‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [4], Éclairage, chauffage, ventilation, phares, puits artésiens, cloche à plongeur, moteur à gaz, aluminium, planète NeptuneChapitre 75 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES PHARES DANS L* ANTIQUITÉ. — LEUR CONSTRUCTION ET LEUR MODE D'ÉCLAIRAGE. — LE PHARE D* ALEX ANDR1E . — ■ LA . TOUR D'ORDRE, A BOULOGNE* — LA TOUR DE DOUVRES. — LES PHARES AU MOYEN AGE. — LA TOUR DE CORDOUAN. — LE PHARE DE GÊNES.

L'origine des phares remonte à l'antiquité. Dès que Fart de la navigation commença à prendre quelque importance, on dut se préoccuper des moyens de signaler aux vaisseaux arrivant du large , le voisinage des côtes , ou les écueils qui en rendent les abords difficiles. Ce n'est point, en effet, en pleine mer, ce n'est pas quand on ne voit que le ciel et l'eau, selon l'expression consacrée, que les plus grands dangers menacent le navigateur. Pour lui, les accidents sont à craindre surtout à proximité des terres et à l'entrée des ports. Il importe donc que le marin soit averti, à une assez grande distance, de l'existence d'un promontoire^ d'une ligne de récifs, ou d'un banc de sable, sur lesquels il peut aller se briser ou s'échouer, faute d'une indication préalable. Les embouchures des fleuves, les passes qui donnent accès dans certains ports , doivent également être éclairées, pour qu'un navire puisse s'y engager hardiment après la chute du jourj avec le concours d'un pilote du lieu. Il y a enfin nécessité impérieuse à ce que l'entrée du port soit indiquée, de jour et de nuit, par un signal bien visible.

Dans l'antiquité, de simples fanaux signalaient les ports ou les écueils, ce qui s'explique par le peu d'importance que présentait alors la navigation. A cette époque, le Pirée, rade ou port d'Athènes, était pourvu, ainsi que beaucoup d'autres ports de la Grèce, de tours à feu, qui remplissaient le double rôle de bastions défensifs et de guides pour les navigateurs.

Les écrivains de l'antiquité nous ont transmis des renseignements sur les tours à fanaux placées à l'entrée des ports , mais leurs récits sont trop contradictoires pour servir de base à une description sérieuse. Comme il n'existe plus aucun vestige, aucunes ruines de ces petits édifices , on ne peut contrôler l'exactitude des récits des anciens auteurs. Il faut donc avouer que nous ne savons rien, où presque rien, sur les tours à feu dont faisaient usage les Grecs, les Romains, les habitants de la Phénicie, et les autres peuples des bords de la Méditerranée qui se livraient à la navigation.

Selon toute apparence , ces édifices durent être d'abord très-simples : une tour avec un feu au sommet. Pour qu'elles fussent visibles

pendant le jour, ces tours étaient bâties en pierres blanches, qui sollicitaient le regard. Le mode d'éclairage était tout primitif; il consistait en un feu de bois brûlant à l'air libre, et que Ton entretenait constamment. Mais un tel foyer devait souvent s'éteindre par les gros temps, c'est-à-dire au moment où il était le plus nécessaire.

Ces phares, tout imparfaits qu'ils fussent, rendirent d'incontestables services à la navigation.

La première tour à feu dont il soit fait mention dans l'histoire de l'antiquité grecque, est celle dont parle Leschès, poëte qui vivait dans la 30e olympiade. Cette tour que Leschès place au promontoire de Sigée, a été représentée dans la table Iliaque, d'après la description de Leschès. Le savant Montfaucon, dans son grand ouvrage, V Antiquité expliquée, en a donné, d'après ce document, la figure que nous reproduisons ici.

Fig. 264. — Tour du promontoire de Sîgée.

Mais le plus célèbre et, pour ainsi dire, le prince des phares de. l'antiquité, est celui que Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte , fit élever à Pharos, petite île voisine du port d'Alexandrie.

