CHAPITRE III
LES SCAPHANDRES. — APPAREIL DE LETHBRIDGE. — L'HOMME BATEAU DE i/ABBÉ DE LACHAPELLE. — SCAPHANDRES DE KLINGERT, DE SIEBE ET DE CABIROL, — LE SCAPHANDRE EN AMÉRIQUE. — l/EXPLORATEUR JOBARD. — SIGNAUX A L'USAGE DES 5CAP1 ,; NDBIERS, — ÉCLAIRA G S SOCS-MARIN. — CE QUE RESSENV UN AMATEUR DESCENDANT AU FOND DE L'EAU REVÊTU DU SCAPHANDRE.
Certes, la cloche à plongeur a rendu des services, et elle en rendra peut-être encore dans des cas déterminés ; mais qui ne voit les inconvénients d'un tel appareil? Enfermé dans une étroite prison, l'ouvrier sous-marin doit borner ses investigations à un espace très-restreint. Il ne peut se transporter librement dans tous les sens. Enfin, déplacer la lourde machine, est toute une affaire , en raison de la difficulté qu'on trouve à l'amener j uste au point désiré.
Il est donc naturel qu'on ait cherché à construire un appareil moins embarrassant que la cloche, et qui laissât au plongeur une plus grande liberté d'allures. Des efforts qui furent tentés, dans cette direction,àdifférentes époques, sortit le scaphandre,
A qui faut- il attribuer le mérite de l'invention du scaphandre? C'est ce qu'on ne saurait établir d'une manière précise. En 1721, un certain John Lethbridge imagine un appareil en forme de tonneau, avec deux trous pour passer les bras, et uu œil de verre pour voir dans l'eau. Cette sorte de vêtement était fort incommode, vu l'obligation où se
trouvait le plongeur de se coucher sur la poitrine, pour travailler, et la nécessité de le remonter fréquemment à la surface, pour qu'il pût absorber de l'air frais.
Après l'appareil de Lethbridge, il faut en citer plusieurs autres, qui avaient plutôt pour but de soutenir l'homme sur l'eau, que de lui ouvrir les profondeurs sous-marines. C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger le scaphandre (du grec <jxa<po;, bateau, av<p,£v$poç, homme), qui fut inventé vers 1769, par un Français, l'abbé de Lachapelle.
L'appareil de l'abbé de Lachapelle n'était, à proprement parler, qu'une ceinture de sauvetage. Il consistait en un gilet de coutil ou de toile, fait en gros chanvre doublé de liège, avec deux échancrures pour les bras. L'inventeur y voyait le moyen de soustraire à la mort beaucoup de victimes des naufrages, parce qu'il permettrait au premier venu de se soutenir sur l'eau, en y plongeant jusqu'aux aisselles.
L'abbé de Lachapelle avait trouvé une autre application assez singulière du scaphandre. Il proposait aux officiers du génie militaire, de le revêtir, pour aller reconnaître les places fortes entourées de fossés. Dans ce cas, le plastron de liège aurait servi, non-seulement l omme engin de natation, mais encore comme moyen de défense, en amortissant les coups de sabre ou de fusil. Naïf abbé ! L'inventeur complétait cet équipage protecteur par un casque en liège recouvert de fer-blanc, dans lequel on déposait des munitions.
Là ne se bornaient pas les applications de cet appareil à mille fins. Dans l'ouvrage qu'il publia sur ce sujet, le Scaphandre , Lachapelle ajoute que son appareil peut également être utilisé « pour l'amusement de l'un et de l'autre sexe, pour la santé des hommes et des femmes, pour la chasse et la pêche, pour apprendre à nager tout seul, etc. »
C'était s'exagérer beaucoup la portée de son invention ; mais combien sont excusables les élans de l'imagination chez un homme de
bien, qui ne se propose que d'être utile à ses semblables î
Certains . auteurs ont voulu voir dans le plastron en liège de l'abbé de Lachapelle, et sa ceinture de sauvetage, le germe du scaphandre actuel, et ils n'hésitent pas à déclarer qu'on doit à cet excellent homme une grande reconnaissance pour avoir, le premier, abordé un ordre d'idées qui devaient conduire auxplus brillants résultats. Malgré toute notre bonne volonté, nous ne saurions souscrire à ce jugement. L'abbé de Lachapelle a inventé le nom de scaphandre^ c'est quelque chose, mais c'est là tout ce qu'on peut lui accorder. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre la ceinture de sauvetage de l'abbé de Lachapelle et le scaphandre de nos jours? L'une sert à se soutenir à la surface de l'eau, l'autre à plonger dans ses profondeurs. Dans l'appareil moderne, l'air comprimé joue le rôle principal; dans la ceinture de sauvetage de l'abbé, il n'est aucunement question d'air comprimé. Cela se conçoit, puisque l'homme qui en est revêtu respire tout à son aise, à l'air libre.
