CHAPITRE XII
LES PUITS ARTÉSIENS DANS i/ AFRIQUE FRANÇAISE.
Les déserts du nord de l'Afrique sont éminemment propres à la création des puits artésiens. C'est ce qui a été reconnu, bien qu'un peu tard. Les essais faits pour la création des puits artésiens, dans le Sahara, ont donné les résultats les plus heureux.
C'est en 1856, et par l'initiative du général Dèsvaux, que fut inaugurée, au désert, par nos ingénieurs et nos soldats, cette ère nouvelle de travaux, qui amènera sans doute un changement bien désirable dans les mœurs et les habitudes des nomades habitants du Sahara. Le général Desvaux a raconté comme il suit les circonstances dans lesquelles son attention fut attirée sur l'opportunité de tenter des sondages artésiens sous les sables du désert.
« En 1854? dit le général Desvaux dans un de ses rapports au gouverneur de l'Algérie, me trouvant à Sidi-Rached, au nord de Touggôurt, le hasard m'avait conduit au sommet d'un mamelon de sable
qui domine l'oasis entière* Vous dire l'impression que me causa la vue de cet oasis est impossible; à ma droite, les palmiers verdoyants, les jardins cultivés, la vie en un mot, à ma gauche, la stérilité, la désolation, la mort ! Je fis appeler le cheik et les habitants, et l'on m'apprit que ces différences tenaient à ce que les puits du nord étaient comblés par le sable, et que les eaux parasites empêchaient de creuser de nouveaux puits. Encore quelques jours, et cette population devait se disperser... Je compris en ce moment les féconds résultats que pourraient donner dans cette contrée les travaux artésiens , et, grâce à vous , monsieur le gouverneur général, qui avez bien voulu, accueillir mes propositions , leur donner un appui, la vie sera rendue à plusieurs oasis de VOued-R'ir, et l'avenir renferme les espérances les plus magnifiques. »
Et, comme nous le verrons bientôt, l'avenir n'a pas démenti ces espérances.
Touggôurt, TOued-Souf et rOued-R'ir, dans le Sahara oriental, venaient d'être soumis par nos armes. En 18S5, six colonnes dirigées simultanément vers le sud, parcouraient ces régions, naguère ennemies et remuantes, alors tranquilles et comprenant les bienfaits de la paix. Avec ces colonnes marchait un ingénieur, M. Charles Laurent, gendre et associé de M. Degousée, mort en 1862. A l'instigation du général Desvaux, M. Laurent étudiait le pays, pour tenter d'y creuser des puits artésiens.
Les Arabes suivaient avec surprise, et non sans montrer quelque dédain j cette tentative de la science européenne.
Les habitants du Sahara ne sont pas tout à fait étrangers à l'art de creuser les puits, pour obtenir des eaux jaillissantes. Dans quelques régions, par exemple, dans l'Oued- R'ir, à Ouargla, des puits artésiens ont de tout temps existé. C'est ce que prouvent les légendes populaires et les témoignages des auteurs anciens.
Les moyens employés dans la partie orientale du Sahara algérien, pour le creusement des puits, sont, toutefois, vraiment barbares. Tout le travail se fait a là main, ou avec les outils les plus grossiers, qui se réduisent à une petite pioche au manche court,
LES PUITS ARTÉSIENS
pour creuser la terre, et à un panier fixé à une corde, pour remonter les déblais. Avec des moyens de travail si élémentaires, les Arabes sont pourtant parvenus à creuser des puits atteignant jusqu'à 80 mètres de profondeur. Seulement, ce n'est qu'au prix des plus grands efforts et des plus sérieux dangers qu'il.? descendent à de telles profondeurs.
Fig. 390. — M. Ch." Laurent.
Les puisatiers forment, parmi les Arabes de rOued-ïTir, une corporation particulière, qui jouit de certains privilèges et d'une considération qui les attache à leur pénible métier. L'impossibilité d'épuiser les eaux d'infiltration les contraint à travailler fréquemment sous Peau, et souvent sous des colonnes de 40 à 50 mètres de hauteur. Quelques-uns périssent par suffocation ; les autres meurent de phthisie pulmonaire au bout de peu d'années. Chaque plongeur reste de deux à trois minutes sous Peau , et il ne fait, dans la journée, que quatre immersions. Le résultat de ce travail, quand le puits est
T, IV
à environ 40 mètres de profondeur, est l'extraction de 30 à 40 litres de déblai3.
