CHAPITRE VII
L'INTÉRIEUR D*UN PHARE. — MÉCANISME. — LANTERNE. — MAGASINS. — LOGEMENTS DES GARDIENS. — RÈGLE- MENTS A L'USAGE DES GARDIENS DES PHARES FRANÇAIS.
Les phares modernes ne comportent pas cette richesse d'ornementation qui distinguait les phares anciens et qui en faisait, pour ainsi dire, des œuvres d'art. Ce qu'on recherche surtout aujourd'hui dans ces monuments, c'est la simplicité, la stabilité de la construction, l'harmonie des proportions, et une bonne distribution intérieure. Les phares sont, avant tout, des établissements d'utilité publique, il n'y a donc pas lieu d'en faire des merveilles d'architecture, d'autant plus qu'ils sont généralement situés loin de tout centre de population, M. Léonce Reynaud nous apprend que sur 44 phares de premier ordre allumés sur les côtes de France, le 1er janvier 1864, deux seulement se trouvaient dans des villes : ceux de Dunkerque et de Calais.
Après l'appareil proprement dit, les principales choses à considérer dans un phare, sont : la tour et son escalier, la chambre de l'appareil, les magasins, les logements des gardiens et les pièces affectées aux ingénieurs
en surveillance. Nous les passerons successivement en revue.
Les phares devant être, parleur destination même, aussi élevés que possible, on les place ordinairement sur des éminences, des falaises, ce qui permet de maintenir leurs dimensions dans des limites raisonnables. Il est clair, en effet, que plus le sol est bas, plus ii faut que l'édifice soit lui-même surélevé. La hauteur de la tour varie, d'ailleurs, avec un autre élément, savoir, la portée qu'on veut attribuer au feu, ou, — ce qui est la même chose, — l'ordre du phare. Le foyer d'un phare de premier ordre, doit être élevé au moins de 40 ou 45 mètres au-dessus du niveau de la haute mer, car cette altitude correspond à une portée de 30 kilomètres seulement. Le phare le plus élevé du littoral français est celui de Cordouan, dont la hauteur n'est pas moindre de 63 mètres.
Lorsque la position d'un phare est telle, qu'il domine suffisamment l'espace maritime, on se borne à lui donner assez de hauteur pour que les glaces de la lanterne n'aient rien à craindre des tentatives malveillantes, ou du choc des pierres que soulèvent les vents tempétueux. Une hauteur de 12 mètres, mesurée depuis la base jusqu'à la plateforme supérieure de la tour, suffit, dans la plupart des cas, à prévenir ces accidents; mais l'action du vent se fait quelquefois sentir plus haut.
A l'extérieur, les tours sont carrées, octogonales ou circulaires, selon les circonstances. La forme carrée prévaut pour les tours de faible hauteur, situées en terre ferme. Les deux autres formes sont réservées pour la construction des phares que baigne la mer, et pour les tours de grande hauteur, parce qu'elles offrenf moins de prise au choc des vagues et à l'action du vent.
Nous signalerons à ce propos un phénomène très-curieux : c'est l'oscillation des tours, sous l'influence du vent. Cette oscillation se reconnaît facilement dans presque tous les
phares dont la hauteur dépasse 40 mètres, car elle se traduit par des effets très-appréciables sur les personnes et les choses. Dû à l'élasticité de la maçonnerie, ce balancement ne nuit en aucune façon à la solidité de l'édifice, vu la grande épaisseur de ses murailles. Cependant, si cette épaisseur était moindre, il pourrait en résulter l'écroulement de la tour. Il serait intéressant de savoir jusqu'à quel point l'épaisseur de la maçonnerie pourrait être réduite, sans que la stabilité de l'édifice fût compromise ; mais ce problème présente certaines difficultés , et d'ailleurs sa solution n'est pas indispensable, puisque nos phares, tels qu'ils sont construits, supportent parfaitement les effets des vents et de la tempête.
La cavité intérieure des tours est généralement cylindrique, et presque toujours égale; en diamètre , à celle de la lanterne. Elle ne mesure jamais moins de 3m,S0 dans les phares de premier ordre, de 3 mètres dans ceux du second, de 2m,50 dans ceux du troisième, et de lm,40 dans ceux du quatrième ordre. Elle dépasse même fréquemment ces limites. Le diamètre intérieur de la tour, qui est de 3m,70 dans le phare de Calais, atteint 4 mètres dans celui du cap la Uague et 4m,20 dans celui des Héaux de Bréhat
La tour d'un phare est toujours couronnée par une plate-forme, autour de laquelle règne une balustrade, en fer galvanisé, en bronze, en pierre ou en brique, suivant les dépenses qu'on veut faire et la place dont on dispose. Au milieu de cette plate-forme s'élève une construction cylindrique, dont l'intérieur constitue la chambre de l'appareil, et dans laquelle sont scellés les montants de la lanterne. Autour de ce soubassement reste ainsi ménagée une galerie, plus ou moins large, qui permet aux gardiens de nettoyer extérieurement les glaces de la lanterne.
