‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [3], Photographie, stéréoscope, poudres de guerre, artillerie ancienne et moderne, armes à feu portatives, bâtiments cuirassés, drainage, piscicultureFiguier Merveilles Science BNF 03Chapitre 76 sur 163 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

RÊMOVÀTJON DE L'ARTILLERIE MODERNE PAK LES TRAVAUX DE PAIXHANS PUBLIÉS EN 1822- — LES CANONS OBUSIEItS A LA PAIXHANS. — CARONADE5. — LES BATIMENTS CUI- RASSÉS NÉCESSITENT UN ACCROISSEMENT DANS LA PUIS- SANCES DES BOUCHES A FEU,

L'histoire des transformations continuelles que l'artillerie a subies depuis son origine, fournit l'exemple, le plus remarquable peutêtre, des perfectionnements que les efforts réunis de tous les peuples , les encouragements, les nécessités pressantes de la guerre ou celles de l'industrie, peuvent apporter à l'application d'un principe défini. La même histoire intéresse la science tout entière, car les améliorations apportées à l'artillerie sont généralement la conséquence d'un progrès accompli dans l'industrie ou dans une des branches de nos connaissances.

Quelque admirablement établie que fût l'artillerie de Gribeauval, si ce grand réformateur fût revenu au monde un demi-siècle après son œuvre achevée, il eût trouvé à réformer son propre système. C'est que l'art et la science avaient marché. L'artillerie qui avait suffi aux guerres de l'Empire, alors que la métallurgie et l'industrie n'avaient pu fournir que peu d'éléments de progrès à la fabrication des canons, n'était plus en hart, m.

monie avec les progrès de toutes sortes qu'avaient faits depuis cette époque les différentes branches de l'industrie et des arts.

C'est par une réforme dans l'armement de marine que commença la rénovation de l'artillerie.

L'auteur de cette réforme mémorable fut un chef de bataillon au corps royal de l'artillerie, H. J. Paixhans, un des hommes les plus remarquables qui aient honoré notre armée.

Paixhans apprit à fabriquer des canons capables de lancer des bombes, c'est-à-dire à faire jouer aux canons le rôle de mortiers, et il édifia un système complet et irréprochable pour l'installation de ces nouvelles bouches à feu à bord des navires.

Jusqu'à la Restauration, on ne construisit et on n'employa, pour les combats en mer, que les boulets pleins et ronds, de 22, 24, 32, 36 et 48 livres. On les tirait à des charges de poudre ne dépassant pas le tiers du poids du boulet; et ils ne compromettaient grièvement l'existence du bâtiment attaqué que dans le cas où ces boulets étaient rougis, cas qui n'existe point pour les combats de navire à navire.

En 1794, on avait conçu l'espoir d'armer les bâtiments de guerre, d'obusiers, c'est-àdire de remplacer les boulets pleins par des

obus, dont les effets destructeurs auraient été terribles contre des vaisseaux en bois, et qui auraient efficacement concouru à l'attaque et à la ruine des marines ennemies. Des expériences furent faites dans ce but, par les hommes les plus instruits et les plus éclairés du temps , sous la direction de Monge. Ces expériences se faisaient au château de Meudon, dont l'entrée, pendant cette période, resta interdite à tous, sous peine de mort, selon les mœurs et pratiques de cette époque- On crut trop prématurément au succès de ces expériences. L'installation d'obusiers sur les navires fut décrétée ; le matériel nécessaire fut même envoyé à chaque vaisseau de guerre. Mais la question avait été tranchée trop hâtivement* La pratique fit voir tous les dangers de manier à bord, ces obus, dont plusieurs menaçaient d'incendier les navires. Les commandants firent jeter à l'eau tout ce matériel dangereux, et la question en resta là.

Ce n'est que sous la Restauration que l'on revint, comme nous l'avons dit, à l'idée de faire lancer des bombes ou des obus par des canons ordinaires. A cette époque, Paixhans fît accepter par le gouvernement, les canonsobusiers qui portent son nom (canons à la Paixhans).

