SA MORT
Pendant que l'éclairage par les lampes à huile marchait lentement vers sa perfection, un rival s'élevait à côté de lui, qui devait bientôt le reléguer à une place inférieure, par suite des avantages immenses qu'allaient offrir et ses qualités lumineuses et l'économie de sa fabrication. Tout le monde a nommé le gaz (gaz hydrogène bicarboné).
L'éclairage par le gaz n'est qu'une suite très-simple des découvertes chimiques accomplies au siècle dernier. Gn savait depuis longtemps, que la combustion de certains fluides aériformes s'accompagne d'un dégagement
(1) Dictionnaire de chimie industrielle ,par MM. Barreswil ei Aimé Girard, tome II, in-8, Paris, 1862, p. 236-238.
de lumière et de chaleur, et dès la fin du xvii* siècle, l'expérience avait appris que la houille, soumise, en vases clos, à une haute température, fournit un gaz susceptible de brûler avec éclat. Mais jusqu'à la fin du siècle dernier, personne n'avait songé à tirer parti de ce fait. L'idée d'appliquer à l'éclairage les gaz combustibles qui se forment pendant la décomposition de certaines substances organiques, appartient incontestablement à un ingénieur français, nommé Philippe Lebon. Les moyens employés par notre cornpatriote pour appliquer à l'éclairage les gaz qui résultent de la décomposition du bois reçurent, en France, un commencement d'exécution ; mais ils ne furent pas poussés très-loin : la mort de l'inventeur arrêta cette industrie naissante. L'idée de Philippe Lebon fut reprise en Angleterre par l'ingénieur W, Murdoch, et les procédés imaginés alors pour l'extraction du gaz, eurent pour effet de créer définitivement cette industrie, qui se répandit bientôt en France, en Allemagne et dans toute l'Europe .
Telle est, en un trait général, l'histoire de l'invention qui va nous occuper. Examinons maintenant avec détails, les faits historiques qui se rapportent à cette question.
Le gaz hydrogène carboné qui sert à l'éclairage, et que l'industrie humaine fabrique aujourd'hui en quantités immenses, est fourni, depuis des siècles, par la nature, dans un certain nombre de pays, particulièrement en Perse, dans le Caucase, dans l'Inde et la Chine, enfin dans le Nouveau Monde.
C'est dans les environs de Bakou, port de la mer Caspienne, en Perse, que se trouvent les effluves les plus curieux de gaz inflammable.
Ce gaz naturel provient de l'intérieur de la terre, qui recèle, dans ces contrées, d'abondantes sources d'huile de pétrole. Cette huile, dont le centre de production est situé aux environs de Bakou, est utilisée par les habi<
tants des environs, qui la font brûler dans des plats de fer peu profonds, et remplis de sable imprégné d'huile.
A 4 kilomètres de ces sources de pétrole, est un lieu nommé Ateschjah (la Demeure du feu), qui présente le plus curieux exemple connu d'effluves gazeux inflammables. A mesure qu'on approche de ce lieu, on sent une odeur sulfureuse, qui se répand dans un rayon d'un demi-kilomètre. Au centre de cet espace, quand le temps est sec, on voit s'élever une longue flamme, d'un blanc bleuâtre, dont l'intensité s'accroît à l'approche de la nuit.
Au pied d'une colline voisine, se trouve une source d'huile de pétrole, qui s'enflamme très-facilement et brûle même sur l'eau.
En été, lorsque l'atmosphère est échauffée parle vent du sud, qui règne presque continuellement sur ces rivages pendant la saison chaude, la quantité de gaz résultant du voisinage des sources d'huile volatile est considérable, et leur inflammation accidentelle produit de magnifiques phénomènes.
Aux jours de réjouissance publique, et par un temps calme, les gens du pays versent quelques tonneaux de cette huile dans une petite baie de la mer Caspienne, et vers le soir, ils y mettent le feu. Le faible balancement des vagues n'éteint pas cette flamme, qui s'étend peu à peu à perte de vue, ce qui donne bientôt le spectacle étonnant d'une mer couverte de feux (figure 59, page 97).
Les traditions du pays font remonter à plusieurs millions d'années ce feu, qui a ses adorateurs et ses prêtres, nommés Guèôres, ou prêtres du feu sacré.
Ce feu sacré n'est autre cnose que la vapeur de Fhuile de pétrole mélangée d'une proportion plus ou moins considérable d'hydrogène bicarboné. Cette vapeur sort de terre lorsqu'on y pratique un trou, et elle s'allume alors de la même manière que notre gaz d'éclairage.
A quelque distance de ce curieux foyer naturel, c'est-à-dire près Ateschjah^ des Indiens adorateurs du feu se sont construit de petites maisons de pierre. Le terrain sur lequel reposent les murs de ces maisons, est recouvert d'un lit d'argile, de l'épaisseur de Gm,50, afin que la vapeur ne puisse percer cette couche; mais des ouvertures, bouchées par un tampon, sont laissées çà et là. Lorsqu'un des habitants a besoin de feu pour sa cuisine, ou de lumière, le soir, il enlève un de ces tampons, et présente une allumette enflammée à l'ouverture ; aussitôt la vapeur s'allume. Quelle que soit la largeur de l'ouverture, la flamme a le même diamètre que eette ouverture, mais sa hauteur et son intensité augmentent à mesure qu'elle est plus resserrée.
La nuit, pour obtenir une lumière qui soit à la hauteur des objets que Ton veut éclairer, on enfonce, dans de petits trous faits dans le soi, des roseaux, dont l'intérieur a été barbouillé d'eau de chaux. On obtient, par ce moyen, à telle place qu'on le veut, une sorte de bec de gaz, qui donne une flamme de 0m,15 à 0m,16, de hauteur, avec une lumière trèsvive et toujours égale.
Les tisserands qui habitent ces contrées, éclairent de cette manière les deux côtés de leurs métiers, et ils n'éprouvent aucun embarras pour entretenir et renouveler leur lumière, qui ne leur coûte aucuns frais. Tout autre feu leur est inutile, car la chaleur du gaz naturel est si grande, qu'elle les force à tenir les croisées et la porte ouverte.
Les habitants d1 Ateschjah emploient ce gaz non-seulement aux usages domestiques, mais encore à chauffer les fours à chaux, et à consumer les corps de leurs parents, après leur mort.
Fait bien curieux T Les Persans de la secte des adorateurs du feu font commerce de ce gaz inflammable. Ils le recueillent dans des bouteilles, et l'expédient dans des provinces éloignées de la Perse, Le contenu de
ces bouteilles brûle encore parfaitement après des mois entiers, et ce prestige sert aux prêtres de ce pays à entretenir la superstiticTi de leurs sectateurs.
Il existe en Chine des feux naturels tout semblables. Ils sortent des puits d'eau salée qui sont répandus dans les districts de Young- Hian et de Wer-Yuan-Hian, où ils occupent une étendue considérable. Les Chinois , savent diriger ce gaz naturel au moyen de tuyaux de bambous. Ils s'en servent pour chauffer et éclairer les usines dans lesquelles le chlorure de sodium est extrait des sources salées. Le gaz enflammé sert à évaporer ces eaux; et les ateliers sont éclairés par le même moyen.
Dans la presqu'île de Java, on a signalé des feux naturels tout semblables*
Beaucoup de sources brûlantes existent dans les États-Unis, surtout près de Canandaigne, capitale du comté d'Oritano; à Bristol et à Middlessex, dans la partie sud-ouest de l'État de New- York. Ces effluves naturels sont composés d'un gaz qui sort des lacs ou des rivières, et qui s'enflamme dès qu'on en approche un corps en ignition. Rien de plus curieux que ce feu qui court sur les eaux des rivières ou des lacs. Mais c'est surtout quand la neige couvre la campagne, que ce spectacle est bizarre et magnifique. Du sol tapissé de neige ou des cours d'eau recouverts d'une couche de glace , on voit s'élancer des gerbes de feu. La nuit, ces illuminations naturelles éclairant des espaces infinis, revêjus d'un manteau de neige, sont d'un effet saisissant.
