CHAPITRE XVIII
WILLIAM MtJRDOGH GRÉE EN ANGLETERRE i/ÉCLAIRAGE PAR LE GAZ EXTRAIT DE LA HOUILLE. — L'ECLAIRAGE AU GAZ DANS l/ USINE DE WATT A SOHO ET DANS LA FILATURE DE MM. PHILLIPS ET LËE A MANCHESTER. — PROGRÈS DE L'ÉCLAIRAGE AU GAZ EXTRAIT DE LA HOUILLE EN ANGLETERRE. — WINSOR POPULARISE CETTE INVENTION. — LUTTES QUE SOUTIENT, EN ANGLETERRE, LA NOUVELLE INDUSTRIE. \
Pendant que Philippe Lebon échouait dans ses tentatives, et ne trouvait en France aucun encouragement pour le développement de ses idées, un ingénieur d'un grand mérite, William Murdoch, qui avait eu connaissance des résultats obtenus à Paris, par Philippe Lebon, mettait en pratique les mêmes idées, en substituant au bois, qui est rare et cher en Angleterre, la houille, qui abonde dans ces contrées. Les écrivains anglais prétendent que, dès l'année 1792, Murdoch aurait fait dans le comté de Cornouailles, sa patrie, quelques expériences relatives aux gaz éclairants fournis par différentes matières minérales ou végétales.
On lit ce qui suit dans le Traité pratique de ï éclairage au gaz par Samuel Clegg :
« Le berceau de l'éclairage par le gaz fut Redruth, dans le duché de Cornouailles, et tout le mérite de cette invention, l'application pratique du gaz de houille à l'éclairage artificiel, appartient à M. William Murdoch. On ne sait pas l'époque précise à laquelle ce gentleman commença ses expériences sur la distillation de la tourbe, du bois^de la houille et d'autres substances inflammables. Mais, en 17U2, nous le voyons fabriquer du gaz avec un appareil construit par lui-même, et éclairer sa maison et ses bureaux. Non content de cela, il étonne bien davantage encore ses voisins en appliquant le gaz à l'éclai-
rage d'une petite voiture à vapeur, qui lui servait à se rendre aux mines qui se trouvaient à une distance considérable de son habitation et de la direction desquelles il s'occupait tous les jours. Lorsqu'il partit en Ecosse, M. Murdoch continua ses expériences, et, en 1797, il éclaira sa propriété à Old-Gunnoch, en Ayrshire, comme il l'avait fait cinq ans auparavant en Cornouailles (1). »
Bien que Fauteur anglais que nous venons de citer fasse remonter à l'année 1792 les premières tentatives de Murdoch pour l'éclairage au moyen du gaz extrait de la houille, aucun document authentique ne peut être invoqué, concernant les expériences de Murdoch avant l'année 1798.
Ce n'est en effet qu'à la fin de Tannée 1798 que Murdoch établit dans la manufacture de James Watt, à Soho, près de Birmingham, un appareil destiné à l'éclairage du bâtiment principal. Ce système ne fut pas même adopté alors dans l'usine de Soho ; les expériences y furent souvent abandonnées et reprises.
Nous avons raconté dans le premier volume de cet ouvrage, que Watt avait fondé avec Boulton, une fabrique de machines à vapeur, à Soho, près de Birmingham. Cette usine, d'où sortirent les premières machines à vapeur j fut donc aussi le théâtre du premier essai de l'éclairage par le gaz de la houille.
D'après un écrivain allemand, M. Schilling, auteur d'un excellent Traité d'éclairage par le gaz, la rencontre et l'abouchement de Murdoch avec James Watt, pour l'essai de l'éclairage par le gaz dans la manufacture de Soho, auraient été accompagnés de quelques circonstances romanesques. Cet écrivain s'exprime en ces termes :
« Watt, qui avait travaillé trente ans auparavant avec Robinson à Glasgow, comme mécanicien de l'université, à résoudre le problème de la locomotion h vapeur, entendit parler des voitures à vapeur de Murdoch; de son côté, Murdoch eut connaissance de
( 1 ) Traité pratique de la fabrication et de la distribution du gaz d'éclairage et de chauffage, par Samuel Clegg» traduit de l'anglais. Paria, 1860, in-4, page 12*
l'établissement de Watt à Soho, qui lui parut le terrain propre à la réalisation de ses idées sur l'éclairage au gaz. Par une de ces coïncidences merveilleuses, qu'on est plus habitué à trouver dans les romans que dans la vie réelle, tous deux, qui ne se connaissaient pas personnellement, furent réciproquement poussés à se rechercher. Ils quittèrent le même jour leur maison, s'arrêtèrent à moitié chemin pour passer la nuit dans la même auberge, et là, en causant comme deux voyageurs au coin du feu, ils se racontèrent l'objet de leur voyage. Le résultat de cette rencontre curieuse et de l'entente réciproque de ces deux penseurs fut l'émigration de Murdoch, qui partit à la fonderie de Soho pour y continuer ses essais sur une grande échelle, et y appliquer l'éclairage au gaz (1). »
La figure 62 représente la cornue dont
Fig. 62. - Premier appareil de Murdoch pour la distillation de la houille,
Murdoch fit usagé en 1798, pour essayer, dans l'usine de Soho, l'application à l'éclairage du gaz extrait de la houille. C'est tout simplement un creuset de fonte, E, rempli de charbon, et placé dans le foyer, F. Le gaz se dégageait par le tube D. On rechargeait la
(l) Traité d'éclairage par le gaz, par N. H. Schilling, ingénieur-directeur de la Compagnie du gaz de Munich, traduit de l'allemand par Ed. Servier, ingénieur sous-chef du service des usines de la Compagnie parisienne du gaz. Paris, 1868, in-4 .
cornue, après chaque opération, par l'orifice du creuset refroidi. Rien, on Je voit, n'était plus grossier. Aussi l'essai fait en 1798 dans l'usine de Soho, ne reçut-il alors aucune suite.