Le premier appareil qui constitue un essai dans la direction du scaphandre proprement dit,date de l'année 1 797.11 fut inventé en Allemagne, par un certain Klingert, de Breslau.
Il se composait (fig. 399), d'un épais cylindre en fer-blanc, arrondi en dôme au sommet, qui recouvrait complètement la tête et le torse du plongeur, sauf les bras, qui sortaient par des ouvertures. Une jaquette à manches s' arrêtant aux coudes et un caleçon de cuir, descendant jusqu'aux genoux, protégeaient contre la pression de l'eau, les quatre membres du plongeur, à l'exception des jambes et des avant-bras, qui, jusqu'à la profondeur de 6 ou 7 mètres, peuvent parfaitement supporter cette pression. Toute? les pièces de l'appareil étaient imperméables, et les joints,, faits avec soin, empêchaient l'irruption du liquide. Deux trous, B, garnis de verres et percés à la hauteur des yeux, donnaient accè&
LA CLOCHE A PLONCEUR.
à la lumière. Un peu au-dessous, c'est-à-dire en C, venait aboutir un tuyau, communiquant avec l'extérieur, et par lequel arrivait Fair frais au moy.en du tube a, tandis que par un autre tuyau, dr Fair vicié était expulsé. Une sorte de réservoir, D, recevait l'eau qui, à la longue, s'introduisait dans ce tuyau, et aurait nui à la respiration. Enfin deux poids en plomb, E, E, suspendus au cylindre contre les
Fig. 399. — Appareil de Klingert.
hanches du plongeur, le mettaient dans un état d'équilibre stable*
Le 23 juin 1797, en présence d'un grand nombre de curieux , un certain Frédéric- Guillaume Joachim, se jeta dans l'Oder, revêtu de cet appareil, et alla scier un tronc d'arbre au fond du fleuve.
Il suffit d'examiner un instant le dessin que nous donnons du scaphandre de Klingert, pour se rendre compte des imperfections d'un semblable attirail et du peu de secours
qu'on en pouvait tirer pour séjourner au fond de l'eau. Cette invention ne fit donc pas fortune ; seulement elle mit sur la voie des expériences et des tentatives pratiques.
Après les essais du docteur Mhurr, en France, il faut arriver jusqu'en 1829 pour trouver un scaphandre susceptible de rendre de véritables services. C'est celui que construisit M. Siebe, de Londres*
Jusqu'en 1857, M. Siebe jouit du privilège de fournir des appareils plongeurs à la marine militaire française ; mais à cette époque, un de nos compatriotes, M. Cabirol, fit accepter le scaphandre qui porte son nom et qui était déjà connu par d'honorables succès.
L'appareil de M. Cabirol ne différant pas essentiellement de celui de M* Siebe, il nous paraît inutile de décrire l'appareil anglais qui l'a précédé, et nous arriverons tout de suite au scaphandre français, qui a sur l'appareil similaire anglais, l'avantage de perfectionnements utiles et méritoires.
t Le scaphandre Cabirol se compose de deux parties essentielles : 1° l'ensemble d'objets destinés à revêtir le plongeur, 2° la pompe chargée de lui envoyer l'air nécessaire à sa respiration.
La première partie comprend, d'une part le casque et la pèlerine de métal, qui lui fait suite,; d'autre part le vêtement imperméable.
Le casque [fig. 400) est en cuivre étamé. 11 porte quatre lunettes en verre à la partie antérieure : l'une au milieu, deux par côté et la quatrième en haut. Ces diverses fenêtres sont protégées contre les chocs par un *ort treillis en fil de cuivre. A l'arrière vient aboutir le tuyau de conduite d'air, A, En face, de l'autre côté, se trouve placée la soupape, B, qui donne issue à l'air expiré et à celui fourni en excès par la pompe. Cette soupape repose sur son siège au moyen d'un ressort à. boudin ; le plongeur a la faculté de l'ouvrir plus ou moins, au moyen de la manivelle m, de
manière à emmagasiner dans le casque et le vêtement une quantité (Tair plus ou moins grande, selon ses besoins.
