CHAPITRE II
DEUXIÈME PÉRIODE : LES GRANDES BOMBARDES ET LES BOULETS DE PIERRE. — LES BOMBARDES DE LOUIS XI, D'EDIMBOURG ET DE GAND. — AUTRES CANONS ET LEURS PROJECTILES A LA FIN DU XIVe SIÈCLE.
Vers Tan 1360 la métallurgie et l'art de la fabrication des bouches à feu avaient fait quelque progrès, car on savait construire des armes de petites dimensions, assez résistantes pour lancer des projectiles très-lourds, tels que lesplombées, et Ton savait, d'autre part, fondre des pièces plus grandes, mais de moindre résistance, destinées à recevoir des projectiles légers, c'est-à-dire des boulets de pierre. Les grandes bouches à feu étaient moins résistantes que les petites, parce qu'il était trèsdifficile de les couler et de les aléser, et aussi, parce que, proportions gardées, l'épaisseur des parois était plus faible dans les grandes que dans les petites pièces.
Les boulets de pierre n'étaient pas une nouveauté. Dans l'ancienne balistique on savait les tailler avec économie et promptitude, de sorte que leur prix de revient était minime. Il ne serait pas exact de dire que les boulets de pierre furent imaginés pour les grandes bombardes, puisque les boulets de pierre, étaient depuis longtemps connus; et il ne serait pas plus vrai de prétendre que les grosses bombardes furent construites pour utiliser les boulets de pierre. Les deux éléments marchèrent, pour ainsi dire, l'un à la rencontre de l'autre, et il se trouva finalement qu'ils se convenaient très-bien.
A partir de ce moment, l'artillerie posséda des grands et des petits canons, catégories de pièces très-nettement séparées, et ayant chacune son emploi distinct. Les petits canons lancèrent des projectiles métalliques^ et furent dirigés contre les hommes et les armures; les gros canons lancèrent des boulets de pierre, et servirent à l'attaque, comme à la défense des villes.Les gros boulets de pierre effondraient,
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
par leur chute, les toits des maisons, ou détruisaient les machines d'approche des assiégeants. Il n'y avait pas alors de bouches à feu intermédiaires, parce qu'aucune sorte de projectile n'aurait pu leur convenir, : La première grosse bombarde mentionnée dans l'histoire, est celle dont faisaient usage, «en. 1362, les défenseurs du château de Pietra Buona, assiégé par les Pisans. Elle pesait deux mille livres, et était, avec raison, considérée comme extraordinaire, en Italie même où l'artillerie était plus avancée que dans aucun autre pays. Muratori, dans sa Chronique de Pise, raconte que le maître canonnier s'en servait avec beaucoup d'adresse.
Rien n'indique qu'en France, on ait construit avant 1375 des bombardes jetant des boulets de pierre;
Les premières furentde grandeur médiocre* Toutefois, en cette même année 1375, une grandebombardefutconstruiteàCaen,pourle siège de Saint-Sauveur, par Bernard de Montferràt, Italien et maître des canons. Le 21 mars trois forges furent installées sous les halles de la ville, et entourées d'une clôture de planches. Cinq maîtres for yeurs, des plus habiles de la contrée, concoururent, avec leurs aides, à ce travail, qui dura quarante-deux jours. La pièce, une fois terminée, pesait 2, 300 livres; on avait fait entrer dans sa composition, 2,1 10 livres de 1er et 200 livres d'acier. Le fer était de deux espèces : du fer d'Espagne plat, pour la culasse de la bombarde qui demandait une plus grande solidité, et pour la volée, du fer de la vallée d'Auge.
Les comptes laissés à ce sujet, donnent des détails intéressants, sur le mode de construction des grands canons de cette époque. On y trouve mentionnés : « le louage d'une bigorne, en quoy les cercles, lians et anneaux dudit canon ont été dressés et mis à point, et quatre poulies achetées et prises pour gouverner ledit canon, tout comme il a été lié des cercles et mis en bois, pour ce que Ton ne pouvait autrement gouverner. »
Ce passage prouve que cette bouche à feu était faite de barres soudées dans le sens longitudinal, et reliées par des anneaux de métal, puisqu'il y avait « cercles, lians et anneaux. » « Mis en bois » signifie que la pièce était posée sur un affût.
Une serrure de fer servait « à fermer un grand plataine de fer, lequel estoit sur le pertuis par où l'on met le feu audit canon, afin qu'il ne pleust en icelui quand il serait chargé. »
Quatre-vingt-dix livres de corde furent employées « pour lier le corps dudit canon tout autour et le couvrir de corde. » Pour empêcher la rouille et conserver les cordes, le canon fut entièrement enveloppé de bandes de cuir.
