LE GAZ PORTATIF
Il nous reste à dire quelques mots du gaz portatif.
Dans les premières années de l'emploi du gaz , on redoutait beaucoup les frais considérables qu'entraîne la canalisation, c'est-àdire la distribution du gaz au moyen de canaux souterrains ; on craignait de ne jamais couvrir (es dépenses que nécessitaient la pose et l'achat des tuyaux. On eut donc l'idée de réduire le gaz à un petit volume, en le comprimant, à une pression considérable, dans des réservoirs susceptibles d'être transportés. Mais les désavantages de ce système ne tardèrent pas à se manifester. La difficulté de comprimer le gaz à trente atmosphères, sans amener de fuites, l'impossibilité d'obtenir, pendant la combustion, un écoulement de gaz constant, de manière que les dimensions de la flamme restassent les mêmes, enfin le danger qui résultait de l'emploi de ces appareils, obligèrent d'y renoncer. Le chimiste anglais, Faraday , a prouvé, d'ailleurs, que ïa compression du gaz de l'éclairage donne naissance à divers carbures d'hydrogène liquides, qui se forment aux dépens du gaz lui-
même, et amènent ainsi une perte notable de produit. On a donc bien vite renoncé à ces fortes pressions.
M. Houzeau-Muiron, de Reims, a eu l'idée de transporter à domicile le gaz non com<primé. On renfermait le gaz dans des voitures immenses, et fort laides, composées de tôle mince, et contenant de grandes outres élastiques, munies d'un robinet et d'un tuyau» Quand il s'agissait de distribuer le gaz au consommateur, le conducteur de la voiture faisait agir une petite manivelle placée à l'extérieur; la manivelle serrait des courroies qui comprimaient l'outre, et chassaient le gaz dans le gazomètre du particulier.
Ce système a été quelque temps adopté à Rouen, à Marseille, à Sedan, à Reims et à Paris. Il ne présente cependant aucun avantage particulier. Le réservoir de gaz comprimé dont chaque consommateur devait être muni, occupait une grande place, et l'écoulement du gaz était difficile à régler.
Le gaz non comprimé ne peut présenter, sous le rapport économique, aucune supériorité sur le système établi pour le gaz de la houille, lequel, chassé dans les tuyaux, sous une faible pression, ne coûte aucuns frais de transport. M. Damas a dit, avec raison, à ce propos, dans son Traité de chimie ; « L'économie revient à peu près à celle qu'on pourrait attendre en remplaçant par des porteurs d'eau les tuyaux principaux de conduite que l'on établit à grands frais dans toutes les rues. »
Le gaz portatif non comprimé avait beaucoup d'autres inconvénients. 11 fallait d'abord trouver chez l'abonné, un emplacement convenable pour le gazomètre, ce qui était toujours difficile, vu ses grandes dimensions. Le consommateur n'était pas sans inquiétude pour l'incendie, avec cette masse considérable de gaz tenu en provision dans une habitation privée. Là compagnie éprouvait de grandes difficultés ou de véritables pertes, lorsque, pour une raison quelconque, elle avait à interrompre cet ér.lai-
* L'ART DE L'ECLAIRAGE
Fig. Si. — Voiture pour le transport du gaz comprimé.
rage, ou à cesser l'abonnement. Il fallait alors remporter le gazomètre à l'usine, ou rétablir chez un autre abonné. Ces opérations de déplacement et d'installation nouvelle, entraînaient de grands frais. Disons enfin que le gaz renfermé dans un gazomètre, perd de plus en plus de son pouvoir éclairant, par suite de la condensation, qui se fait au bout d'un certain temps, des vapeurs des divers hydrocarbures qui existent toujours dans le gaz de. l'éclairage et qui ajoutent à son éclat. One fois ces vapeurs revenues à l'état liquide, le gaz perd de son titre.
Pour toutes ces raisons, le gaz portatif n'est plus distribué aujourd'hui qu'à l'état -comprimé.
11 existe à Paris, rue de Charonne, une usiné de gaz portatif, d'une certaine importance. Quelques détails sur cette usine
feront apprécier à sa juste valeur le rôle du gaz comprimé dans l'industrie de nos jours.
