CHAPITRE XI
LA BOUGIE STÉARIQUE. — THÉORIE DE LA FABRICATION DES ACIDES GRAS DESTINÉS A L'ÉCLAIRAGE. — HISTOIRE DES TRAVAUX CHIMIQUES QUI ONT AMENÉ A LA DÉCOUVERTE DES ACIDES GRAS» — RECHERCHES DE BRACOKNOT ET HH CHEVREUL.
Depuis la loge du portier jusqu'à la mansarde, en passant par les aristocratiques salons du premier étage, la bougie stéarique se trouve aujourd'hui partout. Il sera donc utile d'entrer dans quelques détails au sujet de son invention.
La bougie stéarique n'est autre chose, en définitive, que la partie la plus concrète du suif, séparée et moulée comme la chandelle. Comment les chimistes sont-ils parvenus à effectuer cette séparation par des procédés simples et économiques ? Quelle est la véritable nature de ce corps gras concret? Pour répondre avec clarté à ces questions, il faut commencer par rappeler les différences qui existent entre la bougie stéarique et la chandelle.
La bougie stéarique diffère de la chandelle par sa consistance physique. La matière qui la compose est bien moins fusible que le suif ; il en résulte qu'elle ne coule pas pendant sa combustion. On peut ajouter qu'elle ne salit pas les objets sur lesquels elle vient à se répandre ; ou du moins que les taches qu'elle laisse par le refroidissement de la matière fondue, disparaissent par un simple frottement.
La bougie stéarique n'a pas besoin d'être mouchée. Cet avantage provient de la structure particulière de la mèche , que l'on forme de trois fils de cotons tressés, c'est-àdire tordus en sens opposé. A mesure que la bougie brûle, cette torsion est détruite, et par suite de plus grande longueur et de la tension plus forte donné à l'un des brins , la mèche s'infléchit légèrement ; elle parvient ainsi dans la partie extérieure, ou
L'ART DE L'ËCLA! RAGE
dans le blane de la flamme. Mis, de cette manière, en contact avec Fair extérieur, le charbon qui provient de la mèche, y brûle, et se trouve bientôt réduit en cendres, ce qui dispense de moucher la bougie.
Nous ferons remarquer, en passant, que cet ingénieux artifice n'aurait pu s appliquer à la chandelle. Si l'on eut courbé la mèche de côté, pour la faire consumer hors de la flamme, l'extrême fusibilité du suif aurait eu pour résultat de faire fondre une telle quantité de corps gras, qu'il en serait résulté , un coulage considérable de la chandelle. En tout cela, le fait essentiel, c'est, on le voit, d'avoir transformé le suif en une matière sèche et peu fusible. Faire connaître l'invention de la bougie stéarique, c'est donc exposer les moyens à l'aide desquels on a pu atteindre ce dernier résultat. Il sera nécessaire de commencer cet exposé par quelques considérations chimiques ; on comprendra sans peine ensuite les procédés de fabrication que met en œuvre Findustrié qui va nous occuper.
Tous les corps gras sans exception, ceux qui proviennent d'origine végétale comme ceux qui sont fournis par les animaux, sont toujours constitués par le mélange de deux substances, dont l'une est solide et l'autre liquide. La prédominance du produit solide ou de la matière liquide, dans ce mélange naturel, détermine l'état physique particulier du corps gras, et c'est à là variation de ces deux principes qu'est due la différence de consistance, ou d'état physique, que nous pré sentent les huiles, les beurres et les suifs^ les j premiers étant toujours liquides, les seconds j demi-fluides et les derniers affectant la forme solide.
Un savant auquel la chimie est redevable de beaucoup d'idées originales et de découvertes utiles, Braconnot, mort, en 1854, à Nancy, sa ville natale, a le premier saisi et mis en évidence ce grand fait scientifique. Pour en
démontrer la réalité, Braconnotfitrexpérience suivante, qui porte avec elle ses conclusions. A l'aide d'une forte presse, il comprima, entre des doubles de papier Joseph, de la graisse de mouton, et il parvint, par cette simple opération mécanique, à séparer ce corps gras en
Fig. 48. — Braconnot.
deux produits: l'un, constamment liquide à la température ordinaire, l'autre toujours solide. En soumettant à une opération semblable de l'huile d'olive, préalablement solidifiée par Faction du froid, on arrive au même résultat , et l'on peut partager cette huile en deux corps gras, dont Fun est toujours liquide et l'autre toujours solide à h température ordinaire.
