CHAPITRE II
LA CLOCHE A PLONGEUR. — SON PRINCIPE. — EXPÉRIENCES FAITES AU XVI* SIÈCLE. — WILLIAM PHIPPS. — LA CLO- CHE DE HALLEY* — CELLE DE TRIEWALD. — PERFEC- TIONNEMENTS DE SPALDtNG, SMEATON ET RENNIE, — LES PLONGEURS A LA CLOCHE EN ANGLETERRE.
L'impossibilité de rester sous Feau au delà d'un temps très-court, étant de bonne heure bien constatée, on dut naturellement chercher à vaincre ou à tourner cet obstacle opposé aux investigations humaines. De là la cloche à plongeur.
Le principe du premier appareil de ce genre que la science ait possédé repose sur un fait dont nous sommes chaque jour témoins. Prenons un verre, plongeons-le tout entier dans l'eau, en ayant soin de le tenir verticalement, et retirons-le de même ; nous constaterons que le haut du verre est absd^ jument sec. D'où cela vient-il? De ce que l'air contenu dans le verre , peu à peu
comprimé par le liquide qui monte, atteint, à; un moment donné, 3a limite de sa compression, et se trouve réduit à une couche très-mince, qui protège le haut du vase contre le contact de l'eau. Cette expérience peut être faite par tout le monde.
Pour la rendre plus saisissante, on suspend au haut du verre une bougie allumée, et l'on constate que, bien que le verre soit tout entier immergé dans l'eau, la bougie continue de brûler, c'est-à-dire que l'eau arrêtée par la pression de l'air comprimé contenu dans le haut du verre, ne s'élève pas jusqu'à ce point, pour noyer la bougie. C'est ce que représente la figure 396.
Fig. 396. — Principe de la cloche à plongeur de l'antiquité.
Donnons maintenant à notre verre des dimensions assez grandes pour qu'un ou plusieurs hommes puissent y trouver place, et nous aurons construit une cloche à plongeur, c'est-à-dire un espace dans lequel des hon> mes pourront respirer et vivre, bien qu'ils soient enveloppés par l'eau de toutes parts.
Telle est la cloche à plongeur dont parle Âristote dans ses Problèmes :
« On procure aux plongeurs, dît le célèbre philosophe grec, la faculté de respirer, en faisant des-
cendre dans l'eau une chaudière ou cuve d'airain. Elle ne se remplit pas d'eau et conserve lair, si on la force à s'enfoncer perpendiculairement ; mais si on l'incline, l'eau y pénètre. »
Ce passage d' Aristote prouve que la cloche à plongeur, avec la disposition élémentaire que nous venons de signaler, était déjà employée chez les anciens. Cependant le même passage exige une explication. Il semble, en effet, donner à entendre que, dans aucun cas, la cloche ne se remplit d'eau, pourvu qu'on la maintienne parfaitement verticale. Cette assertion ne saurait être exacte pour tous les cas pratiques de l'emploi de cet appareil.
Lorsque l'air contenu dans la cloche est à la pression ordinaire, l'eau commence à envahir le récipient, dès qu'elle en touche les bords ; car la pression du liquide s'ajoute alors à la pression atmosphérique pour refouler l'air intérieur. Â mesure que la cloche descend, la hauteur de la colonne d'eau intérieure augmente, et par conséquent aussi sa pression; Pair est donc de plus en plus condensé dans la cloche. A la profondeur de I0m, 33, l'eau occupe déjà la moitié de la cloche ; car la pression exercée sur l'air intérieur est égale à 2 atmosphères (on sait, en effet, que le poids d'une colonne d'eau de 10m,33 équivaut à la pression atmosphérique). A 21 mètres, les deux tiers de la cloche sont remplis d'eau ; à 32 mètres, les trois quarts. Il arrive enfin un moment où l'air est tellement comprimé qu'il n'occupe plus qu'un espace insignifiant, alors l'individu qui serait placé dans la cloche serait infailliblement submergé.
Ainsi construite, la cloche à plongeur serait fort imparfaite, puisqu'elle ne permettrait de descendre qu'à une'profondeur trèsrestreinte. Ajoutons que l'air qu'elle contient, n'étant pas renouvelé; se vicierait promptement, par la respiration des plongeurs. En outre, cet air s'échaufferait de manière à afïecter péniblement les organes. L. en résulte que l'appareil devrait être fréquem-
LA CLOCHE A PLONGEUR
ment remonté, sous peine d'asphyxie pour ceux qu'il renferme. Il va sans dire néanmoins, que le temps de séjour au fond de l'eau, pourrait être prolongé, si la capacité de l'appareil était considérable.