Les Américains savent mettre à profit cette source économique de chaleur. Ils disposent des tubes qui conduisent le gaz jusqu'au foyer de leur cuisine ou de leur atelier. Ce feu sert à cuire leurs aliments ou à favoriser le travail de leur industrie.
En Europe, on trouve ces sources brûlantes dans diverses localités. Citons, par exemple, la Fontaine ardente du Dauphiné, les feux de
Pietra-Maia, situes sur la route de Bologne, à Florence ; ceux de Barigazzo, près de Modène, etc.
Les anciens connaissaient ce phénomène, qu'ils avaient signalé comme un prodige inexplicable. C'est ainsi que Pline parle avec admiration des feux naturels du mont Chimère, sur la côte de l'Asie Mineure, feux qui ont été reconnus, de nos jours, dans le même lieu, par le capitaine Beaufort, en 1811.
La première observation véritablement scientifique qui ait été faite sur ces feux naturels, remonte à l'année 16^9. Elle est consignée dans les Transactions philosophiques de Londres^ dans les termes suivants :
Description d'un puits et d'une terre situés dans le Lancashire, qui prennent feu à l'approche d'une lumière f par Thomas Shirley, esgt, témoin oculaire.
« Vers la fin du mois de février 1659, revenant dé voyage dans mon habitation à Wigan, on me parla d'une source singulière située, si je ne me trompe, sur la propriété d'un M. Hawkley, à environ un mille de la ville, sur la route qui mène à Warrington et Ghester.
« Le public de cette ville assurait hardiment que l'eau de cette source brûlait comme de l'huile ; c'est une erreur dans laquelle on tombait, faute d'avoir observé les particularités suivantes.
« Quand nous arrivâmes, en effet, pies de ladite source (nous étions . alors cinq ou six personnes) et que nous eûmes approché une lumière de la surface de l'eau, il est vrai qu'une large flamme se produisit subitement en brûlant avec énergie; à sa vue, ils se mirent tous à se moquer de moi, parce que j'avais nié ce qu'ils m'avaient positivement affirmé ; mais moi, qui ne me regardais pas comme battu par des plaisanteries sans fondement, je me mis à examiner ce que je voyais, et, observant que la source jaillissait au pied d'un arbre croissant sur un talus voisin, et que l'eau remplissait un trou qui se trouvait à l'endroit même où brûlait la flamme, j'approchai la chandelle allumée, de la surface de l'eau contenue dans le trou, et je trouvai, comme je m'y attendais, que la flamme s'éteignait au contact de l'eau.
a Puis, je pris une certaine quantité d'eau à l'endroit où la flamme se produisait et j'y plongeai la chandelle allumée qui s'éteignit aussitôt; j'observai cependant qu'au même endroit l'eau. bouillonnait et écumait comme un pot-au-feu,, bien qu'en y pion-
géant la main je ne pusse découvrir la moindre élévation dé température.
« Je pensai que cette ébullition devait provenir du dégagement de vapeurs bitumineuses ou sulfureuses, d'autant plus qu'à moins de trente ou quarante yards de distance se trouvait l'orifice d'une mine de houille; et, en effet, "Wigan, Àshton,, et toute la contrée à quelques milles à Fentour, sont riches en houillères. Alors, approchant ma main de la surface de l'eau, à l'endroit où la flamme s'était manifestée, je sentis un souffle analogue à un courant d'air.
« Je fis faire alors un barrage pour empêcher l'arrivée d'une nouvelle quantité d'eaa dans le trou, et fis puiser toute celle qui s'y trouvait ; puis, approchant la chandelle allumée de la surface du terrain sec à l'endroit même où l'eau brûlait auparavant, les vapeurs prirent feu en produisant une flamme forte et brillante ; cette flamme s'élevait à un pied au-dessus du sol, sn forme d'un cône dont la base était de la dimension du bord d'un chapeau. Je fis alors jeter un seau d'eau sur la flamme qui s'éteignit, et mes compagnons, qui commençaient à croire que ce n'était pas l'eau qui brûlait, cessèrent de me plaisanter.
« Je ne remarquai pas que la flamme eût la couleur de celles produites par les corps sulfureux, ni qu'elle manifestât aucune odeur. Les vapeurs sortant de la terre ne présentaient pas d'élévation de température sensible à la main, à ce que je me rappelle. »
En 1664, le docteur Clayton observa un phénomène tout semblable, à la surface d'une mine de houille. En approchant un corps en ignition de certaines fissures de la veine de charbon j on voyait aussitôt apparaître une flamme. Clayton attribua ce fait à une vapeur spontanément dégagée du charbon, et pour vérifier sa conjecture, il soumit le charbon de cette mine à la distillation.
Il reconnut que la houille décomposée par la chaleur, fournissait de l'eau, une substance noire, qui n'était autre chose que du goudron, et un gaz [spirit) qu'il ne put parvenir à condenser. Enflammé au bout d'un tube placé à l'extrémité de l'appareil, ce gaz brûlait, en émettant beaucoup de lumière. Clayton désigna ce produit sous le nom d'esprit de houille, s'imaginant que ce combustible était le seul corps qui pût lui donner naissance.
Haies,, qui répéta, cinq ans après, cette expérience fondamentale de James Clayton,
] reconnut que le charbon de terre soumis à i la calcination, fournit un tiers de son poids j de vapeurs inflammables (1).
Le savant évêque de Landafl, le docteur Watson, qui s'occupa, en 1769, des produits de la distillation du charbon et du bois, annonça également qu'il avait retiré de ces matières un gaz inflammable, une huile épaisse ressemblant à du goudron et un résidu de charbon poreux et léger (2).
En- 1786, lord Dundonald avait établi plusieurs fours pour la distillation de la houille, afin d'en retirer du goudron. On reconnut que les vapeurs dégagées pendant l'opération, étaient très-inflammables. Mais, loin de tirer parti de ces produits comme agents lumineux ou combustibles, on les laissait échapper par toutes les ouvertures des appareils, on les brûlait à la bouche des fourneaux. On imagina seulement de disposer des tuyaux métalliques pour conduire hors de l'atelier le gaz, que l'on fit brûler à l'extrémité de ces tubes. On produisait ainsi de la lumière à une certaine distance des fours.
Cependant on ne voyait, en tout cela, qu'un phénomène curieux, qui servit longtemps de jeu aux ouvriers de l'usine. Un Allemand, nommé Diller, jugea à propos d'en faire à Londres, une exhibition publique, sur le théâtre du Lycée. Il faisait brûler des flambeaux alimentés par les gaz provenant de la distillation de la houille : on désignait ce phénomène sous le nom de lumière philosophique, .
Le pouvoir éclairant du gaz qui prend naissance pendant la calcination de la houille, a donc été observé de bonne heure en Angleterre; mais le gaz qui se forme dans cette circonstance, était regardé comme un produit exclusivement propre au charbon de mine. Ce fait, découvert par hasard et en dehors de toute idée scientifique, n'avait conduit à aucune vue générale ; il ne peut rien enlever
f (1) Statique des végétaux, t. L (2) Essais -chimiques, t. II.
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
Fig. 59. — Feux de pétrole à la surface de la mer Caspienne le soir d'une journée de réjouissance publique.
au mérite des travaux de Philippe Lebon, qui reposent, au contraire, sur un ensemble de déductions théoriques, et représentent toute une série d'applications de la science, longuement raisonnées.