Le produit liquide, qui fait partie de la plupart des corps gras, a reçu des chimistes lé nom d'oléine, le corps solide celui de stéarine. Un autre produit solide, qui joue le même rôlé que la stéarine, et qui l'accompagne dans beaucoup de corps gras naturels, porte le nom de margarine. Avant que ces dénominations fussent connues, Braconnot avait appelé la partie solide
du suif, suif absolu, et la partie liquide, huile absolue.
Nous avons dit que l'inconvénient principal qui s'oppose à l'emploi général de la chandelle, comme moyen d'éclairage, c'est sa fusibilité extrême, qui fait qu'à la température ordinaire, elle salit tout ce qu'elle touche, et que, pendant sa combustion, elle coule avec une facilité déplorable. On voit donc que le fait découvert par Braconnot, concernant la constitution générale des corps gras, pouvait conduire à perfectionner, d'une manière avantageuse, l'éclairage au moyen du suif. Puisque le suif est un mélange de deux substances, dont l'une est liquide et l'autre solide à la température ordinaire, il suffisait, pour faire disparaître la plus grande partie des inconvénients que les graisses présentent dans leur application à l'éclairage, de les priver de leur élément liquide, en les réduisant à la partie solide qu'ils renferment.
Dans une noticel>io graphique sur Braconnot, remplie de faits intéressants et peu connus, M. Nicklès, professeur de chimie à la Faculté des sciences de Nancy, nous apprend que Braconnot essaya de fabriquer industriellement , avec l'aide d'un pharmacien de Nancy, F. Simonnin, des bougies composées de la partie solide du suif.
« Dès 1815, dit M. Nicklès, Braconnot avait entre ses mains l'acide sléarique, qui. ne fut réellement découvert qu'en 1820 par M, Chevreul. Bvaconnot avait cependant reconnu que ce corps pouvait s'obtenir en traitant les corps gras soit par l'acide sulfùrique, soit par les alcalis; il avait remarqué qu'il s'unissait facilement avec les acides et qu'il était très-soluble dans l'alcool ; cependant, il ne sut pas reconnaître sa nature et se borna à le considérer comme une espèce de cire. Un pas de plus, et il constatait le véritable caractère de ce composé, quia donné le jour à une grande et belle industrie, celle de la bougie de l'acide stéarique.
« Toutefois, il songeait à ce mode d'éclairage plus commode et moins insalubre, et un chimiste de ses amis, pharmacien à Nancy, M. F. Simonnin, avait pris l'initiative delà fabrication en grand. Dès 1818 il fabriqua de la bougie avec de la stéarine et en livra une assez grande quantité au commerce, mais ce n'était pas encore de l'acide stéarique, ou, si l'on
veut, c'était, comme l'a fait voir M. Chevreul, cet acide, plus delà glycérine, moins de l'eau ; les bougies de stéarine avaient donc encore une grande partie des inconvénients de la chandelle, elles ne se mouchaient pas toutes seules, car les mèches tressées et imprégnées d'acide borique n'étaient pas inventées; les temps, comme on le voit, n'étaient pas encore venus, la question n'était pas encore mûre ; aussi, pour l'amener à maturité, n'a-t-il fallu rien moins qu'une vingtaine d'années de travaux accomplis dans les divers centres civilisés (1). »
M. Nicklès cite le texte du brevet d'invention qui fut décerné à Braconnot et Simonnin, pour l'exploitation de la bougie composée de stéarine et d'un peu de cire, que les inventeurs nommaient cêromimène. Gomme le fait remarquer M. Nicklès, cet épisode de l'histoire de la bougie stéarique est complètement ignoré des chimistes. Aussi rapporterons-nous le texte de cet important brevet.
