CHAPITRE XVII
BOB1NS. — SA VIE ET SES TRAVAUX. — SON ÉTUDE DES CANONS RAYÉS» — ORIGINE ET PRINCIPE DE LA RAYURE. — BALLES ET BOULETS FORCÉS. — PRÉDICTION DE ROBINS
concernant les canons rayés. — contestations d'euler.
Nous avons déjà prononcé plusieurs fois le nom de Robins. Ce mathématicien et physicien éminent, qui appliqua spécialement à l'artillerie toute la somme de ses connaissances, et qui eut la gloire de comprendre et de proclamer tout l'avenir des armes rayées, est peu connu en France, parce qu'il a passé sa vie et exécuté tous ses travaux en Angleterre. Nous croyons , en conséquence, devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs un extrait de la notice biographique qui lui est consacrée dans la Biographie universelle de Michaud.
« Benjamin Robins, membre de la Société royale de Londres, naquit, dit M. de Prony, auteur de cette notice, à Bath, Tan 1707, de parents quakers. Son goût pour les sciences physiques et mathématiques et pour la littérature, lui fit négliger l'étude de la théologie et Téloigna de la carrière dans laquelle sa famille aurait désiré qu'il entrât» Cependant cette
famille n'étant pas, à beaucoup près, en état de lui procurer une existence indépendante, le jeune Robins dut songer à tirer un parti utile de son instruction. Un de ses mémoires de mathématiques fut communiqué au docteur Pembeston, qui conçut une haute idée de l'auteur, et lui proposa quelques problèmes, en l'assujettissant à la condition de les résoudre par la méthode synthétique ou méthode aes anciens, afin de pouvoir mieux apprécier la force de sa tête. Robins ayant complètement satisfait à tout ce que Pembeston lui demandait, trouva en lui un protecteur et un ami, et vint se fixer à Londres. Là, il s'appliqua fortement à l'étude des ouvrages des plus célèbres mathématiciens, anciens et modernes ; étude à laquelle il joignit celle des langues vivantes. Ses progrès furent si rapides qu'à peine âgé de vingt ans, il donna une démonstration de la dernière proposition du Traité des quadratures de Newton, qui fut jugée digne d'être insérée dans le volume des Transactions philosophiques de 1727; et, sur la fin de la même année, la Société royale l'admit au nombre de ses membres. L'année suivante, il osa se mesurer avec le grand géomètre Jean Bernouilli, à l'occasion de la célèbre question des forces vives. L'Académie royale des sciences de Paris avait proposé, en 1724 et 172o, pour sujet de prix, la démonstration des lois mathématiques de la communication du mouvement. Jean Bernouilli concourut; et, sa pièce n'ayant pas été couronnée, il fit, en publiant sa théorie, qui était celle de Leibnitz, une espèce d'appel au monde savant : Robins y répondit par un écrit qu'il mit au jour au mois de mai 1728, ayant pour titre : État présent de la république des lettres , et contenant une réfutation de la théorie leibnitzienne et bernouillienne. Les disputes sur cette matière ont fort occupé les géomètres au commencement du xviii6 siècle; mais il est bien reconnu dans l'état actuel de la science, qu'elles ne sont que des disputes de définitions ou de mots.
« A cette époque, Robins renonça au costume et aux manières des quakers, sans cependant abandonner les liaisons d'amitié qu'il avait parmi les personnes de cette secte. Ses protections et surtout son mérite lui attirèrent un grand nombre d'écoliers de mathématiques, qu'il pouvait aussi, vu la grande variété de ses connaissances, diriger dans les autres parties de leurs études. Mais son activité n'était pas compatible avec un pareil genre de vie : il ambitionnait de se distinguer par des travaux liés aux applications utiles des mathématiques, à la mécanique pratique, à la science de l'ingénieur. L'art des fortifications fixa surtout son attention; et il fit un voyage en Flandre, pour y examiner les principales places fortes.