Philippe Lebon, dit d'Humbersin, pour le distinguer de l'un de ses frères, était né à Brachay, près de Joinville (Haute-Marne), le 29 mai 1767. Son père, ancien officier de la maison de Louis XV, eut quatre enfants. L'aîné, dit Lebon d'Embrout, était, pendant le siège de Lyon, en 1792, aide de camp du général de Précy, qui osa disputer à la Convention, au nom du roi, la seconde capitale de la France. Lebon d'Embrout fut tué pendant le siège.
Son frère, le j eune Philippe Lebon d'Humbersin, avait été envoyé à Paris, pour compléter-ses études. Jusque-là, il n'avait eu pour
T. IV
maître que l'instituteur de Brachay. Il se distingua bientôt parmi ses camarades.
Au sortir du collège, Philippe Lebon se rendit à Châlon-sur-Saône. Il y étudia le dessin et les mathématiques, dans le lieu même où devait s'élever plus tard l'Ecole des arts et métiers de cette ville. Il retourna ensuite à Paris.
Le 10 avril 1787, Philippe Lebon d'Humbersin fut admis à l'École des ponts et chaus- , sées, avec le numéro 10, d'après l'examen d'entrée. A l'examen de sortie, il obtint le premier numéro, avec le titre de major. C'est en cette qualité, d'après une pièce de son dossier, qui existe dans les archives de l'École des ponts et chaussées, qu'on lui confia le soin <c de professer successivement toutes les parties des sciences suivies dans l'école. »
Les succès obtenus à l'Ecole des ponts et chaussées, par Philippe Lebon, n'étaient que le prélude de plus sérieuses conquêtes de son esprit investigateur.
L'histoire de l'industrie n'a conservé jusqu'ici le nom de Lebon que pour la découverte de Téclairage parle gaz; mais il est maintenant établi que Philippe Lebon avait travaillé avec grand succès au perfectionnement de la machine à vapeur, alors à ses débuts. Nous n'entrerons pas dans les détails de ses travaux sur ce point.
L'ensemble des projets de Philippe Lebon sur la machine à vapeur, lui mérita le prix du concours, qui avait été institué à cette époque, entre* les élèves sortis de l'École des ponts et chaussées. Bientôt après, une récompense nationale de 2,000 livres lui fut accordée, sur la proposition de MM. Borda, Périer, Hassenfratz et Detrouville, comme témoignage de la reconnaissance publique pour ses travaux sur ïa machine à vapeur* L'acte qui décerne cette récompense au jeune ingénieur des ponts et chaussées «pour continuer des expériences qu'il a commencées sur l'amélioration des machines à feu, » est daté du 18 avril 1792.
C'est vers 1791 que Philippe Lebon porta son attention sur la possibilité d'extraire, du bois soumis à la calcination en vase clos, un gaz susceptible de servir tout à la fois à l'éclairage et au chauffage. C'est chez son père, à Brachay, que cette pensée lui était venue, dans des circonstances qui méritent d'être rapportées.
Pendant son séjour à la campagne, Philippe Lebon étudiait les propriétés de la fumée. Un jour, il remplit une fiole de verre d'une certaine quantité de sciure de bois, et plaça sa fiole sur des charbons. Il vit alors que de la fumée se dégageait par l'orifice de ce vase de verre : cette fumée s'enflammait à l'approche d'une bougie allumée. Ce phénomène n'était peut-être pas ignoré des chimistes , mais personne ne l'avait encore sé-
rieusement étudié, surtout dans les applications que l'on pouvait en attendre.
Le gaz qui se dégage du bois calciné, est accompagné de vapeurs noires ; son odeur empyreumatique annonce la présence de substances huileuses et goudronneuses* Pour que ce gaz pût servir à l'éclairage, il fallait donc le débarrasser de tous ces produits étrangers. Pour y parvenir, Lebon fit passer le tuyau de dégagement du gaz dans un vase rempli d'eau. L'eau condensait les vapeurs acides et les matières bitumineuses, tandis que le gaz se dégageait plus pur.
Une telle opération nous paraît aujourd'hui fort simple ; mais à l'époque dont nous parlons, il fallait le coup d'œil d'un esprit supérieur pour créer de pareils procédas. On ne saurait assez admirer la force de tête et la justesse d'appréciation dont Lebon fit preuve, en comprenant, dès l'origine même de ses expériences sur le gaz extrait du bois, toute l'extension que devait prendre un jour cette opération exécutée en grand. Philippe Lebon vit parfaitement et du premier coup la possibilité d'obtenir du gaz éclairant, en se servant de tous les corps combustibles. Il comprit que ce gaz pourrait servir à la fois d'agent de chauffage et de moyen d'éclairage. II aperçut, en même temps, les avantages que l'on trouverait, au point de vue industriel, à tirer parti du goudron et de l'acide pyroligneux, qui sont les autres produits de la distillation du bois.
C'était toute une révolution dans l'industrie de l'éclairage. Lebon le sentait parfaitement ; aussi son esprit s'exaltait-il, à ce propos, jusqu'à l'enthousiasme. On se rappelle encore, dans son village natal, le délire de sa joie: «Mes amis, disait-il aux paysans, je vous chaufferai, je vous éclairerai de Paris à Brachay. » Et les bonnes gens haussaient les épaules, en disant : « Il est fou. »
Lebon continua, à la campagne, ses expériences, qui ne tardèrent pas à prendre une véritable importance. Dans îa cour de la
L'ART DE L'
maison de son père, il bâtit, un petit appareil en briques, qu'il remplit de bois, et qu'il chauffa fortement, au moyen d'un fourneau placé par-dessous cette espèce de cornue. Un tuyau était ménagé, pour recueillir les vapeurs et les gaz dégagés du bois. Ce tuyau arrivait dans une cuve pleine d'eau, qui s'élargissait de manière à former une sorte de gazomètre. Par l'action de la chaleur, le bois se carbonisait; les vapeurs et les gaz provenant de sa décomposition, une fois parvenus dans la cuve d'eau, se purifiaient, en abandonnant le goudron et l'acide pyroligneux. A la sortie de cette cuve, le gaz était assez pur pour donner une lumière très-vive, ce qui faisait espérer un véritable succès après une épuration plus complète.
Ayant fait ce premier pas dans une carrière aussi nouvelle, Philippe Lebon revint à Paris, et communiqua ses idées à Fourcroy, qui l'engagea à persévérer dans ses études. Il fit ses premières expériences sérieuses dans la maison qui lui appartenait et qu'il occupait rue et île Saint-Louis, en face de l'hôtel de Bretonvilliers. C'est là qu'il recevait les visites et les conseils de Fourcroy, de Prony et d'autres savants de cette époque. 11 fut amené à faire des dépenses considérables pour perfectionner son invention. En l'an VII, ses expériences étaient assez avancées pour qu'il pùt lire à l'Institut un mémoire sur ses travaux.