Certificat de demande d'un brevet d'invention délivré aux sieurs Simonnin et Braconnot, domiciliés à Nancy [Meurthe).
La demande a été faite le l«r juillet 1818, le certificat a été délivré le 29 du même mois.
Voici la description des procédés relatés dans ce certificat.
« Le nouvel art que veulent créer les sieurs Braconnot et Simonnin, et pour lequel ils demandent à être brevetés par Sa Majesté, consiste dans la fabrication en grand d'une matière analogue à la cire et pouvant la remplacer dans plusieurs de ses usages, particulièrement pour l'éclairage. Cette matière, trouvée par le premier de ces chimistes dans toutes les graisses animales, en est retirée par le procédé suivant :
« On étend la graisse ou le suif dont on veut extraire la matière concrète avec une quantité variable d'une huile volatile, ordinairement celle de térébenthine. Le mélange est placé dans des boîtes circulaires, revêtues intérieurement de feutre et dont les parois latérales ainsi que le fond sont percés d'une multitude de petits trous, et soumis à une pression graduée et très-forte qui en exprime l'huile volatile ajoutée, et avec elle la partie la plus fluide de la graisse employée. La substance solide restée dans les boîtes en est retirée, on la fait bouillir longtemps avec de l'eau pour lui enlever l'odeur de l'huile volatile. Tenue ensuite en fusion pendant quelques heures avec du charbon animal récemment préparé, elle est filtrée bouillante. Refroidie, cette substance est
(f) Braconnot, sa vie et ses travaux, par J. Nicklès, professeur de chimie à la Faculté des sciences de Nancy, in-S. Paris, 1853, p. 5G.
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
d'un blanc éclatant; elle est demi-transparente, sèche, cassante, sans saveur ni odeur.-
« Cette matière très-propre à l'éclairage ne peut cependant dans cet état être employée à cet usage
» à cause de sa trop grande fragilité qui n'en permet ni le roulage ni le transport; il est indispensable de lui faire subir quelques modifications, on parvient à lui donner une sorte d'élasticité et de ténacité par un léger contact avec du chlore ou de Thydrochlore: son alliage avec un cinquième de cire d'abeilles donne le même résultat, alors son emploi est facile et on en moule des bougies d'un usage aussi agréable que celui de celles faites avec de la cire. Â raison de ses propriétés, cette substance a été nommée Céromimène pu qui imite la eire.
. « L'huile exprimée, ou la partie la plus fluide de la graisse employée contenant, outre l'huile volatile que Ton peut séparer par la distillation, une quantité assez considérable de matière concrète qu'elle . entraîne et tient en solution,' étant épurée et blanchie par le charbon d'os,. est éminemment propre à la fabrication de savon excellent pour les arts et l'usage domestique, son odeur étant faible et point trop désagréable. Cette huile animale, saponifiée d'abord par la, potasse des Vosges, est transformée ensuite en savon dur à base de soude, par le sulfate de soude, de peu de valeur et très-abondant dans . les eaux salées du département. Ce procédé a l'avantage d'offrir au commerce du sulfate de potasse recherché pour les fabriques d'alun. Les travaux longs et multipliés des sieurs Braconnot et Simonnin, sûr cet objet, leur permettant de donner à cette nouvelle branche d'industrie une grande extension, ite pourront utiliser beaucoup de matières grasses jusqu es alors rejetées comme n'étant propres à peu ou point d'usages, telles que les graisses de chevaux, de chiens, d'os, celles gâtées, les beurres rances, etc., etc. L'échantillon de céromimène ci -joint a été extrait du suif de mouton.
«Paris, le 26 juillet 1818. .
" Le Sous-secrétaire d'État au département de l'intérieur.»
Braconnot ne poussa pas plus loin ses recherches sur les corps gras, parce qu'il savait que M, Chèvre ul s'occupait alors de cette étude. En effet, M. Ghevreul commençait à cette époque, une longue série de travaux chimiques sur les corps gras.
L'application pratique des travaux de M. Ghevreul, fut de donner le moyen de séparer plus facilement que ne l'avait fait Braconnot, les deux principes, solide et liquide, que Ton peut retirer de la plupart des corps gras.