Un énorme affût enchâssait complètement la bombarde et empêchait son recul. Il était assez semblable à l'instrument nommé travail, dont on se sert aujourd'hui, dans certains pays, pour maintenir les bœufs pendant qu'on les ferre. Il se démontait pendant les transports, caries comptes mentionnent «deux grands paniers» servant à contenir les essieux et les chevilles nécessaires au « siège » du canon (1).
A cette époque, presque toutes les villes construisaient de grosses bouches à feu. Seulement leurs dimensions étaient moindres que celles des pièces dont il vient d'être parlé. Le mot bombarde ne semble plus dès lors s'appliquer aux canons de petit calibre ; on le réserve pour désigner les grosses bouches à feu qui lancent des boulets de pierre.
En 1377% le duc de Bourgogne, Philippele-Hardi, fit confectionner, à Châlons, une bombarde, qui devait être colossale, car elle lançait un boulet de pierre pesant quatre cent cinquante livres ! Un maître canonnier et neuf forgerons travaillèrent, quatre-vingthuit jours, à la terminer.
A mesure que se perfectionnait l'art de
(1) Favé, Histoire des progrès de l'artillerie, t. lit, 9$.
forger les canons, on arrivait à leur donner les dimensions les plus exagérées. Il n'y avait peut-être d'autres limites dans cette voie? que la difficulté de transporter de pareilles masses. Nous donnerons le dessin des plus célèbres de ces mastodontes de fer et de feu.
La plus grande bombarde qui se soit peutêtre jamais vue, est celle que le duc de Bourgogne fit confectionner à Luxembourg, en 1480. Elle pesait 18,000 kilogrammes. Il fallut un chariot attelé de six chevaux pour conduire en 1451, de Namur à Luxembourg, trois gros boulets de pierre, pesant chacun neuf cents livres, destinés à essayer cette bouche à feu gigantesque. Toutefois, comme il n'est dit ■dans aucune histoire, ou chronique, que ce colosse ait servi à un siège quelconque, il est probable qu'on le détruisit, comme impropre à l'usage. Il n'en reste, en effet, aucun vestige.
Fig. 193. — Bombarde de Louis XI.
Les trois plus grandes bombardes qui nous soient parvenues, sont la bombarde de Louis XI qu'on conserve à Bâle, la bombarde d'Edimbourg et celle de Gand.
La bombarde qui passe pour avoir appartenu à Louis XI {fig. 193) pesait 2,000 kilogrammes, et son boulet 50 kilogrammes,
c'est-à-dire le quarantième du poids de la pièce. L'âme a une longueur de cinq calibres, et lachambre est également longue de cinq fois son diamètre. Elle peut se diviser en deux tronçons. Leslignes ponctuées de lafigure 1 93 montrent que les parois de la chambre à feu sont relativement beaucoup plus épaisses que celles de la volée. On voit aussi comment l'épaisseur y va en diminuant jusqu'à la bouche, qui est renforcée par trois bourrelets. Un autre renforcement se remarque à la partie moyenne de la bombarde, vers le premier cinquième de la volée.
La bombarde d'Edimbourg {fig. 194), que
Fig. 194, — Bombarde d'Edimbourg.
lJon voit encore dans cette ville, pèse à peu près 8,000 kilogrammes. Le boulet en pierre qu'elle lançait, avait 0m,50 de diamètre, et pouvait peser 175 kilogrammes. On voit en lignes ponctuées, sur la figure que nous en donnons, les proportions de la chambre à feu et celles de la volée, ainsi que l'épaisseur du
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métal. La lumière, percée obliquement, était conduite un peu en avant du fond de la chambre à feu* Cette chambre à feu présentait vers ses deux extrémités, et sur sa circonférence, des mortaises destinées à donner un point d'appui aux leviers qui vissaient et dévissaient la chambre et la volée.
Fig. 195. — Dombarde Fig. 196. — Coupe horizontale de Gand. de la bombarde de Gand.
Il ne faudrait pas croire, d'après cette disposition, que le chargement s'effectuât par laculasse, comme dans les veuglaires. Seulement il était utile, dans les transports, de séparer les deux parties de la pièce, pour les placer sur des chariots différents. On les ajustait au momènt de s'en servir.
La bombarde d'Edimbourg est postérieure à celle de Louis XI.