Paixhans publia, en 1822, un livre extrêmement remarquable, intitulé Nouvelle Force maritime et artillerie^ dans lequel sont prédits quelques-uns des progrès que les années suivantes virent s'accomplir. Paixhans s'exprime ainsi dans la préface de son ouvrage :

*c Des vaisseaux, ne sont-ils pas une chose plus facile à détruire qu'à conserver? et faut-il tant d'efforts pour anéantir ces fragiles édifices, lorsqu'un peu de poudre dans une raine fait écrouler d'un seul coup les plus solides remparts?

« Non, les vaisseaux de haut-bord ne sont point difficiles à détruire. Ils bravent l'artillerie ordinaire, mais rien n'est plus facile que d'avoir une artillerie qu'ils ne braveront plus. Et quels regrets pourraient être accordés à ces machines hérissées de canons, îorsqu'aujourd'hui, ruineuses pour tous les peuples, elles ne sont favorables qu'à celui qui, regardant la

force comme un droit ? s'arroge le pouvoir absolu sur les mers (il s'agit du peuple anglais) ?

« Notre ouvrage développera, relativement à la facilité de détruire les vaisseaux, des preuves convaincantes, résultant d'expériences déjà faites; et il offrira tous les détails nécessaires à l'exécution des nouvelles armes proposées; armes qui seront assez redoutables pour mettre le moindre navire en étal de se faire craindre du plus grand vaisseau , et qui, par conséquent, permettront de ne plus faire les énormes dépenses qu'entraînent les constructions de haut bord.

« Ce que nous proposons, n'est ni une invention, ni un projet; et les armes nouvelles ne seront qu'un moyen très-simple d'agrandir un effet d'artillerie actuellement très-connu. Ce n'est point une idée neuve, c'est une idée mûre qui se présentait d'ellemême; et chacun pouvait, à cette occasion, trouver ce que cherchait Maupertuis : « Un beau problème peu difficile. » Nous sommes si loin de prétendre avoir rien inventé, que nous avons au contraire fait des recherches laborieuses pour démontrer que la . principale innovation, proposée dans ce livre, est une chose déjà connue depuis longtemps, déjà essayée avec succès, souvent conseillée par les hommes du métier les plus instruits, et dont il ne restait que les détails à étudier, »

Après ce début si modeste, puisque l'auteur ne veut pas s'attribuer le mérite de l'invention des canons-obusiers , Paixhans examine avec sagacité les inventions proposées pour l'art de la guerre, et il relègue la plupart dans l'ombre d'où elles n'eussent pas dû sortir. Puis, se servant de ce principe, alors adopté, que la force offensive d'un navire de guerre se mesure au poids des projectiles qu'il peut lancer en un temps donné, il montre que les pièces de gros calibre sont préférables aux bouches à feu plus petites.

Les vaisseaux, à cette époque, étaient armés de canons très-courts, et très-légers, relativement au poids du boulet. Ce n'étaient presque que des pistolets de gros calibre : on les nommait caronades, du mot Garron, nom d'un village d'Angleterre où les premiers de ces canons furent fabriqués.

La figure 300, tirée de l'ouvrage de Paixhans, donne la coupe d'une caronade de 30, pesant soixante-neuf fois son boulet. Cette pièce ne portait pas de tourillons ; seulement,

L'ARTILLERIE

Fig.- 300. — Caronade de 30 de l'artillerie de la marine française.

un axe passant par l'anneau rompu que Ton remarque à la partie inférieure et moyenne, A, en remplissait l'office.

Paixhans proposa de substituer à la vieille caronade un canon, dont il donna le modèle : c'était une pièce de grand calibre, montée sur un affût solide et de manœuvre facile. La figure 299, page 417, donne l'élévation de cette pièce. Elle n'a pas d'anses à la volée, mais une anse remplace le bouton de culasse.

En avant de l'affût on remarque un petit cric A supportant un projectile ensabotté B.