Voici comment les recherches théoriques
de M. Chevreul ont conduit à cette application pratique.
Par l'ensemble de ses analyses, M. Chevreul a réussi à dévoiler la véritable constitution chimique des divers principes immédiats, stéarine, oléine, margarine, dont Braconnot avait, le premier, découvert l'existence, et qu'il avait désignés sous les noms de suif absolu et à' huile absolue. M. Chevreul a prouvé que la stéarine, l'oléine, la margarine, peuvent être considérées comme une espèce de sel organique, renfermant. une base, qui est la même pour tous, la glycérine, unie à un acide gras: l'acide sléarique, quand il s'agit de la stéarine; l'acide oléique, quand il s'agit de l'oléine, etc. La stéarine est donc un stéarate de glycérine, l'oléine un oléate de glycérine (1). On peut mettre ce fait hors de doute en soumettant à Faction des alcalis caustiques, tels que la potasse ou la soude, les principes immédiats retirés des corps gras naturels. Si l'on fait bouillir de la stéarine, par exemple, avec de la soude caustique, ce produit est décomposé ; la glycérine, mise en liberté, se dissout dans l'eau, et l'acide stéarique, se combinant avec la soude, forme du stéarate de soude, qui se sépare du liquide.
Mais l'opération qui consiste à décomposer les corps gras par les alcalis caustiques, est bien connue dans les arts : c'est celle qui donne naissance au savon, c'est la saponification. Ainsi, les recherches théoriques de M. Chevreul ont eu pour résultat de dévoiler la constitution chimique, la composition du savon, produit en usage depuis des siècles, et dont rien n'avait pu, jusqu'à nos jours, expliquer la nature et le mode de formation. On sait, d'après les travaux de ce chimiste, que le savoii ordinaire, par exemple le savon obtenu au moyen de l'huile d'olive, est un mélange de deux sels à base minérale et à
(1) Il faudrait, pour être très-exact, au point de vue chimique, dire que les éléments d'un équivalent d'eau inier-. viennent dans la réaction.
MERVEILLES DE LA SCI EiNCE.
acide gras, un mélange d'oléate et de stéarate de sonde.
Puisque l'on donne naissance à de l'acide stéarique, c'est-à-dire au principe solide du suif, par la saponification des corps gras, il suffit d'exécuter cette opération pour préparer industriellement de l'acide stéarique applicable à l'éclairage. En saponifiant le suif à l'aide d'un alcali, tel que la potasse, la soude ou la chaux, et décomposant ensuite ce savon par un acide minéral, on peut mettre en liberté les acides stéarique et oléique, c'est-à-dire le produit solide et le produit liquide qui existent dans le suif. En séparant ensuite, ce qui n'offre aucune difficulté , l'acide stéarique solide, de l'acide oléique, qui est liquide, on peut consacrer l'acide stéarique à la confection des bougies.
Par cette série d'inductions théoriques, on était donc conduit à créer une branche toute nouvelle d'industrie, la fabrication de bougies composées d'acide stéarique offrant tous les avantages que l'on cherchait dans les bougies de cire.
Cette conclu sion ne pouvait échap per à l'auteur de ces découvertes. Aussi M. Chevreul se mit-il en devoir d'appliquer à l'éclairage le résultat de ses observations scientifiques.
M. Chevreul avait commencé, en 1813, à publier ses travaux sur les corps gras. Ses mémoires sont au nombre de huit, et le dernier parut en 1823. C'est aussi en 1823 que fut publié l'ouvrage intitulé Recherches chimiques sur les corps gras d origine animale , qui résumait dix années de travaux. Deux ans après, au mois de janvier 1825, M. Chevreul prenait, de concert avec Gay-Lussac, des brevets, en France et en Angleterre, pour l'application des acides gras à la fabrication des bougies. Le contenu de ces brevets témoigne des prévisions habiles et de la sagacité des deux auteurs, qui comprirent dans la spécification de leurs procédés, une foule de moyens, dont plusieurs sont restés infructueux ou sans application, mais dont un grand nom-
bre, modifiés par l'expérience et la pratique, ont trouvé place dans les opérations manufacturières.