Le Dull e Griete {fig .195), la célèbre bombarde de Gand, se voit encore aujourd'hui, à Gand, sur la place du marché. Elle fut construite vers le milieu du xvc siècle, et servit au siège d'Oudenarde. C'est la plus grande bouche à feu qui soit parvenue jusqu'à nous. Elle mesure 5 mètres de longueur totale. L'âme de la volée a 3m,31 de longueur et 0m,64 de calibre; celle de la chambre lm,37 de longueur, et 0m,26 de diamètre. Son poids est de 16,400 kilogrammes. Elle pesait donc presque tout autant que la fameuse bombarde construite à Luxembourg, en 1450, pour le compte du duc de Bourgogne, et qui ne put être utilisée. Le poids du boulet devait être de 340 kilogrammes, le quarante-huitième du poids de la pièce ; la charge de poudre peut être évaluée à 40 kilogrammes, § ou f du poids du boulet.
La coupe donnée parla figure 196, fait voir la disposition des parties constituantes de la bombarde de Gand. La volée se compose de trente-deux barres de fer forgé , de 0m,05 de largeur sur Ûm,03 d'épaisseur, assemblées longitudinalement comme les douves d'un tonneau, et infléchies vers raxe,à la partie postérieure de la volée, de façon à former un segment sphérique, se continuant par une surface cylindrique, de diamètre intermédiaire entre celui de la chambre et le calibre de la volée, et portant un pas de vis qui concorde avec celui de la chambre. Quarante et un manchons ou cercles de fer, d'égale largeur, accolés et soudés les uns aux autres, enveloppent entièrement les barres de fer, et les assurent dans leur position. Leurs épaisseurs différentes, croissant jusqu'à la chambre à feu, divisent la volée en quatre cylindres dont les diamètres extérieurs sont: lm,00, 0m,938, 0m?880 et 0m,820. Un bourrelet formé de trois manchons d'épaisseurs progressives, renforce la bouche.
La chambre à feu est formée de vingt an-
neaux soudés ensemble; deux sont creusés de mortaises qui doivent recevoir les leviers destinés à visser et à dévisser les deux parties de la pièce, pour les ajuster Tune à l'autre. La lumière est légèrement oblique, elle aboutit vers le fond de la chambre, son diamètre est de 0m,0 1, un petit calice profond de 0m,02 reçoit la poudre d'amorce. Les armes de Bourgogne circonscrivent ce calice.
Le taraudage d'aussi grosses pièces de fer dut présenter des difficultés considérables; aussi ne fut-il pas exécuté avec une bien grande précision. La chambre incline un peu à gauche, et sa jointure avec la volée laisse à droite un écartement de 0m,02 de profondeur. Sept des barres de fer longitudinales ont été brisées par l'action du tir à 0m,40 de la bouche, et les chocs du boulet dans l'âme ont creusé des dépressions, qui rendent son diamètre inégal.
Quelques écrivains ont voulu voir dans cette bouche à feu « la plus grosse des bombardes du siège d'Oudenarde » citée par Froissart, laquelle, dit-il, avait « cinquantedeux pans de bec » et lançait des projectiles qui défonçaient les murailles. Mais il y a eu ici, selon M. Favé, confusion entre le siège d'Oudenarde de 1382 et celui de 1452 où parut réellement la Bulle Griete, Dès le commencement de l'année, la ville fut investie par l'armée communale de Gand, et elle eut grandement à souffrir de l'artillerie des assiégeants ; mais survinrent le comte d'Etampes et l'armée bourguignonne, qui forcèrent les Gantois à lever précipitamment le siège, et la Bulle Griete (1) tomba aux mains des ennemis, Elle fut rendue en 1578 à la ville de Gand ; et comme nous l'avons dit, elle existe encore aujourd'hui, sur la place du Marché.
(1) Le nom de Dulle Griete signifie Marguerite noire* Les grands canons de Diest, de Gand, de Malines, et les bombardes de Hainaut, portaient presque tous le nom de Otefe, en mémoire, sans doute, des souvenirs sanglants laissés dans ces provinces par Marguerite dé Constantinopîe. Encore de nos jours, dans le pays de Liège, l'expression Mal Magrit s'emploie pour désigner une virago.
Vers 1450 apparurent des bombardes à volée très-courte, qui lançaient des bouletsde pierre, sous de grands angles, et qui n'étaient autre chose qu'un perfectionnement de ces bombardes coudées que nous avons représentées page 321. Elles furent désignées sous le nom de mortiers, évidemment à cause de leur forme. Le peu de longueur de la volée causait une notable déperdition de la force de la poudre ; aussi, pendant fort longtemps, les mortiers n'existèrent-ils qu'en très-petit nombre. Ce n'est que lorsqu'on eut imaginé le grenage de la poudre, qu'on vit les mortiers se multiplier.