11 paraît que, déjà du temps d'Aristote, on avait introduit dans la cloche à plongeur un premier perfectionnement, consistant à y renouveler i'air de temps à autre. On se servait dans ce but, d'un tuyau, que le philosophe de Stagire compare à la trompe de l'éléphant; et si Ton en croit un illustre physicien du moyen âge, Roger Bacon, Alexandre le Grand lui-même se serait servi de machines « avec lesquelles on marchait sous l'eau, sans péril de son corps, ce qui permit à ce prince d'observer les secrets de la mer. »
En dépit de ces quelques mentions faites par les auteurs, on peut assurer que la cloche à plongeur ne rendit que fort peu dé services dans l'antiquité.
La cloche à plongeur disparaît pendant tout le moyen âge. Ce n'est qu'au xvr3 siècle qu'elle commence à revoir le jour. On procède à des expériences avec cet appareil en Espagne et en Italie.
En 1538, sous les yeux de Charles-Quint et de plusieurs milliers de personnes, deux Grecs descendirent au fond du Tage, à Tolède. Ils s'étaient placés dans une grande chaudière renversée, la véritable cloche à plongeur de l'antiquité. Ils en sortirent au bout de quelque temps, sans même être mouillés. Ce qui occasionna une grande surprise, c'est qu'une lumière qu'ils avaient emportée avec eux, continuait de brûler. On a vu dans l'expérience que représente la figure 396, l'explication physique de ce fait.
En 1552, quelques pêcheurs de l'Adriatique firent également des expériences devant le doge de Venise et un certain nombre de sénateurs. Leur appareil consistait en une sorte de cuve, de près de 5 mètres de haut sur âmètres de large. L'un des pêcheurs séjourna
dans l'eau de ia lagune environ deux heures.
On a publié à Venise, dans les premières années du xvir3 siècle, un ouvrage sur Part de marcher et de travailler dans F eau en y respirant facilement» Respirait-on réellement avec facilité dans les machines alors en usage ? L'ouvrage le dit ; mais il est permis de suspecter sa véracité, car l'appareil de Venise, connu sous le nom de Cornemuse, ou capuchon de plongeur ^ laissait beaucoup à désirer. 11 se composait d'une grande cuve retournée, dont le sommet recevait des tuyaux flexibles appelés trompes d'éléphant (réminiscence d'Aristote), ou cornemuses. L'un de ces tuyaux aboutissait à la tête du plongeur, qu'il coiffait entièrement, d'où le nom de capuchon du plongeur. Des personnes placées sur le rivage, insufflaient de l'air dans les tuyaux, au moyen d'énormes soufflets à main.
Quelque imparfait que fût cet appareil, il établit l'existence, au xvite siècle, d'une véritable cloche à plongeur, perfectionnée et rendue pratique.
En 1653, un Anglais nommé William Phipps, fils d'un forgeron, imagina un appareil pour aller chercher au fond de la mer les débris d'un vaisseau espagnol qui s'était récemment perdu sur la côte d'flispaniola (île de Saint-Domingue, ou d'Haïti, dans les Antilles). Aucun détail ne nous est parvenu sur cette invention. Tout ce que Ton sait, c'est que le roi d'Angleterre, Charles II, s'intéressa à l'entreprise du forgeron, et lui proposa, à titre d'essai, de repêcher un vieux navire. William Phipps échoua complètement.
Après son insuccès, il revint à son premier métier, ou plutôt il tomba dans une profonde misère. Néanmoins, il ne se découragea pas. Il ouvrit une souscription publique, à laquelle le duc d'Albemarle contribua largement.
En 1667, William Phipps frète un navire de 200 tonneaux, pour aller repêcher les richesses sous-marines qui lui avaient été si-
Fig. 397. — Cloche de Halley.
gnalées dans les parages de Saint-Domingue. Après bien des peines et des déboires, Phîpps réussit à retirer le trésor du fond des eaux, et il revint en Angleterre, à la tête de 200,000 livres sterling (5 millions de francs)* Il préleva 20,000 livres sterling pour lui, et en abandonna 90,000 au duc d'Albemarle.
