DU PAUVRE
Pour compléter cette étude sur l'éclairage par les corps gras liquides, il nous reste à dire quelques mots dune lampe qui fut assez remarquée pendant quelque temps, et qui méritait, en effet, d'attirer l'attention, par la nouveauté de son principe. Nous voulons parler de la lampe dite solaire.
Dans cette lampe, qui fut imaginée vers 1840, par M. Neuburger, on obtient un trèsvif éclat lumineux, sans employer aucune espèce de mécanisme, sans prendre la peine d'élever l'huile jusqu'à la mèche, et en se contentant de poser la mèche au milieu du réservoir d'huile, en la surmontant d'une cheminée de verre.
L'avantage essentiel de la lampe solaire, c'est qu'elle permet de brûler toutes sortes de combustibles, des corps gras sans valeur, comme des huiles rances, des graisses, du suif, de l'oléine, etc.
La lampe solaire consiste en un simple réservoir circulaire plein d'huile, sur lequel on place un bec d' Argand, c'est-à-dire une cheminée de cuivre, mais sans aucun verre, en faisant dépasser d'un centimètre à peine la mèche du niveau de l'huile. Dans ces conditions, la combustion ne tarderait pas à devenir imparfaite par suite de l'abaissement de niveau de l'huile. Mais le porte-cheminée étant disposé d'une manière toute particulière, la flamme subit, un peu au-dessus de la mèche, un étranglement dans lequel elle se mélange avec l'air. Elle s'allonge et s'élève alors un peu au-dessus du niveau de l'huile, en dégageant une lumière extrêmement vive
L'ART DE L'
(fig. 38), Grâce à ce moyen, les dépôts charbonneux qui, dans les flammes ordinaires, donnent une teinte rougeâtre, sont entièrement consumés.
Fig- 38. — Lampe solaire.
La figure 39, qui donne une coupe de cette lampe, en fera comprendre le principe et le mécanisme.
A est le vase contenant l'huile. Un tube central B se prolongeant jusque dans le pied qui supporte le réservoir A, sert à amener l'air au centre de la flamme.
C'est le long de ce tube qui porte une cannelure hélicoïdale que monte et descend la mèche, qui est faite d'un tissu de coton trèsépais, et qui est maintenue par une bague comme dans les lampes ordinaires.
Un second tube, C, enveloppe le premier. Il est percé de trous, pour laisser arriver l'huile à la mèche.
Une enveloppe, DD, de la même forme que le dessus du vase A, recouvre celui-ci sans le toucher et repose sur une galerie à jour FF, qui permet de laisser arriver un courant d'air au-
tour de la flamme. Cette espèce de couverture est fixée par des vis de pression, elle est percée d'un orifice, E, plus petit lui-même que le diamètre de la mèche.
Enfin des tiges à crémaillère sont disposées sur cette enveloppe, pour engrener avec la
Fig. 39. — Coupe de la lampe solaire.
bague qui maintient la mèche, et la faire
monter ou descendre en la tournant à droite ou à gauche.
Par cette disposition du couvercle l'huile qui arrive en contact avec le point d'ignition de la mèche y entre en vapeur, et cette vapeur forcée de sortir par un trou bien plus petit que la mèche, se mélange d'une grande quantité d'air, etse brûle en entier. Aussi la combustion est-elle si complète que, quelle que soit l'huile employée, on ne sent aucune odeur. C'est là en réalité un appareil destiné à produire de la vapeur d'huile, et à la brûler à une certaine distance de son point de production, en la mettant en contact avec la plus grande quantité d'air possible.
La lampe solaire est restée en faveur pendant quelques années, mais elle est aujourd'hui entièrement délaissée.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des lampes de salon. La lampe intermédiaire, la
lampe de la petite propriété, ne doit pourtant pas être oubliée dans la série d'inventions dont nous traçons le tableau.