L'année suivante Lebon demanda un brevet d'invention, qui lui fut accordé le 6 vendémiaire an VIII (28 septembre 1799). Il est bon de dire que les brevets d'invention ne s'accordaient pas alors, comme aujourd'hui pour des objets insignifiants. Un examen sérieux présidait aux demandes des inventeurs, de sorte qu'un brevet était un titre sérieux et réel. Le brevet accordé à Philippe Lebon, est inséré dans le Recueil des brevets d'invention (tome V, p. 121). Il est délivré « pour de nouveaux moyens d'employer les combustibles plus utilement , soit pour la
chaleur, soit pour la lumière, et d'en recueillir les différents produits. »
Dans la description qui accompagne ce brevet, l'inventeur établit qu'en distillant du bois on obtient « du gaz hydrogène dans un état de pureté plus ou moins grande, suivant les moyens employés pour le purifier, des acides, de l'huile et divers produits analogues aux combustibles qui se réduisent en charbon. »
Après avoir indiqué les divers genres d'applications que peut recevoir le tkermolampe, Lebon ajoute les réflexions suivantes:
« Je ne parle pas des effets que l'on pourrait obtenir en appliquant encore ïa chaleur produite aux chaudières de nos machines à feu ordinaires, ni des applications sans nombre de la force qui se déploie dans ces nouvelles machines. Tout ce qui est susceptible de se faire mécaniquement est l'objet de mon appareil, et la simultanéité de tant d'effets précieux rendant la dépense proportionnellement très-petite, le nombre possible d'applications économiques devient infini. Dans les forges on néglige et l'on perd tout le gaz inflammable, qui offre cependant des effets de chaleur et de mouvement si précieux pour ces établissements. La quantité de combustible que Ton y consomme est si énorme, que je suis persuadé qu'en le diminuant considérablement, on pourrait, en suivant les vues que j'indique, non-seulement obtenir les mômes effets de chaleur, mais même donner surabondamment la force que l'on emprunte du cours d'eau, souvent éloigné des forêts et mines, et dont la privation donne lieu, dans les sécheresses, à des chômages d'autant plus nuisibles qu'ils laissent sans travail une classe nombreuse d'ouvriers. En général, tous les établissements qui ont besoin de mouvement, où de chaleur, ou de lumière, doivent retirer quelque avantage de cette méthode d'employer le combustible à ces effets.
« Cependant le plus grand nombre des applications du thermolampe devant avoir pour objet de chauffer et d'éclairer, je vais les considérer particulièrement sous ce point de vue.
« La forme des vases dans lesquels le combustible est soumis à l'action décomposante du calorique peut varier à l'infini, suivant les circonstances, les besoins et les localités. Je me contenterai d'indiquer quelques dispositions qui me paraissent intéressantes à connaître, et qui d'ailleurs donneront une idée de la multiplicité des formes dont ces vases sont susceptibles. »
Ici Lebon indique les dispositions les plus convenables à donner au cylindre destiné à contenir le bois soumis à la distillation sèche. Il termine en ces termes :
« Le gaz qui produit la flamme, bien préparé et purifié, ne peut avoir les inconvénients de l'huile ou du suif ou de la cire employés pour nous éclairer. Cependant l'apparence d'un mal étant quelquefois aussi dangereuse que le mal môme, il n'est pas inutile de faire remarquer combien il est facile de ne répandre dans les appartements que la lumière et la chaleur, et de rejeter à l'extérieur tous les autres produits, môme celui résultant de la combustion de ce gaz inflammable.. Voici, pour cet objet, ce qui est exécuté chez moi.
« La combustion du gaz inflammable se fait dans un globe de cristal, soutenu par un trépied et mastiqué de manière à ne rien laisser échapper au dehors des produits de la combustion. Un petit tuyau y amène l'air inflammable; un second tuyau y introduit l'air atmosphérique, et un troisième tuyau emporte les produits de la combustion. Celui de ces tuyaux qui conduit l'air atmosphérique, le prend dans l'intérieur de l'appartement quand on veut le renouveler, ou autrement il le tire de dehors. Comme ces tuyaux s'unissent au-dessous du globe, il est nécessaire que celui du tirage s'élève verticalement dans une autre partie de sa course, et qu'il y soit un peu échauffé au commencement de l'opération, pour déterminer le tirage. D'ailleurs, chacun de ces tuyaux peut avoir un robinet ou une soupape, afin - que l'on puisse établir le rapport que Ton peut désirer entre les fournitures du gaz et le tirage.
« On conçoit, sans qu'il soit besoin de l'expliquer, que le globe peut être suspendu et descendu du plafond ; que dans tous les cas, il est facile, par la disposition des tuyaux, de rendre prompte et immédiate la combinaison des deux principes de la combustion, de distribuer et modeler les surfaces lumineuses, et de gouverner et suivre l'opération ; et qu'enfin, par ce moyen, la chaleur et la lumière nous sont données après avoir été filtrées à travers du verre ou du cristal, et qu'elles ne laissent rien à craindre des effets des vapeurs sur les métaux. Il n'est pointindispensable cependant, pour absorber les produits de combustion, qu'elle ait lieu dans un globe exactement fermé ; un petit dôme ou capsule de verre ou de cristal, de porcelaine ou d'autres matières, peut les recevoir pour les introduire dans un tuyau qui, par son tirage, les pousserait continuellement (1). »
(1) Addition au brevet d'invention de quinze ans, accordé le 28 septembre 1799 à M. Lebon de Pans. (Description des machines et procédés spécialisés dans les brevets d'invention et de perfectionnement et d'importation dont la durée est expirée t t. V, p. 124.)
Philippe Lebon signale dans son brevet, les matières grasses et la houille comme propres à remplacer le bois. Cependant, dans son thermolampe, le bois seul était employé. Il plaçait dans une grande caisse métallique des bûches de bois, qui étaient soumises à la distillation sèche. En se décomposant par l'action du feu, la matière organique donnait naissance à des gaz inflammables, à diverses matières empyreumatiques, à de l'acide acétique et à de l'eau. Il restait du charbon, comme résidu de la distillation. Lebon consacrait le gaz à l'éclairage, et il utilisait la chaleur du fourneau pour le chauffage des appartements. De là le nom de thermolampe pour cet appareil, qu'il voulait faire adopter comme une sorte de meuble de ménage.
Cependant Philippe Lebon n'était pas entièrement libre de consacrer son temps à ses expériences particulières, ni de demeurer à Paris autant que l'exigeaient les travaux industriels qu'il avait entrepris. Il appartenait au corps des ingénieurs des ponts et chaussées, et il faisait partie d'un service public. Il dut se rendre, comme ingénieur ordinaire des ponts et chaussées, à Àngoulême. Il avait alors une telle passion pour les études scientifiques, qu'il voulait faire des mathématiciens de tous ses amis, y compris le gendre de son ingénieur en chef. 11 les poursuivait de ses leçons; toutes les rencontres étaient pour lui une occasion de conférences.
L'ingénieur en chef finit par trouver que son subordonné était trop savant. Bien qu'il eût reçu de lui quelques services pendant les orages révolutionnaires, il se plaignait sans cesse au ministre des défauts ou des inexactitudes du service de Lebon. Tantôt il proposait de l'interner à Saintes, loin des chantiers de travaux, dans une désolante sinécure; tantôt, par une de ces habiletés diplomatiques, qui servent à se débarrasser d'un confrère gênant, ses rapports, pleins
d'estime apparente, ne sollicitaient rien moins qu'une destitution.
« Lorsque, disait-il, la nécessité de ses affaires qui sont d'importance majeure, permettra au citoyen Lebon de reprendre ses fonctions, on pourra proposer au ministre de le placer dans un autre département, où les talents mûris par l'expérience de cet ingénieur, pourront être très-utiles au service. »
Fig. 60. — Philippe Lebon.
Les dénonciations de son chef parurent mériter une enquête contre Lebon. Une commission qui fut nommée pour examiner les griefs articulés contre lui, déclara « l'ingénieur Lebon à l'abri de tous reproches. »
Il est certain que tout occupé de son projet pour la création de l'éclairage au moyen du gaz extrait du bois, Lebon quittait trop souvent les chantiers de la Charente, et qu'il allait tantôt à Paris, tantôt dans sa retraite de Brachay, perfectionner sa découverte. C'est ce que l'on peut reconnaître dans la lettre suivante, qu'il adressait au Ministre, à l'occasion des plaintes que continuait de formuler contre lui son ingénieur en chef. Cette lettre
passionnée peint parfaitement le caractère de notre inventeur, et donne, en même temps, un digne spécimen du style en usage dans ces temps d'agitation et de fièvre publique.