Le creusement d'un puits opéré dans des conditions si anormales, doit nécessairement marcher avec une lenteur excessive. Plusieurs puits creusés par les indigènes ont exigé jusqu'à quatre et cinq années de travail, et pour celui de Tamerna, on payait aux ouvriers une mesure de blé par mesure de terre extraite.
M. Ch. Laurent, qui a vu les Ktass à l'œuvre, donne la description suivante de là manière dont les puisatiers arabes procèdent à leur pénible travail :
« Près de l'ouverture du puits, dit M. Ch. Laurent, se trouve un feu assez vif où ces plongeurs, la plupart phthisiques et abrutis par l'abus du kif (espèce de chanvre indien qu'ils fument), se chauffent fortement et avec le plus grand soin tout le corps, avant d'entreprendre leur descente. Leurs cheveux sont rasés, et leurs oreilles sont bouchées avec du colon imprégné de graisse de chèvre.
« Ainsi chauffé et préparé, l'homme dont le tour défaire le plongeon est arrivé, descend dans le puits et entre dans l'eau jusqu'au-dessus des épaules. Assujetti dans cette position au moyen des pieds, qu'il fixe aux boisages, il fait ses ablutions, quelques prières, puis tousse, crache, éternue, se mouche, amène sa bouche au niveau de l'eau, fait une série d'aspirations et d'expirations assez bruyantes, et enfin, tous ces préparatifs terminés (ils durent au moins devant les étrangers une dizaine de minutes), il saisit la corde et semble se laisser glisser. Arrivé au fond, à l'aide des mains, ou plutôt d'une main, il remplit le panier qui l'y a précédé. L'opération faite, il ressaisit sa corde des deux mains et remonte. Il est probable que souvent il est obligé de se servir de cette corde ou du poids qui yest fixé pour se maintenir au fond, ayant à vaincre une force ascensionnelle qui tend à le ramener à la surface. ~*
« Quelquefois il arrive que le plongeur est suffoqué, soit avant d'arriver au fond, soit pendant son travail, soit pendant qu'il accomplit son ascension pour revenir au jour. Un de ses camarades, qui, tout le temps que dure son opération, tient attentivement la corde servant de direction et de signal, averti, par quelques mouvements et secousses imprimés à la corde, du danger que court le patient, se précipite à son secours, tandis qu'un autre le remplace à son poste d'observation, qu'il quitte aussi à un nouveau signal pour aller au secours de ses deux confrères, ainsi que je l'ai vu, Trois plongeurs
se trouvaient donc ensemble ; deux ayant réclamé du secours dans ce puits de dimensions si restreintes, cette grappe humaine est revenue à la surface, le premier descendu en dessus et le dernier en dessous.
« Le premier mouvement de ceux qui ont été secourus est d'embrasser le sommet de la tête de leur sauveur en signe de reconnaissance. 11 est à remarquer que ceux qui plongent au secours de leurs confrères le font instantanément, sans se préoccuper des préparatifs minutieux pratiqués par le premier descendu.
« Sur six plongeurs successifs réunis autour de ce puits, la durée de chaque immersion a varié entre deux minutes, la plus prompte, et deux minutes quarante secondes, la plus longue. Plusieurs officiers supérieurs qui étaientprésents avec moi àl'opération m'ont affirmé en avoir vu, Tannée précédente, rester trois minutes. On remarquera que la profondeur du puits n'était à ce moment que de 45 mètres; que l'eau était dormante; que, sur six plongeurs, - deux ont réclamé le secours , et que le résultat de leur travail fut deux confins de sable, pouvant contenir 8 à 10 litres. Que doit-il donc se passer, lorsque le puits a 80 mètres et que Teau a un écoulement, quelque léger qu'il soit (i). »
Il est facile de comprendre que les plus légères difficultés arrêtent et paralysent totalement le travail des IVtass. Dès les premières nappes jaillissantes, la force ascensionnelle de l'eau empêche les plongeurs de forer le sol plus avant. Une couche de terre un peu dure, rencontrée à une certaine profondeur, leur oppose un obstacle insurmontable.
