son ouvrage, De.re militari, Valturius accompagne ses dessins des bouches à feû, de la figure d'un boulet cerclé de fer, et plein de poudre enflammée, quelant. m.
I çait cette bouche à feu. C'était donc une véritable bombe. Valturius attribue cette invention à SigismondPandulfe Malatesta.il dit formellement que Malatesta est l'inventeur de cette machine, qui lance des projectiles d'airain pleins de poudre à canon et munis d'une mèche enflammée.
« 11 y avait là indubitablement, dit M. Favé, l'idée d'un projectile explosif; mais il manquait à sa réalisation le moyen de mettre le feu à la charge du projectile sans courir le risque qu'elle fût enflammée par la charge de la bouche à feu ; aussi les accidents qui durent résulter de l'explosion prématurée d'un projectile mal fermé firent sans doute renoncer à le tirer rempli de poudre à canon. 11 ne suffisait pas de concevoir la possibilité de lancer des projectiles explosifs dans les bouches à feu, pour y parvenir (1). »
Ce n'est que deux siècles plus tard que la bombe devait être véritablement inventée. La conception première de Malatesta aurait eu des résultats importants, si l'on avait réussi à lancer la bombe sans qu'elle éclatât dans l'arme, mais certainement les explosions dangereuses qui survinrent dans les essais de ce projectile creux incendiaire, firent aussitôt renoncera son usage.
En résumé, dans cette première période de l'artillerie, les armes à feu agissent plutôt par l'effroi qu'elles causent à l'ennemi, que par le dommage que peuvent lui occasionner les projectiles. Cependant, à mesure que l'on avance, les canons acquièrent une plus grande résistance ; ils supportent une plus forte charge de poudre, et lancent un projectile plus lourd. Les pièces semblent aussi accroître de volume, mais d'une façon presque insensible, jusqu'aux périodes suivantes, où tout d'un coup, leur grandeur deviendra énorme.
Les bouches à feu lançant des balles de plomb [plommées ou plombées) établissent la transition entre ces deux périodes. Nous dirons, en conséquence, quelques mots de ces
(I) Histoire des progrès de l'artillerie, tome III,
pièces d'artillerie intermédiaires, par les dimensions, et qui forment, pour ainsi dire , le trait d'union entre les petites bombardes dont il vient d'être question et les monstrueuses bombardes dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant.
Au mois de septembre 1341 , les consuls de la ville de Tournay, en Flandre, faisaient essayer hors des portes de la ville, un « engin appelé tonnoille, pour traire en une bonne ville, quand elle est assiégée ». Cet engin avait été exécuté par le maître potier d'étain, Pierre de Bruges, lequel avait imaginé de remplacer le projectile ordinaire, c'est-à-dire le carreau de fer en forme de pyramide, par une masse de plomb, pesant environ deux livres, et qui reçut le nom de plommée, ou plombée. La chambre à feu de ce canon n'était pas cylindrique, elle formait un prisme à base carrée.
La bouche à feu de Pierre de Bruges fut pointée contre la muraille de la ville de Tournay, et chargée avec le boulet de plomb : la force du coup fut telle que le projectile, passant par-dessus les deux enceintes, alla tuer un homme « sur la place devant le moustier « Saint-Brisse. » Pierre de Bruges fit une pénitence pour obtenir le pardon de ce meurtre involontaire (1).
Mais ce résultat n'était pas de nature à discréditer l'invention des boulets de plomb. Après ceux de Tournay, les magistrats de Lille voulurent essayer la tonnoille^ et son nouveau projectile. Satisfaits sans doute, ils firent construire des « plombées» pour servir de projectiles à leurs bombardes. Bientôt les canons de quelque consistance n'employèrent plus que les boulets de plomb de Pierre de Bruges ; et on laissa de côté, comme surannés, le carreau, et surtout la flèche de fer centrée par des rondelles de cuir*
(1) Histoire de V artillerie en Belgique par Paul Henrard. Bruxelles, in-8°, 1865.