Le recul de la pièce la faisant glisser sur les roues de l'affût devait amener la bouche de la pièce, juste en position pour que le cric élevât le projectile au-devant d'elle»

Ces canons pouvaient, au besoin, tirer le boulet plein, mais leur projectile ordinaire était la bombe. Leur épaisseur, en effet, n'était pas assez considérable pour lancer le boulet massif avec une forte charge de poudre; la bombe était plus légère. Paixhans avait jugé que les projectiles explosifs devaient produire sur les vaisseaux un effet autrement redoutable que les boulets pleins, soit en déchirant largement la coque, soit en éparpillant leurs éclats dans les batteries ou les agrès.

Les expériences ordonnées par le gouvernement confirmèrent pleinementcetté théorie et ces prévisions.

La figure 301 représente la disposition de

Fig. 301. — Charge du canon obusier à la Paixhans.

la charge dans le canon-obusier a la Paixhans. A est la gargousse pleine de poudre; C? la bombe munie de sa mèche; B, le sabot de la bombe; D est l'âme du canon; E le canal aboutissant à la lumière.

Le sabot de bois B servait à maintenir la bombe dans la même position pendant son parcours dans l'âme, à empêcher les mouvements de rotation nuisibles à la justesse du tir, et à éviter que le choc direct de la dé-

charge, ou les battements du projectile contre les parois, ne les fissent éclater dans Tintérieur du canon.

Comme l'indique la figure, Famé de la pièce était étranglée à son fond, pour recevoir la gargousse.

Les canons à bombes de Paixhans furent adoptés par la marine française en 1824, et presque aussitôt les Anglais l'adoptèrent à notre exemple. Peu d'années après, les pièces étant devenues plus résistantes, on put remplacer la bombe par un obus cylindro-conique, et le sabot fut supprimé.

Dans le remarquable ouvrage qu'il consacra à la description de ces nouveaux engins de guerre, Paixhans fit cette prédiction remarquable et judicieuse, qu'un jour les vaisseaux se couvriraient d'une cuirasse, pour résister à la pénétration des projectiles.

« Nous croyons possible, disait-il, de faire une armure qui, ayant toute la force nécessaire pour lutter contre les boulets de 24 et de 36 de l'artillerie actuelle de mer^ ne serait pas tellement pesante, Qu'elle ne pût être portée par un bâtiment qui aurait peu d'élévation, et qui serait construit convenablement; d'où il résulterait, que ce bâtiment aurait par cela seul, et indépendamment de la force de ses canons à bombes, une supériorité défensive extraordinaire contre les grands vaisseaux, puisque ceux-ci, à cause de l'étendue, et surtout à cause de la hauteur de leur surface, ne seront jamais susceptibles d'être revêtus d'une semblable armure {{). »

Paixhans conseillait aussi, et la chose put alors paraître hardie, d'utiliser comme moteur des navires de guerre, la vapeur, cette invention toute nouvelle, quant à son application aux flottes de combat» Paixhans, qui faisait ses recherches vers 1815 ? n'avait en vue que les faibles pompes à feu alors connues, machines de petite dimension, d'un faible poids, incapables de suffire à une longue traversée. Cependant il établit, par des calculs irréfutables, que les vaisseaux mus par la vapeur, nécessiteraient un équipage inoins nombreux et moins exercé que les

(1) Nouvelle Force maritime et artillerie^ in- 4°. Paris, 1832, p. 294.

autres vaisseaux, et qu'ils pourraient porter un poids plus lourd en canons et en munitions de toute sorte.

La machine à vapeur ne tarda pas à être adoptée parles marines militaires des principales puissances; mais loin de chercher à augmenter le nombre des canons dans les nouveaux vaisseaux de guerre, on préféra réduire ce nombre et donner plus de force et d'importance au principe moteur pour augmenter la vitesse du navire. La machine à vapeur servit principalement à rendre les longues traversées, non-seulement possibles, mais encore plus faciles qu'avec les anciens vaisseaux de guerre à voile.