Enfin, l'invasion fréquente des sables dans le puits, nécessite de nouveaux forages, pénibles, et souvent infructueux. Aussi, beaucoup de puits creusés par les indigènes sontils demeurés inachevés, lorsqu'ils avaient atteint 40 et 50 mètres de profondeur, et au moment où il ne restait plus que quelques mètres à creuser pour arriver à la nappe jaillissante.
Les puits creusés par les Ktass sont carrés ; ils sont toujours d'une faible largeur, qui varie de 0m,60 à 0m,90 de côté. Pour tout revêtement, on se borne à placer
(1) Mémoires sur le Sahara, au point dè vue de l'établissement des puits artéstens, in-8. Paris, 1859.
dans les parties exposées aux éboulements, un coffrage grossièrement fabriqué en bois de palmier. Aussi l'existence de ces puits est- elle fort éphémère. Le boisage pourrit, et finit par céder à la pression des terres ; les sables font irruption, l'écoulement de l'eau s'arrête, et si les plongeurs ne parviennent pas à réparer ces désastres, à la place du puits qui répandait la fécondité dans la contrée, il ne reste qu'un trou rempli d'une eau corrompue ou d'une boue infecte, formée par les débris macérés des feuilles de palmier.
Pendant la visite d'exploration qu'il faisait, en 1855; à la suite de nos colonnes, M. Charles Laurent excita singulièrement la curiosité des Arabes, en faisant fonctionner devant eux la soupape à boulet, qui sert à désensabler les puits. Il leur prouva que cet instrument, d'une construction très-simple, pourrait dispenser les R'tass de leurs périlleux voyages, car il ramène* en une demiheure, plus de terre et de déblais qu'un plongeur arabe n'en peut extraire en un jour.
Avant de passer en revue les études de M. Charles Laurent, puis la mise en pratique de ses idées sur la situation de la couche de terrain aquifère, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur la constitution orographique et géologique des districts de l'Algérie où s'accomplissent maintenant de grands travaux de sondage artésien.
La partie septentrionale, nommée le Tell algérien^ est une région montagneuse, coupée de vallées, de vastes plateaux, de sommités plus ou moins abruptes. Cette zone accidentée n'a pas partout la même largeur ; elle est à son maximum sous la longitude de Constantine, où elle s'étend sur un espace de 250 kilomètres. Les couches qui constituent ce terrain sont très-tourmentées et très-variées. Ce sont d'abord, sur la frontière, des roches schisteuses anciennes, auxquelles succèdent en allant vers le sud, des grès
LES PUITS
triasiques. Dans le massif même, les roches calcaires des terrains crétacés dominent d'abord et sont jointes à des calcaires de la période jurassique et de l'étage nummulitique. Entre ces roches et ces plateaux, à Smendou, au sud de Constantine et à El-Outaïa, par exemple, on rencontre de petits bassins et des lambeaux de terrains tertiaires moyens.
Le Sahara commence au pied du versant méridional de cette région accidentée. Des hauteurs des monts Aurès, l'immense désert apparaît comme une plaine sans^ limites et sans ondulations sensibles à l'œil. L'horizon, effacé par la distance, ne trace aucune limite entre le ciel et cette mer de sable. La monotonie ou plutôt la désolation d'un tel spectacle, n'est interrompue que par l'aspect de rares bouquets de palmiers, dénotant l'emplacement d'une oasis. La vue se repose alors sur ces points verts disséminés dans la plaine aride, et l'imagination, frappée par le contraire de la sécheresse, de l'aridité et de l'ardeur brûlante du désert, avec la fraîcheur et la fertilité de l'oasis, se plaît à multiplier ce» heureux séjours, retraites précieuses pour hs caravanes et les voyageurs.
Pour accomplir ce rêve de l'imagination, jue faut-il? Une source naturelle, ou, à son défaut, un puits creusé par l'industrie des hommes.
En quelques années, les Français ont accompli ce bienfait que les Arabes, avec leur apathie naturelle, avaient attendu pendant des siècles. A M. Charles Laurent revient l'honneur d'avoir appelé l'attention sur cette question et d'avoir entrepris les premiers travaux.