Selon Ammien Marcellin et Tzetzès, ce monument serait l'œuvre de Cléopâtre. Cependant, d'après les témoignages de Strabon, de

Pline, de Lucien, d'Eusèbe, de Suidas et de quelques autres historiens, on ne saurait contester à Ptolémée Philadelphe l'honneur d'avoir érigé ce monument célèbre. Montfaucon, dans son Antiquité expliquée, rapporte à ce sujet, une anecdote qui prouve que les architectes égyptiens savaient concilier le soin de leur gloire devant la postérité, avec le respect ou la crainte que leur inspiraient les rois leurs maîtres.

Sostrate de Cnide fut l'architecte du phare d'Alexandrie. Voulant faire passer son nom à la postérité la plus reculée, il employa un ingénieux artifice pour supprimer le nom du souverain qui avait ordonné ce grand travail, et y substituer le sien, qui sans cela eût été complètement éclipsé. Il fit d'abord graver sur la pierre de la tour, en caractères profondément creusés, cette inscription :

Sostrate de Cnide, fils de Daéphane, aux Dieux sauveurs, en faveur de ceux qui vont sur mer.

Ensuite, il recouvrit cette inscription d'un léger enduit, sur lequel il fit écrire le nom du roi Ptolémée. Au bout de quelques années, l'enduit tomba, comme l'avait prévu Sostrate, et le nom de Ptolémée disparut, laissant à découvert celui de l'astucieux architecte.

On ne sera plus étonné maintenant d'apprendre que les opinions des auteurs anciens diffèrent quant au nom du véritable fondateur de la tour d'Alexandrie !

Quelle est la véritable origine du mot phare? On a voulu le faire venir du mot grec, <p»; lumière, ou de yêû, je brille. C'était chercher bien loin une explication toute naturelle. La tour de Ptolémée s'élevait dans l'île de Pharos ; la tour prit le nom de l'île : on l'appela Pharos, et ce mot, devenu plus tard générique, servit à désigner 'les* monuments de ce genre. Il en a été du motphare comme du mot mausolée, qui, après avoir servi spécialement à désigner le tombeau élevé par Artémise, au roi Mausole, son époux, fut appliqué ensuite àtous

LES PHARES

Fig. 2j!5. — Essai de restauration du phare d'Aiexandrie.

les monuments funéraires de quelque importance.

C'est en détournant ce mot de sa première acception, que, dans la langue, encore mal formée de nos premiers écrivains français, on trouve le mot phare pris dans le sens de simple feu.

Grégoire de Tours dit quelque part, qu'un phare de feu vint fondre sur le roi Clovis. Le même historien emploie ailleurs le mot phare comme synonyme d'incendie : « Us mirent, dit-il, le feu à l'église de Saint- Hilaire, et firent un grand phare. »

T. IV

Plus tard, on désigna par le même mot les lustres d'église.

Mais arrivons à ia description du phare d'Alexandrie.

L'île de Pharos n'était éloignée de la terre d'Egypte que de sept stades (un quart de lieue). Du temps de Strabon, cette île était rattachée au rivage d'Alexandrie par une jetée et un pont. Elle se terminait, du côté de la mer, par un promontoire que battaient incessamment les flots. C'est sur cette pointe de l'île que fut édifiée la tour qui devait signaler aux navigateurs la terre des Pharaons.

On sait que les anciens plaçaient la tour , d'Alexandrie parmi les sept merveilles du monde. Elle devait sa célébrité autant à ses dimensions colossales qu'à sa remarquable solidité. D'après Strabon, elle se composait de plusieurs étages. Pline raconte que sa construction coûta huit cents talents. Selon Lucien, elle était de forme carrée, ou polygonale, et de son sommet l'œil pouvait découvrir une étendue de trente lieues en mer.

Edrisi, auteur arabe du xne siècle, 'a décrit ce monument, qui était encore debout de son temps. Il nous apprend que toutes les pierres étaient scellées les unes aux autres par du plomb fondu, de sorte que les vagues ne pouvaient rien contre l'ensemble de la construction. L'édifice mesurait, dit Edrisi, cent statures d'homme, chaque taille d'homme étant supposée de trois coudées. A soixante- dix brasses au-dessus du sol, régnait une galerie, prise sur l'épaisseur des murs, de telle façon que le diamètre de la tour se rétrécissait à cet endroit. La diminution continuait, ensuite jusqu'au sommet.