C'est le bog-head, cette espèce de schiste bitumineux si riche en gaz éclairant, que l'on distille à l'usine de Charonne, pour produire •le gaz portatif. Le bog-head, que l'on extrait d'un de ses principaux gisements, situé en Ecosse, aux environs de Clascow, est un silicate d'alumine, contenant près de 60 pour! 00 de bitumes divers, lesquels, par la distillation, se réduisent presque totalement en gaz éclairant. Aussi le gaz extrait du bog-head est-il doué d'un pouvoir éclairant quatre fois supérieur à celui du gaz retiré de la houille.
On distille le bog-head^ à l'usine de la rue | de Charonne, dans des cornues qui diffèrent peu de celles que Ton emploie pour /a fabri-
cation du gaz ordinaire. Ce sont des cornues très-plates, en terre réfractaire, munies d'une tête en fonte, portant un obturateur en fonte, fixé lui-même par une vis. La distillation se fait très-rapidement. Le résidu extrait des cornues reçoit différents usages dans l'industrie, ou bien est vendu comme coke de qualité supérieure.
Le barillet, dans lequel se condense la plus grande partie des produits de la distillation du bog-head, est placé, suivant le système ordinaire, au-dessus des cornues. Les matières bitumineuses et goudronneuses qui s'y condensent, sont beaucoup plus abondantes et plus variées que celles qui proviennent de la distillation de la houille. Soigneusement recueillies, elles constituent l'un des produits les plus importants de cette industrie.
Le gaz achève de se débarrasser des matières goudronneuses et des hydrocarbures divers, dans le . condenseur et dans la colonne à coke. Puis des épurateurs absorbent l'acide carbonique ou l'hydrogène sulfuré, et le gaz, ainsi purifié , se rend au gazomètre.
Le gazomètre, dans les usines qui préparent le gaz portatif, n'a pas l'importance qu'il présente dans les usines ordinaires. Ce n'est plus, à proprement parler, un réservoir destiné à accumuler de grandes quantités de fluide. Ce n'est qu'une sorte d'entrepôt, une capacité de petite dimension, dans laquelle le gaz est puisé par des pompes foulantes, et refoulé par les mêmes pompes dans des réservoirs cylindriques en tôle, qui sont disposés dans les voitures mêmes qui doivent le transporter chez l'abonné.
Dan5 l'usine de la rue de Charonne, il y a douze pompes aspirantes et foulantes, qui agissent sur l'unique gazomètre.
C'est, disons-nous, dans les réservoirs de tôle que portent les voitures, que le gaz est immédiatement refoulé et comprimé.
Voici comment sont construits ces réservoirs,
ainsi que la voiture qui sert à leur transport.
La voiture est une grande caisse de 3 mètres de long sur 2 de large, pesant 1,5*00 kilogrammes, et renfermant trois rangées de trois cylindres en tôle, en tout neuf cylindres, ou réservoirs. Oh peut condenser dans chacun de ces cylindres, 400 litres de gaz, mesuré à la pression ordinaire. Ils sont composés d'une tôle assez résistante, car ils doivent renfermer du gaz comprimé à 11 atmosphères^ Les cylindres pèsent autant que la voiture, ce qui donne un poids total de 3,000 à 3,500 kilogrammes.
Chaque cylindre est muni d'un tube armé d'un robinet. Ces tuyaux communiquent avec un tuyau général, nommé rampe, qui est placé à l'arrière de la voiture, et qui porte un manomètre , destiné à indiquer le degré de compression du gaz intérieur. Cette rampe est un tube en cuivre, sur lequel sont montés autant de robinets qu'il y a de cylindres; de sorte qu'en ouvrant un de ces robinets, on fait passer dans le cylindre le gaz contenu dans la rampe, et réciproquement.
La figure 81 représente l'une des voitures pour le transport du gaz portatif; AB est la rampe, qui communique, au moyen de tubes infléchis, avec chacun des neuf cylindres. C, est un robinet placé au-dessous de la rampe, et communiquant avec elle, sur lequel on adapte le tube destiné à envoyer le gaz chez l'abonné.
Lorsqu'il s'agit de remplir de gaz une de ces voitures, on l'amène près de l'atelier des pompes de compression. On adapte à la rampe un tuyau de caoutchouc, doublé de forte toile, partant du gazomètre, puis, ayant ouvert le robinet de la rampe et les robinets des neuf cylindres, on fait agir la pompe aspirante et foulante. Le manomètre lait connaître la pression , qui est la même dans tous les cylindres, puisqu'ils communiquent tous entre eux, par l'intermédiaire de la rampe.