Cet ingénieur croit que le Sahara n'est qu'un ancien golfe, dont l'ouverture aurait été située vers Gabès, dans la régence de Tunis, de sorte que pendant la période géologique quaternaire le Tell aurait formé une grande presqu'île s'avançant dans la Méditerranée, de l'ouest vers l'est, ou peut-être séparant deux vastes mers. Les renseignements peu précis que l'on possède sur ces limites méri-
dionales du grand désert, tendent à établir qu'il est borné, vers le sud comme vers le nord, par des montagnes.
Le Sahara est, en effet, une énorme dépression, qui a été comblée probablement à l'époque quaternaire. Le solde ce désert qui, vers l'ouest, a une altitude de 5 à 600 mètres audessus du niveau de la mer, s'abaisse vers l'est, au point de descendre, dans la partie marécageuse du Sahara oriental, jusqu'à 86 mètres au-dessous du niveau de la mer. Des terrasses alignées dans un sens parallèle à la ligne des monts Aurès indiquent les anciens rivages du golfe, dont les contours sont du reste marqués par des dépôts de sables identiques à ceux que rejette actuellement la Méditerranée, et mélangés comme eux, sur beaucoup de points, d'une coquille qui pullule encore dans cette mer, le cardium edule.
D'énormes masses de poudingues, composés en grande partie de débris calcaires entraînés violemment des massifs crétacés qui forment les montagnes voisines, et roules par les torrents diluviens à l'époque quaternaire, "ont d'abord comblé peu à peu*ee vaste bassin . Partout on les voit apparaître, aussi bien vers la lisière septentrionale du Sahara, où ils recouvrent les roches secondaires et tertiaires, que vers le sud, où ils sont, au contraire, recouverts par des masses plus récentes. A mesure que ces poudingue** se sont éloignés des points d'où ils ont été entraînés, on les retrouve de plus en plus désagrégés. Ainsi, tandis qu'ils sont à l'état de blocs énormes vers le nord, on les voit réduits à l'état de sable fin vers le sud. Il semble que, tandis que ce transport s'effectuait, une force sou-' terraine ait soulevé la partie occidentale du bassin, pendant que la partie orientale s'abaissait. C'est ce que prouve du moins l'allure des dépôts de marne, de sable et de limon plus ou moins agglutinés par des infiltrations gypseuses, et entremêlés de cristaux de chaux qui recouvrent ces poudingues et forment le sol du désert.
C'est à Biskra que commence le Sahara oriental, dans lequel ont été exécutés les travaux que nous avons à mentionner.
M* Ch. Laurent, en explorant en 1855, à la suite de nos colonnes expéditionnaires victorieuses, le sol de cette contrée, s'efforça de deviner les allures de la nappe d'eau souterraine.
Après avoir reconnu que la constitution géologique du sol était telle que nous venons de l'indiquer, M. Ch. Laurent conclut que, contrairement à Fopinion généralement admise chez les Arabes, les eaux s'infiltrent surtout le pourtour du bassin saharien, dans les couches de poudingues inférieurs formant la lisière de ce bassin, et qui deviennent dès lors la couche aquifère. La direction du courant d'eau doit donc aller du nord au sud» C'est ce que Ton vérifie par l'inspection des puits et des sources. La nappe suit dès lors les ondulations du sol, tantôt en formant une série de bassins étagés se déversant les uns dans les autres, tantôt remontant sous l'action de la pression due à l'altitude des points d'infiltration, jusqu'à des hauteurs supérieures au niveau de la mer, toujours se maintenant à une distance de la surface de la terre comprise entre 50 et 100 mètres.
Parfois cette nappe se divise en plusieurs couches superposées ; en sorte qu'elle fournit à la sonde des sources qui jaillissent à différentes profondeurs.
