‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [4], Éclairage, chauffage, ventilation, phares, puits artésiens, cloche à plongeur, moteur à gaz, aluminium, planète NeptuneChapitre 39 sur 143 · APPRÉCIATION ET AVENIR DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION ET AVENIR DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE

En voyant la puissance de la lumière électrique, il n'est personne qui ne se demande quel est l'avenir qui lui est réservé, et qui n'espère voir bientôt les lampes électriques employées pour les besoins de l'éclairage public et privé. Cette question mérite d'être soumise à un examen attentif.

C'est une erreur de croire, avec bien des personnes, que Fobstacle qui arrête l'application de l'électricité à Féclairage, provienne de la dépense qu'elle entraînerait. Cette dépense est médiocre. Comparée à l'effet lumineux produit , elle est même notablement inférieure à celle de nos modes habituels d'éclairage. L'obstacle qui s'oppose à l'adoption de la lumière électrique réside dans ses propriétés mêmes, qui ne se prêteraient point aux conditions habituelles de Féclairage.

Ce qui distingue la lumière électrique de toutes les autres sources lumineuses, c'est qu'elle a pour effet de concentrer, de retenir au même point une quantité prodigieuse de rayons lumineux. Ceci exige une explication.

La lumière qui prend naissance dans les modes d'éclairage ordinaires, dans la combustion de l'huile, des bougies, etc., ne concentre pas sur un même point tous les rayons lumineux qui en émanent; elle se dissémine dans l'air dès le moment de sa production. Une lampe à huile transporte sa lumière jusqu'à la distance d'une lieue , par exemple. Mais réunissez deux lampes à huile d'une égale intensité, elles

L'ART DE L'ÉCLAIRAGE

n'éclaireront pas à deux lieues ; à peine seront-elles visibles à une lieue et quelques mètres. C'est donc parce que la lumière émanée de Fhuile en combustion, est promptement disséminée dans l'air, que ces deux lampes ne peuvent, dans le cas dont nous parlons, ajouterleurs puissances Tune à l'autre et les transporter à une distance éloignée. Il est évident, en effet, que si l'on pouvait concentrer en un même point mathématique la lumière émanée de ces deux lampes, cette lumière serait visible à une distance double, à la distance de deux lieues. Cet effet de concentration de la lumière est précisément la propriété toute spéciale qui distingue la source lumineuse qui provient de l'électricité. C'est parce qu'elle concentre et accumule en un point unique une masse énorme de rayons lumineux, que la lumière électrique perce avec une facilité incroyable les brouillards et les brumes, et se transporte à de prodigieuses distances.

La qualité toute spéciale, l'avantage réel de la lumière électrique, c'est donc de transporter au loin l'effet lumineux, d'être visible à des distances très-considérables. Ce mode d'illumination est, d'après cela, éminemment utile pour l'éclairage des phares et des signaux, pour les télégraphes aériens que l'on fait fonctionner pendant la nuit, pour les signaux militaires, etc. Il présente, en particulier, pour l'illumination des phares, une supériorité immense sur tous les autres modes d'éclairage.

On verra dans la notice sur les Phares, qui fait partie de ee volume, que l'éclairage électrique tend partout à se substituer à la lampe à huile, pour l'illumination à grande portée. En France, en particulier, le phare du cap La Hève, près du Havre, est éclairé depuis plusieurs années par la lumière électrique, et depuis le mois de décembre 1868, le phare du cap Grisnez, sur la Manche, a été muni dû même système éclairant.

Mais cette qualité spéciale que présente la

lampe électrique, de transporter la lumière à des distances considérables, si utile pour le cas de l'illumination lointaine, perd la plus grande partie de son importance quand il s'agit de l'éclairage public ou privé. Cette propriété d'éclairer très-loin et de concentrer en un même point une prodigieuse intensité lumineuse, ne saurait, en effet, convenir aux cas habituels de l'éclairage. Installé au milieu d'une place publique ou dans une rue, un phare électrique ne serait d'un avantage positif qu'à la circonférence de la région illuminée ; au centre et à une certaine distance de ce point, l'effet de cet éclat serait inutile et par conséquent perdu.

