LES PUITS INSTANTANÉS
Nous terminerons cette Notice en signalant une invention qui a fait un cerlaîn bruit en 1868* Nous voulons parler des puits dits instantanés. Cette invention n'a, il est vrai, rien de commun avec les puits artésiens, car, pour le dire tout de suite, elle ne procure de l'eau qu'à la profondeur de 8 à 9 mètres, et le jet n'est pas jaillissant. C'est donc tout simplement une manière de percer un puits ordinaire rapidement, mais à une très-faible profondeur, et, comme nous allons le voir, seulement dans les terrains faciles à entamer et exempts de roches.
On voit que, vue de près, l'invention des puits instantanés se réduit à peu de chose. Cependant, comme elle a occupé l'attention publique en 1868, comme elle peut rendre, dans quelques cas particuliers, certains services, nous en dirons quelques mots.
Cette invention repose sur le principe du baromètre à eau, comme on l'appelle en physique. C'est ce que l'on va comprendre.
Un puits, en général, est un trou plus ou moins profond, alimenté par une nappe d'eau souterraine ou par des courants qui s'infiltrent dans le sol. Toute la surface de la couche aquifère, aussi profonde qu'on la suppose, est soumise à l'action de la pression atmosphérique, et l'on ne peut en douter, car si Veau a pu s'introduire dans le sol par infiltration, à plus forte raison l'air doit-il y pé-
nétrer. Si donc on enfonce en terre, jusqu'à la rencontre de cette couche ou de l'un de ses nombreux canaux, un tuyau d'un faible diamètre, et que, par le jeu d'une pompe aspirante, on purge complètement d'air l'intérieur de ce tube, il est évident que la pression atmosphérique s'exerçant sur le réservoir d'eau souterraine, soulèvera dans le tube vide d'air, une colonne d'eau, capable de lui faire équilibre, c'est-à-dire de 10 mètres environ. Si la nappe est jaillissante, la pompe deviendra inutile, et l'ascension du liquide se fera par le seul effet du principe de l'équilibre des fluides dans deux vases communiquants, et il ne sera pas nécessaire de faire agir la pompe pour amener l'eau au dehors.
On voit déjà que cette méthode n'est pas susceptible de s'appliquer à des couches d'eau dépassant la profondeur de 9 à 10 mètres, puisque l'eau ne peut être élevée, par l'action des pompes, au delà de 10 mètres. Nous verrons tout à l'heure que la même méthode n'est d'un emploi certain que dans les terrains exempts de roches dures et de toute matière difficile à perforer.
L'appareil pour le percement du sol, est simple, peu embarrassant, peu coûteux, et c'est ce qui fait le principal mérite de ce procédé. Il se compose, en premier lieu, d'une série de tuyaux de fer de 3 mètres de long à peu près, sur 4 à 5 cenwmètres de diamètre intérieur, et de 8 à 10 millimètres d'épaisseur. Ces tuyaux sont taraudés aux deux bouts, extérieurement et intérieurement, de manière à pouvoir se visser les uns aux autres, et à constituer un tube métallique continu. Celui qui est destiné à pénétrer le premier dans le sol, se termine par une pointe d'acier, solidement trempée et à arêtes vives. Près de la pointe d'acier et sur une largeur de 60 à 80 centimètres, sont percés une infinité de petits trous, qui servent à laisser entrer i'eau dans le tube.
Ce tube est placé au-dessous d'un gros cylindre en fer, du poids de 50 kilogrammes.
qui s'élève et retombe sans cesse à l'aide de cordes glissant sur des poulies; c'est ce qu'en termes techniques on appelle un mouton.
Le tube est muni à cet effet, à environ 50 centimètres du sol, d'un large collier de fer, solidement fixé par des boulons. Le mouton tombe et retombe à coups pressés sur ce collier, et enfonce ainsi le tube dans le sol, avec une grande force de pénétration. Quand le collier vient toucher le sol, on le dévisse, on le revisse sur un autre tuyau ; on ajoute ainsi autant de tuyaux qu'il en faut pour atteindre la couche aquifère.
De temps à autre, on fait descendre dans le tube une ficelle terminée par un lingot de plomb, afin de reconnaître si Ton a atteint la nappe d'eau. Lorsqu'on l'a rencontrée, on arrête le forage, on adapte à l'extrémité du tuyau une petite pompe aspirante, et au bout de quelques coups de piston, on voit sortir par l'extrémité du tube une eau abondante, qui, boueuse dans le premier moment, ne tarde pas à devenir d'une limpidité parfaite.
A partir de ce moment, on peut, dès qu'on 1e désire, se procurer de l'eau : il suffît, pour la faire arriver, de faire agir la pompe pendant quelques secondes.
Certains de ces puits bien situés fournissent jusqu'à 2,000 et 3,000 litres d'eau par heure.
Nous représentons dans la figure 392 la manière d'établir un puits instantané.
Comme nous venons de le dire, pour établir un de ces puits, on se sert d'un long tube en fer forgé, terminé en cône à sa partie inférieure, qui doit pénétrer dans le sol à la façon d'un pilotis. Cette partie conique est en outre percée d'un grand nombre de trous, par lesquels l'eau pénétrera dans l'intérieur du tube.