« A son retour en Angleterre, il prit part aux discussions qui avaient lieu entre les géomètres sur les principes fondamentaux de la méthode d'analyse transcendante, dont Newton et Leibnitz se disputent
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l'invention, et que chacun d'eux a certainement trouvée, sans rien emprunter de l'autre, et il publia quelques pièces sur cette matière. Ce sont, à notre connaissance, les dernières compositions de mathématiques pures qu'il ait mises au jour.
« En 1739, Robins, après avoir publié quelques remarques sur la première partie de la Mécanique d'Euler, sur V Optique de Smith, etc., se trouva engagé dans des discussions politiques; il remplit même les fonctions de secrétaire d'un comité de la chambre des communes, chargé d'examiner la conduite du chevalier Walpole, promu à la dignité de pair sous le nom de comte d'Orford. 11 composa, depuis 1739 jusqu'en 1743, plusieurs pamphlets relatifs tant à cet examen qu'à d'autres questions politiques. Les chefs du parti pour lequel il agissait et écrivait entrèrent en arrangements avec le parti opposé, obtinrent des honneurs et des places : Robins seul fut oublié, et prit la résolution fort sage de revenir à ses occupations scientifiques. Les écrits tant mathématiques que politiques dont nous venons de donner l'indication ont eu un très-grand succès aux époques de leur publication; mais ce n'est point à ces écrits, à peine connus sur le continent, qu'il doit la haute réputation, dont il jouit, c'est à ses expériences, à ses recherches sur Y artillerie.
«.... Nous voilà arrivés à ia partie des travaux de Robins auxquels il doit principalement sa célébrité. Son ouvrage intitulé : New Principes of gunnery (Nouveaux principes d'artillerie), parut à Londres en 1742. ïl eut bientôt à répondre à des objections élevées contre sa doctrine et insérées dans le n° 465 des Transactions philosophiques; ses réfutations fonl partie du n° 469 de la même collection; et il fit, en 1746 et 1747, de nouvelles expériences confirmatives des premières, devant les membres de la Société royale de Londres. Cette Société lui adjugea une médaille d'or. Mais ce qui dut surtout déterminer l'opinion publique en faveur de Robins fut l'honorable témoignage d'estime que son ouvrage reçut du grand Euler, qui le traduisit en allemand avec un commentaire (Berlin, 1745). Vers le même temps cet ouvrage était connu et apprécié en France; il en est fait mention dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences de 1750. On voit dans le volume de <75ï, que M. Le Roy, membre de cette Académie, en avaitfait une traduction française. Une autre traduction faite parDupuy sur le texte anglais, a été imprimée àGrenoble en 1771 ;enfïnM. J. L. Lombard, professeur aux écoles d'artillerie d'Auxonne,en a publié en 1783, d'après le texte allemand d'Euler, une traduction française à laquelle se trouvaient joints le commentaire de ce grand géomètre et des notes du traducteur. M. Lombard, dans sa préface, parle du grand parti qu'il a tiré d'une traduction manuscrite qui lui avait été donnée, avec la permission d'en faire l'usage qu'il voudrait, « par un amateur aussi distingué par sa naissance que par son goût pour
les mathématiques, et la part qu'il a eue à l'éducation d'un grand prince. »
« On trouve à la suite de cet ouvrage les premiers détails publiés en France sur les expériences dartillerie exécutées à Woolwich par Hatton, qui s'était servi de l'appareil imaginé par Robins pour mesurer les vitesses initiales, en le disposant de manière à pouvoir substituer de petits boulets aux balles avec lesquelles Robins avait fait ses épreuves. Cet appareil, invention fondamentale de Robins, n'est qu'une simple application de la théorie du pendule composé. Une masse de bois dans laquelle la balle ou le boulet peut pénétrer de manière à se mouvoir avec elle, commé si l'agrégation des deux ne formait qu'une masse unique, est fixée au bas du pendule, lequel a d'ailleurs un poids assez considérable pour prévenir des oscillations qui excéderaient certaines limites. La balle ou le boulet est lancé contre cette masse de bois sur un point dont ia position est fixée d'avance (le poids et les lieux des centres de gravité et d'oscillation de toutle système étant aussi connus); et Ton déduit par le calcul de l'amplitude d'oscillation de ce système, due au choc, la vitesse avec laquelle le projectile a exercé ce choc. On peut, vu l'égalité d'action et de réaction, déduire les mômes résultats du recul de.la pièce, en la suspendant elle-môme, et la faisant, parla réaction de la poudre, osciller à la manière du pendule. Ce second moyen a été employé. Enfin, on a fait des expériences par les deux moyens réunis; mais quelles que soient les diverses manières connues d'employer le pendule aux expériences d'artillerie, la gloire de Vidée mère appartient incontestablement à Robins.