« Ma mère, écrit Philippe Lebon au Ministre, venait de mourir; par suite de cet événement, j'ai été forcé de me rendre précipitamment à Paris. Tel est le caractère de ma faute. L'amour des sciences et le désir d'être utile Ta encore aggravée. J'étais tourmenté du besoin de perfectionner quelques découvertes... Enfin j'avais eu le bonheur de réussir, et d'un kilogramme de bois j'étais parvenu à dégager, par la simple chaleur, le gaz inflammable le plus pur, et avec une énorme économie et une abondance telle, qu'il suffisait pour éclairer pendant deux heures avec autant d'intensité de lumière que quatre à cinq chandelles. L'expérience en a été faite en présence du citoyen Prony, directeur de l'École des ponts et chaussées ; du citoyen Lecamus, chef de la troisième division; du citoyen Besnard, inspecteur général des ponts et chaussées : du citoyen Pe-
rardj un des chefs de l'École polytechnique
J'étais heureux, parce que je me promettais de faire hommage au Ministre du fruit de mes travaux; un mémoire, qui avait déjà obtenu l'approbation du citoyen Prony et de plusieurs savants, sur la direction des aérostats, devait également vous être présenté lorsque les mêmes affaires m'ont rappelé à Paris. 11 fallait 'qu'elles fussent bien impérieuses pour m'arracher d'occupations qui faisaient mes délices! Mais qu'elles seraient affreuses, si elles me forçaient d'abandonner un corps dans lequel les chefs ont bien voulu couronner mes premiers efforts par les divers prix, et me confier le soin d'y professer successivement toutes les parties des sciences suivies dans l'École des ponts et chaussées ! Je ne puis me persuader que les circonstances où je me trouve, la fureur de cultiver les sciences, d'être utile à la patrie et de mériter l'approbation d'un ministre qui ne cesse de les cultiver, d'exciter, d'appeler et d'encourager les sciences, et qui m'a même rendu en quelque sorte coupable, puisse me faire encourir une peine aussi terrible. Je vais me rendre à Paris : la plus affreuse inquiétude m'y conduit, mais l'espérance m'y accompagne. »
Le Ministre de l'intérieur, à qui Lebon s'adressait, comprit que la fièvre d'esprit d'un inventeur jie lui permet pas toujours de plaire à tout le monde. Il rendit à Philippe Lebon la justice qu'il méritait, et le renvoya à son poste, avec de bonnes paroles.
Mais les chantiers de la Charente étaient à peu près déserts. Les fonds pour les travaux du canal , ne venaient plus , car la guerre les absorbait. C'était au moment de l'admirable campagne de Bonaparte en Italie. Les travaux publics s'accordent mal avec ces crises glorieuses. Aussi Philippe Lebon, l'ingénieur d'Angoulême, n'avait-il plus autre chose à faire qu'à contrôler le travail des cantonniers de route. Triste besogne pour une imagination aussi ardente ! La République ne payait pas mieux ses ingénieurs que ses ouvriers. C'est en vain que Lebon écrivait' des lettres pressantes, pour obtenir qu'on lui envoyât les sommes du es sur ses émoluments. Rien n'arrivait. Sa femme vint à Paris, pour obtenir satisfaction, et elle eut enfin l'avis que, vu sa détresse, elle recevrait bientôt l'ordonnancement d'une petite somme. Madame Lebon, fière comme une républicaine, répondit à cet avis par une lettre qui existe aux archives de l'Ecole des ponts et chaussées. Au-dessous du triangle égalitaire, on lit ce qui suit, écrit d'une main virile :
Liberté, égalité. — Paris, 22 messidor an VII de la République française une et indivisible. — La femme du citoyen Lebon au citoyen ministre de ïintérieur.
« Ce n'est ni l'aumône ni une grâce que je vous demande, c'est une justice. Depuis deux mois, je languis à 120 lieues de mon ménage. Ne forcez pas, par un plus long délai, un père de famille à quitter, faute de moyens, un état auquel il a tout sacrifié. . . Ayez égard à notre position, citoyen; elle est accablante et ma demande est juste. Voilà plus d'un motif pour me persuader que ma démarche ne sera pas infructueuse auprès d'un ministre qui se fait une loi et un devoir (J'ôtre juste.
« Salut et estime. Votre dévouée concitoyenne,
« Femme Lebon, née de Brambilla. »
Peu de temps après, Lebon, fatigué de son oisiveté dans la Charente, demanda à venir à Montargis, où devaient commencer des travaux de canalisation, et à se rapprocher ainsi de Paris, « l'incomparable foyer d'étude. »
C'est à Paris même qu'on l'appela. II fut attaché au service de M. Blin, ingénieur en chef du pavage.
Deux mois après, il obtint le grade d'ingénieur en chef du département des Vosges. Il ne crut pas devoir accepter ce nouveau poste, préférant demeurer à Paris, pour continuer à y poursuivre son projet d'éclairage au gaz.
Il prit en 1801 un nouveau brevet d'invention, trois ans après celui qu'il avait déjà obtenu pour ses procédés de distillation. Selon M. J. Gaudry, ce brevet d'addition est un véritable mémoire scientifique, plein de faits et d'idées,
« La, dit M. J. Gaudry, sont spécifiés l'hydrogène, le thermolampe, leurs divers produits et leurs applications nombreuses, sans oublier les machines motrices, le chauffage des chaudières à vapeur et les aérostats. Toute une fabrique de gaz est décrite avec fourneau de distillation, appareils condenseur et épurateur, y compris les brûleurs de gaz dans des globes fermés, pour empêcher les émanations de se répandre dans les appartements. »
Le 30 novembre an VIII, Lebon proposa au gouvernement de construire un appareil pour le chauffage et l'éclairage publics. Mais cette proposition ne fut pas adoptée.
Pour convaincre le public de la réalité et des avantages de sa découverte, Philippe Lebon loua l'hôtel Seignelay, situé rue Saint- Dominique-Saint-Germain, près de la rue de Bourgogne. Il y établit des ateliers et un vaste thermolampe qui « distribuait la lumière et la chaleur dans de grands appartements, dans les cours, dans les jardins décorés de milliers de jets de lumière sous la forme de rosaces et de fleurs. » La foule se pressait dans les jardins de l'hôtel Seignelay éclairés par le gaz extrait du bois. On admirait surtout une fontaine illuminée par des jets lumineux. Des urnes déversaient l'eau, au milieu des flammes.