Cependant, entre une donnée scientifique et son application efficace à l'industrie, il existe un intervalle immense, et les qualités du savant sont loin d'être une garantiede réussite dans une opération industrielle. L'échec complet qu'éprouvèrent MM. Gay- Lussac et Chevreul, dans leur essai de fabrication des acides gras, serait une preuve suffisante de cette vérité, si elle avait besoin -dedémonstration. Conformément à leur brevet, I MM. Gay-Lussac et Chevreul entreprirent desaponifier le suif par la soude ; ils décomposaient ensuite par l'acide chlorhydrique le savon ainsi formé. Indépendamment delà pression employée pour séparer les acides concrets de l'acide oléique, on faisait usagé d'alcool, pour enlever ce dernier acide. De tels moyens n'avaient rien de manufacturier,, aussi ne purent-ils être mis en œuvre industriellement.
Peu de temps après, un autre essai fut tenté pour la fabrication industrielle des acides gras, par un ingénieur des ponts et chaussées, M. Jules de Cambacérès, qui fut plus tard préfet du département du Bas-Rhin, Le père de M. de Cambacérès était à la tête d'une manufacture pour l'éclairage.
S'inspirant des leçons et; des conseils de* MM. Chevreul et Gay-Lussac, le jeune ingénieur voulait obtenir l'honneur d'appliquer à l'industrie les données récemment acquises à la science.
Mais cette tentative n'eut aucun succès* Elle fut, de la part de son auteur, plutôt un» essai de fabrication sur une petite échelle^ qu'une fabrication manufacturièrement organisée. Ses procédés pratiques demeurèrent à l'état d'ébauche. A l'exemple de MM, Chevreul et Gay-Lussac, M. de Cambacérès saponifiait le suif par un alcali caustique. Ses bougies étaient d'une couleur jaunâtre, qui pro- I venait en partie de l'impureté de l'acide stéa**
L'ART DE L'ECLAIRAGE
riqué , et en partie du cuivre enlevé au vase dans lequel l'opération s'exécutait. Elles étaient grasses au toucher et d'une odeur désagréable. Les mèches, qui avaient été plongées dans de l'acide sulfurique étendu, pour faciliter leur combustion, étaient sensiblement altérées par cet agent chimique ; elles disparaissaient quelquefois au sein de la bougie, qui ne pouvait plus brûler faute de mèche. M. de Cambacérès renonça à continuer l'essai qu'il avait entrepris.
Cependant, cette tentative du jeune ingénieur ne fut pas tout à fait inutile aux progrès futurs de l'industrie stéarique. C'est M. de Cambacérès qui eut, le premier, l'idée, d'employer pour les bougies stéariqttes les mèches nattées et tressées dont on se sert aujourd'hui, et qui reconnut qu'il est indispensable de traiter préalablement la mèche par un acide. L'acide sulfurique fut employé par M. de Cambacérès, pour approprier les mèches de coton à là combustion des acides gras. Plus tard on substitua à l'acide sulfurique l'acide borique.
Les mèches de coton, telles qu'on les emploie pour les chandelles, ne pouvaient servir pour les bougies stéariques. Quand on allumait une de ces bougies portant une mèche de coton ordinaire, comme l'acide stéarique charbonne beaucoup en brûlant, il se formait bientôt, à l'extrémité de la mèche, un champignon, qui arrêtait l'ascension de la matière fondue. Dès lors, le liquide, ne pouvant parvenir jusqu'au point où s'effectuait la combustion, dégorgeait et coulait le long de la bougie. Après avoir essayé de parer à cet inconvénient par l'emploi d'une mèche creuse à l'intérieur, et présentant à l'extérieur le tissu d'une étoffe, M. dé Cambacérès imagina la mèche actuellement en usage, et qui se compose de trois brins de fil de coton tressés et tissus au métier. MM. Gay-Lussac e't Che- , vreul avaient bien, il est vrai, indiqué, dans leur brevet, l'usage de mèches ou creuses, ou tissées, ou filées; mais on ne trouve pas dans
ces désignations la natte telle qu'elle fut employée par M. de Cambacérès, et telle qu'elle est encore appliquée à la bougie stéarique. On n'y trouve pas surtout indiquée la
Ghevreuî.
nécessité de traiter la mèche par un acide, avant de la placer dans le moule à bougie.