On arrête l'introduction et la compression du gaz lorsque le manomètre indique 11 atmosphères. On ferme d'abord le robinet communiquant avec chaque cylindre, puis celui qui fait communiquer la rampe avec le gazomètre.
C'est dans la journée que les voitures de gaz comprimé se mettent en route, attelées de deux chevaux. Elles vont remplir les petits réservoirs existant chez chaque consommateur. Quand la voiture est arrivée devant la porte de l'abonné, le conducteur commence par appliquer un tuyau de conduite en caoutchouc, au robinet C (ftg. 81) placé au-dessous de la rampe et des cylindres et communiquant avec eux. 11 applique l'autre extrémité de ce tube sur le robinet du réservoir du particulier. Ensuite, il ouvre les deux robinets, et laisse le gaz s'écouler. Comme le gazomètre du particulier est vide, où ne renferme guère que du gaz à 2 ou 3 atmosphères, reste de la consommation de la veille,. tandis que le gaz de la voiture est comprimé à 1 i atmosphères, le gaz est lancé avec force, par cette différence de pression, dans le réservoir dè la maison. Le manomètre de ce dernier appareil indique la pression, au fur et à mesure de l'écoulement du gaz. On interrompt l'écoulement du gaz quand le réservoir de l'abonné est à la pression de 4 ou 5 atmosphères. Pour atteindre ce degré, il faut souvent vider plusieurs des cylindres de la voiture : le premier amène la pression à 3 ou 4 atmosphères, le second ou le troisième à 5.
Quand le réservoir de l'abonné est ainsi rempli, le conducteur de la voiture se rend ' chez un autre consommateur, où il exécute la même opération, en ayant soin de commencer par vider ceux de ses cylindres dont la pression est devenue la plus faible.
Les réservoirs existant chez les particuliers, sont des cylindres de tôle assez résistante. Ils ont seulement 2 m, 60 de hauteur, surOm,60 de diamètre, et par conséquent n'ont rien de
gênant. Ils sont toujours munis d'un manomètre. Le gaz se dirige de ce réservoir dans les becs de la maison, par un robinet qui en règle l'écoulement.
L'établissement de Charonne dessert particulièrement les communes des environs de Paris, qui se trouvent à une trop grande distance des usines à gaz. Il va porter la lumière dans les populations de la banlieue; telle est sa mission modeste, et on ne v^it guère que le cercle de ses attributions puisse s'étendre à autre chose qu'à remplacer les conduites, quand les lieux à éclairer sont à une trop grande distance des usines. Autrefois, à Paris, un certain nombre d'administrations publiques et quelques théâtres, par exemple celui de TOdéon, faisaient usage du gaz comprimé; mais aucune raison particulière n'obligeant à maintenir plus longtemps ce système exceptionnel, on n'a pas tardé à y renoncer.
Il est, toutefois, une application qui pourrait être faite du gaz comprimé: nous voulons parler de l'éclairage des trains de chemin de fer. M. Hugon , directeur de l'usine de Charonne, fît, au mois de décembre 1858 et au mois de mai 1859, sur le chemin de fer de l'Est, plusieurs expériences assez concluantes sous ce rapport. Comme l'agitation de l'air pendant la marche, aurait eu pour effet d'éteindre le gaz , M. Hugon avait interposé entre le bec et les cylindres servant de réservoir de gaz, une espèce de caisse à air, dans laquelle venaient se produire et se perdre les agitations et ébranlements de Pair résultant de la marche. Le 1 1 décembre 1858, sur le train de Strasbourg à Paris, M. Hugon éclaira le convoi pendant treize heures, à raison de 40 centimes environ par lanterne et oar heure d'éclairage.
Cette expérience était intéressante en elle même ; mais on comprend qu'elle n'ait pas eu d'autre suite.
En Amérique, les bateaux à vapeur faisant de longs trajets nocturnes sur les fleuves ou
sur l'Océan, ont été quelquefois éclairés au moyen du gaz comprimé. Les paquebots transatlantiques pourraient recevoir le même mode d'éclairage, car il parait que le Great- Eastern, au bord duquel ce système a été établi, ne s'en est pas mal trouvé.
gulièrement en présentant la forme que re-
trace la figure 83.