Ce ne fut qu'en 1803 que l'on songea sérieusement, dans la fabrique de Watt et Boulton, à éclairer les ateliers par le gaz. On avait préludé à cette entreprise par une illumination extérieure de la façade de la maison, à l'occasion de la paix d'Amiens (mars 1802). Murdoch s' était contenté de placer dans un fourneau une cornue semblable à celle que nous avons figurée plus haut, et de diriger le gaz à l'extérieur, au moyen d'un tube. 11 produisit ainsi aux deux bouts de la façade, deux grosses flammes, pareilles à ce que nous appelons en France feux de Bengale.
En 1802, l'usine de Soho n'était donc nullement éclairée au gaz, comme l'ont dit si souvent les écrivains anglais. On s'y servait, de l'aveu de Samuel Clegg, de lampes à huile, et non de gaz. En 1803 seulement la fonderie de Soho commença, comme nous venons de le dire, à être éclairée au gaz extrait de la houille. Les appareils de fabrication et de distribution qui furent employés, étaient, d'ailleurs, fort grossiers. Le gaz, au sortir de la cornue, était conduit directement et sans recevoir aucune purification, dans un gazomètre, contenant à peine 8 mètres cubes. Il se rendait de là, à travers des tuyaux de cuivre soudés, dans des becs, qui donnaient une flamme en forme d'ergot de coq.
La figure 63 représente l'appareil que Murdoch employa dans l'usine de James Watt, à Soho, pour distiller la houille. Il ne diffère, on le voit, du premier, qu'en ce que la cornue est placée horizontalement dans le fourneau au lieu d'y être posée verticalement. Seulement, la cornue M est divisée en deux parties, réunies par des boulons. Pour retirer le coke et recharger la cornue, on enlevait la partie antérieure. Le gaz se dégageait par le tube N.
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
Comme le gaz, mal préparé et non purifié, avait toutes sortes d'inconvénients, ce ne fut
fc'ig. 63. — Appareil pour la distillation de la houille dans l'usine de Soho.
M, cornue; R, foyer; P, tuyau do cheminée; N, conduit donnant issue au gaz.
qu'en 1805 que l'éclairage par le gaz fut adopté définitivement dans la. fabrique de James Watt. Peu de temps après, le bel établissement pour la filature du lin de MM. Phillips et Lée, à Manchester, fut éclairé à son tour par ce moyen nouveau.
Cette usine avait été construite sous la direction de Murdoch, qui était alors attaché à cet établissement. Ce travail suscita beaucoup de difficultés et dura près de deux ans. Plusieurs parties des appareils étaient trèsdéfectueuses. On fut obligé de placer des poches à goudron, sur tout le parcours des tuyaux, pour recueillir le goudron qui s'y condensait. Le gaz n'étant pas épuré, car l'emploi de la chaux était encore inconnu pour cet usage répandait une odeur infecte.
Il ne sera pas sans intérêt de reproduire ici un compte rendu écrit au début de cet entreprise par Murdoch, sur les appareils
établis chez MM. Phillips et Lée. Murdoch lut ce travail à la Société royale de Londres le 25 février 1805. C'est le premier document scientifique qui se rapporte à l'éclairage au gaz extrait de la houille.
Compte rendu de l'application pratique du gaz extrait de la houille, par M. "William Murdoch.
« Les faits qui sont exposés dans cette note résultent d'observations faites pendant l'hiver dernier à la filature de coton de MM. Phillips et Lée, à Manchester, où l'usage du gaz extrait de la houille, comme éclairage, a lieu sur une très-grande échelle. Les appareils de fabrication et de distribution ont été construits par moi dans les ateliers de MM. Boulton, Watt et Cie, à Soho.
« Tous les ateliers de cette filature, qui est, je crois, la plus considérable du Royaume-Uni, ses bureaux et ses magasins, et la maison d'habitation de M. Lée, qui est conliguë, sont éclairés par le gaz de houille. La quantité de la lumière totale produite pendant les heures d'éclairage, déterminée par la comparaison des ombres, a été trouvée égale à la lumière donnée par 2,000 chandelles moulées, de six à la livre ; chacune des chandelles, prises pour termes de comparaison, brûlait 4/10 d'once (H*r,37o) de suif à l'heure.
« La quantité de lumière est nécessairement sujette à quelques variations, à cause de la difficulté de régler toutes les flammes de manière à ce qu'elles reslent parfaitement constantes ; mais la précision et l'exactitude admirables avec lesquelles cette filature est conduite, m'ont fourni un excellent moyen de faire les essais comparatifs que j'avais en vue, pour me rendre compte de ce qui devait arriver en grand, et les expériences ayant été faites sur une si grande échelle et dans une période de temps considérable, on peut les regarder, je crois, comme suffisamment précises pour déterminer les avantages qu'on doit attendre de l'emploi de l'éclairage au gaz dans des circonstances favorables.
« Je n'ai pas l'intention, dans cette note, d'enlrer dans la description détaillée des appareils employés pour ïa fabrication du gaz; mais je dirai seulement que le charbon est distillé dans de larges cornues de fonte, qui sont constamment en travail pendant l'hiver, sauf les intervalles nécessaires pour les changer; le gaz qui s'en échappe est conduit par des tuyaux de fonte dans de grands réservoirs ou gîtzomôtres, où il est lavé et purifié avant d'être porté par d'autres tuyaux ou conduites jusqu'à la filature.
« Ces conduites se divisent en une infinité de rarni • fîcations formant une longueur totale de plusieurs milles dont le diamètre diminue à mesure que la quantité de gaz qui doit y passer devient moins considérable. Les becs, où le gaz est brûlé, sont en com-
munication avec ces tuyaux par de petits tubes, dont chacun est muni d'un robinet pour régler le passage du gaz dans chaque bec, et le fermer au besoin tout à fait. Cette dernière opération peut aussi s'opérer instantanément sur l'ensemble des becs d'une pièce, en manœuvrant un robinet dont chaque tuyau est muni à son entrée dans cette pièce.