Jobard, né à Dijon, et qui vécut surtout à Bruxelles, où il avait obtenu le poste de directeur du Musée de l'Industrie, homme d'un esprit inventif/ mais trop souvent paradoxal, s'était appliqué à résoudre ce problème, et il y avait réussi en créant une petite lampe à huile, qui figura à l'Exposition de 1855. Ce modeste luminaire n'avait d'autre ambition que de remplacer la chandelle.
Les paysans du midi de l'Europe, ceux de l'Espagne et de l'Italie, quelquefois même
Fig. 40. — Lampe des pays méridionaux.
ceux du midi de la France, se servent, pour s'éclairer, d'un globe de verre rempli d'huile, dans lequel plonge une mèche placée au centre du réservoir comme le représente la figure 40. Ce réservoir, peut avoir plusieurs becs, et Ton peut alors, en brûlant trois ou quatre mèches sur la même lampe, obtenir une illumination plus vive : c'est l'éclairage des soirs de fêtes, des réunions de famille, ou des longues soirées de travail en commun. Ce mode d'éclairage, qui doit remonter aux temps les plus anciens, est essentiellement économique et simple. Seulement, lorsque, par le progrès de la combustion,
l'huile vient à baisser dans le réservoir, la capillarité devient insuffisante pour élever jusqu'à la mèche la quantité nécessaire du liquide combustible; l'éclairage languit, et il se forme des champignons sur la mèche ; l'huile est dès lors dépensée sans profit, car elle est détruite et se consume sans éclairer.
C'est ce patriarcal système que Jobard a perfectionné. Sa lampe n'est autre chose que la veilleuse, mais la veilleuse améliorée par un physicien observateur. Elle se compose tout simplement d'un verre à pied, dans lequel on verse de l'huile. Un porte-mèche, fixé aux parois du verre, par une queue élastique en fer, fait plonger la mèche dans le liquide. Le vase de verre est fermé à sa partie supérieure, par un couvercle métallique, percé d'un trou à son centre et de plusieurs trous à sa circonférence. Cette espèce de chapeaurégulateur modère et dirige le courant d'air. Ainsi l'air d'alimentation s'introduit dans l'appareil per descensum, à l'inverse de toutes les lampes.
Fig. 41. — Lampe du pauvre.
Nous avons fait dessiner [fig. 41) la lampe du pauvre de Jobard, d'après un modèle que l'inventeur laissa entre nos mains après l'Exposi-
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
tion universelle de 1855, et qui est peut-être Le seul qui existe encore, car cette invention, comme il était facile de s'y attendre, vu son peu d'importance, n'a pas fait fortune, en dépit des espérances enthousiastes de l'auteur.
B est le porte-mèche que Ton peut élever ou abaisser, grâce à l'élasticité de la queue de fer, A, qui pince le verre à la hauteur que Ton désire ; C, est le couvercle en laiton : il est percé d'une grande ouverture centrale et de trous plus petits sur sa circonférence. La mèche est plate et taillée en angle aigu comme on le voit sur le dessin séparé, représentant ce dernier organe.
Ce petit luminaire ne brûle que pour un centime d'huile par heure. Quand on veut s'absenter ou dormir, on pose sur l'ouverture du couvercle un obturateur quelconque, une pièce de monnaie, par exemple : la lampe se transforme alors en veilleuse, et sa lumière est réduite à son minimum; on ne brûle plus qu'un centime d'huile par nuit. Pour rendre à l'éclairage toute sa puissance, il suffit d'enlever l'obturateur.
Quand on couvre cette lampe d'un réflecteur de papier, on obtient, malgré sa faible consommation d'huile, un éclairage qui est encore suffisant pour lire, écrire, travailler. Mais faisons bien remarquer qu'une seule personne peut profiter de cette clarté, car la quantité d'huile consumée et celle de lumière produite sont réduites aux plus faibles proportions possibles, et calculées pour suffire exactement, mais non au delà, à l'éclairage d'une personne : c'est pour cela que la lampe Jobard avait été baptisée par Froment, du nom de lampe pour un. Je proposai, en 1855, à l'inventeur de l'appeler la lampe du pauvre, et ce nom lui est resté.