Les idées émises par Paixhans eurent un grand retentissement; elles opérèrent une véritable révolution de l'armement des vaisseaux. Cependant elles n'étaient pas absolument nouvelles. Pendant la guerre de 1812, l'Américain John Stevens, d'Hoboken, avait proposé un bâtiment de guerre mû par la vapeur, et protégé par une armure de fer.

Cependant la métallurgie n'était pas encore assez avancée pour résoudre toutes les difficultés que présentent de telles constructions. Les navires cuirassés paraissaient alors possibles, et même prochains ; les esprits en étaient préoccupés, mais la solution du problème paraissait encore bien éloignée. On faisait, en différents pays, des expériences de tir sur des plaques de fer. Les expériences dans ce but furent exécutées, en Angleterre, à Woolwich, en 1827; en France, à Metz, en 1835; à Hoboken, èn Amérique, en 1841. En général, le fer étant de mauvaise qualité, les plaques étaient brisées ou percées par les projectiles. C'est ainsi que les expériences faites à Metz avaient conduit le général Morin à condamner sans rémission le principe du blindage métallique. On ne s'était pas avisé que ce résultat négatif pouvait tenir aux qualités des fers essayés, et qu'en encourageant les métallurgistes à perfectionner leurs produits, on pourrait arriver à obtenir des

L'ARTILLERIE ANCIENNE

plaques de fer capables de résister aux boulets de la plus puissante artillerie.

Celte pensée paraît s'être présentée au gouvernement américain ; ou bien les fers d'Amérique avaient une ténacité qui manquait alors à ceux de France et d'Angleterre. Quoi qu'il en soit, le gouvernement des Etats- Unis commanda, en 1841, une batterie flottante cuirassée à MM. Stevens.

Ces constructeurs proposèrent dès cette époque, d'après M. Turgan, les gros canons en fer rayés, se chargeant par la culasse et lançant des boulets revêtus de métal mou (1). L'hélice et la vapeur étaient proposées comme moteurs.

Ce n'est pourtant qu'en 18S4 que le problème des batteries flottantes cuirassées fut résolu en France, grâce à l'initiative personnelle du souverain. Les quatre batteries cuirassées la Congrève, la Lave, la Dévastation et la Tonnante, construites sur les indications de l'Empereur Napoléon III, se révélèrent avec éclat dans le bombardement de Kinburn, au commencement de la guerre de Russie.

Le succès de ce premier essai de constructions navales cuirassées, détermina l'admirable entreprise consistant à revêtir entièrement de plaques de fer une frégate de guerre. L'apparition de la Gloire) en consacrant le principe des bâtiments cuirassés, donna le signal de la création dans notre flotte de nombreux bâtiments cuirassés. Bientôt l'Angleterre, ensuite les autres nations maritimes, imitèrent la France ; et ainsi fut consommée la révolution radicale qui transforma toute la flotte de guerre des deux mondes. Nous raconterons, avec tous les détails nécessaires, ces magnifiques entreprises dans la Notice spéciale que nous consacrerons, dans ce volume, aux Bâtiments cuirassés.

Par suite de l'adoption universelle des vaisseaux cuirassés^ l'artillerie devait nécessairement se surpasserelle-même. 11 lui était

(i) Grandes Usines (Artillerie moderne).

imposé de percer, grâce à la puissance de pénétration de ses nouveaux projectiles, les cuirasses de fer des navires ; elle devait subir une révolution analogue à celle qui venait de s'accomplir dans la marine de guerre. Ce dernier progrès s'est accompli de nos jours.

Les navires cuirassés et rapides ont remplacé les vaisseaux de guerre de haut bord. Les navires ne se canonnant plus à petite distance, la mousqueterie des haubans étant devenue inutile, il a fallu des canons énormes lançant avec précision leurs puissants obus, pour essayer de percer les plaques métalliques. On a donc vu se réaliser la prédiction de Paixhans, qui annonçait qu'un «très-petit navire, monté seulement de quelques soldats sans expérience, aurait assez de puissance pour détruire le vaisseau de haut bord le plus fortement armé. »

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