« Les becs sont de deux espèces; les uns sont construits sur le principe de la lampe d'Argand, et lui ressemblent en apparence ; les autres se composent d'un petit tube coudé terminé par un cône percé de trois trous ronds d'environ un trentième de pouce de diamètre (8/10 de millimètre), l'un au sommet du cône, et les deux autres latéralement; le gaz sort de ces trous en produisant trois jets de flamme divergents qui présentent l'aspect d'une fleur de lis. La forme et 1 aspect de ce tube lui ont fait donner par les ouvriers le nom de bec en ergot de coq.
« Le nombre des becs de tout l'établissement est de 271 becs d'Argand et 633 en ergot de coq; chacun des premiers donne une lumière égale à celle de quatre chandelles et chacun des autres une lumière égale à 2 1/4 des mômes chandelles. Ainsi réglés, la totalité de ces brûleurs consomme par heure 1,230 pieds cubes (35,393 litres) de gaz extrait du cannelcoal; la qualité supérieure et la quantité du gaz produit par cette matière lui ont fait donner la préférence sur toutes les autres sortes de charbon, malgré son prix élevé. . . . 0
« L'introduction de ce mode d'éclairage dans l'usine de MM. Phillips et Lée s'est faite graduellement; on a commencé, dans l'année 1805, par éclairer deux salles de la filature, les bureaux et les appartements de M. Lée; on a étendu ensuite ce système à toute la manufacture et aussi vile que le permettait l'établissement des appareils. Tout d'abord quelques inconvénients résultèrent de l'imparfaite combustion et de l'incomplète épuration du gaz, qu'on peut attribuer, en grande partie, aux travaux que nécessitèrent les modifications successives apportées dans les appareils. Mais quand les appareils furent terminés, et à mesure que les ouvriers se familiarisèrent avec leur maniement, cet inconvénient disparut, non-seulement dans la filature, mais aussi dans la maison de M. Lée, qui estbrillammenl éclairée au gaz, à l'exclusion de toute autre lumière artificielle.
a La douceur et l'éclat propres à cette lumière, ainsi que la constance de son intensité, l'ont mise en grande faveur auprès des ouvriers ; et, comme elle est exempte du danger que présentent les chandelles par les étincelles qu'elles produisent, et de l'inconvénient qu'elles ont de devoir être mouchées fréquemment, elle offre l'avantage énorme de diminuer les chances d'incendie, auxquelles les filatures de coton sont si exposées.
« Ces faits montrent, comme on le voit, les avantages principaux que l'on peut attendre de l'éclairage y.u gaz. »
La figure 64 représente l'appareil qui fut employé dans l'usine de MM. Phillips et Lée. La cornue, E, était assez grande pour contenir 762 kilogrammes de houille. Le tube D donnait issue au gaz. Pour recharger la cornue, on l'avait munie d'un tube latéral, G. Pour introduire la houille dans la cornue, on plaçait les morceaux de charbon dans une cage de bois, que Ton soulevait au moyen d'une grue. Le même moyen servait à retirer le coke, après chaque opération, et quand la cornue s'était refroidie. On reconnut pourtant que la forme de cette cornue la rendait incommode et coûteuse, et on adopta une cornue en fonte beaucoup plus longue.
À la même époque où Murdoch installait ses appareils chez MM. Phillips et Lée, c'està-dire en 1805, Samuel Clëgg, alors élève de MM. Boulton et Watt, commença à s'occuper de l'éclairage au gaz. Il entreprit d'éclairer
Fig. 64. — Appareil pour la distillation delà houille employé par Murdoch daas la fabrique de MM. Phillips et Lée à Manchester.
par ce moyen la filature de M. Henry Lodge, à Sowerby-Bridge, près de Halifax.
Mais, dans ces divers établissements, le gaz
Fig. G5. — Le premier dépurateur de Samuel Clegg.
était brûlé sans être aucunement purifie. Il devint bientôt évident qu'à moins de faire usage de moyens puissants de purification, le gaz ne pourrait être introduit sans inconvénient dans des habitations privées. Les émanations insalubres provenant de sa combustion dans des pièces closes, causaient des maux de tête et irritaient les poumons.
Samuel Clegg essaya un moyen très-efficace pour purifier le gaz. Dans la première usine qu'il fut appelé à éclairer (celle de M. Harris, de Coventry), il ajouta de la chaux éteinte à Teau de gazomètre, et au moyen d'un agitateur, il mit le gaz en contact avec la chaux. Le gaz arrivait dans Teau qui remplissait le bassin du gazomètre, à 1 ou 2 pouces (0m,02S à O^OoO) au-dessous de la surface de l'eau, y trouvait un lait de chaux, dans lequel il barbottait, et se trouvait ainsi débarrassé de l'acide carbonique et de l'hydrogène sulfuré.
Samuel Glegg fit encore usage ici, pour la première fois, d'un appareil qu'il nomma condenseur. C'est une série de tuyaux verticauxj placés sur le parcours du gaz, entre les cornues et le gazomètre, et qui sert à refroidir le gaz qui sort brûlant des cornues.
La purification au moyen d'un lait de
t. iv,
chaux, répondait assez bien aux besoins ; mais il était très-difficile de renouveler le lait de chaux quand il était placé dans la citerne même du gazomètre.
En 1807 Samuel Glegg appliqua le gaz dans le Collège catholique deStonghurst, dans le Lancashire. La coûteuse expérience qu'il venait de faire dans l'usine de M. Harris, à Coventry, lui avait démontré que l'épuration du gaz, au moyen de la chaux délayée dans l'eau de la citerne du gazomètre, était un système fort peu satisfaisant, à cause de la difficulté de se débarrasser du lait de chaux qui avait servi à l'opération. Il songea alors à placer le lait de chaux dans un appareil distinct du gazomètre, et dans lequel ce liquide pût être facilement renouvelé après l'opération. Le dépurateur fut alors inventé. Le gaz traversait cet appareil avant de se rendre au gazomètre.