Il peut se faire cependant que Tair subsiste encore en trop grande abondance, quoique la soupape soit complètement ouverte. C'est pourquoi le robinet m placé sur le devant du
SLA NAll HT,
ftg. 400. — Casque du scaphandrier.
casque, vis-à-vis de la bouche du plongeur, permet à celui-ci d en laisser évacuer le volume qui lui convient. Ce robinet est utile dans un grand nombre de circonstances. Si le plongeur, par exemple, veut remonter rapidement à la surface, il diminue l'ouverture de la soupape et ferme entièrement le robinet; son vêtement se gonfle, et il s'élève immédiatement, parce qu'il déplace un volume d eau plus lourd que son propre poids. Si, au contraire, il est entraîné vers le haut
malgré lui, en raison d'un afflux trop grand de fluide respirable, il lui suffit d'ouvrir le robinet pour reprendre son aplomb au fond de l'eau.
La pèlerine est munie de crochets a, ^destinés à suspendre les poids nécessaires à la stabilité du plongeur. Elle se termine à la partie supérieure, par quelques filets de vis, qui s'engagent dans la partie inférieure du casque; et pour qu'il ne puisse y avoir disjonction entre ces deux pièces, dans le cas où le casque se dévisserait, deux petites pattes sont fixées de part et d'autre, portant des trous qui se correspondent lorsque le casque est bien vissé, et dans lesquels on introduit des chevilles en cuivre qui s'opposent à toute séparation^
Fait soit de coton croisé, soit de forte toile doublée d'une couche épaisse de caoutchouc, le vêtement est d'une seule pièce depuis le haut jusqu'en bas. II s'attache à la pèlerine de métal au moyen d'un morceau de cuir percé de trous, dans lesquels passent des broches en cuivre qui s'engagent , en outre, dans des brides ou segments de même métal ; le tout est serré fortement par des écrous. Des manchettes et des lanières en caoutchouc vulcanisé, ferment hermétiquement le vêtement aux poignets.
L'accoutrement est complété par une paire de brodequins à semelles de plomb, et par une ceinture de cuir portant un fourreau en cuivre, dans lequel se place un poignard, arme ou outil indispensable au plongeur pour trancher ce qui pourrait faire obstacle à ses mouvements, et au besoin, pour le défendre contre les agressions de quelque vorace habitant des mers.
C'est également à la ceinture que s'attache la corde par laquelle le plongeur communique avec la surface de l'eau.
. Les figures 401 et 402 représentent un plongeur revêtu du scaphandre Cabirol. La légende qui accompagne cette figure explique l'usage de chaque partie de l'appareil.
Le vêtement imperméable ne dispense pas
LA CLOCHE A PLONGEUR
Fig. 40!. — Plongeur revêtu de l'appareil Cabirol, vu de face,
A, lunette du milieu mobile; B, B, lunette de côté; C, lunette frontalej E, prise d'air de la pompe au casque ; D, robinet de secours ; Fttube à
air G, plastron en plomb ; H, collerette en cuivre ; I, corde des signaux.
l'ouvrier sous-marin d'un second costume, appliqué immédiatement sur la peau* Un bonnet, un caleçon, un gilet, des chaussettes de laine, lui sont tout à fait nécessaires pour absorber la sueur due à la transpiration, et qui, sans cette précaution, se refroidirait sur le corps, au grand préjudice de sa santé et du travail qu'il exécute.
Parmi les accessoires du vêtement, on peut ranger un coussin rembourré qui se place sur les épaules et qui a pour but de rendre la pèlerine moins gênante sur le dos, ainsi que des ouvre -manchettes en cuivre, qui sont
fort utiles au plongeur pour s'habiller ou se déshabiller.
La figure 403 représente un ouvre-manchettes. Cet instrument a pour objet de maintenir la manche ouverte pendant que le plongeur revêt son habit imperméable. Deux ouvre-manchettes juxtaposés, et tenus par un aide, sont nécessaires pour permettre au bras du plongeur de passer malgré le fort retrait du caoutchouc. Le poing une fois passé, les ouvre-manchettes sont retirés.