Un escalier intérieur conduisait de la base au sommet du phare. De plus en plus étroit à mesure qu'on s'élevait, l'escalier était percé de fenêtres, pour éclairer les personnes qui s'y aventuraient. Dans la partie inférieure du monument et sous l'escalier même, étaient disposés des logements, destinés sans doute aux hommes de service.

C'est d'après ces données que l'on peut se représenter le célèbre monument égyptien, comme nous l'avons fait dans la figure 265.

Un feu continuel brûlait sur la plate-forme supérieure , et s'apercevait, dit-on, à une distance de cent milles, ce qui équivaut à plus d'une journée de marche des navires de l'antiquité. Pendant le jour, on ne voyait que de la fumée ; mais, le soir venu, le feu ressemblait de loin à une étoile qui serait peu élevée au-dessus de l'horizon.

D'après Montfaucon, cette apparence aurait été fatale à bien des navigateurs, qui, ne re-

connaissant pas le phare et croyant faire fausse route, se dirigeaient d'un autre côté, et allaient échouer sur les sables de la Marin arique.

Les auteurs arabes ont débité beaucoup de fables sur le phare d'Alexandrie. C'est d'après ces auteurs que Martin Crusius a prétendu qu'Alexandre le Grand aurait fait placer au sommet de cette tour un miroir tellement puissant et merveilleux qu'il montrait les flottes ennemies à cent lieues de distance. Martin Crusius ajoute qu'après la mort d'Alexandre, ce miroir fut brisé par un Grec, nommé Sodore, qui choisit, pour accomplir cet exploit, le moment du sommeil des soldats commis à la garde de la tour.

Pour croire à ce récit, il faudrait admettre que le phare égyptien était bâti du temps d'Alexandre, ce qui est inexact.

Tous les phares postérieurs à la tour d'Alexandrie, furent construits sur le même plan. On tenait à honneur d'imiter ce parfait modèle. C'est, du moins, ce qui est bien établi pour le phare d'Ostie, véritable port de l'ancienne Rome.

L'empereur Claude fit élever ce phare à l'embouchure du Tibre 3 et l'historien Suétone en parle en ces termes :

« Claude fit faire au port d'Ostie une très-haute tour sur le modèle du phare d'Alexandrie, afin que les feux qu'on y faisait pussent guider la nuit les navires qui se trouvaient en mer. »

Cette affirmation est corroborée par un passage d'Hérodien. Cet auteur décrivant les catafalques en usage pour les funérailles des empereurs, s'exprime ainsi :

« Au-dessus du premier carré, il y a un autre étage plus petit, orné de môme, et qui a des portes ouvertes ; sur celui-là il y en a un autre, et sur celui-ci encore un autre, c'est-à dire jusqu'à trois ou quatre, dont les plus hauts sont toujours de moindre enceinte que les plus bas ; de sorte que le plus haut est le plus petit de tous. Tout le catafalque est semblable à ces tours qu'on voit dans les ports et qu'on appelle phares, où l'on met des feux pour éclairer les vaisseaux, et leur donner moyen de se retirer en lieu sûr. »

LES PHARES

Il ressort de ce passage que, du temps d'Hérodien, les phares se composaient ordinairement de plusieurs étages, d'autant plus étroits qu'ils étaient situés plus haut. On avait ainsi autant de galeries qui permettaient de circuler tout autour de l'édifice, à moins que leur trop peu de largeur ne s'y opposât.

Toutefois, la forme carrée n'était pas la seule adoptée pour les phares, comme pourrait le donner à penser la description d'Hérodien. On en trouve la preuve dans une médaille tirée du cabinet du maréchal d'Estrées, et que Montfaucon a reproduite dans son ouvrage. La figure 266 reproduit i'empreinte de cette médaille. Le phare, comme

Fig. 266. — Phare gravé sur une médaille du maréchal

d'Estrées.

on le voit, est circulaire et à quatre étages, décroissant en diamètre avec la hauteur.

Une autre médaille , trouvée à Apamée , dans la BithvPvie, et qui appartenait, du temps de Montfaucon, à Baudelot de Dairval, nous

montre (fig. 267) une tour placée sur un rocher, a?ec la même forme ronde et la même disposition de galeries (1).

Fig. 267. — Phare romain d'après une médaille trouvée

en Bithynie.