Nommé chevalier par le roi, l'humble fils du forgeron devint la souche de la noble famille de Mulgrave, qui jouit d'un certain renom dans l'histoire d'Angleterre.
Cependant ce ne fut qu'au commencement du xviii6 siècle que fut inventée une cloche à plongeur véritablement digne de ce nom. Elle fut construite par l'astronome anglais Halley. C'est ce savant qui, le premier,
imagina un moyen pratique de renouveler constamment l'air à l'intérieur de l'appareil, et de l'y condenser suffisamment pour empêcher l'introduction de l'eau, à quelque profondeur qu'on descende. Voici les dispositions de la cloche de Halley , que représente la figure 397.
La cloche ABCD a la forme d'un cône tronqué. Elle est en bois et recouverte d'un manteau de plomb assez lourd pour Fentraîner au fond de l'eau. Ala partie supérieure, AB, se trouve encastré un verre épais, par lequel arrive la lumière. En R est un robinet qui sert à expulser de temps en temps Fair vicié. Au-dessous de la cloche est une plateforme, GH, suspendue au moyen de *rois cordes tendues par des poids G, H. C'est sur cette
LA CLOCHE A PLONGEUR
plate-forme que se tient le plongeur pour travailler, lorsqu'il est parvenu sur le basfond.
Le renouvellement de l'air est obtenu à l'aide d'un baril, E, doublé de plomb, que Ton fait descendre à côté de la cloche, et que l'on remplace par un autre, quand son contenu est épuisé. Ce baril est rempli d'air comprimé. Il est percé de deux ouvertures, Tune en haut, l'autre en bas. A celle du haut est adapté un tuyau, de cuir flexible, garni intérieurement d'une spirale métallique, qui a pour mission de réagir contre la pression de l'eau. L'ouverture du bas n'est point bouchée ; néanmoins l'eau ne pénètre pas dans le baril, parce qu'il renferme de l'air fortement corn primé, et dont la pression est supérieure à celle qu'exerce l'eau dans laquelle le baril est immergé : le liquide, exerçant une pression plus faible que celle de l'air comprimé contenu dans le baril, ne peut forcer l'air à s'échapper pour prendre sa place.
Lorsqu'un des barils est arrivé à la hauteur de la cloche, le plongeur, qui se tient debout sur la plate-forme, saisit le bout du tuyau, l'introduit sous la cloche et ouvre un robinet qui termine ce même tuyau. L'eau fait alors irruption dans le baril par l'orifice inférieur et chasse dans la cloche Fair qu'il contient.
On comprend aisément pourquoi l'eau ne pénètre pas dans la cloche : c'est le même motif qui s'oppose à son introduction dans le baril pendant le trajet du rivage à l'appareil . La colonne d'eau qui presse sur la cloche a moins de pression que l'air comprimé qui remplit cette cloche, et dès lors elle ne peut s'introduire dans cet espace.
L'air expiré par les personnes qui séjournent dans la cloche, étant plus chaud, et par conséquent plus léger que le reste de l'air, gagne le sommet du récipient; et lorsqu'on ouvre le robinet R, il s'échappe avec une telle impétuosité, que la surface de là mer se couvre d'écume.
A mesure que chaque baril se vide d'air
comprimé, qui passe dans la cloche, on le remplace par un autre, et ainsi de suite.
En 1721, Halley expérimenta lui-même son appareil. Il descendit, avec quatre personnes, à une dizaine de mètres sous l'eau, et il y resta environ une heure et demie. Pour descendre, il fallut introduire dans la cloche, sept à huit barils d'air comprimé. Une fois arrivé au fond, l'expérimentateur s'attacha à faire sortir par le robinet d'expulsion, une quantité d'air équivalente à celle qui était fournie par chaque baril.
Le plongeur ainsi confiné sur la plateforme de la cloche, ne pouvait travailler que dans un bien petit rayon. Pour permettre au plongeur de s'éloigner de l'appareil, Halley imagina la disposition que représente une partie de la figure 397.
Le plongeur X porte sur ses épaules une petite cloche ou chapeau, en tôle, reliée à l'intérieur de la grande cloche par un tube flexible, a,Ae longueur variable, que tient à la main, un autre homme resté dans la cloche. Celui qui en sort est lesté de plomb, afin d'opposer, par son poids, une résistance suffisante à la poussée de l'eau.