« La haute réputation qu'il s'était acquise en matière de fortifications et d'artillerie lui valut de la part du prince d'Orange une invitation très-flatteuse d'aller à Berg-op-Zoom coopérer àla défense de cette place assiégée par les Français. 11 se rendit à la prière du prince ; mais, peu de jours après son arrivée, le 16 septembre 1747, la place fut emportée
par les assiégeants
« Robins put encore, avec l'appui et par le crédit de l'amiral, enrichir l'observatoire de Greenwicb d'instruments beaucoup plus grands et plus parfaits que ceux qui y existaient auparavant. Bradley fit de ces instruments un emploi bien utile aux progrès de l'astronomie. En 1749, Robins-, ayant été nommé ingénieur général de la Compagnie des Indes orientales, partit le 25 décembre pour l'Inde, où il arriva le 13 juillet 1750, ayant failli faire naufrage dans la traversée. Il s'était muni d'un assortiment complet d'instruments d'astronomie et de physique, pour faire des observations et des expériences; et il se livra, dès son arrivée, avec la plus grande ardeur, aux travaux que ses fonctions comportaient. Il donna des projets pour les forts de Saint-David et de Madras; mais il n'eut pas la satisfaction de les exécuier lui-même; la mort le sur-
prit,le 29 juillet 1751, à l'âge de quarante-quatre ans. Sa coHstitution, naturellement faible et délicate,
n'avait pu Ses œuvres, tant mathématiques que
philosophiques, ont été recueillies avec une notice sur sa vie, par son ami le docteur Wilson et publiées en deux volumes à Londres en 1761 . »
Tel fut rhomme éminent à qui nous devons la découverte, ou si Ton veut, l'étude approfondie des armes rayées. Voici maintenant comment il fut amené dans cette voie.
Robins avait remarqué dans ses expériences, que les projectiles, au lieu de décrire leur trajectoire dans un plan vertical, déviaient souvent de ce plan, soit à droite, soit à gauche, surtout vers la fin du trajet. Réfléchissant sur ces irrégularités, il en trouva la cause dans la concordance de ces deux faits : le mouvement de rotation que prend le projectile pendant sa translation dans l'intérieur de la pièce, par suite de son frottement contre les parois, et la résistance inégale de l'air sous les différents points du projectile, par suite de la rotation qu'il a acquise dans l'âme de la pièce.
Il n'est pas nécessaire de soumettre le premier point à un examen bien approfondi pour se convaincre qu'un boulet rond, qui n'a jamais le diamètre exact de l'âme de la bouche à feu, doit presque nécessairement, quand il est lancé par la poudre, toucher à la paroi de cette bouche à feu, au moins pendant un moment, et par quelques-unsde ses points. L'impulsion des gaz de la poudre, selon qu'elle est plus forte d'un côté ou de l'autre, pousse alternativement le boulet contre les parois intérieures du canon ; de sorte que, quand il sort de la bouche à feu, il suit une direction autre que celle de l'axe du canon pointé vers le but.