Au mois d'août 1801 (an X), Lebon fit paraître une sorte de prospectus, destiné à
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
annoncer sa découverte au public. Ce mémoire, que nous avons sous les yeux, et qui se compose de douze pages d'impression in-quarto, présente un grand intérêt, comme retraçant la première tentative pratique de l'éclairage au gaz. Il a pour titre : Thermolampes, ou poêles qui chauffent et éclairent avec économie et offrent avec plusieurs produits précieux^ une force motrice applicable à toutes sortes de machines. L'auteur y expose sans emphase, et avec un accent de sincérité qui est un sûr garant de la force de ses convictions, les résultats avantageux que sa découverte doit assurer au public :
« Il est pénible, dit- il, et je l'éprouve en ce moment, d'avoir des effets extraordinaires à annoncer; ceux qui n'ont point vu, se récrient contre la possibilité; ceux qui ont Vu, jugent souvent de la facilité d'une découverte par celle qu'ils ont à en concevoir la démonstration. La difficulté est-elle vaincue, avec elle s'évanouit le mérite de l'invention ; au reste, j'aime mieux détruire toute idée démérite, plutôt que de laisser subsister la plus légère apparence de mystère ou de charlatanisme» »
Lebon énumère ensuite les avantages que doit présenter, sous le double rapport de l'éclairage et du chauffage, l'emploi du gaz inflammable obtenu par la distillation du bois:
« Ce principe aériforme, nous dit-il, est dépouillé de ces vapeurs humides, si nuisibles et désagréables aux organes de la vue et de l'odorat, de ce noir de fumée qui ternit les appartements. Purifié jusqu'à la transparence parfaite, il voyage dans l'état d'air froid, et se laisse diriger par les tuyaux les plus petits comme les plus frôles; des cheminées d'un pouce carré, ménagées dans l'épaisseur du plâtre des plafonds ou des murs, des tuyaux même de taffetas gommé, rempliraient parfaitement cet objet . La seule extrémité du tuyau, qui, en livrant le gaz inflammable au contact de l'air atmosphérique, lui permet de s'enflammer et sur lequel la flamme repose, doit être de métal.
« Par une distribution aussi facile à établir, un seul poêle peut dispenser de toutes les cheminées d'une maison. Partout le gaz inflammable est prêt à répandre immédiatement la chaleur et la lumière, les plus vives ou les plus douces, simultanément ou séparément suivant vos désirs : en un clin d'oeil,
vous pouvez faire passer la flamme d'une pièce dans une autre ; avantage aussi commode qu'économique, et que ne pourront jamais avoir nos poêles ordinaires et nos cheminées. Point d'étincelles, point de charbons, point de suie qui puissent vous inquiéter, point de cendres, point de bois qui salissent l'intérieur de vos appartements, ou exigent des soins. Le jour, la nuit, vous pouvez avoir du feu dans votre chambre sans qu'aucun domestique soit obligé d'y entrer pour l'entretenir, ou surveiller ses effets dangereux. Rien ici, pas même la plus petite portion d'air inflammable, ne peut échapper à la combustion; tandis que, dans nos cheminées, des torrents s'y dérobent, et même nous enlèvent la plus grande partie de la chaleur produite. Quelle abondance d'ailleurs de lumière! Pour vous en convaincre, comparez un instant le volume de la flamme de votre foyer à celle de votre flambeau. La vue de la flamme récréej celle des therraolampes a surtout ce mérile ; douce et pure, elle se laisse modeler et prend la figure de palmettes, de fleurs, de festons. Toute position lui est bonne : elle peut descendre d'un plafond sous la forme d'un calice de fleurs, et répandre, audessus de nos têtes, une lumière qui n'est masquée par aucun support, obscurcie par aucune mèche, ou ternie par la moindre nuance de noir de fumée. Sa couleur, naturellement si blanche, pourrait aussi varier et devenir ou rouge, ou bleue, ou jaune : ainsi cette variété de couleurs, que des jeux du hasard nous offrent dans nos foyers, peut être ici un effet constant de l'art et du calcul. . .
« Pourrait-on ne pas aimer le service d'une flamme si complaisante ? Elle ira cuire vos mets, qui, ainsi que vos cuisiniers, ne seront point exposés aux vapeurs du charbon; elle réchauffera ces mêmes mets sur vos tables, séchera votre linge, chauffera vos bains, vos lessives, votre four, avec tous les avantages économiques que vous pouvez désirer. Point de vapeurs humides ou noires, point de cendres, de braises qui salissent et s'opposent à la communication de la chaleur, point de perte inutile de calorique; vous pouvez, en fermant une ouverture qui n'est plus nécessaire pour introduire le bois dans votre four, comprimer et coërcer des torrents de chaleur qui s'en échappaient. »
Lebon termine en annonçant qu'il veut soumettre au public, le seul juge dont il recherche le témoignage et l'approbation, les avantages de sa découverte. A cet effet, il annonce que sa maison sera ouverte une fois par décade au public, moyennant un droit d'entrée.
« Ce moyen, dit-il, n'est aujourd'hui à ma disposition qu'après de nombreux sacrifices : c'est avec
mon patrimoine que j'ai subvenu aux frais de tant d'essais, d'expériences et souvent d'écoles; aujourd'hui ce sont des résultats que j'offre au public. J'ouvrirai incessamment une souscription pour l'acquisition des thermolampes; mais, quoiqu'elle soit mon but essentiel, elle n'aura lieu que du moment où l'opinion publique l'aura d'elle-même provoquée. En conséquence, ma maison sera ouverte une fois par décade. U serait certainement impossible de présenter, dans une séance, tous les effets que j'ai obtenus dans le courant de plusieurs années; j'aurai soin seulement que, dans chacune d'elles, on puisse apprécier les effets de chaleur, de lumière, d'économie, et les beautés dont ce genre d'illumination est susceptible pour décorer l'intérieur des appartements ou pour embellir les jardins. De puissants motifs ne me permettent point de faire gratuitement les expériences ; ceux que cette découverte peut intéresser pourraient-ils exiger que j'ajoutasse à tant d'avances déjà faites, une dépense considérable, si elle portait sur moi seul, et qui, subdivisée, devient presque insensible ? D'ailleurs, me sauraient-ils gré de cette épargne mesquine, qui les exposerait aux inconvénients d'une foule moins attentive aux avantages solides et économiques que curieuse des effets que peut offrir une illumination extraordinaire? Le prix des billets sera de 3 francs. On aura l'attention d'en proportionner le nombre à l'étendue du local. »
Le public fut admis pendant plusieurs mois dans l'hôtel Seignelay. On payait 3 fr. le billet d'entrée, et 9 francs pour un abonnement. On se porta en foule chez l'inventeur, pour être témoin de ce spectacle nouveau, et l'on put se convaincre de la réalité des faits curieux qu'il avait avancés.
Il était pourtant impossible, dès le début, de parer à tous les inconvénients que devait présenter un tel système. Le gaz était enflammé tel qu'il sortait des appareils distillatoires, et sans avoir subi de purification ; aussi répandait-il une odeur fétide. Le public qui, surtout en France, approuve ou condamne sur ses impressions premières , décida que ce mode d'éclairage était impraticable, et qu'il ne fallait le considérer que comme une bagatelle brillante, comme un essai ingénieux, mais sans portée. Il ne restait cependant que bien peu à faire pour perfectionner l'invention de l'ingénieur fran-
çais. En soumettant le gaz à des lavages avec une liqueur alcaline, dans un appareil qu'il était facile d'imaginer, on l'aurait débarrassé de toute odeur désagréable, et l'on aurait fait ainsi disparaître le défaut qui avait excité tant de critiques.
Le 30 messidor an XI, après les illuminations de l'hôtel Seignelay, l'Athénée des arts invita Lebon à sa séance publique «pour être présent aux témoignages d'estime que l'on voulait rendre à ses talents.» Le Ministre de la marine, Forfait, nomma ensuite une commission pour examiner ses appareils. Le général de Saint-Aouën, rapporteur, déclara dans ce rapport que c< les résultats avantageux qu'ont donnés les expériences du citoyen Lebon ont comblé et même surpassé les espérances des amis des sciences et des arts.»
L'éclairage par le gaz hydrogène, était assurément bien loin encore d'être parvenu à son degré de perfection. Mais l'inventeur s'en occupait avec la plus grande ardeur, et les produits secondaires de la carbonisation, c'està-dire le goudron et l'acide pyroligneux, promettaient des bénéfices qui auraient assuré le succès de la découverte, joints à la production du gaz inflammable.