Cette disposition, hâtons-nous de le dire, était très-défectueuse et très-dangereuse. L'homme ne pouvait accomplir aucun travail utile, vu l'obligation qui lui était imposée de tenir toujours la tête parfaitement horizontale. S'il l'inclinait à droite ou à gauche, l'eau pénétrait dans le chapeau en tôle, et asphyxiait le malheureux. Cette combinaison était donc excessivement imparfaite.
Un ingénieur suédois, nommé Triewald, modifia légèrement l'appareil de Halley, Il * suspendit la plate-forme à une telle distance de la cloche, que la tète du plongeur pût surgir immédiatement au-dessus du niveau de l'eau, où l'air est plus frais qu'à la partie supérieure du récipient. L'appareil était en cuivre étamé intérieurement. IJ recevait la lumière par deux lentilles de verre encastrées
sur ses côtés, et descendait au moyen de poids accrochés sous ses bords.
La cloche de Halley présentait un grave inconvénient. Comme elle était très-lourde, et par conséquent fort difficile à manoeuvrer, il suffisait du moindre dérangement dans l'un quelconque de ses organes, pour mettre la vie des plongeurs en danger, car il fallait un temps assez long pour la remonter.
Pour faire disparaître ce défaut, Spalding, d'Edimbourg, supprima l'armature métallique de la cloche, qu'il construisit tout en bois.
La figure 398 représente la cloche de Spalding. Pour faire descendre l'appareil, il attacha à sa partie inférieure, deux poids, A/A', retenus par les crochets eye\ Un troisième poids, B, était suspendu au centre de la cloche, et pouvait s'élever et s'abaisser à volonté, au moyen d'une poulie à moufle, C. Le plongeur agissait lui-même sur ce poids, en tirant la corde, D, qui le supportait. Lorsqu'on laissait tomber ce poids jusqu'au fond de l'eau, la cloche, devenue plus légère, remontait automatiquement; dans le cas contraire, elle s'abaissait. En laissant filer la corde d'une quantité convenable, le plongeur pouvait donc se transporter à telle profondeur qu'il désirait, et l'appareil se trouvait en équilibre au milieu de l'eau, dans des conditions de stabilité qui manquaient complètement à l'ancienne cloche de Halley.
Spalding avait compris que la rupture de la corde, ou un autre accident, pourrait enlever toute efficacité à son ingénieux système d'élévation et d'abaissement au milieu du liquide. Aussi avait-il adjoint aux organes qui viennent d'être décrits, une autre disposition, destinée à suppléer à la première, en cas de malheur.
La cloche était divisée en deux parties, par un plancher horizontal, EF, qui formait une chambre GHEF, indépendante de celle du bas. Une ouverture, I, pratiquée à la partie supérieure de la première chambre, laissait entrer l'eau dans cette chambre GHEF, mais seulement pendant la descente, et l'air inté-
rieur était expulsé au dehors. L'eau, ayant rempli cette chambre, faisait descendre tout l'appareil. Mais on pouvait le faire remonter par la disposition inverse, c'est-à-dire en chassant l'eau de cette cavité au moyen de l'air comprimé qui existait dans la chambre inférieure EFAA'. Pour introduire dans cette chambre supérieure l'air comprimé contenu dans la chambre inférieure, il suffisait de tourner un robinet R, qui mettait en communication les deux capacités. Ouvrait-on le robinet, l'air comprimé se précipitait de bas en haut, chassait en tout ou en partie l'eau contenue dans la chambre supérieure, suivant la quantité qu'on en laissait passer, et rendait la cloche plus légère de tout le poids de l'eau déplacée. On pouvait ainsi diminuer la rapidité de la descente, ou s'arrêtera une certaine hauteur, ou bien remonter à la surface, en variant avec discernement l'afflux d'air de la base vers le sommet. '
Une fenêtre vitrée, H, éclairait l'intérieur de la cloche.
Grâce à ces modifications, la cloche à plongeur acquit une grande facilité d'évolution. Pour la déplacer sous l'eau, il suffisait de quelques hommes placés dans une barque et qui la poussaient avec la main.
Spalding, l'inventeur de ce perfectionnement de la cloche de Halley, finit tristement au sein même de sa machine. Étant descendu dans la mer, en 1785, pour recueillir les épaves d'un vaisseau naufragé sur les côtes d'Irlande, il souffrit du manque d'air, et en revenant à la surface de l'eau, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, à laquelle il succomba.