■ La figure 65 représente le premier appareil dépurateur dont Samuel Clegg fit usage.
Le lait de chaux était renfermé dans une caisse cylindrique de fonte, P,P,Pr,P'. Dans cette même caisse se trouve une boîte cylindrique en tôle, BB, fixée de telle sorte que
son bord inférieur soit distant d'environ un décimètre du fond de la caisse de fonte PPP'P'. Le gaz, arrivant par le tuyau A, se répand dans la boîte BB, puis, surmontant la pression du liquide, il traverse le lait de chaux CC, et se répand dans la partie supérieure, DD, de la caisse. Pendant qu'il traverse le lait de chaux, le gaz rencontre un diaphragme percé de trous, dd, et se divise ainsi en petites bulles, ce qui rend son contact aussi complet que possible avec la matière épurante. Quand il a atteint la partie supérieure de la caisse DD, le gaz s'échappe par le tuyau E, et se rend au gazomètre. Un agitateur TT, mû au sein du liquide, par la manivelle M et la tige aa, entretient ce liquide en mouvement et multiplie les contacts du gaz et de la matière alcaline. Après chaque opération, on renouvelait l'eau de chaux en vidant la caisse par le robinet R et la remplissant de nouveau de la liqueur alcaline au moyen de Fentonnoir G.
Tel est le premier dépurateur dont Samuel Clegg fit usage, mais nous devons dire que les embarras que présente dans les usines le maniement des liquides, rendaient cet appareil d'un emploi très-difficile dans la pratique.
Jusqu'à Tannée 4808 les procédés pour l'épuration du gaz extrait de la houille, furent donc très-infidèles. Le gaz préparé à Londres par Murdoch, ne l'emportait guère sur celui que Philippe Lebon avait préparé à Paris, dix ans auparavant, au moyen du bois. 11 était même nécessairement plus chargé de produits étrangers que le gaz du bois, car tout le monde sait combien sont multiples les produits de la distillation de la houille. Ce gaz, mal épuré, renfermait tous les produits qui se mêlent, pendant la distillation de la houille, à l'hydrogène bicarboné, et lui communiquent des propriétés nuisibles. Ce genre d'éclairage, dans les conditions où il se trouvait à cette époque, ne pouvait être toléré que dans une manufacture. De là à
l'emploi général du gaz dans l'éclairage public et privé, il y avait un pas immense à franchir. Ce but important ne devait être atteint qu'après bien des années et par une suite de persévérants travaux.
Un Allemand, nommé F.-A. Winsor, avait traduit en allemand et en anglais, le mémoire de Philippe Lebon sur le thermolampe, et il parcourait différentes villes de l'Allemagne, montrant à prix d'argent, et comme une expérience digne d'attirer la curiosité de la foule , la distillation du bois et la production du gaz inflammable. En 1802, Winsor publia à Brunswick, une nouvelle édition de la traduction de l'ouvrage sur le thermolampe, et il la dédia au duc régnant, qui avait été témoin, avec toute sa cour, de ses expériences sur l'éclairage au moyen de la distillation des bois de chêne et de sapin.
Winsor continua à donner ses représentations publiques dans les villes de Brème, Hambourg et Altona; enfin il se rendit à Londres, et exécuta les mêmes expériences en public sur le théâtre du Lycée. Les succès obtenus par Murdoch avec le gaz retiré de la houille, attirèrent toute l'attention de Winsor. Admis auprès de l'ingénieur anglais, il obtint de prendre part à ses travaux, et le seconda dans l'établissement définitif de l'éclairage de l'établissement de Watt à Soho, et dans quelques fabriques de Birmingham. Convaincu dès lors de l'avenir réservé à cette industrie, il prit en Angleterre un brevet d'invention, et s'occupa de former une société industrielle pour appliquer le gaz à l'éclairage dans l'intérieur des habitations.
Ce n'était pas une tâche facile que de fonder, au milieu de tant d'intérêts opposés, cette entreprise nouvelle. Les industries qui existaient à cette époque, pour l'éclairage domestique, devaient susciter contre ce projet des obstacles de tout genre. Elever au milieu des villes, des réservoirs immenses d'un gaz inflammable, placer le long des rues des conduits souterrains, conduire enfin ce gaz
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
dans l'intérieur des maisons, en présence de tant de matières sujettes à l'incendie, c'était évidemment heurter toutes les habitudes reçues, et provoquer des craintes sans nombre, assez fondées, d'ailleurs, à une époque où l'expérience n'avait encore rien appris sur l'innocuité de telles dispositions.
Ces premières difficultés auraient pu, à la rigueur, s'évanouir devant la pratique, si le gaz proposé avait offert dans ses qualités des avantages évidents. Mais, obtenu par les procédés mis en usage à cette époque, le gaz extrait de la houille présentait toutes sortes de défauts. Son odeur était fétide ; il attaquait les métaux ; il donnait naissance, en brûlant, à de l'acide sulfureux; enfin, on ne connaissait pas les moyens de prévenir les explosions qu'il occasionne lorsqu'il se mélange accidentellement avec de l'air atmosphérique.
Toutes ces conditions si défavorables auraient fait reculer le spéculateur le plus hardi : elles n'arrêtèrent pas Winsor. En effet, tout semblait se réunir chez cet homme singulier, pour en faire le type de l'industriel audacieux, qui, loin de céder aux résistances que soulèvent contre lui les intérêts contraires, y trouve un motif de plus de persister dans ses desseins, et qui, à force de hardiesse, de persévérance et de courage, par l'exagération de ses assertions et de ses promesses, finit par contraindre l'opinion de plier à ses vues. Tout ce que Winsor avança d'affirmations téméraires, de promesses chimériques, est presque inimaginable. Cependant ne blâmons pas trop haut ces manœuvres : c'est à elles que nous devons le rapide établissement de l'éclairage au gaz en Europe.