Passons maintenant à la pompe atmosphé-
Fîg. 402. — Plongeur revêtu de l'appareil Cabirol, vu de dos. F. tuyeau de prise d'air ; G, plastron en plomb ; J, soupape d'échappement d'air j I, corde des signaux.
rique destinée à envoyer au plongeur, pen dant son séjour sous l'eau, Vaîr nécessaire à
Fîg. "S 03» — Ouvre-manchettes.
sa respiration, La figure 404 représente celte pompe.
L'appareil se compose, comme on le voit, de quatré cylindres : trois d'un même diamètre A, By G et un plus petit, D. Les trois premiers sont employés à l'aspiration et au refoulement de l'air. Leurs pistons, en cuivre et garnis de cuir, sont menés par le même arbre, ils alternent régulièrement dans leurs mouvements d'ascension et de descente. L'intérieur de l'un de ces cylindres est mis à découvert dans la figure 404, afin de montrer la disposition des soupapes et du piston.
B est la tige qui conduit le piston, P ce pistou. L'air, aspiré par le haut du cylindre
LA CLOCHE À PLONGEUR
Fig, l\0k> — Pompe k air (système Cabirol).
au moyen des soupapes E, G, placées sous le piston, est refoulé dans un conduit commun HH, par les soupapes situées au fond des corps de pompe* Sur ce conduit se visse le tube qui va rejoindre le plongeur, tube que l'on a protégé très-soigneusement contre .toutes les chances d'aplatissement ou de déchirement.
te quatrième corps de pompe, D, a pour mission d'aspirer de l'eau froide dans la rivière ou un cours d'eau quelconque et de l'envoyer dans le bassin F,F,F,F, qui entoure les trois corps de pompe à air. On cherche ainsi à empêcher Fair refoulé de s'échauffer, lorsqu'on en vient à le comprimer à plusieurs atmosphères; mais ce résultat n'est
souvent qu'imparfaitement atteint.
Le scaphandre Cabirol, malgré des défauts que nous aurons occasion de signaler plus
T. IV
loin, a constitué un progrès important dans l'art de séjourner sous l'eau. Depuis l'année 1837, il a été le seul employé dans la série des travaux sous-marins exécutés en France. Il fut l'objet à l'Exposition universelle de Londres, en 1862, d'une distinction ainsi justifiée par le rapport du jury international : « Pour perfectionnement et économie. » Il faut aussi reconnaître que M. Cabirol a largement contribué à la vulgarisation du scaphandre dans toutes lés parties du monde.
Les appareils plongeurs américains diffèrent peu de ceux usités en France et en Angleterre. Nous dirons cependant quelques mots de celui qu'avait envoyé à l'Exposition universelle, en 1867, la Compagnie sous-marine de New-York, parce qu'il constitue une transition assez heureuse entre le scaphandre
Cabirol etle scaphandre Rouquayrol-Denayrousse,le dernier venu.
Le scaphandre américain (ftg, 405) comprend, comme celui de M. Cabirol, un casque métallique et un vêtement imperméable. Le plongeur porte, en outre, sur le dos, un réservoir, A, rempli d'air comprimé à 17 atmosphères; c'est-à-dire en quantité suffisante pour faire respirer pendant trois heures un homme descendu à la profondeur de 20 mètres. Ce réservoir, A, en métal comme le casque, est mis en communication avec celui-ci par un tuyau, B,muni d'une soupape. L'air expiré est évacué au dehors par le tuyau C. Deuxpetitesbouéesen caoutchouc, D,D,sont reliées au réservoir A, par letuyauE et la soupape H. Elles ontpourbutde faire remonter
Fig. 405. — Scaphandre américain.
le plongeur lorsque celui-ci lesayantremplies d'air emprunté au réservoir A, a augmenté leur volume, et déplacé ainsi une certaine quantité d'eau qui le rend plus léger. Ces es-
pèces de vessies laissent dégager, quand on le veut, l'air comprimé qu'elles renferment, au moyen du tube 0, terminé par une soupape, ou robinet, K, que le plongeur ouvre ou ferme à volonté.