En 1786,, l'ingénieur Smeaton, qui s'était rendu célèbre, en Angleterre, par la construction du phare d'Eddystone, perfectionna beaucoup la cloche à plongeur, en remplaçant les barils pleins d'air comprimé, dont on faisait usage depuis Halley, par une pompe foulante - . qui envoyait dans la cloche, avec régularité, l'air nécessaire à la respiration des plongeurs.
LA CLOCHE À PLONGEUR
Fig. 398. — Cloche de Spalding.
Les hommes furent dès lors débarrassés de la nécessité de pourvoir eux-mêmes à leur provision d'air; la pompe se chargea de cet office.
Smeaton construisit la cloche à plongeur en foirte, et appliqua le premier cet appareil aux constructions sous-marines.
Vers 1812 , un autre ingénieur anglais, Rennie, apporta dans la construction et la manœuvre de la cloche, quelques perfectionnements, qui lui donnèrent sa physionomie définitive. Il rejeta la forme de cône tronqué, pour adopter celle de parallélipipède, qui lui parut plus convenable. Mettant à profit l'idée de Smeaton, il s'en tint à l'emploi exclusif de la fonte, dont il calcula l'épaisseur de telle sorte que la machine pût s'enfoncer
T. IV
sans l'aide d'aucun poids additionnel. Enfin il imagina un appareil pour transporter facilement la cloche dans tous les sens, sans la retirer de l'eau. Cet appareil consistait en une plate-forme mobile sur deux rails de fer par l'intermédiaire de quatre roues. Les rails étaient fixés sur une autre plate-forme, également mobile, mais dans une direction perpendiculaire à la première. Sur la plate- forme supérieure s'élevait une potence, terminée par une poulie qui recevait la chaîne de suspension de la cloche.
D'après cet exposé historique, on voit que la cloche à plongeur est presque tout entière l'œuvre des Anglais. On ne doit point s'en étonner, si Ton songe à la position de l'Angleterre au milieu de l'Océan, ainsi qu'à rim-
portance du rôle de la h arme chez cette nation. Dans un pays que tant d'in érêts attachent aux choses de la mer, les services que peut rendre la cloche à plongeur devaient être vivement appréciés. Aussi, dès que cet appareil fut suffisamment perfectionné, reçut-il en Angleterre des applications assez nombreuses.
Pour connaître les faits et gestes du plongeur à la cloche, — profession qui ne tardera pas à disparaître, — nous résumerons quelques pages d'un article intéressant sur les Plongeurs à la cloche^ que l'on trouve dans un récent ouvrage de M. Alphonse Esquiros, r Angleterre et la Vie anglaise (1),
M. Esquiros a vu fonctionner la cloche à plongeur dans les eaux de Plymouth, où quelques ouvriers travaillaient encore, il y a quelques années, àla construction d'un briselame. Un vieux bâtiment démâté, recouvert d'une espèce de toit, servait de demeure à ces hommes-poissons. Au-dessus de lamers*élevait un échafaudage, appuyé sur deux grosses poutres, dont la base s'enfonçait sous les vagues. Cet échafaudage supportait, outre la pompe à air, manœuvrée par quatre hommes, l'appareil destiné à déplacer la cloche, verticalement ou latéralement*
Le moment étant venu, dit M. Esquiros de ramener les travailleurs au grand jour, le contre-maître donna le signal de remonter l'appareil. Aussitôt les chaînes s'enroulèrent sur le cabestan, et la cloche, s' élevant avec une solennelle lenteur, apparut à la surface, au-dessus de laquelle elle resta suspendue à une distance d'un diamètre environ. Un petit bateau, mené par un rameur, se glissa alors sous la boîte de fonte, et recueillit les hommes qu'elle contenait. Ces ouvriers, chaussés de grandes bottes molles, étaient mouillés jusqu'à micorps et couverts de boue; ils semblaient fatigués, et une vive coloration marquait, chez eux, les pommettes et le tour du front. Pendant six heures consécutives, ils avaient vécu sous l'eau, et ils venaient prendre leur repas.
(V) 1 vol. in-12. Paris» 1869, page» 188-192.