Pour justifier cette dernière partie de son programme, Philippe Lebon sollicita l'adjudication d'une portion de pins de la forêt de Rouvray, près du Havre, afin d'y fabriquer du goudron. La concession lui fut accordée le 9 fructidor an XI, à la condition de fabriquer cinq quintaux de goudron par jour.
La délivrance de la concession eut lieu le 1" vendémiaire an XII.
Lebon se mit à l'œuvre immédiatement, associé avec des Anglais, que la paix d'Amiens, du 6 germinal an X, avait attirés en France, et que la rupture du 2 pluviôse an XI, n'avait pas encore forcés de retourner en Angleterre.
De vastes appareils, consacrés à la distillation du bois, furent établis au cœur de la
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
Fig. 61.
Le corps de Philippe Lebon percé de treize coups de couteau aux Champs-Élysées, est relevé
le matin du 3 décembre 1804.
forêt de Rouvray ; ils livraient, à la marine, des quantités notables de goudron. L'usine de cette forêt fut visitée à deux reprises par les princes russes Galitzin et Dolgorowki. Après leur seconde visite, ces nobles étrangers proposèrent à Lebon, au nom de leur gouvernement, de transporter en Russie son invention et ses procédés, en le laissant maître de fixer les conditions. C'était pour lui une fortune assurée; mais son patriotisme lui fit refuser ces offres brillantes. Lebon répondit que sa découverte appartenait T. IY.
à son pays, qui seul devait profiter du fruit de ses labeurs.
Cependant, combien son existence à Rouvray était pénible ! Une mauvaise cabane était sa demeure. Pendant une nuit d'orage, la toiture fut emportée, et la famille se réveilla sous la voûte du ciel. Peu de temps après, le feu dévora une partie de l'usine. Une autre fois, des enfants chargés de rapporter le seul argent qui pût alors venir à la maison, le perdirent en route.
Les affaires de Philippe Lebon étaient,
néanmoins, envoie de prospérité. La fabrique avait à peu près couvert ses frais de fondation, et elle entrait dans la période des bénéfices. Mais une mort mystérieuse et tragique vint tout à coup changer ces espérances en désastre.
Lebon avait conservé son titre d'ingénieur en chef des ponts et chaussées. Il fut invité, en cette qualité, à venir assister au sacre de l'Empereur. Il se rendit donc à Paris le jour de la cérémonie du sacre, et il reçut de ses camarades des ponts et chaussées un chaleureux accueil. .
Le soir même, c'est-à-dire le 2 décembre 1804, après avoir assisté, dans l'église Notre-Dame, à la cérémonie officielle, avec . le corps des ingénieurs des ponts et chaussées, Lebon traversait les Champs-Elysées, qui n'étaient alors qu'un cloaque désert. Que se passa-t-il en ces ténèbres? Qui rencontra le malheureux ingénieur? On l'ignore. Tout ce que Ton peut dire, c'est que le lendemain, au point du jour, quelques personnes relevèrent, dans les quinconces des Champs-Élysées, le corps d'un homme percé de treize coups de couteau. C'était celui de Philippe Lebon. On le rapporta chez lui. Ni sa famille ni ses amis ne purent recevoir ses dernières paroles, et Ton pensa qu'il avait été frappé par des malfaiteurs qui en voulaient à sa bourse. Au milieu des préoccupations du moment, la cause de la mort de Lebon ne fut point, d'ailleurs, sérieusement recherchée, et son nom grossira la liste de ces inventeurs malheureux qui n'ont trouvé auprès de leurs contemporains que l'indifférence ou l'oubli.
« Si l'on veut son portrait, dit M. Jules Gaudry, qu'on regarde celui de Bonaparte à l'époque de Marengo. L'analogie est frappante : c'est la môme figure, pâle, méditative, illuminée par des yeux de feuj ce sont les mômes cheveux tombants et plaqués sur le front, le môme habit boutonné et à grands revers; la même taille mince, plus élevée chez l'ingénieur Lebon, mais un peu courbée par l'habitude du travail assis. Son caractère était ardent, confiant et géné-
reux ; il était de ces hommes dont l'avidité du spéculateur abuse facilement, et même, avant les dépenses du thermolampe, il avait conquis plus d'estime que de fortune. »
La veuve de Lebon restait avec un fils mineur et sans fortune, car son patrimoine avait été compromis et presque anéanti par des essais et des expériences de six années. Un associé infidèle fit disparaître les bénéfices déjà obtenus sur la fabrication du goudron dans la forêt deRouvray. L'opération fut abandonnée, et sa famille resta sans ressources, exposée aux poursuites du Domaine, pour une somme de 8,000 francs, qui restait due sur le prix de la concession.
Cependant madame Lebon s'arma de courage pour conserver les travaux de son mari. Elle proposa au Ministre de la marine d'établir un thermolampe au Havre, et le Ministre, dans une lettre datée du 16 messidor an XIII, lui annonçait l'intention de faire établir un thermolampe au Havre, aux frais du gouvernement, dans le cas où la dépense serait reconnue peu considérable , pour favoriser, dans Vintérêt public, une invention qui commençait à se répandre. Mais après examen plus approfondi, ce projet fut rejeté par le Ministre. Quand on parcourt l'histoire des inventions scientifiques en France, on trouve toujours quelque ministre intelligent, qui se trouve, comme à point nommé, pour arrêter les progrès d'une découverte utile.
La veuve de Lebon, dont l'intelligence égalait l'énergie, se mit alors à l'œuvre ellemême, aidée de quelques personnes sur la fidélité desquelles elle croyait pouvoir compter. En 1811, sept ans après la mort de Philippe Lebon, elle loua au faubourg Saint- Antoine, rue de Bercy, n° 11, une maison avec cour et jardin. Elle y établit un thermolampe, décora de jets de lumière les appartements, les cours et les jardins, comme son mari avait décoré et chauffé, en 1801, l'hôtel Seignelay de la rue Saint-Dominique. Elle appela le public avenir, comme la première
L'ART DE L
fois, admirer les merveilles de l'éclairage et du chauffage par le gaz hydrogène extrait du bois.
En 1811, comme en l'an X, l'invention reçut les plus honorables approbations.
Le 1er février de cette année, le Courrier de V Europe écrivait ce qui suit:
« Le 22 du mois de janvier, le prince Repnin, accompagné de plusieurs personnes de haute distinction, a honoré de sa présence, pour la troisième fois, les travaux de madame Lebon sur l'éclairage au moyen du gaz hydrogène, porté par cette dame au plus haut point de perfection. S. A. ayant témoigné ensuite le désir de voir une épreuve de simple carbonisation, madame Lebon s'est empressée de la satisfaire... Le prince a été entièrement satisfait. »
Le 10 février 1811, la Société $ encouragement pour r industrie nationale avait annoncé qu'elle proposait un prix de 1,200 francs, « pour des expériences faites en grand sur les divers produits de la distillation du bois. » C'était un appel fait à l'une des parties accessoires de l'industrie qui' s'étaient développées par l'inventeur du thermolampe, et pourtant cette partie seule excitait, on le voit, l'intérêt de là Société d' 'encouragement.
Madame Lebon s'empressa de répondre à cet appel. Le 29 avril 1811, elle remit à la Société un mémoire remarquable sur la distillation du bois et des houilles, d'après les procédés de son mari, tout en réservant les principaux avantages du chauffage et de l'éclairage par le gaz qui prend naissance pendant la même opération.
D'Arcet fut chargé par la Société, d'encouragement d'apprécier les travaux de madame Lebon ; son rapport fut une constatation publique des services rendus par Lebon à là science et à l'industrie.