Cette modification à la contexture et à la préparation des mèches, était d'une importance de premier ordre. Sans cette remarque,, si peu importante en apparence, mais fondamentale en réalité, l'industrie stéarique aurait été arrêtée dès ses premiers pas. C'est ce qui nous engage à rapporter ici le passage très-curieux d'un mémoire que M. de Cambacérès a présenté à l'Académie des sciences, le 17 janvier 1858, et dans lequel l'auteur raconte par quels tâtonnements successifs il fut amené à reconnaître la nécessité de traiter les mèches par des procédés particuliers, et de leur imprimer une courbure pendant la combustion.
« Donnant en 4 82], dit M. Jules de Cambacérès, quelques conseils A une fabrique qui s'occupait de ces applications, je fus conduit à examiner sous ce
rapport les diverses transformations des corps gras -que la science avait fait connaître, et en particulier les acides gras solides, dont l'identité avec l'adipocire avait été constatée. Mais je fus longtemps arrêté par un inconvénient que présentaient, dans leur combustion, les acides stéarique et margarique confecdonnésen bougies, inconvénient d'autant plus grave que, s'il n'avait pas été levé, l'emploi de ces substances dans l'éclairage aurait été impossible.
« La fabrication des bougies ne présentait aucune ■difficulté ; mais, lorsqu'on allumait une de ces bougies faites avec une mèche ordinaire de coton, la •mèche, après quelques instants, se resserrait dans -sa partie supérieure, en se charbonnant et en se déduisant prompt ement ën cendres. Dans sa partie movennej au milieu de la flamme, elle n'était presque pas noircie; et, dans sa partie inférieure, elle était trop imbibée de la substance en fusion pour -être même attaquée par la chaleur. L'ascension de ■cette substance étant ainsi ralentie par le resserrement de la mèche dans la partie supérieure, l'engorgement du liquide se produisait dans la partie inférieure, et l'intervalle le long duquel s'opérait la combustion, devenait trop court. Une partie du liquide était bientôt projetée dans cet espace par fébullition , et donnait lieu à des jets de lumière, jusqu'à ce que l'excédant coulât en dehors de la bougie. La combustion reprenait alors son activité, mais pour être arrêtée un instant après par le renouvellement du même effet.
« Cet inconvénient dans la combustion des acides gras solides au moyen d'une mèche ne se présentait pas toujours au même degré, il variait selon que la •quantité d'acide oléique était plus ou moins grande ■dans les bougies, et selon que la matière grasse saponifiée était restée plus ou moias dé temps, dans -sa préparation, en contact avec l'eau. Ayant reconnu qu'il était impossible de l'éviter, si l'on voulait fabriquer économiquement les acides gras solides, «ous fûmes conduit à chercher, dans les moyens de combustion plutôt que dans les moyens de préparation de ces substances, la solution de la difficulté ■qui arrêtait leur emploi dans l'éclairage,
« L'acide oléique surtout ne pouvait être brûlé dans une lampe avec une mèche ordinaire ou tissée. La mèche était presque instantanément détruite. 11 n'en était plus de même, lorsqu'elle était faite, non avec une substance végétale, telle que le coton, mais avec une substance minérale, telle que l'amiante. La combustion s'opérait alors comme une iiuile ordinaire. Mais comme, dans les bougies ou chandelles, la mèche doit être brûlée à mesure qu'elle est mise à découvert par la combustion du corps qui l'alimente, on ne pouvait employer, pour la confection de cette mèche, qu'une substance végétale. Il fallait donc régler son incinération, de manière à empêcher le resserrement trop prompt 4es fils.
« Dans ce but, nous fîmes l'essai de petites mèches tissées creuses, telles qu'on les emploie dans l'éclairage des lampes. Ces mèches creuses favorisaient la transformation en vape-ir de la substance grasse, façonnée en bougies, et suppléaient ainsi au défaut de tirage provenant du resserrement du tissu, au moins pendant le temps nécessaire pour la combustion du corps gras .