Ces données positives une fois établies, le forage d'un certain nombre de puits artésiens dans le Sahara fut décidé par le gouvernement français. Une période de conquêtes venait de soumettre par force les Arabes, dans le Chott-Melr'ir, l'Oued-R'ir, l'Oued-Souf et les Zibans, provinces qui composent le Sahara oriental. On jugea que des travaux utiles devaient nous attacher les indigènes par la reconnaissance.
te travail du forage du premier puits artésien, dans le Sahara, commença, au prin- - temps de 1856, à Tamerna, dans FOued-R'ir,
grâce à un matériel de sondage envoyé par la maison Degousée, et qui, débarqué à Philippeville, fut amené, non sans les plus grandes difficultés, à travers les sables, jusqu'au lieu du travail. Dirigé par M. Jus, ingénieur civil, qui avait été envoyé par la maison Degousée, le forage, poussé, en quarante jours, jusqu'à 60 mètres, atteignit bientôt une nappe jaillissante qui fournit 4,500 litres d'eau par minute, c'est-à-dire cinq à six fois plus d'eau que n'en débite notre puits de Grenelle.
Pendant la durée des travaux, les indigènes avaient passé par des émotions bien diverses. S'ils éprouvaient le secret désir de nous voir mortifiés par un insuccès, ils n'en calculaient pas moins les avantages qu'ils devaient retirer de la réussite.
L'enthousiasme et la joie des habitants de l'Oued-R'ir furent immenses à la vue de l'abondante rivière qui s'élançait des profondeurs du sol. Cette nouvelle s'étant rapidement propagée dans le sud du Sahara, les Arabes se rendirent en loule à Tamerna, pour admirer cette merveille. On organisa une fête solennelle, pendant laquelle la nouvelle fontaine fut bénite par le marabout, qui lui donna le nom de Fontaine de la Paix,
Interrompus pendant l'été, les travaux furent repris en décembre 1856, sous la direction de M. Jus, secondé par le sous-lieutenant Lehaut. Dans cette campagne, cinq puits jaillissants furent forés : deux au midi de Touggourt, dotaient de 155 litres d'eau parminute l'oasis de Temacin.Un autre, donnant 4,300 litres d'eau par minute, rendait la vie à l'oasis expirante de Sidi-Rached. Enfin, dans les Zibans, deux forages créaient dans le désert de Morrian des sources autour desquelles venaient se fixer des fractions de tribus nomades, l'une au pied du Coudiat-el-Dehos, à Oum-el-Thiour, donnant 180 litres, l'autre à Chegga, débitant 90 litres par minute. Ces deux puits, en abrégeant les étapes entre Biskra et l'Oued-R'ir, faisaient naître des oasis dans un espace auparavant désert. En
LES PUITS ARTÉSIENS
Fig. 391. — Joie des Arabes à la vue du jaillissement de l'eau du puits artésien de Sidi-Rached.
résumé, la campagne de 1856-1857 enrichit le Sahara d'un tribut constant de 9,125 litres d'eau par minute, c'est-à-dire d'un volume d'eau égal à celui d'une petite rivière.
Pendant l'exécution de ces divers travaux, les Arabes n'avaient cessé de donner les témoignages de leur profonde reconnaissance pour une œuvre qui les rattachait plus solidement à la France que toutes les preuves qu'elle avait pu leur donner de sa puissance militaire. Après le sondage entrepris dans l'oasis de Tamerna, le marabout, comme nous le disions plus haut, offrit une fête à nos soldats ; il les remercia devant toute la population de Temacin, et voulut les accompagner iusqu'aux dernières limites de l'oasis.
" L'éruption de Peau dans le puits artésien de Sidi-Rached, ancienne oasis ruinée par la sécheresse, donna lieu à des scènes touchantes. Dès que les cris de nos soldats eu-
rent annoncé que l'eau venait de jaillir, les indigènes accoururent en foule, se précipitant sur cette rivière merveilleuse arrachée aux profondeurs du sol. Les mères y baignaient leurs enfants. A la vue de cette onde qui rendait la vie à sa famille, à l'oasis de ses pères, le vieux cheik de Sidi-Rached ne put maîtriser son émotion, et, tombant à genoux, il éleva ses mains vers le ciel, remerciant Dieu et les Français {fig. 391).
Cette source, qui vient de la profondeur de 54 mètres, fournit 4,300 litres d'eau par minute.
Le puits creusé à Oum-el-Thiour donna immédiatement des résultats précieux pour les tribus nomades. Dans la prévision du succès, on avait déjà tout préparé à Oum-el- Thiour, pour tirer' parti, sans perdre de temps, de là richesse qui était attendue. Lorsque l'eau eut jailli, une fraction de la
tribu des Selmia et son cheik Aïssa-Ben-Sbâ, commencèrent la construction d'un village, y plantèrent 1,200 dattiers, et, renonçant à la vie nomade pour se fixer au sol, y établirent leur résidence permanente.