Nous verrons, en outre, tout à l'heure, en parlant des phares de Boulogne et de Douvres, que la forme octogonale était également usitée pour ces sortes de constructions.

Ainsi, aucune forme spéciale n'était affectée aux tours qui servaient de phares chez les anciens.

Outre le phare d'Ostie,dont Suétone nous a conservé le souvenir, l'Italie ancienne en possédait quelques-uns, qui méritent d'être signalés. Nous citerons ceux de Ràvenneetde Pouzzoles, mentionnés par Pline, — celui de Messine, situé sur le détroit de ce nom, entre l'Italie et la Sicile, près des rochers, tristement célèbres, de Charybde et de Scylla, — enfin celui de l'île de Capri, où l'empereur Tibère s'était retiré, qui s'écroula dans un

(1) Voici la traduction de l'exergue qui entoure cette médaille d'Apamée : Coionia Augusta Apamea, Colonia Julia Concordia dec.reto decunonum.

tremblement de terre, quelques jours avant la mort de cet empereur.

Nous ne suivrons pas l'exemple des auteurs qui, ayant à traiter de l'histoire des phares, ont cru pouvoir ranger parmi ces édifices la tour Magne de Nîmes. Ce monument colossal, aujourd'hui en ruines, et d'un aspect si pittoresque, couronne une colline verdoyante, qui domine la promenade publique nommée la Fontaine. Mais évidemment la tour Magne n'était pas un phare, puisqu'elle est distante de sept à huit lieues de la mer. On a voulu y voir, d'abord un temple, puis un aerarium, ou tour des vents ; plus tard enfin une trésorerie., c'est-à-dire un monument destiné à conserver, sous la domination romaine, le numéraire de la province ou, selon d'autres,le denier de l'impôt qui frappait, au profit des Romains, les habitants de ces contrées. Aujourd'hui, les antiquaires se rangent à cette opinion que la tour Magne fut un monument élevé par les Romains, en l'honneur des soldats morts pour la patrie, ou selon l'expression latine, un septizonium.

Le mémoire dans lequel le savant antiquaire nîmois, Auguste Pelet, a restitué la véritable destination de la tour Magne} est un des plus beaux que compte l'archéologie moderne, et il a coupé court à des discussions qui divisaient les savants depuis des siècles. Nous devons donc écarter complètement de la question des phares, la vieille tour qui dresse ses imposantes ruines sur la colline de la Fontaine de Nîmes.

Si nous passons de l'Europe à l'Asie, nous trouverons qu'il existait un phare très-remarquable à l'embouchure du fleuve Chrysorrhoas, tributaire du Bosphore de Thrace Denys de Byzance nous en a laissé la description suivante :

« Au sommet de la colline au bas de laquelle coule le Chrysorrhoas, dit cet écrivain, on voit la tour Timée, d'une hauteur extraordinaire, d'où Ton découvre une grande plage de mer, et que l'on a bâtie pour la sûreté de ceux qui naviguaient, en allumant

j des feux à son sommet pour les guider; ce qui ! était d'autant plus nécessaire que l'un et l'autre ' bord de cette mer est sans ports, et que les ancres ' ne sauraient prendre sur son fond. Mais les barbares | de la côte allumaient d'autres feux aux endroits j les plus élevés des bords de la mer, pour tromper les mariniers et profiter de leur naufrage, lorsque se guidant par ces faux signaux ils allaient se briser sur la côte. A présent, ajoute l'auteur, la tour est à demi ruinée, et l'on n'y met plus de fanal. »

! lrig. 268. — La tour d'Ordre de Boulogne-sur-mer | (détruite en 1644.)

Un phare qui, pour remonter un peu ; moins haut que les précédents, n'en est pas

LES PHARES

Fig. 269; — Situation respective du phare et de la ville de Boulogne-sur-mer, d'après Montfaucon,

moins un monument de l'antiquité, est celui qui fut élevé sur la côte septentrionale des Gaules. Nous voulons parler de la tour de Boulogne {fig. 268), dont de beaux restes existaient encore au milieu du xvne siècle.