Pour les grandes profondeurs, l'appareil est complété par un protecteur extérieur f consistant en une série d'anneaux en bois, au nombre de trente-cinq, articulés les uns avec les autres, et qui composent une espèce de c ui r asse en bois placée au d evan t du vête ment imperméable. Ce protecteur, qui n'est pas représenté sur la figure ci-jointe, annule les mauvais effets de la pression directe de l'eau sur le corps, et donne au plongeur une plus grande liberté de mouvements.
On voit que, dans ce système, le travailleur sous-marin porte avec lui sa provision d'air, qu'aucune pompe atmosphérique ne lui envoie, comme dans les appareils Siebe et Cabirol, le fluide respirable. Le plongeur est complètement indépendant de ce qui se passe à la surface. C'est là un avantage ou un inconvénient selon le point de vue auquel on se place. Mais ce qui est certain, c'est que la pression de l'air contenu dansle réservoir, no peut varier d'elle-même, avec la profondeur et dans la proportion voulue. Tel est le perfectionnement capital qu'ont réalisé dans le scaphandre, MM. RouquayroletDenayrouse.
Avant de parler en détail de ce nouvel appareil, dernier perfectionncmentréalisédans l'art de plonger, nous dirons un mot d'une machine bizarre, qui fut proposée en 1855, par Jobard, de Bruxelles, pour l'exploration du lit des rivières, des fleuves et des mers et qui nous paraît une réminiscence de l'appareil de John Lethbridge, dont nous avons parlé dans le troisième chapitre de cette Notice (page 635). L'inventeur le désignait sous le nom d'explorateur sous-marin.
Cet explorateur n'est ni une cloche à plongeur, ni un scaphandre. Il n'a rien de commun avec les appareils que nous avons passés
LA CLOCHE A PLONGEUR
Fig. 406. — Explorateur sous-niarïn de Jobard,
en revue, ou qu'il nous reste à décrire, et si nous le signalons, c'est plutôt à titre de curiosité qu'à cause des services qu'il peut rendre, car il est conçu en dehors de toute idée pratique.
Il consiste (fig, 406) en un long tuyau de tôle, que termine une chambre en fonte, assez grande pour loger un homme couché à plat ventre sur un matelas, et suffisamment lourde pour se maintenir au fond de l'eau. La partie supérieure de ce tuyau est fixée au bordage d'une barque, et communique librement avec l'air extérieur. L'homme étendu sur le matelas, se trouve donc comme au fond d'un puits. Il ne perd jamais le ciel de vue, et n'a rien à craindre de la pression de l'eau, à quelque profondeur qu'il descende. Il passe ses bras dans des manches en caoutchouc, terminées par des mitaines, et garnies intérieu-
rement d'anneaux métalliques, pour protéger ses membres contre la pression de l'eau* IJ regarde autour de lui à travers d'épaisses lunettes, et fait main basse sur les objets qui lui paraissent bons à prendre. Du fond de son habitation, il commande aux matelots placés dans la barque, de le transporter dans telle ou telle direction. Une collection de crochets et autres engins préhensiles, est appendue au dehors du tube, à portée du plongeur; celui-ci y attache tout ce qu'il recueille, et le butin est enlevé par les gens de l'embarcation. L'air se renouvelle constamment, grâce à un petit tuyau qui monte jusqu'au sommet du tube, et qui forme comme la cheminée d'une lampe destinée à l'éclairage des eaux troubles ou profondes (1).
( 1 ) La Sciencepour tous} année 1856, page 1G, et le Cosmos *ome VII, page 289.
Tel est Yexplorateitr sous-marin de Jobard. Ce puits portatif aurait pu présenter quelques avantages; cependant il ne parut \ pas répondre aux besoins de la pratique, et j les expériences que l'pn fit dans la Seine, à Paris, en 1856, ne menèrent à rien de sérieux.
Nous nous dispenserons d'après cela d'examiner la question de priorité qui concerne X explorateur sous-marin, et de décider si M. Espiard de Colonge, qui éleva une récla- j mation contre Jobard, dont il revendiquait l'invention, était, ou non, fondé dans ses dires. ,Si cette polémique intéresse quelques lecteurs, ils la trouveront dans la Science pour tous {\).