Quand un point du boulet touche la paroi de l'âme, les bouffées de gaz, agissant suivant l'axe de la pièce, ont pour effet de faire tourner le boulet sur lui-même, puisqu'elles n'agissent plus suivant le centre de figure du boulet, mais suivant un point dis-
tant du centre de tout l'espace du vent, et le mieux placé possible pour que le mouvement rotatoire s'effectue.
Le boulet qui a commencé de tourner à l'intérieur de la pièce, conserve ce mouvement au dehors, et alors arrive une autre cause d'irrégularité dans sa direction: c'est la résistance de l'air.
Le boulet peut tourner sur trois axes principaux : sur son diamètre vertical, sur son diamètre horizontal situé perpendiculairement au plan du tir, et sur ce même diamètre situé dans le plan du tir. Considérons chacun de ces cas en particulier.
Supposons, pour le premier cas, que Taxe de rotation soit le diamètre vertical du boulet. Constamment l'un des hémisphères latéraux, le droit par exemple, avance plus que le centre du boulet; constamment aussi l'hémisphère gauche avance moins. Or, nous savons que plus la vitesse est grande, plus grande est la résistance de l'air; l'hémisphère droit éprouvera donc une résistance plus grande que l'hémisphère gauche ; l'air pressant davantage sur ce côté, le projectile déviera donc vers la gauche, et sortira du plan vertical.
Si la rotation s'effectuait suivant le diamètre horizontal du boulet, perpendiculaire au plan du tir, la pression de l'air s'exercerait plus ou sur l'hémisphère supérieur ou sur l'hémisphère inférieur, suivant le sens de la rotation, et la trajectoire serait déviée ou en bas ou en haut, mais elle ne sortirait pas du plan vertical.
Dans le troisième cas, c'est-à-dire quand le boulet tourne suivant son diamètre horizontal situé dans le plan du tir; la surface antérieure étant également pressée sur tous ses points, on n'observe aucune déviation; mais à condition que l'axe de rotation ne devienne jamais oblique, ou plutôt coïncide toujours avec la trajectoire.
La rotation s'effectuant suivant tous les diamètres possibles, autres que les trois que
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nous avons considérés, le boulet sortira toujours du plan du tir, et cela plus ou moins, selon que le diamètre se rapprochera du diamètre vertical, le premier considéré, lequel donne la déviation la plus grande à droite ou à gauche.
Ayant ainsi trouvé la véritable cause des déviations des projectiles, Robins en conclut, avec une grande justesse de raisonnement, qu'on y remédierait en forçant le projectile à choisir pour axe de rotation le diamètre horizontal situé dans le plan du tir. Il y avait, dans cette pensée, la théorie tout entière des armes rayées.
La rayure d'une bouche à feu consiste, comme chacun le sait, en une série de sillons creusés longitudinalement dans l'âme de la pièce, et décrivant des hélices parallèles, sinon depuis la culasse jusqu'à la bouche, au moins sur un long espace» Le nombre des raies varie, de même que leur longueur, leur profondeur suivant la forme de leurs bords et le pas d°, l'hélice. Nous aurons occasion de revenir sur chacun de ces points. *
Depuis longtemps déjà, les armes rayées existaient par toute l'Europe; mais elles étaient en petit nombre, et mal construites. Dès le jour où Robins les soumit à une étude mathématique, dès que les principes d'une science rigoureuse présidèrent à leur fabrication, elles prirent un essor tout nouveau.
Sans nous occuper ici des armes portatives rayées, connues sous le nom spécial de carabines^ qui paraissent remonter jusqu'au xve siècle, et dont l'histoire trouvera sa place dans la Notice suivante^ nous pouvons dire que, longtemps déjà avant Robins, les premiers canons rayés avaient apparu.
Il existe, au Musée de Berlin, une pièce en fer, datant de 1661, dont Fàme est creusée de treize rayures.
Nuremberg possède un canon en fer forgé, portant huit raies, et dont l'origine peut être fixée à 1694.
Ces exemples suffisent pour établir l'an-
cienneté du canon rayé ; il ne serait pas difcile d'en citer beaucoup d'autres.