La tour de Boulogne servait à éclairer le détroit qui porte aujourd'hui le nom de Pasde-Calais. D'après les historiens latins , et particulièrement d'après Suétone, voici dans quelles circonstances la tour de Boulogne aurait été construite.

A la suite d'un semblant d'expédition contre les Bretons (habitants de l'Angleterre actuelle) l'empereur Caligula, pour perpétuer le souvenir de sa victoire imaginaire, résolut d'édifier un monument gigantesque, près de Gessoriacum (Boulogne) , lieu ordinaire de l'embarquement des troupes romaines pour la.Grande-Bretagne. Il commanda donc à ses soldats de se mettre à l'œuvre ; et bientôt s'éleva sur les falaises qui dominent la ville actuelle de Boulogne, une tour colos-

sale, portant un feu à son sommet. Cette construction ne servit peut-être pas immédiatement pour signaler la côte aux navigateurs, mais on ne tarda guère à lui donner cette destination. C'est ce que prouve une médaille en bronze, du temps de l'empereur Commode, sur laquelle est représentée cette tour, couverte de feux, à côté d'une flotte romaine prête à mettre à la voile.

Tant que dura, dans les Gaules, l'occupation romaine, la tour de Boulogne remplit son office tutélaire. Mais après l'invasion des barbares, elle fut singulièrement négligée. Ce ne fut qu'au commencement du ixe siècle, qu'elle éclaira de nouveau l'entrée du détroit.

En 810, Gharlemagne s'était rendu à Boulogne, pour y passer en revue une flotte qu'il rassemblait contre les Normands. Il comprit toute l'importance de cette tour, et comme son sommet s'était effondré, il la fit restaurer. II ordonna, en même temps, qu'on y entretînt constamment des feux pendant la nuit.

Beau coup plus tard, c'est-à-dire vers 1540, les Anglais s'étant emparés de Boulogne, flanquèrent le phare de donjons et de créneaux; de sorte qu'il devint partie intégrante d'une forteresse qui défendait la ville.

Cent ans s'étaient écoulés depuis cette restauration et cette incorporation de la tour d'Ordre à la forteresse de Boulogne, lorsque l'ouvrage tout entier s'écroula , et voici comment.

Les habitants de Boulogne avaient creusé dans la falaise de larges excavations, pour l'exploitation des carrières de pierre qu'elle renfermait. Ils creusèrent tant et si bien, qu'à la fin les flots vinrent battre la base même de la tour, et en miner les fondements. Le résultat était facile à prévoir. En 1640, un premier éboulementse produisit. Il fat suivi, quatre ans après, d'un autre qui compléta la destruction du fort et de la tour.

Les échevins de Boulogne montrèrent dans cette circonstance une négligence impardonnable. Dans l'intervalle des deux chutes, ils ne prirent aucune mesure pour conserver ce qui restait d'un monument si intéressant pour l'histoire. Heureusement on en possédait le dessin, ce qui permit à Montfaucon de le décrire dans son Antiquité expliquée, et de le représenter comme nous l'avons fait plus haut (fig. 268), en s'aidant de quelques renseignements puisés dans le pays.

La tour d'Ordre était de forme octogonale. Selon Bucherius, elle mesurait environ à la base 200 pieds de périmètre, ce qui donne 25 pieds pour chaque côté. Elle se composait de douze parties en retrait les unes sur les autres, mais d'un pied et demi seulement. Les galeries, ainsi formées, étaient donc trop étroites pour qu'on pût s'y promener; on ne s'y engageait que lorsque Fédifice avait besoin de réparations extérieures. Ce qu'il y avait de curfeux, c'est que chaque entablement était pris sur l'épaisseur du mur immédiatement situé au-dessous, de sorte que les fondations devaient avoir une épaisseur

considérable. Au sommet était allumé le fanal.

Montfaucon se demande si le feu brûlait en plein air, ou s'il était défendu contre la violence du vent, et il décide que la seconde hypothèse est la seule admissible. Selon lui, le fanal était placé dans une chambre, et n'éclairait qu'à travers les fenêtres ; car, « si on « l'avait mis, dit Montfaucon, sur la plus « haute surface du phare et en plein air, les « tempêtes et les vents qui devaient souffler « d'une horrible force dans un lieu si haut, « auraient tout emporté. »

L'aspect de l'édifice entier n'était pas sans charmes. Pour satisfaire l'œil, on avait mis quelque variété dans la couleur et la disposition des pierres.