Une autre campagne eut lieu Tannée suivante. Un nouvel équipage de sondes, qui avait été acquis, permit de créer un deuxième atelier, dont la direction fut confiée au lieutenant Lehaut, M. Jus restant à la tête du premier. Dans cette campagne, neuf puits artésiens furent forés; mais ils ne donnèrent pas tous des résultats satisfaisants : cinq seulement réussirent complètement. Leur ensemble eut pour résultat de verser sur le Sahara oriental 9, 88 6 litres d'eau par minute.
La campagne de 185*8-1859 fut un peu contrariée par l'envoi en Italie des soldats qui composaient les ateliers. Deux nouveaux puits furent pourtant ouverts dans le Hodna, et un deuxième à Chegga. Dans l'Oued-R'ir, six forages amenaient au jour des eaux jaillissantes. Sur ces six sondages, deux seulement, au nord de Tamerna, rencontraient des nappes d'une grande richesse, Tune à Djama, donnant 4,600 litres, l'autre à Sidi- Amram débitant4,800 litres parminute. Dans cette dernière période, les Ktass s'associèrent aux travaux. Le général Desvaux les avait déjà, en 1856, réunis en corporation, et leur avait laissé le privilège d'extraire les sables aux mêmes conditions que par le passé un petit équipage de sonde fut même confié aux Rtass, sous la direction d'un caporal et de deux soldats français; mais, jusqu'en 1858, ils s'étaient montrés hostiles et s'étaient tenus à l'écart.
Dans l'automne de 1859, les travaux recommencèrent avec une nouvelle activité.
L'atelier du Hodna, dirigé par M. Jus, creusait quatre puits, dont trois donnaient ensemble 425 litres par minute. La profondeur de ces puits varie de 133 à 160 mètres. Le quatrième puits, ouvert dans les parties hautes de la plaine, près des montagnes, fut
surtout un puits d'essai. Poussé jusqu'à une profondeur de 164 mètres, il ne donna que des eaux ascendantes, de sorte qu'il ne put être utilisé que comme puits ordinaire. Dans les Zibans, l'atelier forait à Chegga un troisième et un quatrième puits, qui fournissaient ensemble 700 litres, et un troisième à Oum-el- Thiour, donnant 180 litres.
Ce puits fut le dernier creusé par le lieutenant Lehaut. Au mois de mai 1860, cet officier actif et dévoué mourait à Batna. M. le lieutenant d'artillerie Zickel prit la direction des travaux, et alla inaugurer à Ourlana, dans l'Oued-R'ir, une nouvelle série de sondages.
Pour terminer l'histoire de la campagne de 1859-1860, nous avons encore à mentionner les travaux d'achèvement et de curage exécutés dans dix-huit puits inachevés ou obstrués des oasis de Touggourt, par un petit atelier muni d'un appareil léger de sondage. Cet atelier était manoeuvré par des ouvriers indigènes. Une grande abondance d'eau fut ainsi acquise à TOued-R'ir.
En résumé, dans l'intervalle des cinq années qui s'écoulèrent depuis le commencement des travaux jusqu'à la fin de la campagne de 1860, cinquante puits furent forés dans le Sahara oriental, donnant ensemble 36,761 litres d'eau par minute, ou 52,923 mètres cubes par vingt-quatre heures, ce qui représente le débit de plusieurs rivières. La dépense totale, qui avait été de 298,000 fr., fut couverte par les centimes additionnels et par les contributions des Arabes.
La pureté des eaux des puits artésiens du Sahara laisse, malheureusement, beaucoup à désirer. Quelques-unes renferment une proportion de matières dissoutes supérieure à celles qui constituent les bonnes eaux potables. Les eaux du Hodna sont les plus pures; elles ne renferment que i*r, 1 8 à 2*r de sels par litre . Dans les Zibans et dans l'Oued-R'ir, elles sont beaucoup plus chargées de sels : la quantité minimum de ces sels est déjà de ¥\% par litre pour le
LES PUITS ARTÉSIENS
puits de Djama ; elle s'élève jusqu'à 12 grammes, dans les eaux du forage de Bram.