Les rayures pratiquées dans les armes portatives les plus anciennes, c'est-à-dire dans les carabines, n'étaient pas tournées en spirale ; elles allaient en droite ligne, d'une extrémité de l'âme à l'autre bout* Les constructeurs n'avaient eu sans doute d'autre but que de diminuer l'effet de l'encrassement, en donnant place aux produits solides de la combustion de la poudre dans les raies, pendant que le projectile était guidé par le contact des saillies du métal. Ce même artifice permettait de diminuer l'espace laissé au vent dans les armes ordinaires, et par conséquent il donnait au tir une plus grande portée et plus de précision.
Plus tard, peut être simplement par bizarrerie, peut-être aussi par l'idée que le projectile en tournant sur lui-même entrerait mieux dans la plaie, par comparaison avec Faction d'une vrille, on s'avisa de donner aux raies une certaine inclinaison, de telle sorte qu'elles décrivissent un tour entier de spire en un espace plus ou moins long. Ces raies avaient déjà pour effet de communiquer au projectile le mouvement de rotation suivant l'axe voulu.
Les résultats obtenus furent très-différents, parce que les armuriers employaient tour à tour les dispositions les plus diverses. Quelquefois les raies de la carabine ne faisaient pas même un quart de tour dans l'âme, mais parfois elles faisaient plus de trois tours. Il y avait des carabines creusées de deux, de trois rayures ; sur d'autres, on en comptait plus.de cent. Dans ce dernier cas, les rayures étaient si fines qu'on les nommait merveilleuses , ou à cheveux. La même diversité dut s'observer dans le diamètre des balles; tantôt la balle, trop petite, devait se comporter comme dans les canons à âme lisse , tantôt l'inclinaison des rayures pouvait lui communiquer le mouvement rotatoire. Il dut arriver enfin que
les raies trop inclinées ne pour&ient plus retenir la balle dans leur sillon, et que celleci, sous l'impulsion de la poudre, franchissait les arêtes en droite ligne.
Dans ce dernier cas, la rayure était nuisible, dans le premier cas elle était inutile. Mais, toutes les fois que le projectile tournait suivant la spire, on observait un recul de l'arme beaucoup plus fort qu'avec le canon lisse; ce qui est naturel, carie recul se compose de la résistance qu'offre le projectile à se déplacer, et ici il y a un surcroît de résistance causé par la pénétration des arêtes dans la balle, et le glissement oblique de celle-ci. On conçoit également que le recul est d'autant plus fort que le forcement de la balle est plus grand et que les raies sont plus inclinées.
On fut conduit à diminuer la charge de poudre, et d'autre part à augmenter l'épaisseur du métal de l'arme, autant pour parer au danger de rupture, devenu plus à craindre, que pour éviter le recul. Les premières carabines rayées en spirale sont toutes très-épaisses et très- lourdes, relativement au calibre.
Par des tâtonnements successifs, les arquebusiers arrivèrent à construire à peu près régulièrement des carabines rayées, qui étaient plus efficaces dans leur tir que les armes portatives à âme lisse. Cependant de nos jours encore on n'est pas d'accord sur le nombre, ni sur la forme et l'inclinaison des raies à donner à une arme déterminée. On a tour à tour essayé, abandonné et repris les rayures plus inclinées au tonnerre qu'à la volée, ou inversement, et les raies croissant ou décroissant en profondeur et en largeur, suivant le chemin du projectile.
Au temps de Robins, pour obliger le projectile à suivre les rainures des carabines, on faisait usage du système dit à balle forcée. On aplatissait la balle par-dessus la charge de poudre, en la frappant avec un maillet et une baguette de fer. On en faisait autant
pour les canons rayés en employant un boulet de plomb. Mais ce système avait un inconvénient; le projectile déformé éprouvait une plus grande résistance de la part de l'air; el frappant le but avec une surface plate, il le pénétrait moins profondément.