« On voyait d'abord, dit Montfaucon, trois rangs d'une pierre de la côte, qui est de couleur de gris de fer ; ensuite deux lits d'une pierre jaune plus molle, et au-dessus de ceux-là deux lits de brique très-rouge et très-ferme^ épaisse de deux doigts, longue d'un peu plus d'un pied, eX large de plus d'un demi-pied : la fabrique continuait toujours de même. »

On ne sait pas au juste quelle était la hauteur de la tour de Boulogne. D'après une étude sur ce monument,publiéeparM. Egger, dans la Revue archéologique , elle avait 200 pieds de hauteur, c'est-à-dire autant que de circonférence à sa base. M. Egger ajoute pourtant qu'il trouve ce chiffre exagéré, d'autant plus que le phare se dressait sur une falaise déjà élevée de 100 pieds au-dessus du niveau de la mer. Chaque étage était percé d'une ouverture regardant le midi. Dans les premières années du xvne siècle, on pouvait voir encore les trois étages inférieurs formant trois chambres voûtées, mises en communication par un escalier intérieur.

Quelle est l'étymologie du nom Tour cT Ordre donné à la tour de Boulogne? Il existe une explication assez ingénieuse de ce nom. De' Turris ardens (tour ardente), on aurait i fait Turris ardan$,([u.i fut, en effet, l'appella- ' tion de l'édifice pendant plusieurs siècles.

LES PHARES

Cette dernière expression, traduite en français, aurait produit la dénomination dont on recherche l'origine.

Montfaucon, d'après les études qu'il put faire sur les lieux, adonné le dessin que nous reproduisons plus haut (fig. 269, page 421), comme représentant les situations respectives du phare, du port et de la ville de Boulogne.

Il suffit de réfléchir un instant pour se convaincre que, vis-à-vis de la tour de Boulogne, il a dû exister autrefois, sur la côte de la Grande-Bretagne, un second phare, destiné à éclairer les vaisseaux qui, venant des Gaules, voulaient entrer dans les fleuves delà Grande- Bretagne, ou débarquer sur cette côte. Le phare de Boulogne ayant été fondé par les Romains, il est à croire queîe phare opposé avait été construit par le même peuple, qui avait, d'ailleurs, le plus grand intérêt à l'établir.

Voilà ce que se dit Montfaucon, au siècle dernier, et pour vérifier ses conjectures, le savant bénédictin alla recueillir en Angleterre des renseignements qui confirmèrent son opinion;

Montfaucon trouva sur la côte de Douvres, un édifice effondré, qui lui parut être ce qu'il cherchait. Il faut avouer, toutefois, que la description qu'il donne de ces ruines, n'inspire pas grande confiance. Un vaste amoncellement de pierres, que Ton appelait, en anglais, la goutte de malice du diable^ et d'après lequel on dressa, aussi exactement que possible, le plan de l'édifice primitif, voilà l'unique source où le savant antiquaire puisa les détails qu'il nous a transmis sur le phare de Douvres.

D'après la description que donne Montfaucon, la tour de Douvres était à huit pans, comme celle de Boulogne. Elle allait en diminuant de la base au sommet, mais n'offrait point d'étages en retrait les uns sur les autres. Elle avait- d'après cela, la forme d'une pyramide tronquée .Le vide intérieur était quadrangulaire, et d'égal diamètre à toutes les hau-

teurs. La diminution du périmètre intérieur portait donc exclusivement sur les murs, lesquels avaient une épaisseur considérable en bas, mais beaucoup moindre au sommet. Des ouvertures étaient percées, de distance en distance, sur une même ligne verticale.

Ce qui jette une grande obscurité sur l'histoire de cet édifice, c'est qu'on n'a pas la certitude qu'il soit identique avec l'ancien phare romain. Du temps de Montfaucon, bien des gens estimaient que la tour qui avait dû servir de phare à Douvres, à l'époque romaine et du temps de leurs successeurs, était tout simplement une tour carrée , bâtie au milieu du château de Douvres, et qui mesurait 72 pieds de haut. De cette élévation, en effet , on apercevait les côtes de France , et Ton dominait la mer sur une grande étendue.