Winsor publia à Londres, en 1804, le prospectus d'une compagnie nationale « pour la lumière et la chaleur. » Il promettait à ceux qui prendraient une action de 100 francs, dans sa compagnie , un revenu annuel de 12,450 francs, lequel, ajoutait-il, était
probablement destiné à atteindre un jour dix fois cette somme. Comme on avait manifesté la crainte que l'extension de son système d'éclairage n'amenât peu à peu l'épuisement des mines de houille, Winsor déclarait, avec assurance, que le coke, résidu de la distillation de la houille, donnerait deux fois plus de chaleur en brûlant, que le charbon qui l'avait fourni !
Le capital de 1,250,000 francs, demandé par Winsor, fut entièrement souscrit; mais cette somme, au lieu de produire les revenus fabuleux que l'on avait annoncés, fut tout entière absorbée par les expériences.
Winsor ne se découragea pas. Appuyé par une commission de vingt-six membres, choisis parmi ses anciens actionnaires, et qui se composait de banquiers, de magistrats, de propriétaires, d'un médecin et d'un avocat, il enchérit si bien sur ses premières affirmations, qu'il se fit accorder une somme de 480,000 francs pour continuer ses expériences.
Mais ce premier résultat ne suffisait point. Le grand but à atteindre, c'était d'obtenir une charte royale pour la société. Pour y parvenir, \Vinsor ne recula devant aucun moyen.
Le problème de l'épuration du gaz était encore bien loin d'être résolu; les produits qu'on obtenait étaient d'une impureté extrême, leur action fâcheuse sur l'économie vivante était de toute évidence. Cependant Winsor n'hésitait pas à proclamer que le gaz hydrogène extrait de la houille, était doué d'une odeur des plus agréables, et que, loin de redouter les fuites qui pourraient se produire dans les tuyaux conducteurs du gaz, il viendrait un jour où. l'on y pratiquerait tout exprès une petite ouverture, afin de pouvoir respirer continuellement son odeur. A l'entendre, le gaz était encore un remède excellent; il jouissait de puissantes propriétés sédatives contre les irritations do poitrine.
« Les médecins habiles, disait-il, recommandent d'en remplir des vessies et de les placer sous le chevet des personnes affectées de maladies pulmonaires, afin que, transpirant peu à peu de son enveloppe, il se mêle à l'air que respire le malade, et en corrige la trop grande vivacité. »
Puis, se laissant aller sur cette pente, il ajoutait :
« Dans le foyer même de l'exploitation, l'air, au lieu d'être infecté d'une fumée nuisible, ne contient que des atomes de goudron et d'huile en vapeurs, d'acide acétique et d'ammoniaque. Or on sait que chacune de ces substances est un antiseptique. L'eau goudronnée s'emploie comme médicament à l'intérieur; les huiles essentielles sont aussi utiles qu'agréables à respirer; l'acide acétique ou vinaigre est un antiputride, et l'ammoniaque est, comme l'hydrogène, un puissant sédatif. »
Il terminait en disant que les navigateurs qui entreprennent des voyages de long cours, feraient bien d'emporter, à titre de substance hygiénique, quelques tonneaux des résidus provenant de la fabrication du gaz.
Winsor avait à lutter, à cette époque, à peu près contre tout le monde. Les résultats fâcheux de ses premiers essais avaient laissé dans tous les esprits une impression très- défavorable. D'un autre côté, Murdoch, irrité de se voir contester par un rival, ses droits d'inventeur, lui suscitait mille entraves. La plupart des savants, qui ne pouvaient connaître encore toutes les propriétés du gaz de l'éclairage et les moyens de parer à ses dangers, se réunissaient pour combattre le novateur, qui, assez ignorant lui-même en ces matières, ne faisait que fournir des armes à ses contradicteurs, par ses réponses erronées. Un chimiste, qui nous est connu par un Traité des manipulations traduit en français, Accum, se distinguait entre tous par l'insistance et la force de ses objections. II prouvait que le gaz, tel que le préparait Winsor, était d'un emploi difficile, d'un maniement dangereux, et qu'il devait exercer sur l'économie une action très-nuisible.
Toutes ces critiques, qui agissaient de
la manière la plus fâcheuse sur l'esprit du public anglais, n'ébranlèrent pas un instant les projets ni la ferme assurance de Winsor.
Le 1er mars 1808, il convoqua les actionnaires de sa compagnie. Il exposa les travaux exécutés jusque-là et l'état présent de l'exploitation. N'ayant pu obtenir l'autorisation d'éclairer les principales places de Londres, on avait dû se borner à l'éclairage de la grande rue Pall-Mall. Winsor annonçait en outre, qu'il avait adressé au roi un mémoire, dans lequel il demandait, pour la compagnie, le privilège exclusif de l'exploitation de sa découverte dans toute l'étendue des possessions britanniques. Le mémoire présenté à George III promettait un bénéfice de 670 pour 100 sur les fonds avancés. Mais le roi avait répondu «qu'il ne pouvait accorder la charte d'incorporation demandée par le mémoire qu'après que Ton aurait obtenu du parlement un bill qui autorisât la société. »
Sur cette déclaration, une enquête fut ouverte, le 6 mai 1809, devant la Chambre des communes. Dans cet intervalle, Winsor n'avait pas perdu son temps. Par sa remuante activité, il avait fini par multiplier singulièrement le nombre des partisans du gaz; l'opinion publique commençait à fléchir du côté de ses idées. Ce n'est du moins que par cette conversion unanime que Ton peut expliquer ce qui se passa devant la commission d'enquête de la Chambre des communes.
Tous les témoignages invoqués, toutes les autorités consultées, se montrèrent favorables au nouveau système d'éclairage.