On enfonce ce tube par le moyen suivant : Une forte bride en fer, C, glisse le long du iuyau T\ et le serre fortement lorsqu'on la fixe à la hauteur voulue. Au-dessus de ce collier ou bride, on fait descendre une masse
en fonte assez lourde, P, suspendue par des anneaux. On établit alors une chèvre audessus de l'endroit choisi pour y tenter le forage, et, soulevant l'espèce de mouton, P, à l'aide d'une poulie et de palans, on le laisse retomber de tout son poids sur le collier C. Ce collier, étant fixe, reçoit l'effort, et par suite fait enfoncer le tube à chaque battage. Quand le collier C est arrivé près de terre par suite de l'enfoncement du tube, on le remonte, on Fassujetit bien et on recommence de nouveau le battage. Le bout du tube opposé à la partie conique, est fileté de façon à permettre d'ajouter un autre tube au premier lorsqu'il est enfoncé, et d'arriver ainsi à la longueur utile, en ajoutant successivement des tubes qui se vissent sur ceux qui sont déjà dans le sol.
Une petite pompe disposée ad hoc, sert à s'assurer, de temps en temps, si la couche aquifère a été rencontrée. Dans les premiers moments la pompe aspire du gravier, de la boue, etc., etc. ; mais au bout d'une heure de repos, une excavation s'est faite à l'extrémité, c'est-à-dire autour du cône percé formant crépine, et bientôt l'eau arrive parfaitement claire.
L'eau ainsi puisée est très-fraîche, et. le puits une fois bien établi pourrait fonctionner très-longtemps , si l'oxydation ne finissait par user les tubes.
La pose d'un puits instantané, dans l'hypothèse d'un terrain où l'on ne rencontre pas d'assises rocheuses à traverser, peut s'établir en deux heures.
Dans une expérience qui eutlieu, en 1868, sur la route de la Révolte, près du village Levallois, la nappe d'eau, située à une profondeur de 3 mètres environ, fut atteinte en une heure. Trois quarts d'heure après, elle donnait une eau potable.
L'utilité de ce curieux système, c'est de permettre, dans quelques circonstances, de se procurer de l'eau en peu de temps et à peu de frais. Dans tous les terrains d'allu-
LES PUITS ARTÉSIENS
Fig. 392, — Forage d'un puits instantané.
vion, dans les sols argileux, argilo-siliceux, sableux, qui sont de beaucoup les plus répandus, on peut, en quelques heures, introduire des tubes en fer et créer des puits instantanés. Il est facile de les établir dans les plaines basses et sur un très-grand nombre de plateaux.
L'agriculture est appelée à retirer quelques services de cette méthode nouvelle. Elle ne serait pas moins utile aux armées en campagne, principalement dans les contrées arides et relativement désertes, comme certaines parties de l'Algérie. Aussi notre corps d'occupation a-t-il été pourvu de ces nouveaux appareils de sondage. Dans l'expédition d'Abyssinie, l'armée anglaise en avait emporte un certain nombre.
On doit comprendre maintenant que ce faible et fragile appareil ne puisse trouver
son emploi dans les terrains résistants, contre lesquels il faut faire usage des plus puissants outils de sondage. Ce n'est qu'à la condition de transformer presque complètement son outillage que ce système pourrait s'étendre à cette nature de terrains.
On avait d'abord attribué exclusivement l'invention des puits instantanés à un Anglais, M. Norton, qui a pris un brevet d'invention pour l'exploitation de ce système, en France, en Angleterre et en Amérique. Mais un membre de l'Association scientifique de France^ M. Morel Rathsamhausen, lieutenant de vaisseau en retraite, à Bordeaux, a réclamé dans une lettre adressée au président de l'Association scientifique (1), la priorité
(1) Bulletin de l'Association scientifique de France du 12 juillet 1808.
de cette idée. L'auteur appuyait son dire d'un brevet pris par lui à Bordeaux, en 1864.
L'exécution des puits par voie d'enfoncement ne constitue pas le système, dit M. Rathsamhausem ; ce n'est qu'un moyen expéditif de l'appliquer. Or, le procédé que M. Rathsamhausen faisait breveter le 15 avril 1864, ne diffère que par cette particularité de celui de M. Norton. L'ancien lieutenant de vaisseau en a fait l'application, depuis plusieurs années, à Bordeaux et aux environs de cette ville. Il ajoute que, dégoûté de l'œuvre par les nombreux désagréments qu'il a essuyés, il a laissé périmer son brevet, et qu'ainsi chacun a le droit d'appliquer cette méthode.
Une autre revendication s'est produite contre l'inventeur anglais. M. Donnet, ingénieur civil à Paris, a voulu établir que le système de M. Norton n'a rien de nouveau, car plusieurs puits ont été déjà creusés par ce même système, en Algérie et en France. Selon M. Donnet, en 1845, le maréchal de logis du génie Vuillemain aurait foré un puits par ce procédé, à Mers-el-Kébir, près d'Oran, en 1847 (1).
En définitive l'idée despuits instantanés a dû venir à plusieurs personnes en même temps; seulement M. Norton l'a rendue pratique.
Nous n'en dirons pas davantage de cette discussion de priorité. Nous avons voulu seulement faire connaître une méthode de forage des puits ordinaires qui peut devenir la source d'applications utiles pour la petite propriété.