Avec le scaphandre comme avec la cloche à plongeur, il est indispensable que les hommes descendus sous l'eau puissent à tout instant communiquer avec ceux qui sont restés à la surface, lia donc fallu créer, à leur usage, un vocabulaire spécial, composé de signaux aussi simples et aussi clairs que possible. Ces signaux se transmettent au moyen de la corde attachée à la ceinture du plongeur. Comme il est d'une grande importance, au point de vue de l'existence de ce dernier, qu'ils soient recueillis religieusement et exécutés de même, on doit s'attacher à ce que la plus grande harmonie règne entre le travailleur sous-marin et son correspondant, qui tient sa vie entre ses mains. La plus légère mésintelligence entre deux hommes pourrait entraîner les plus graves conséquences.
Voici la liste des signaux employés, sinon dans les travaux de toute l'industrie sousmarine, au moins à l'école navale de Brest.
Si le plongeur travaille sur le fond, un coup donné sur la corde, par l'homme de la surface, signifie : « Le plongeur est-il bien ? »
Le plongeur répond immédiatement par un autre coup. C'est, d'ailleurs, une règle générale que celui qui reçoit un signal, doit
(1) 1S5G, pages 3T et 56.
toujours le répéter, pour faire savoir qu'il a compris. Toutes les deux ou trois minutes, la question précédente est adressée au plongeur. Si trois appels successifs restent sans réponse, on le remonte aussitôt, à l'aide de la corde de communication.
Deux coups donnés par le plongeur veulent dire : « Donnez-moi plus d'air ; » — trois coups : « Donnez-moi moins d'air ; » — cinq coups : « Je ne puis plus rester, remontezmoi. »
Si le plongeur travaille contre les flanc? ou contre le fond d'un navire, il se lient ordinairement sur les degrés d'une échelle de corde, qui suit les formes de la coque, et qui peut être déplacée à la volonté de l'ouvrier. Dans ce cas, les signaux sont différents :
Un coup sur la corde donné par le pion-geur, signifie : « L'échelle est assez près. Amarrez; » deux coups : « Rapprochez l'échelle du navire ; » — trois coups : « Écartez l'échelle du navire; » — quatre coups : « Portez l'échelle sur l'avant; » — cinq coups : « Portez l'échelle sur l'arrière; » — six coups : « Je me trouve mal, remontez» moi. » Un coup sur le tuyau de conduite d'air donné par l'homme de la surface, veut dire : « Le plongeur est-il bien? » deux coups sur le tuyau donnés par le plongeur signifient : <c Donnez-moi plus d'air;» trois coups : « Donnez-moi moins d'air. »
Quant aux demandes de cordes, d'outils ou autres objets nécessaires pour l'exécution ou la fin du travail qui s'exécute, elles se font au moyen de signaux convenus sur le moment, et d'ailleurs très-variables, selon la fantaisie des correspondants et la nature de la besogne qui incombe au plongeur.
Une question qui mérite d'être considérée, c'est celle de l'éclairage sous-marin. L'intensité de la lumière solaire varie, sous l'eau* suivant la profondeur qu'affronte le plongeur, suivant la nature du fond et la limpidité de l'onde, et l'on pourrait ajouter suivant l'éclat
LA CLOCHE A PLONGEUR
Fig. 407. — Lampe sous-marine de CabiroL
du ciel. Sur les côtes d'Italie, et sur des fonds de sable ou de roche, les plongeurs peuvent y voir jusqu'à 40 mètres de profondeur d'eau; mais dans les ports vaseux de la France et de l'Angleterre, l'obscurité règne à partir de 5 ou 6 mètres. Une telle obscurité est un grand obstacle aux divers travaux qui s'exécutent sous l'eau. Il a donc fallu imaginer une lanterne qui permît au plongeur de travailler avec certitude et célérité, quelque épaisses que fussent les ténèbres environnantes.
Bien des essais ont été tentés pour construire de bonnes lampes sous-marines ; ce n'est que dans ces derniers temps que l'on a obtenu des résultats à peu près satisfaisants.
On se servit d'abord de lampes à huile ou à esprit-de-vin, dans lesquelles l'air nécessaire à la combustion était envoyé par une pompe, au moyen d'un tube flexible, comme on le fait pour fournir au plongeur sa provision d'air respirable. Les produits de la combustion se dégageaient par un second tuyau remontant à la surface. Mais ces lanternes présentaient de grands inconvénients. L'air arri-
vant trop rare ou trop abondant, les mèches se charbonnaient, la flamme vacillait, et la lumière ne tardait pas à s'éteindre, après avoir brillé très-faiblement. En outre, le tube de décharge était exposé à brûler par la chaleur delà flamme; enfin, le double tuyau qui surmontait la lampe, en rendait la manœuvre assez incommode.