Winsor fit comparaître d'abord des vernisseurs, qui employaient beaucoup d'asphalte étranger, et qui vinrent affirmer que le goudron,ou l'asphalte du gaz, donnait un noir d'un lustre bien supérieur; qu'il se dissolvait et séchait plus vite, et pouvait être employé sans mélange avec la résine. Des teinturiers vinrent ensuite annoncer que les eaux ammoniacales provenant de l'épuration du gaz, Tempor-
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
taïent de beaucoup sur les préparations analogues dont ils faisaient usage dans leurs ateliers. Un contre-maître de calfats déclara le goudron de Winsor bien supérieur aux produits de ce genre d'une autre origine. Un chimiste vînt faire savoir que l'ammoniaque, appelée à remplacer le fumier, rendrait un jour à l'agriculture des services immenses. Enfin, les membres de la commission d'enquête ayant demandé à recueillir, sur ces différents sujets, l'avis d'un chimiste spécialement versé dans la connaissance des propriétés du gaz de l'éclairage, Winsor n'hésita pas à désigner, pour remplir cet office, Accum, c'est-à-dire précisément le savant qui jusque-là avait le plus vivement combattu ses idées par ses discours et ses écrits. A Féionnement général, Accum déclara, en réponse aux questions qui lui furent posées par sir James Hall, président de la commission d'enquête, que le gaz obtenu par Winsor n'avait aucune mauvaise odeur, qu'il brûlait sans fumée; enfin que le coke, formant le résidu de sa fabrication, était supérieur à tous les autres combustibles.
En dépit de ce concours inattendu de témoignages favorables, le bill d'autorisation fut refusé par la Chambre des communes.
Winsor se tourna aussitôt vers la Chambre des pairs. En 1810, les démarches qui avaient été faites auprès des membres de la Chambre des communes, recommencèrent pour les membres de la Chambre des lords. Elles eurent cette fois un résultat plus heureux, car le bill d'autorisation fut approuvé par la Chambre haute. Dès lors Georges lïl put délivrer la charte royale qui instituait le privilège de la compagnie du gaz.
En possession de ce privilège, la compagnie fixa son capital à 5 millions. Elle commença alors à entrer d'une manière étendue et régulière, dans l'exploitation de l'éclairage public. Les appareils pour l'épuration et pour la distribution du gaz, les formes les plus convenables pour la disposition des becs,
tout ce qui se rattachait directement à la pratique de cette industrie nouvelle fut soumis à des expériences suivies, qui finirent par porter l'ensemble de ses procédés à un état de perfection remarquable. Samuel Clegg, le principal créateur de cette industrie, après William Murdoch, se distingua par plusieurs innovations heureuses, universellement adoptées aujourd'hui.
Pendant que tout cela se passait à Londres, quelques filatures de coton du Lancashire s'éclairaient par le gaz. Tel fut, par exemple, le grand établissement de M. Greenaway , à Manchester. C'est là que Samuel Clegg inventa et mit en usage pour la première fois, le barillet pour la condensation du goudron , appareil qui est resté depuis en usage dans toutes les usines à gaz.
En 1812, Clegg éclaira aussi la filature* de coton de MM. Samuel Ashton et frères, à Hyde, près de Stakport, où il introduisit le dépurateur à chaux en poudre humide, moyen d'une efficacité reconnue. 11 adopta des cornues cylindriques et parvint à régulariser la pression du gaz dans le gazomètre.
Dans la même année Samuel Clegg éclaira l'établissement d'Ackerman, marchand de tissus dans le Strand, à Londres.
L'éclairage au gaz, qui était alors une nouveauté, excita une surprise générale. On raconte qu'à cette occasion, une dame de haut parage fut si étonnée et si ravie de l'éclat d'une lampe qu'elle voyait fixée sur le comptoir d'un marchand de la Cité de Londres, qu'elle pria de la lui laisser emporter dans sa voiture, offrant de payer le prix qu'on lui demanderait. Cette prétention naïve prouve à quel point la nature du gaz d'éclairage était encore mal comprise à cette époque.
Il importe de remarquer ici que le gaz était préparé alors dans la maison même où il devait être employé, c'est dire qu'il n'y avait pas encore d'usine générale établie pour la fabrication du gaz, et par conséquent aucune canalisation sous le pavé des rues.
Cependant les plaintes s'élevèrentcontreles appareils employés dans l'établissement d'Ackerman, à cause de l'écoulement de Veau de chaux dans les égouts. Pour remédier à cet inconvénient, Samuel Clegg employa la chaux sèche ; mais on dut bientôt l'abandonner à cause de la quantité énorme qu'il fallait en perdre. On ne savait pas encore qu'il fallait disposer la chaux humectée d'eau en couche mince et sur une grande surface, pour obtenir, sans aucun embarras, une épuration irréprochable.
Ce n'était pas seulement dans le public anglais que régnaient de grandes préventions contre le gaz. Les savants eux-mêmes partageaient ces craintes. Le chimiste Humphry Davy, sans doute par un effet de l'humeur noire qui assombrit les derniers temps de son existence, était peu favorable à un système qu'il aurait dû, au contraire, appuyer de toutes ses forces, en sa qualité de chimiste plein d'autorité dans son pays. Il trouvait tellement ridicule le projet d'exécuter en grand l'éclairage par le gaz hydrogène, qu'il demanda si Ton avait l'intention de prendre le dôme de la cathédrale de Saint-Paul pour gazomètre. « J'espère, répondit Samuel Clegg, « qu'il viendra un jour où les gazomètres « ne seront pas plus petits que le dôme de « Saint-Paul. »
Pour triompher des résistances du public et l'édifier sur les avantages de ce mode d'éclairage, une nouvelle compagnie qui s'était formée, et qui avait pris pour ingénieur Samuel Clegg, appropria et éclaira gratuitement un certain nombre de boutiques et de maisons dans la Cité de Londres. Mais les propriétaires ne consentaient qu'avec répugnance à se prêter à ces essais. On s'imaginait que les tuyaux de conduite du gaz devaient être toujours chauds, et par conséquent, exposer à l'incendie les lambris des maisons. Lorsqu'on éclaira au gaz les couloirs de la Chambre des communes, l'architecte insista pour que les tuyaux tussent placés à 10 ou 12 centimètres de dis-
tance du mur, crainte d'incendie. On voyait souvent les curieux appliquer leur main contre ces tuyaux, pour se rendre compte de la température.