Là lampe Jobard, qui brûle pendant une nuit entière sans laisser former de champignons sur la mèche, a donné lieu de découvrir la cause de la formation de ces champignons qui étouffent les veilleuses ordinaires. 11 a été reconnu, d'après le fait de leur non-
apparition sur les mèches de la lampe du pauvre, dans laquelle la combustion se fait en un vase fermé, que c'est à l'agitation de l'air qu'il faut attribuer la formation de ces champignons. Lorsque, par suite de l'agitation de la flamme, un point du lumignon d'une veilleuse se trouve exposé à l'air, ce point découvert rougit au contact de l'oxygène atmosphérique, et le carbone prove-
Fig. 42. — Jobard.
nant de la combustion de l'huile, s'y accumule. Mais si le lumignon n'est jamais en contact direct avec l'oxygène atmosphérique, s'il reste toujours enveloppé par la flamme, c'est-à-dire par le gaz qui résulte de la combustion, aucune accumulation de carbone, c'est-à-dire aucune production de champignon, ne s'y observe. La lampe Jobard a donc permis de reconnaître la cause physique de ce petit phénomène, dont les anciens, dans leur impuissance ^l'expliquer, avaient fait un mauvais présage :
Testâ cum ardente vidèrent Scintiliare oleum et putres concrescere fungos,
dit Virgile.
En résumé, la petite lampe dont nous par- Ions, a été imaginée pour réduire à la plus petite fraction possible la dépense de l'éclairage. Ce but a été parfaitement atteint,
Jobard, cet ingénieux et fertile inventeur qui semblait s'attacher à donner à son nom de perpétuels démentis, avait encore présenté à l'Exposition de 1855, une petite invention se rapportant à l'art de l'éclairage.
Les verres qui servent de cheminées à nos lampes, se cassent fréquemment, par les variations de température. Cet accident est une grande source de dépenses. Dans les lanternes à gaz consacrées à l'éclairage public, il y aurait un grand avantage à employer ces cheminées de verre, qui économisent une grande quantité de gaz, parce qu'elles rendent sa combustion complète. Mais on ne peut s'en servir en plein air, parce que le vent occasionne leur rupture. Il était donc utile de chercher à prévenir un accident si fâcheux. Tel est le résultat qui fut obtenu par Jobard.
Voulez-vous empêcher les verres de lampe de se casser, a dit Jobard, cassez-les. Ce qui signifie : la rupture des verres de lampe provient de leur refroidissement subit par un courant d'air, ou par un brusque abaissement de température, et cet accident arrive parce que la mauvaise conductibilité du verre pour la chaleur, provoque entre ses molécules une contraction rapide et inégale, un retrait subit, qui a pour résultat de produire la fêlure. D'après cela, si l'on pratique d'avance sur le verre, une fente légère, dans le sens de sa longueur, le retrait produit par un refroidissement subit, ne pourra plus occasionner de fêlure, parce que la matière du verre, jouissant alors d'un certain jeu, pourra varier librement dans ses dimensions, sans qu'il en résulte d'accident.
Ainsi avait raisonné Jobard, et cette idée, qui n'était qu'une prévision de la théorie, il parvint à la faire passer dans la pratique. Jobard avait imaginé une douzaine de pro-
cédés différents pour pratiquer sur les verres de lampe une fêlure longitudinale. Un seul ouvrier en fendait 1,500 par jour presque sans déchet. Nous ne pouvons donc que répéter avec Jobard : « Voulez-vous empêcher vos verres de se casser, cassez-les. » En d'autres termes, ayez des verres pré-fendtts, pour ne pas les voir post- fendus.