Il est facile de comprendre comment les armes portatives rayées ont devancé de beaucoup les canons rayés. L'obstacle principal à vaincre était le défaut de résistance du métal. Or, il a toujours été plus facile de donner de la résistance aux pièces de petit calibre, qu'aux armes de calibre plus grand. Nous avons vu constamment, dans cette histoire de l'artillerie, les notions théoriques d'un progrès à accomplir, devancer le moment où ce progrès est pratiquement applicable, parce que tous ces progrès, ou au moins les principaux, sont liés à la qualité du métal mis en œuvre. Constamment nous avons vu les perfectionnements être appliqués aux armes portatives avant d'être mis en usage dans la grosse artillerie. C'est ainsi que les armes à main lançaient des projectiles métalliques, tandis que les canons et les bombardes ne tiraient encore que des boulets de pierre. C'est ainsi qu'on se servit de la poudre grenée dans les mousquets et les couleuvrines, tandis que les grosses pièces ne pouvaient faire usage que de poudre en poussier ou en galette. C'est encore ainsi que, de nos jours, les fusils chargés par la culasse ont devancé les canons chargés par un mécanisme analogue.
A l'époque où Robins faisait ses expériences, il n'y avait pas encore eu d'expériences de tir bien faites, et l'on ne connaissait pas les portées extrêmes des armes à feu. On savait seulement à quelle distance il était possible d'atteindre la cible. Or Robins avait remarqué que c'était surtout dans la seconde moitié de la portée totale, que le projectile déviait du plan de tir. Retarder ces déviations ou les empêcher, équivalait à augmenter la portée utile. Aussi les
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hommes de guerre de ce temps pensaientils que les armes rayées n'étaient supérieures aux armes lisses que parce qu'elles avaient plus de portée totale.
Robins s'attacha à réfuter cette erreur. Il montra même, par ses expériences avec le pendule balistique dont on lui doit l'invention, que la halle sortie d'une arme rayée, à égalité de calibre et de charge, avait moins de vitesse initiale que la balle partie d'une arme lisse. Il fallait nécessairement conclure de là que les balles forcées avaient moins de portée et moins de force de percusion que les balles lancées sans aucun artifice.
De nos jours les armes rayées portent plus loin que les autres, d'abord parce que le projectile n'étant plus forcé par le choc d'un maillet, à la manière ancienne, sa face antérieure, sur laquelle la résistance de l'air s'exerce, n'est pas aplatie, mais reste conique; ensuite parce que la forme cylindro-conique des balles permet de leur donner plus de masse que la forme sphérique, et par conséquent plus de force vive à égalité de surface antérieure.
Robins était loin sans doute de prévoir toute la révolution que les armes rayées devaient accomplir un jour dans l'artillerie. Cependant le passage suivant, de son Traité de mathématiques, contenant les nouveaux principes de V artillerie (1), renferme une prédiction vraiment extraordinaire.
« Il est évident par la nature de ces canons, dit Fauteur, qu'on ne peut s'en servir qu'avec des balles de plomb, et que, par conséquent^ on ne peut les employer à lancer des bombes et des boulets; néanmoinSj en partant du principe qui leur donne tant d'avantages sur les autres, on pourrait trouver quelque méthode applicable à des projectiles plus pesants.
«... La nation chez qui Ton parviendra à bien comprendre la nature et l'avantage des canons rayés, où Ton aura la facilité de les construire, où les armées en feront usage et sauront les manier avec habileté, cette nation, dis-je, acquerra sur les autres une supériorité, quant à V artillerie, égale à celle que pourraient, lui donner toutes les inventions qu'on a faites jusquà
(1) Traduit de l'anglais par Dupuis. Grenoble, 1 771 •
présent pour perfectionner les armes quelconques; j'ose même dire que ses troupes auront par là autant d'avantages sur les autres, qu'en avaient de leur temps les premiers inventeurs des armes à feu, suivant ce que nous rapporte l'histoire. »
Cette prédiction de Robins, notre siècle l'a vue s'accomplir de tous points.