« Le conseil, dit-il, a entre les mains une foule de pièces qui prouvent bien authentiquement l'application en grand du thermolampe de M. Lebcn..,
« Nous savons, 1° avec quel succès les Anglais ont appliqué chez eux l'heureuse idée qu'a eue M. Lebon de faire servir à l'éclairage le gaz hydrogène, qui se dégage pendant la conversion du charbon de terre
en coke. Ce procédé si économique est appliqué dans un grand nombre de fabriques anglaises, et il parait même que l'on commence à en faire usage pour éclairer les rues de Londres, et pour l'éclairage des phares et fanaux. 11 est donc hors de doute que M. Lebon est l'inventeur de ces nouveaux procédés ; 2° que les mêmes procédés sont aujourd'hui portés, en Angleterre, au plus haut point de perfection, et que sous ce rapport il ne reste rien à chercher; 3° qu'il ne faut plus, en France, que les appliquer en grand pour en retirer les mêmes bénéfices que les Anglais en retirent. »
A l'occasion du prix proposé pour la distillation du bois, d'Arcet avait examiné tout ce qui se rattachait à cette invention, et il n'hésitait pas à proclamer les droits d'inventeur de Philippe Lebon.
Le Conseil d'administration de la Société proposa de décerner le prix à madame Lebon, et demanda, en outre, «que les services ren- « dus par Philippe Lebon à notre industrie, « et la position malheureuse de sa famille « fussent mis sous les yeux de Son Excellence « le Ministre de l'intérieur, pour lui faire « obtenir la bienveillance du gouvernement, « et pour la mettre à portée de pouvoir soltc iiciter l'application en grand de ses nou- «. veaux moyens d'éclairage. »
Le prix fut décerné à madame Lebon, le 4 septembre 1811.
Trois mois après, le Ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, adressait à madame Lebon un décret, qui lui accordait une pension viagère de 1,200 francs. «M. Lebon, disait « le ministre, a enrichi les arts d'une décou- « verte d'un grand intérêt; il m'a été agréa- « ble d'appeler l'attention de Sa Majesté sur « ses services, et de la prier de faire jouir la « veuve d'une récompense qu'elle mérite à « tant de titres. »
Le décret porte, en effet, ces mots : Il est accordé une pension viagère de 1,200 francs à Françoise- Thérèse- Cor tiélie de Brambilla , veuve du sieur Lebon, inventeur du thermolampe.
La veuve de Philippe Lebon ne jouit pas longtemps de cette pension. Elle mourut
en 1813. Dès 1811, trompée par des hommes qui lui avaient offert leurs dangereux services, elle avait été obligée d'abandonner les travaux de son mari.
Nous signalerons, en terminant ce chapitre, un fait que nous n'avons trouvé consigné dans aucun des documents que nous avons consultés pour les récits que Ton vient de lire (1). En 1811, un industriel belge, nommé Ryss-Ponceletj qui avait essayé d'éclairer par le gaz extrait de la houille l'usine de Poncelet, à Liège, proposa à la veuve Lebon d'unir à son propre procédé celui de Philippe Lebon, Ryss-Poncelet avança une petite somme pour faire ces essais , et il appliqua ce mode d'éclairage, c'est-à-dire le gaz extrait de la houille, dans deux ou trois boutiques du passage Montesquieu, à Paris. Mais Ryss-Poncelet, homme de peu de mérite, avait mal établi ses appareils. Placés dans la cave d'une maison, ils laissaient dégager des vapeurs dangereuses. Le chimiste d'Arcet qui les visita, par ordre de la Société cC encouragement , à l'occasion du rapport dont nous venons de parler, ne put que les blâmer.
C'est ce qui résulte du passage suivant des Mémoires de la Société d'encouragement publiés à la fin de 1811 :
« Dans le Bulletin du mois d'octobre dernier nous rendîmes compte des succès obtenus à Liège par M. Ryss-Poncelet, dans l'éclairage par le gaz hydrogène extrait de la houille, et nous annonçâmes en même temps qu'incessamment l'un des passages de la capitale serait éclairé par ce nouveau moyen. Ce
(î) Les détails qui précèdent sont empruntés à trois notices, publiées à des époques différentes, à savoir :
VNote sur l'invention de l'éclairage par le gaz hydrogène carboné et sur Philippe Lebon d'Humbersin, par M. Gaudry, ancien bâtonnier de Tordre des avocats à la Cour impériale de Paris (in-8, 10 pages, Paris, 1856). Extrait du journal l'Invention ;
2° Notice sur les travaux de M. Lebon d'Humbersin, ingénieur, inventeur des thermolampes (in-8, 8 pages, Paris, 1862J, extrait du journal l'Invention;
3# Lebon d'Humbersin, ses travaux dans l'invention du gaz et des machines à vapeur, par M- J. Gaudry, ingénieur au chemin de fer de l'Est (Revue contemporaine^ 30 septembre 1865, pagea 224-24 6),
mode d'éclairage est établi depuis un mois dans les galeries Montesquieu, Cloître-Sain t-Honoré. Dans chacun de ces passages, trois lampes à double courant d'air, garnies de réflecteurs paraboliques et suspendues dans des lanternes de verre, répandent une lumière blanche très-éclatante ; le gaz hydrogène obtenu de la houille dans un appareil placé dans la cave, arrive à ces lampes par des tuyaux en fer-blanc disposés le long des murs du passage. Le public se porte en foule pour jouir de cet éclairage, et son opinion commence à se former sur son utilité. En effet, il réunit tous les avantages qu'on peut désirer : économie de dépense, facilité de service et intensité de lumière. On peut le regarder dès à présent comme une branche active de noire industrie, et Ton éprouve déjà les heureux effets qu'a produits le prix que la Société a décerné à madame Lebon dans sa séance générale du 4 septembre ] 811, pour le thermolampe invente par feu son mari. Le gouvernement a senti toute l'importance des services rendus à l'industrie par cet habile ingénieur et les avantages que ne peut manquer de produire sa découverte. La Société ayant recommandé sa veuve à la bienveillance de S. Exc. le Ministre de l'intérieur, il lui a été accordé une pension de 1,200 francs annuellement.
« Les commissaires nommés par la Société pour examiner l'appareil de M. Ryss-Poncelet, se sont assurés que l'odeur qui s'est fait sentir parfois dans le passage ne doit pas être attribuée au gaz hydrogène qui pourrait échapper à la combustion dans le tube de la lampe, mais seulement à ia fumée du charbon de terre provenant des fourneaux qui sont placés dans les caves, et qui ont été construits à la hâte.
« On doit un juste Iribut d'éloges à M. Marcel, qui aconstruit les lampes et les réflecteurs employés par M. Ryss-Poncelet, et qui a ainsi contribué au succès de cette entreprise, et en général à l'adoption de ce nouveau moyen d'éclairage, qui n'est sujet à aucun accident, comme on paraissait le craindre.
« Les commissaires de la Société rendront un compte plus détaillé des travaux de M. Ryss-Poncelet, et établiront, d'après des expériences comparatives, le rapport d'intensité de lumière qui existe entre la lampe au gaz hydrogène, la lampe à huile, la chandelle et la bougie. »
Le rapport annoncé dans cette note, rédigée par d'Arcet, ne parut pas. C'est que les appareils que Ryss-Poncelet avait établis dans la cave d'une maison du passage Montesquieu, répandaient, comme nous l'avons dit, des vapeurs de charbon ou d'hydrogène sulfuré qui incommodaient les voisins. Après l'examen qu'en fit d'Arcet , ces appareils
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
furent enlevés, par ordre de la police. Ryss-Poncelet , sans fortune, ne put reprendre ces essais; de sorte que ce ne fut qu'en 1816 que Ton vit faire à Paris, ainsi que nous le dirons plus loin, les premiers essais de l'éclairage au gaz de la houille, par FAnglais Winsor.