« Mais des mèches pleines, dont les fils étaient très-rapprochés, soit par la torsion, soit par le tissage, s'opposaient plus efficacement aux inconvénients reconnus. Elles participaient en quelque sorte par la fixité des fils de ia nature des mèches d'amiante. Aussi furent-elles préférées dès que l'obstacle provenant de la roideur, qui s'opposait à leur incinération, eut été levé par une courbure, qui leur permettait de sortir de la partie supérieure de la flamme.
« C'est ainsi que nous avons proposé, dans le temps, pour la combustion de l'acide oléique des mèches d'amiante, et, pour celle des bougies faites avec les acides gras, d'abord une mèche tissée creuse, puis une mèche pleine, et de préférence une mèche tressée, qui se courbait d'elle-même pendant la combustion. Par sa confection très-simple, cette mèche devait avoir la préférence sur toutes celles qui remplissaient le même but, mais qui auraient présenléplus de difficultés dans la fabrication et l'usage; telles sont les mèches dont les fils auraient été roulés en spirales, comme les cordes métalliques de musique, ou auraient été façonnées en zigzag, etc.
« A mesure que la fabrication fut établie sur une plus grande échelle, nous ne tardâmes pas à reconnaître que, dans les limites qu'il fallait accorder au degré de pureté des substances grasses, les effets d'une combustion incomplète pouvaient ne pas être toujours détruits par l'action des mèches tissées, surtout pour les bougies qui contenaient une quantité sensible d'acide oléique. 11 fallait donc s'opposer par une autre action au resserrement des fils.
« Une remarque nous avait frappé d'autant plus vivement, qu'elle avait donné lieu de croire, dès l'origine, que l'inconvénient signalé dans la combustion des acides gras était purement accidentel, et ne se reproduirait pas constamment dans la pratique, lorsque la préparation de ces acides serait perfectionnée. Le phénomène ne se montrait pas toujours au moment même où la bougie était allumée, mais souvent plusieurs minutes après, lorsque la partie de la mèche, d'abord enflammée, avait été incinérée et remplacée par la partie suivante que la combustion avait mise à découvert
« Ce fait, dont nous n'avions pas su d'abord tirer toutes les conséquences, nous fit penser plus tard qu'en charbonnant par un agent chimique les fils dont la mèche était composée, nous empêcherions | par ce moyen leur rapprochement qui supprimait
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la longueur des intervalles capillaires ; nous fûmes ainsi conduit, dix-huit mois après les premiers essais, à imbiber les mèches dans une dissolution acide, telle que l'alcool ayant quelques gouttes d'acide sulfurique, pour rendre leur carbonisation immédiate aux. premières impressions de la chaleur, et dès ce moment toutes les difficultés de combustion furent levées dans la pratique.
« On conçoit, du reste, pourquoi il est nécessaire de charbonner ainsi la mèche. Dans l'acte de la saponification, le principe colorant, inhérent à la partie huileuse du corps gras, absorbe plus ou moins d'eau. Cette eau, ainsi fixée dans les acides gras, forme un composé qui brûle avec émulsion en montant le long des fils de la mèche . Dès lors ces fils, dans la partie supérieure, n'étant pas entièrement imbibés, se rapprochent les uns des autres par l'effet delà chaleur résultant en partie de leur combustion; car on sait que les substances végétales, une fois enflammées, développent par leur propre combustion la chaleur nécessaire pour que le phénomène continue, pourvu qu'elles aient le contact de Fair. i. a mèche, ainsi brûlée dans sa partie supérieure, ne suffit plus au tirage du liquide ; et de là la combustion imparfaite des bougies d'acide stéarique. Mais si, avant d'allumer ces bougies, on charbonne rapidement les fils de la mèche sans altérer leur forme, la vive combustion de cette mèche ne peut plus avoir lieu ; par conséquent le resserrement des fibres charbon nées n'est plus possible au môme degré, et les canaux capillaires étant conservés, l'ascension du liquide n'éprouve plus d'obstacle.