Au bout d'une heure, ils se disposèrent à redescendre. La même barque qui les avait amenés vers le ponton, les reconduisit audessous de la cloche, toujours suspendue entre le ciel et l'eau. L'un après l'autre, ils descendirent dans la cloche, en s'aidant d'un anneau de fer fixé au plafond, et s'assirent sur des bancs de bois placés à une certaine hauteur le long des parois. Ceci fait, le bateau s'éloigna, et le signal de la descente fut donné. La cloche commença alors à s'abaisser lentement, bien lentement, condition essentielle pour que la pression exercée sur les organes respiratoires des plongeurs, augmente graduellement et non d'un brusque saut, ce qui provoquerait mort d'homme. Elle gardait en même temps une verticalité parfaite, condition également indispensable pour que l'eau ne pénètre pas à l'intérieur. Elle arriva ainsi sans encombre au fond de la mer.
Les habitants de la cloche dépendant absolument et uniquement de leurs collègues d'en haut, il faut qu'ils puissent communiquer avec la surface, pour indiquer leurs désirs. De là un certain nombre de signaux de différentes sortes. Le plus usité est celui qui consiste à frapper un ou plusieurs coups, sur les parois du récipient, à l'aide d'un marteau qui est suspendu par une corde à portée des travailleurs. L'eau conduit très-bien le son; aussi les signaux de cette nature sont-ils parfaitement distincts pour les hommes du dehors, tandis que le? plongeurs n'en perçoivent aucun. Le sens du signal varie selon le nombre de coups. Un seul coup veut dire : « Plu» d'air! » ou « Pompez plus fort. » Deux coups signifient : « Tenez ferme î » trois coups : « Hissez ! » quatre coups : « Abaissez ! » etc.
Une corde qui relie la 'cloche à l'extérieur, et de petites bouées qu'on envoie à la surface et qui contiennent des messages écrits , sont des moyens de correspondance également employés. Les plongeurs s'en servent quelquefois pour se distraire, « Nos
LA CLOCHE A PLONGEUR
compliments à nos amis d'au - dessus de Ceau^ » tel était, dit M. Esquiros, Je texte d'un de ces messages, auquel il fut repondu en moins.de trois minutes : c< Santé et prospérité aux gentlemen habitant la région des poissons I » On écrit la dépêche soit sur un morceau de papier à la plume, soit sur une planche avec la craie»
La lumière du soleil pénètre dans l'intérieur de la cloche, par une douzaine d'épaisses lentilles, encastrées dans des cercles de cuivre, et protégées, dans certains cas, contre les chocs par un treillis en fer, La clarté est, d'ailleurs, plus ou moins vive, suivant la profondeur à laquelle on descend et suivant la limpidité de l'eau. En général, on voit assez clair au sein de l'appareil pour y pouvoir lire un journal imprimé en petit texte. On a même conservé le souvenir d'une lady qui écrivit une lettre, et la data ainsi : « 16 juin 18.., du fond de la mer. » Les plongeurs, émerveillés, lui décernèrent le titre de Diving-belle (la belle plongeuse), expression qui cache un jeu de mots résultant de ce que la cloche à plongeur se dit en anglais Dimng-bell (1).
On pourrait croire que la profession de plongeur rémunère assez largement celui qui l'exerce pour qu'il consente à affronter des dangers, heureusement rares, mais terribles. Il n'en est rien. Les ouvriers que M. Esquiros a vus à Plymouth, ne gagnaient pas plus de 20 à 25 shillings par semaine, soit 25 francs 30 centimes à 31 francs 60 centimes; encore y avait-il des moments où ils ne pouvaient travailler, par exemple lorsque la mer était très^ houleuse. En été, ils faisaient quotidiennement sous l'eau, deux séances, de cinq heures chacune, et ils ne s'en trouvaient point incommodés; ils y prenaient au contraire, un grand appétit.
Les plongeurs novices ressentent ordinairement de violents maux de tête et des
(1) L'Angleterre et la Vie anglaise, p. 193L
bourdonnements d'oreilles; mais ces effets disparaissent après la seconde ou la troisième descente. Les hommes vieillis dans le métier assurent même que, bien loin de nuire à la délicatesse de l'ouïe, l'air comprimé constitue un remède excellent contre la surdité. Les seules infirmités auxquelles soient exposés les plongeurs, sont celles qui doivent résulter de leur piétinement continuel dans l'eau et la vase.