Le&bombardelles sont l'intermédiaire entre les grandes bombardes et les mortiers, intermédiaire comme angle de pointage et comme longueur de volée. En général, l'âme avait la forme d'un tronc de cône, et la chambre à feu était d'un très-faible diamètre.
Les crapaudeaux étaient probablement des veuglaires de petit calibre. Dans les comptes de dépenses des villes , qui fournissent les meilleurs documents à consulter pour tout ce qui concerne les anciennes bouches à feu, les crapaudeaux sont ordinairement mentionnés en même temps que les petits veuglaires, sans que rien indique une particularité de forme justifiant un nom différent.
L&couleuvrine emmanchée est la couleuvrine ordinaire encastrée dans le fût de l'ancienne arbalète. En 1453 Tournay possédait des couleuvrines .Voici peut-être le poiiit où les armes à feu portatives se séparent décidément de l'artillerie proprement dite, 'ou de la grosse artillerie. Aussi ne ferons-nous plus men* lion, dans cette Notice, des armes de petit calibre, étude qui sera approfondie dans la Notice suivante*
Vers le milieu du xve siècle, les canons lançant des projectiles métalliques, acquirent un plus grand volume, par suite de leur meilleure construction. Leur portéé devint aussi plus grande. Toutefois, les pro-
L'ARTILLERIE ANCI
jectiles étaient toujours des balles de plomb, trop petites pour mériter le nom de boulets. Ils n'avaient pas assez de force pour qu'on pût songer à les faire servir à battre et renverser les remparts des villes, ou les murailles des forteresses. C'est à peine si, à cette époque,les grosses bombardes avaient quelque supériorité sur les machines à fronde, à ressort, à contre-poids et autres «engins à volants» de l'ancienne balistique- En 1421, Philippe-le-Bon se préparant à guerroyer contre le dauphin de France, prie et requiert ses bonnes villes de Flandres et d'Artois, de lui fournir, non des bouches à feu,mais «chacune un bon engin nommé coullart^ gettant trois cents livres pesant, avec un bon maistre pour gouverner ledit engin.» De 1420 à 1440, on se servait tout à la fois, pour le siège des villes fortifiées, des anciennes machines de bois destinées à lancer des pierres, et des bombardes, qui lançaient des boulets de pierre.
Les pierres que lançaient les bombardes, agissaient plutôt par leur poids, que par la vitesse que leur communiquait la poudre. Aussi étaient- elles pointées sous des angles assez grands. Toutefois, quelque fût leur rapprochement des muraillesà battre en brèche, leur efficacité restait nulle contre les remparts bâtis en pierres de taille : le boulet se brisait contre ce revêtement, sans réussir à l'ébranler. Les boulets de pierre étaient surtout efficaces pouf: effondrer les toits des maisons de la place assiégée.- :m:
On essaya, de consolider les boulets de pierre, en les cerclant de fer. Mais: le résultat n'en fut pas meilleur, vet si dans sa guerre contre les Gantois en 1459, Philippe-le-Bon renverse « rez à rez du fossé » un grand pan de mur du château de Pouques, après neuf jours de siége,c'est parce que « voyait-on bien par les fenestrages que celui pan ne pouvoit avoir guères grand face. »
Nous signalerons à la fin de cette période, c'est-à-dire vers 1460, et comme projectile de transition, les boulets de pierre farcis de
plomb. La qualité des bombardes étant améliorée, on s'aperçut qu'elles pourraient lancer des projectiles plus denses que les pierres» Il était pourtant difficile de passer tout d'un coupauxbouletsmétalliques.Aussiessaya-t-on d'augmenter la densité des boulets de pierre en coulant du plomb dans des cavités creusées à cet effet dans le projectile.
Ces pierres farcies de plomb furent promptement abandonnées. Le centre de gravité n'était plus au centre de la sphère,etle tir perdait de sa régularité. En outre, leur prix de revient était élevé. 11 était évidemment plus simple de fabriquer des projectiles entièrement métalliques. Mais ces projectiles ne pouvaient pas convenir aux grandes bombardes, qui étaient trop peu résistantes. Ils convenaient, au contraire , parfaitement aux canons de petit calibre.
Nous entrons ainsi dans la troisième période de l'artillerie, la période que nous appellerons celle du boulet de fonte. Les gigantesques bombardes que nous venons d'étudier, furent alors complètement abandonnées, et l'artillerie entra dans une voie de progrès, que nous avons maintenant à parcourir.