Dans son Traité, Robins conseille de diminuer le poids de la charge de poudre alors en usage, parce que ses expériences lui avaient montré qu'une grande augmentation de la vitesse initiale ne procure qu'une petite augmentation de portée. Nousavonsvu, en effet, combien est grande la résistance de l'air aux grandes vitesses des projectiles. En outre, une forte charge de poudre nécessite une grande épaisseur de métal, ce qui rend l'artillerie pesante et d'un transport difficile ; et si Ton ne veut pas augmenter le poids du canon, l'effet du recul met bientôt l'affût hors de service.
La théorie de Robins sur les armes rayées était à peine publiée qu'un mathématicien célèbre de ce temps, Euler, entreprit d'en contester la justesse. Ses objections étaient appuyées de nombreux calculs, et de considérations assises sur les régions les plus élevées des mathématiques. On peut les résumer ainsi.
Un boulet parfaitement sphérique, ayant son centre de gravité à son centre de figure, ne peut recevoir de la décharge aucun mouvement de rotation sur lui-même, parce que la résultante de la poussée du gaz de la poudre passe par son centré de figure.
Quand même il serait en état de rotation, la résistance de l'air arrêterait promptement ce mouvement gyratoire.
Si le centre de gravité du boulet ne coïncide pas avec le centre de figure, l'action de la poudre pourra lui communiquer un mouvement de rotation, et pendant son trajet il arrivera que le centre de gravité passera alternativement en avant et en arrière du
centre de figure; mais au bout de quelques tours, la résistance de l'air aura encore bientôt empêché ce mouvement anormal.
Enfin, si l'on suppose que le boulet n'est
Fig. 298. — Euler.
pas exactement sphérique, on pourra observer les déviations du plan vertical décrites par Robins.
La déviation sera due à ce que la résistance de l'air passant par le centre de figure, tandis que la face vide du boulet peut être considérée comme appliquée au centre de gravité, le boulet suivra la direction de la résultante de ces deux forces. Elle ne peut pas naître du mouvement de rotation ; au contraire, le mouvement de rotation tendrait à l'empêcher, et c'est le cas de la rayure en hélice, parce qu'elle fait passer le centre de gravité successivement par tous les points d'um circonférence perpendiculaire à l'axe, qu'ainsi elle tend à produire également la déviation dans tous les sens, et, par conséquent, ne la produit dans aucun.
Euler tombait dans une contradiction manifeste en prétendant, d'une part, que la résistance de l'air était assez forte pour arrêter le mouvement de rotation d'un projectile sphérique ; et d'autre part, qu'elle suffit à produire ce mouvement de rotation dans le cas du projectile irrégulier. lise trompait encore en croyant que la résultante de l'action des gaz de la poudre passe par le centre du boulet ; il ne tenait pas compte du vent de l'arme.
Une dernière erreur consistait à admettre que le projectile de forme irrégulière pourrait demeurer pendant son trajet, dans une position telle que son centre de figure et son centre de gravité se trouveraient sur une même ligne fixe, ne coïncidant pas avec la trajectoire.
Cependant aux yeux des hommes de cette époque, Euler était une autorité suprême. Il eut donc raison contre Robins. La confiance qu'inspirait Euler, le mathématicien illustre que Berlin et Pétersbourg se disputaient, était telle, que l'on accepta les yeux fermés la réfutation qu'il avait entreprise des idées de Robins, et la condamnation qu'il avait portée contre les canons rayés .
Pendant tout un siècle, personne ne songea donc à entrer dans la voie que Robins avait ouverte. Précisément à cause de leur savoir, les hommes les plus instruits se trouvaient alors les plus opposés au progrès. C'est au xixe siècle qu'il appartenait de rendre justice aux travaux du physicien anglais. C'est de nos jours seulement que les prodiges accomplis par les canons rayés ont justifié les idées de Robins et la prédiction remarquable que son génie avait si nettement formulée.
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
Fig. 299. — Canon obusier à la Paixhans.