Les chlorures de sodium et de magnésium, les sulfates de soude, de magnésie et de chaux, sont les sels dominants; ils donnent à Feau une saveur fortement salée et amère.
Dé telles eaux seraient dédaignées par des Européens ; mais les Arabes s'en contentent, et elles sont loin de nuire aux palmiers et aux autres végétaux des oasis. 11 est à remarquer, du reste, que les puits ordinaires fournissent, sur certains points, des eaux moins chargées de matières salines, et par conséquent plus potables que celles qui coulent des puits artésiens.
Est-il nécessaire de dire maintenant qu'en dotant les déserts du Sahara de sources d'eau plus ou moins pures, on a fait naître l'activité et la vie dans des régions jusque-là mornes et arides? Dans les cinq années qui se sont écoulées depuis le commencement des travaux jusqu'à l'année 1860, 30,000 palmiers et 1,000 arbres fruitiers furent plantés; de n ombreuses oasis se relevèrent de leurs ruines et deux villages furent créés dans le désert.
La plupart des oasis du Sahara ne doivent, en effet, leur existence qu'aux puits creusés par les indigènes, ou à quelques sources qui s'échappent naturellement du sol. Sans eau, la vie est impossible au désert ; quand une source tarit, un centre de population disparaît. « Le palmier, disent les Arabes, vit le pied dans Veau et la tête dans le feu. » Privé d'eau, cet arbre périt, et il entraîne avec lui des cultures qui ne sont possibles- que sous son ombre. Les ruines éparses dans le Sahara attestent l'existence de villages, et même de villes importantes, dont la destruction n'eut pas d'autre cause que l'arrêt accidentel des sources qui les alimentaient autrefois.
M. le général Desvaux s'exprime ainsi, dans le rapport que nous avons déjà cité, au sujet de l'influence qu'a exercée sur la civi- ;
lisation des tribus nomades, le forage de quelques puits dans le Sahara oriental :
« Les forages artésiens ont donné lieu à un fait des plus importants, à une révolution remarquable dans la constitution de la société' arabe. La fraction des Seîmia, les nomades par excellence, se fixant à Oum-el-Thiour, témoigne des idées nouvelles introduites dans l'esprit des tribus du Sahara et de la possibilité de leur transformation. Le développement de la race européenne dans le Tell forcera à restreindre un jour ces émigrations périodiques des nomades qui, traînant à leur suite famille et troupeaux, causent sur leur passage une véritable perturbation; on pourra alors les établir dans les oasis nouvelles. Depuis la conquête de l'Afrique, ces grandes tribus arabes avaient conservé avec pureté la langue et les mœurs de leurs ancêtres; rien n'avait pu les faire renoncer aux habitudes de la vie de pasteur; il a suffi de quelques années de la domination française, de quelques puits artésiens pour faire brèche à une civilisation séculaire, aux instincts d'une race immuable, malgré ses déplacements fréquents. Le progrès matériel a été suivi du progrès moral. »
Dans son mémoire sur les Sondages artésiens du Sahara^ publié en 1859, et que nous avons cité plus haut, M. Charles Laurent parlait du fait singulier de l'existence de certains poissons dans les eaux lancées par les puits artésiens du désert. M. le lieutenant Zickel a recueilli et envoyé à la Société industrielle de Mulhouse, plusieurs de ces poissons provenant d'un puits foré à 12 kilomètres au nord de Touggourt, et qui, venant d'une profondeur de 45 mètres, fournit 2,800 litres d'eau par minute. Ces poissons sont longs de 4 à 5 centimètres.
Comment des eaux souterraines peuventelles renfermer de tels habitants? Dans les nappes profondes qui alimentent ces puits, exïste-t-il des canaux assez vastes et assez bien aérés pour que les poissons puissent y vivre ? Est-ce à l'état de frai que l'eau les rejette, et leur reproduction ne se ferait- elle que dans l'eau parvenue dans notre atmosphère? Les renseignements manquent sur ce point curieux et nouveau de l'histoire de l'intérieur de notre globe. Tout ce que nous dit M. Zickel,
c'est que les yeux de ces poissons sont bien développés, ce qui exclurait l'idée d'une longue existence souterraine.