Quelques inventeurs réussirent à pallier une partie de ces inconvénients, en substituant des tubes métalliques rigides aux tubes flexibles. Mais la rigidité même du métal constitue, à un autre point de vue, un défaut tout aussi grave. Elle empêche de glisser la lampe dans tous les recoins, dans toutes les anfractuosités du domaine sous-marin où pénètre le plongeur. Il en résulte que l'appareil perd toute son efficacité dans un grand nombre de circonstances.
M. Gabirol a construit une lanterne sousmarine qui lui valut, à l'Exposition universelle de Londres, en 1862, une médaille : « pour son moyen ingénieux et sa complète réussite de lampe sous-marine. »
La lampe sous-marine de M. Gabirol con-
siste en une lampe ordinaire, Carcel ou modérateur, enfermée dans un globe en cristal. Un tuyau en caoutchouc et une pompe aspirante permettent de renouveler constamment l'air indispensable à la combustion de Fhuile, à quelque profondeur que se trouve la lampe. Cette lampe brûle dix heures avec un bel éclat ; elle est très-portative, et peut être emportée partout par le plongeur.
La figure 407 représente la lampe sous-marine de M. Cabirol. Le conduit qui doit amener Fair pour Fentretien de la lampe, et évacuer au dehors Fair vicié par la combustion, se compose de deux tubes appliqués Fun contre l'autre dans presque toute leur étendue et se séparant seulement à leurs extrémités. La partie C de ce tuyau vient se visser sur le raccord C de la pompe à air, contenue dans la caisse P, pompe que met en mouvement la manivelle M. Les autres extrémités B, B, du même double tube viennent s'appliquer sur les orifices B',B', de la lampe. L'extrémité H, qui laisse dégager au dehors Fair vicié, se termine par une crépine ou pomme d'arrosoir ; a^a sont les boulons pour le démonta ge et le remontage de la lampe ; D est un cercle ou anneau de métal qui isole de Feau environnante le verre de la lampe à modérateur A. Un globe de verre, 0, entoure cette lampe. c,c sont des tringles en cuivre, qui forment un grillage autour du globe de verre pour le mettre à l'abri des chocs extérieurs.
Voici maintenant la manière de se servir de cette lampe sous-marine. Dévisser les boulons retirer ]a lampe A, la garnir d'huile, la monter et l'allumer ; appliquer les tuyaux B, B, sur le corps de la lampe aux orificesB', B', et le tuyau C, qui termine le tube par un de ses bouts, à un raccord du tuyau C' de la pompe ; — faire agir la pompe à air qui alimente la lampe ; replacer la lampe A dans sa gaine à baïonnette ; saisir et écarter un peu la partie supérieure du verre de la lampe pour le placer verticalement, afin qu'il entre bien dans l'anneau isola-
teur D ; visser avec la clef les boulons «, a9 afin de fermer hermétiquement la lampe.
Il est essentiel que la lampe soit toujours placée verticalement. A cet effet, on la suspend du dehors par une corde attachée à Fanneau E.
Quand on retire la lampe de Feau, il faut la laisser éteindre et refroidir avant de la dévisser ; car quelques gouttes d'eau venant à tomber sur le verre encore chaud, pourraient le faire éclater.
MM. Rouquayrol et Denayrouse ont eu, de leur côté, l'idée de recourir à une source de lumière fort à la mode aujourd'hui : ils ont construit une lampe électrique sous -marine.
Cette lampe se compose d'un récipient en fer ou en fonte, parfaitement étanche, dans lequel est placé un régulateur de la lumière électrique, système Serrin. (Voir la Notice sur Féclairage, page 221, figure 128.) Les fils conducteurs de l'électricité sont renfermés dans un tuyau de caoutchouc, qui pénètre dans la lampe à travers un presse-étoupe. La source d'électricité est une pile de 50 éléments. L'étincelle jaillit entre les charbons du régulateur et donne une lumière égale en intensité àcelle de 2,000 becs Carcel. Les produits de la combustion s'échappent par une petite soupape située près du . presse-étoupe. Cette lampe fonctionne pendant trois heures sons l'eau, sans que la lumière faiblisse un seul instant. Mais, au bout de ce temps, il est nécessaire de changer les charbons; ce qui amène une interruption d'un quartd'heure, à laquelle on peut remédier, il est vrai, en ayant deux lampes qu'on substitue Fune à l'autre lorsqu'elles ont fait leur service complet.