Cette prompte carbonisation de la mèche a lieu naturellement lorsqu'on allume une bougie, parce que la mèche est soumise d'abord à l'action de la chaleur sans être encore imbibée de liquide. C'est ce qui explique pourquoi, dans cette circonstance, avec une mèche ordinaire, les effets de combustion avec jets de lumière et écoulement de liquide sont retardés. Elle est favorisée en partie par les tissus ou les fils fortement tordus, qui sont moins imbibés par les corps gras que les mèches ordinaires, et qui s'opposent d'ailleurs à un resserrement trop inégal des fils le long de la partie de la mèche où s'opère la combustion, ou, ce qui revient au même, sont brûlés moins facilement que les fils des mèches ordinaires.
« On a substitué plus tard, dans la préparation des mèches, à l'acide sulfurique- divers acides, et en dernier lieu, l'acide borique qu'on emploie aujourd'hui généralement partout. L'acide borique et tous ses analogues, tels que l'acide arsénieux, etc., agis- . sent d'une manière différente de celle de l'acide sulfurique. Ce n'est pas encharbonnant rapidement la mèche au moment de la combustion qu'ils s'opposent au resserrement des fils de la partie supérieure de cette mèche ; c'est en rendant le coton moins combustible qu'ils empêchent la destruction trop rapide de cette partie supérieure. On remar-
que, en effet, que le coton imbibé d'acide borique brûle sans flamme, et en se charbonnant seulement. Il en est de même, si Ton trempe ce coton dans une dissolution d'un sel, tel que le sel marin, le chlorure de chaux, etc. Peut-être aussi que ces substances donnent aux fils d'une mèche imbibée, de la roideur et de la fixité, et qu'elles maintiennent ainsi les canaux capillaires : c'est une espèce d'apprêt que recevraient les fils de cette mèche. Mais elles agissent surtout en retardant la combustion du coton ? qui se charbonne à sa partie supérieure sans brûler avec flamme. Ainsi l'action de ces acides solides^ qu'une fausse analogie a fait substituer à l'acide sulfurique, est tout à fait différente de celle de ce dernier acide.
« La courbure que prend la mèche tressée pendant la combustion, et qui est nécessaire pour que cette mèche sortant de la flamme soit frappée par l'air et, réduite en cendres, est due à l'enlacement des brins de fil les uns dans les autres; mais au premier abord on ne voit pas très-bien comment l'inflexion se produit. En examinant attentivement la tresse à trois, brins, par exemple, la plus simple de toutes, et celle dont on fait usage pour les mèches des bougies, on remarque que sur chacune des deux faces les brins forment une série d'angles dontles côtés sontjparallèles, et présentent, dans l'une,leurs sommets en bas comme des V, et dans l'autre^ leurs sommets en haut comme des V renversés (À), Sur cette dernière face, si Ton considère les côtés parallèles à droite ou à gauche de l'axe, il est facile de voir qu'ils sont formés par des brins dont le supérieur est croisé par l'inférieur, et peut, par conséquent, tourner autour de lui comme autour d'im point fixe, tandis que sur l'autre face le brin supérieur s'enroule bien autour de l'inférieur, maisc'est en passant de l'autre côté de l'axe. Il en résulte qu'il est tout à fait indépendant du brin parallèle,, qui est placé immédiatement au-dessous de lui, el qu'il ne peut tourner autour de ce brin, commeautour d'un point fixe au moment de la combustion. La mèche, en brûlant, doit donc s'incliner du côté' de l'autre face, c'est-à-dire du côté où l'on remarque les V renversés » (1).
M. J. de Cambacérès avait donc découvert la meilleure mèche à adapter aux bougiescomposées d'acide stéarique. Cependant, il ne put , comme nous l'avons dit , parvenir k trouver un procédé régulier pour la fabrication des acides gras. Il n'alla pas plus loin dans cette direction que MM. Ghevreul et Gay-Lussac.
(t) Mémoire sur l'application des acides gras à Vèclai rage. (Comptes rendus de l'Académie des sciences, janvier ' 1858.) .