Ce qui porte à croire que cette tour était un phare, c'est qu'elle était percée de fenêtres rondes sur les trois faces qui regardaient la mer, tandis que le côté tourné vers la terre était dépourvu de fenêtres.

Montfaucon se fonde sur la forme carrée de cette dernière tour pour prétendre qu'elle n'est pas d'origine romaine. Selon lui, elle n'aurait été utilisée, comme phare, qu'après que la tour octogonale fut tombée en ruines, ou bien lorsqu'on eut jugé sa position meilleure pour le but qu'on voulait atteindre.

On voit, en résumé, qu'il reste des doutes sérieux sur la véritable tour romaine de la côte de Douvres. La question ne peut être tranchée avec confiance ni dans un sens ni dans l'autre.

La figure 270 représente, d'après Montfaucon, la tour octogonale de Douvres, que le savant bénédictin considérait comme le phare romain, et au premier plan la tour carrée enclavée dans les fortifications. Gomme nous l'avons dit, cette dernière tour, d'après d'autres écrivains, serait le véritable phare de l'antiquité. Le lecteur choisira entre ces deux versions.

Ajoutons qu'au moyen âge, la tour carrée

Fig, 270. — Phare de Douvres, supposé de constru

de Douvres fut transformée en église, qui prit la forme d'une croix, par l'adjonction de quelques bâtiments.

Au moyen âge , on donnait le nom de phares à de petites tourelles que Ton élevait dans les cimetières , et dont quelques-unes subsistent encore; mais personne, à cette époque, ne s'inquiétait de l'éclairage maritime. II fallut le grand mouvement du xvie siècle pour faire revivre sous ce rapport, comme sous tant d'autres, les saines traditions des anciens dont on s'était si malheureusement écarté.

Un monument qui, au moyen âge, eut une grande célébrité, et qui a beaucoup piqué la curiosité des antiquaires, est la tour de Cordouan, qui s'élevait à l'embouchure de la Gironde, pour éclairer l'entrée, toujours dangereuse, de ce fleuve.

,ion romaine ; et tour carrée du château de Douvres.

Rien n'est plus mystérieux que l'histoire de ; la tour de Cordouan. Son nom même est une énigme. On s'accorde à penser que ce nom lui fut donné parce que les négociants d'Espagne, en particulier ceux de la ville de Cordoue, qui venaient charger des vins à Bordeaux, et y importer, en échange, des peaux et des cuirs, demandèrent et finirent par obtenir l'établissement de ce phare à l'en trée de la Gironde. De 1362 à 1370, s'éleva, sur un roc solitaire, situé près de la côte du Médoc, une tour qui, d'après beaucoup d'historiens de la province, n'était pas la première, mais remplaçait un autre édifice, encore plus ancien.

Quoi qu'il en soit, la tour de Cordouan fut bâtie au xiv* siècle , par les ordres du prince Noir (Edouard prince de Galles), chef de l'armée anglaise, qui occupait alors la Guyenne et régnait en souverain dans ce pays. Haute

LES PHARES

de 48 pieds, elle se terminait par une plateforme sur laquelle on allumait un feu de bois. Un ermite était chargé d'entretenir ce feu. 11 percerait, pour sa peine, un droit sur chaque navire qui entrait dans la Gironde.

Fig. 271. — Ancienne tour de Gordouan, h l'embouchure

de la Gironde

Le phare bâti par le prince Noir n'était pas tout à fait solitaire sur son roc. Tout auprès était une chapelle, dédiée à la Vierge. Plusieurs maisons, qui furent construites à la même époque, autour de cette chapelle, finirent par former un petit hameau. C'est là qu'habitaient l'ermite et ses aides, accompagnés sans doute de quelques pêcheurs.

Ajoutons, pour amener cette histoire des phares , depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, que la république de Gênes fit construire, à l'entrée du port de cette ville,

un phare, qui est encore rangé aujourd'hui au nombre des plus beaux. Cet édifice se compose de deux tours superposées, dont la hauteur totale atteint 63 mètres environ. Les deux tours sont établies sur un plan carré; la première a 9 mètres de côté et la seconde 7 mètres.

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