L'éclairage électrique sous-marin a l'avantage de permettre de supprimer tout tuyau destiné à alimenter d'air la lampe sous-marine. En effet, la lumière est produite ici par l'écoulement de l'électricité voltaïque. Par conséquent, elle brille dans tous les espaces privésd'air. C'est là un avantage considérable.
LA CLOCHE A PLONGEUR
Les expériences faites par MM. Rouquayrol et Denayrouse n'ont mis en évidence aucun inconvénient particulier ; aucune difficulté grave pour l'application de la lampe électrique à l'éclairage des eaux profondes. Il est donc probable que ce système sera le seul employé à l'avenir, c'est-à-dire quand on aura appris à se familiariser davantage avec l'emploi de l'éclairage électrique.
En 1868, deux élèves de l'Ecole polytechnique, MM. Léauté etDenoyel, ont construit une lampe brûlant à l'abri du contact de l'air, qui paraît appelée à rendre de véritables services pour l'éclairage de la profondeur des eaux fluviales et maritimes.
Chacun sait que tout corps en ignition ne peut brûler qu'au contact de l'air, composé d'oxygène et d'azote. Le premier de ces gaz étant seul comburant, il est possible de tenir allumé un corps à l'abri du contact de l'air, pourvu qu'on alimente ce foyer d'un courant d'oxygène, d'une façon régulière et continue.
C'est sur ce principe qu'est basée la lampe de MM. Léauté et Denoyel.
L'appareil se compose de trois parties : 1° une lampe modérateur; 2° une enveloppe en verre mettant cette lampe à l'abri du contact de l'air; 3° un réservoir de gaz oxygène.
L'oxygène s'échappe du réservoir par un petit tube qui le conduit à la mèche de la lampe , où il se sépare en deux courants : l'un se rend à une couronne métallique extérieure, percée de petits trous à ras de la flamme; l'autre aboutit au cylindre intérieur de la mèche, de façon à établir ainsi le double courant nécessaire à une bonne combustion.
La modification de la hauteur de la mèche, l'introduction et le règlement d'admission du gaz, dont la pression est indiquée par un manomètre, se font à l'extérieur de la lampe, sans donner en rien accès à l'air extérieur.
La lampe, une fois allumée, est placée sur un disque en cuivre, dont le pourtour est garni d'un cuir graissé, sur lequel vient se
poser un tube-enveloppe en verre épais et bien dressé, fermé à sa partie supérieure par un autre disque en cuivre, assujetti par l'intermédiaire de tiges boulonnées à l'ensemble de l'appareil. Ici la fermeture est obtenue à l'aide de l'interposition de carton graissé, moins impressionnable que le cuir, à l'influence de la chaleur.
Le disque inférieur porte un petit tuyau muni d'une soupape mobile à volonté, permettant réchappe ment de la vapeur d'eau et de l'acide carbonique, qui résuite de la combustion de la lampe.
On a remarqué que la fermeture de la soupape et la présence d'une certaine quantité d'acide carbonique, ne nuisaient en rien à la marche de la lampe , tant qu'elle était alimentée par l'oxygène , et cela jusqu'à une certaine pression des gaz à l'intérieur du cylindre.
Une expérience décisive a été faite en 1868, aveccette lampe, dans la Seine, près deréeluse de la Monnaie^ Par une nuit très-obscure, un homme, revêtu d'un costume de plongeur est descendu dans l'eau, à une profondeur de 2m,58. La lampe étant éloignée de lui de 2 mètres environ, et brûlant parfaitement au sein du fleuve, il a pu écrire avec un diamant, sur une glace , la date et l'heure de l'expérience. Au bout de trois quarts d'heure, la lampe fut retirée de l'eau tout allumée.
Nous dirons cependant que, pour l'usage courant de l'industrie qui nous occupe, la lampe de M. Cabirol est encore la seule employée aujourd'hui.