Il était si difficile alors de se procurer des tuyaux de distribution pour le gaz, qu'on était obligé de les faire avec de vieux canons de fusils, que l'on vissait les uns au bout des autres.
Les compagnies d'assurance, cela va sans dire, faisaient objections sur objections contre l'emploi du gaz dans les habitations privées.
Cependant la question faisait des progrès, les résistances commençaient à diminuer, et l'on put songer à créer une usine à gaz. Elle fut établie en 1813, à Peter- Street (Westminster) sous la direction de Samuel Clegg.
Dès que l'usine fut achevée, sir Joseph Banks et quelques autres membres de la Société royale de Londres^ furent chargés d'examiner les appareils, et de faire un rapport sur les dangers ou l'utilité de cet établissement. La commission conclut qu'il fallait obliger la Compagnie à construire des gazomètres ne contenant pas plus de 170 mètres cubes chacun, et de plus, enfermés entre des murs très-solides.
Pendant que sir Joseph Banks et quelques autres membres de la commission, se trouvaient dans le bâtiment du gazomètre, et s'expliquaient avec vivacité sur les dangers qui résulteraient de l'approche d'une lumière près d'une fuite arrivée à un gazomètre, Samuel Clegg commanda d'apporter un foret et une chandelle. Puis il pratiqua avec le foret un trou dans l'enveloppe métallique du gazomètre , et à la grande frayeur de tous les assistants, il approcha la lumière du gaz qui s'en échappait à flots. Plusieurs des honorables savants, frappés de terreur, s'étaient empressés de se retirer loin du théâtre de cette téméraire expérience (fig. 66, page 121). Mais, à l'étonnement général, aucune explosion n'eut lieu.
Cette preuve matérielle de la sécurité des gazomètres ne put cependant détruire les
préventions de la commission, et la Compagnie fut obligée de construire, à grands frais, de petits gazomètres, entourés de gros murs.
Du reste , dès l'origine de l'éclairage au gaz, on avait conçu de vives craintes contre les gazomètres de grande dimension. C'est ainsi que dans le Collège catholique de Stonghurst, dont nous avons parlé plus haut, la capacité du gazomètre était seulement de 28 mètres cubes. Le supérieur du collège complimenta Samuel Clegg sur la réussite de son appareil; seulement il l'engagea à diminuer les dimensions du gazomètre. Il trouvait la capacité de 28 mètres cubes imprudente, et insista beaucoup pour qu'on fît usage de deux gazomètres de 14 mètres cubes chacun. On était loin, on le voit, de la dimension des gazomètres actuels, qui mesurent 10,000 mètres cubes, et peuvent atteindre jusqu'à 25,000 mètres cubes.
A la fin de 1 813, une explosion eut lieu dans l'usine de Westminster. Elle fut causée par le gaz qui s'échappa d'un épurateur placé dans le voisinage des ateliers de distillation, et qui vint s'enflammer au foyer des cornues. Les fenêtres des maisons voisines volèrent en éclats, et Samuel Clegg fut gravement blessé. Cet événement, qui impressionna beaucoup le public, vint justifier les appréhensions générales.
Le 31 décembre 1813, le pont de Westminster fut éclairé au gaz. Ce spectacle amusa beaucoup les promeneurs; mais les craintes persistaient dans l'esprit de tout le monde. Souvent les allumeurs refusaient de remplir leur office. Ils craignaient de provoquer, en mettant le feu dans les lanternes, une explosion, dont ils seraient les victimes; de sorte que. Samuel Clegg fut obligé, pendant plusieurs soirs, d'aller lui-même allumer les réverbères sur le pont de Westminster.
Les autorités de la paroisse de Sainte-Marguerite, à Westminster, furent les premières qui firent un marché pour l'éclairage de leurs rues. Le 1er avril 1814, les vieilles
lampes à huile furent misés de côté , et remplacées par de brillants becs de gaz. Des centaines d'individus suivaient les allumeurs, pour.les voir faire. A cette époque, on se servait alors de torches pour l'allumage ; on leur substitua plus tard la lanterne à main, inventée par Grafton.
Pendant longtemps, il fut impossible de vaincre le préjugé des propriétaires des maisons contre les candélabres appliqués aux murs. Beaucoup de discussions et de débats eurent lieu entre la Compagnie du gaz et les autorités de la paroisse de Sainte-Marguerite, pour obtenir la permission de placer des candélabres contre les murs des maisons.
Quand la « Chartered Company gas », c'est-à-dire la Compagnie du gaz autorisée par charte royale , eut vaincu les principales difficultés, et que les oppositions contre l'usage du gaz furent un peu apaisées, d'autres compagnies se formèrent, pour construire des usines dans différentes villes de l'Angleterre. Samuel Clegg dirigea les travaux pour l'éclairage de Bristol, Birmingham, Chester, Kidderminster et Worcester.
Les illuminations qui furent faites à Londres, pour célébrer la paix de 1814, donnèrent une occasion solennelle d'étaler à tous les yeux le spectacle du gaz. Les décors, motifs et devises en becs de gaz, surpassèrent, par leur splendeur, tout ce qu'on avait vu jusque-là. Le principal sujet d'illumination figurait une pagode, qui fut dressée dans le parc de Saint-James. Elle avait 20 pieds de haut, et devait présenter l'aspect d'une masse de feu. Malheureusement, un feu d'artifice placé dans le voisinage, et que l'on avait cru devoir essayer la veille, enflamma la carcasse de la pagode, la mit hors d'usage, et dans la soirée de la fête l'illumination par le gaz ne put s'effectuer. Cet accident donna de nouvelles armes aux adversaires de l'éclairage au gaz. Le lendemain, on faisait circuler le bruit que le gaz avait mis le feu à la pagode, et il fut impossible de détruire com-
plétement cette erreur dans l'esprit du peuoie.