On a parlé d'installer au-dessus d'une ville, et à une certaine élévation dans les airs, un phare qui rayonnerait sur la cité entière. Mais pour combattre les ombres, il faudrait donner au foyer lumineux une extraordinaire intensité. Quelle que soit la puissance éclairante de la lumière électrique, elle est bien loin d'égaler celle du soleil (1). Pour produire sur une ville, avec un foyer électrique, un effet comparable à celui de la lumière du jour, il faudrait faire usage d'une telle quantité d'électricité, que la dépense dépasserait toute mesure .Enfin, si cet éclairage artificiel produisait un résultat utile dans les points éloignés de son centre, il aurait l'inconvénient d'éblouir, d'aveugler, les personnes placées dans le voisinage du foyer.

Pour parer, dans le cas dont nous parlons, à ce dernier inconvénient, Arago avait proposé d'établir un phare unique, invisible pour les personnes placées au-dessous, et dont la lumière, allant se réfléchir sur les nuées, retomberait sur la ville. Mais le ciel

(I) La lumière électrique est inférieure à la lumière du soleil en ce qu'elle ne donne pas le demi- jour, en ce qu'elle ne rend pas visibles les lieux non éclairés directement. En d'autres termes, la lumière électrique laisse une ombre épaisse derrière la région illuminée. Cela est si vrai que, dans les travaux de nuit à la lumière électrique, si un ouvrier laisse tomber un outil dans l'ombre, il lui est impossible de le trouver: il faut qu'il allume une chandelle pour le chercher. C'est ce qui n'arrive pas,, on n'a pas besoin de le dire, avec la lumière du soleil, qui éclairo partout par diffusion.

n'est pas toujours couvert de nuages, et en leur absence, où seraient les effets de ce phare gigantesque? Ils se perdraient dans le rayonnement vers les espaces célestes; ils n'éclaireraient que les plaines inhabitées de l'air.

De tous les projets conçus pour appliquer la lumière électrique à Féclairage public, le seul auquel on puisse sérieusement s'arrêter, dans Tétat actuel de nos connaissances, ce serait d'établir dans la ville une dizaine de phares éclairant chacun une certaine étendue. Ce projet n'a, comme on le voit, rien de commun avec la pensée d'employer la lueur d'un seul phare pour une cité entière, d'éclairer, par exemple, tout Paris à l'aide d'un phare électrique dressé sur la colline de Montmartre. Encore ce système d'éclairage, par les raisons déduites plus haut, ne satisferait-il que médiocrement aux conditions requises.

Si l'on ne peut, dans l'état actuel de nos j connaissances, songer à consacrer la lumière électrique à l'éclairage public, sur nos places et dans nos rues, peut-on espérer, au moins, la faire servir à l'éclairage privé, dans l'intérieur de nos maisons? La réponse à cette question ne sera pas plus satisfaisante que la précédente.

Pour pouvoir appliquer la lumière électrique à l'éclairage privé, il faudrait parvenir à diminuer son intensité excessive, et la réduire à ne fournir que le volume de lumière que donnent les appareils dont nous faisons habituellement usage; il faudrait pouvoir diviser en fractions plus petites, pouvoir partager en mille petits flambeaux, Fardent foyer lumineux que produit la lampe électrique. Or, dans l'état actuel de nos connaissances, ce résultat est impossible à réaliser. Pour donner naissance , avec la pile électrique, à un arc lumineux d'un effet convenable, il faut employer une pile formée au moins de cinquante éléments de la pile de Bunsen. Avec quarante éléments, la lumière

est beaucoup moindre ; à trente, elle est plus faible encore ; à vingt, aucun effet lumineux n'apparaît plus.

Le problème de la division de la lumière électrique en un certain nombre de petits flambeaux, est donc resté insoluble, jusqu'au moment actuel; la lumière électrique ne pouvant prendre naissance et se manifester qu'à la condition de mettre en jeu une masse énorme d'électricité et disparaissant en entier si l'on essaye de réduire le courant électrique.

Toutefois les difficultés que le passé n'a pu résoudre, il appartient sans doute à l'avenir de les surmonter. Espérons que le problème de la production de la lumière électrique avec une pile composée d'un petit nombre d'éléments, sera un jour résolu. Aucune question plus importante ne saurait s'offrir aux efforts, aux méditations des hommes pratiques et des savants.

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