En 1815 Guildhall, c'est-à-dire l'Hôtel de ville de Londres, fut éclairé au gaz. L'inauguration avait été réservée pour le plus grand jour de fête de la ville, le 9 novembre. L'éclat de la lumière du gaz fut fort admiré.
Le gaz se vendait à cette époque, 58 centimes le mètre cube, et il ne trouvait que de rares débouchés. Comme le compteur n'était pas encore inventé, la quantité de gaz brûlé était estimée avec assez de justesse, quand on prenait les précautions convenables , mais trop souvent les estimations étaient loin delà vérité* Aussi les actionnaires de la Compagnie ne recevaient-ils aucun dividende.
On était continuellement obligé de modifier <>u de transformer les appareils des usines, de sorte que les revenus étaient absorbés entièrement par les changements, les réparations ou la construction de nouvelles machines, et par des essais pour arriver à de meilleurs résultats.
Tous les objets nécessaires à une usine à gaz coûtaient extrêmement cher. On ne pouvait à aucun prix se procurer des ouvriers. 11 fallait les créer, c'est-à-dire que l'on avait d'abord à trouver des hommes capables et désireux d'apprendre, et ensuite aies instruire dans cet art nouveau.
En 1815, Samuel Clegg inventa et fit breveter le compteur à gaz. Cet appareil consista d'abord simplement en deux vessies , renfermées dans des caisses d'étain, et qui se remplissaient et se vidaient alternativement par le gaz qui les traversait avant de se rendre aux becs. Leur communication avec les becs était établie au moyen de soupapes hydrauliques à mercure. Mais les vessies étaient détruites par les impuretés que le gaz y déposait. On essaya ensuite, mais sans de meilleurs résultats, le cuir et d'autres membranes recouvertes d'un vernis et de feuilles d'or. On eut recours alors à des vases métalliques fonctionnant de la même manière que
les vessies, mais on ne s*en trouva pas mieux. Le compteur sec fut alors abandonné, et le compteur à eau, chef-d'œuvre de mécanique, fut enfin imaginé par Samuel Clegg.
Cependant tous ces essais ne s'exécutaient pas sans des dépenses considérables. Jusqu'à l'année 1816 la Compagnie [Chartered Company gas) se traîna sans faire de pertes ni de bénéfices. Il fut reconnu, à cette époque, qu'elle allait être ruinée si l'on n'augmentait ses privilèges, et si on ne lui accordait à perpétuité l'exploitation de l'éclairage dans toute la Grande-Bretagne.
Pour atteindre ce but suprême, Winsor, qui faisait partie des directeurs de la Compagnie, mit tous les ressorts en jeu. Un nouveau comité d'enquête ayant été institué auprès delà Chambre des communes, il fit de nouveau passer sous les yeux de la commission, une série de témoins officieux, qui rendirent aux qualités du gaz un hommage sans réserve. Tout le monde demandait que la nouvelle industrie fût encouragée'. Les marchands et les manufacturiers assuraient tous que le gaz avait des avantages bien supérieurs à ceux de l'huile. Il n'y eut pas jusqu'aux agents de police qui vinrent déclarer que le gaz était pour eux un puissant auxiliaire, et qu'à sa clarté ils apercevaient bien mieux un voleur.
Ce qu'il y avait de sérieux dans ces témoignages, et ce qui frappa surtout le parlement, c'est que l'établissement de ce système d'éclairage devait créer en Angleterre, avec de grands débouchés pour les houilles du pays, d'autres produits nouveaux, tels que du goudron, des huiles minérales, des sels ammoniacaux, etc., susceptibles de recevoir dans l'industrie des applications utiles.
11 restait néanmoins un point essentiel à éclaircir. On avait signalé des explosions dans les boutiques de Londres, et la commission d'enquête voulait être bien édifiée sur ce fait. On demanda, en conséquence, des renseignements positifs sur les chances d'explosion que présente un mélange de gaz
Fig. 66. — -Effroi des savants de la Société royale de Londres devant une courageuse expérience de Samuel Clegg.
et d'air atmosphérique. Avec- son assurance accoutumée, Winsor répondit que, dans sa propre maison, en présence de Sir Humphry Davyet de Sir James Hall, on était entré avec une bougie allumée, sans provoquer de détonation, dans une chambre bien fermée et qui avait été remplie de gaz pendant trois jours et trois nuits. Enchérissant sur cette première assertion, il ajouta que l'expérience avait été répétée sans accident après avoir rempli la chambre de gaz pendant sept jours et sept nuits. Et comme les membres de la commission, élevant quelques doutes sur ce
fait, demandaient quel était l'homme assez courageux pour avoir tenté une pareille épreuve : « C'est moi ! » répondit Winsor.
Avec de tels procédés, avec une manière si hardie de lever les obstacles, le succès ne pouvait être douteux. Un bill définitif, réglant les derniers privilèges de la Compagnie fut accordé le 1er juillet 1816, et sanctionné par Georges IÏI. On l'autorisa à porter à 10 millions son capital, qui plus tard s'éleva jusqu'à 22 millions.
La Compagnie royale s'organisa dès ce moment d'une manière définitive. On éta-
blit dans le quartier de Westminster trois grands ateliers d'éclairage. Plusieurs autres usines s'élevèrent bientôt, par les soins de la même Compagnie, dans les faubourgs de Londres et dans plusieurs villes de la Grande- Bretagne. Enfin l'éclairage par le gaz prit en quelques années un tel développement en Angleterre, qu'en 1823 il existait à Londres plusieurs compagnies puissantes, et que celle de Winsor avait déjà posé à elle seule, sous le pavé des rues, un réseau de cinquante lieues de tuyaux.