Il est d'une grande importance que la chambre de l'appareil soit tenue avec la plus
rigoureuse propreté, et que la poussière n'y séjourne point. Dans ce but, on emploie le marbre pour former le dallage et les parois de la chambre de l'appareil.
La figure 294 représente la coupe de la lanterne d'un phare de premier ordre.
Dans les phares des trois premiers ordres, les armatures des appareils optiques sont supportées par une colonne creuse en fonte, A, scellée, à son pied, dans la voûte qui soutient la chambre, et terminée, à son extrémité supérieure, par la table de l'appareil, qui est également en fonte. Des montants en fer partent de cette table et vont se réunir au-dessus du tambour optique, en un cercle sur lequel reposent les lentilles.
Quant au tambour optique lui-même , c'està-dire à la réunion des lentilles à échelons et des anneaux lenticulaires, B, C, H, B',C',H', son mouvement de rotation s'opère sur un chariot à galets verticaux, qui roulent entre deux plateaux, l'un supportant l'appareil mobile, l'autre reposant sur le chapiteau delà colonne en fonte. Ce dernier plateau est en acier, et les galets sont en bronze.
Les parties mobiles des appareils optiques reçoivent leur mouvement de rotation d'une machine d'horlogerie M, que met en action un poids de 7b* kilogrammes environ, dans les phares de premier ordre. Une corde a se réfléchissant sur deux poulies 6, c, transmet aux rouages d'horlogerie l'action de ce poids.
Le mouvement d'horlogerie est ordinairement placé à côté de l'appareil d'éclairage, et communique avec lui par l'intermédiaire d'une roue dentée sur laquelle on agit à volonté au moyen d'une manivelle, m.
La lanterne LL, est toujours polygonale, et le nombre de ses côtés varie suivant l'ordre du phare. On y compte 16 côtés dans les phares du premier ordre, 12 dans ceux du second, 10 dans ceux du troisième, et 8 dans ceux du quatrième ordre.
Les glaces du vitrage ont 8 millimètres d'épaisseur, et cependant elles sont quelque-
LES PHARES
¥1g. 294. — Coupe verticale de la lanterne d'un phare dé premier ordre.
fois brisées par le choc des oiseaux de mer qu'attire l'éclat de la lumière. Dans une nuit, neuf des glaces du phare du cap Ferret furent mises en pièces. Au phare de Bréhat, comme nous le raconterons plus loin, une
oie sauvage vint s'abattre sur la lampe, qu'elle brisa, après avoir passé à travers les glaces de la lanterne.
L'expérience ayant prouvé que certains phares sont plus exposés que d'autres aux
attaques des oiseaux de mer, on entoure leur lanterne d'un grillage en fil de laiton, qui a Pineonvément d'affaiblir l'intensité de la lumière, cependant ce grillage devient inutile au bout de quelques années ; car le nombre des oiseaux dévastateurs décroît progressivement depuis le moment de l'établissement du phare.
La lanterne est surmontée d'une coupole, NN', formée de feuilles de cuivre rouge, assemblées par des boulons. Au sommetde cette coupole est établie une petite cheminée, par laquelle se dégagent l'air qui circule dans la lampe, ainsi que les produits de la combustion ; au-dessus est une sphère DD' traversée par un petit tube d'évacuation e. Cette sphère est elle-même surmontée d'un paratonnerre avec pointe en platine et conducteur en cuivre rouge.
Dans les phares très -élevés, il existe audessous de la chambre de l'appareil, une chambre dite de service, S, où couche l'un des deux gardiens qui sont de quart pendant la nuit. Si son collègue a besoin de lui à un moment donné, il peut ainsi se rendre immédiatement à son appel. Cette chambre sert également de magasin pour divers objets relatifs à l'éclairage, tels que lampes de rechange, verres, vases à huile, etc. Elle manqué dans les phares de quatrième ordre, qui exigent une moins grande surveillance pendant la nuit.
La plupart des phares, construits en terre ferme, sont occupés dans presque toute leur hauteur, par un escalier intérieur. Cet escalier ne part pas toujours de la base du phare, où se trouve quelquefois établi un vestibule; il ne commence alors qu'au premier étage. Il ne pénètre pas dans la chambre de service, attendu qu'il y prendrait trop de place ; il s'arrête à 2 ou 3 mètres au-dessous, et se pro- " longe par un petit escalier en fonte, étroit et rapide. Un autre escalier semblable G conduit de la chambre de service, S, dans celle de l'appareil. Des tambours en menuiserie recou-
vrent les paliers de ces escaliers afin de mettra obstacle à la violente introduction de l'air dans la lanterne.
La disposition de l'escalier n'est pas la même dans les phares qui sont baignés par la mer, ou dans ceux qui s'élèvent sur des rochers isolés. Les chambres, qui s'étagent sur toute
f la hauteur de la tour, sont quelquefois reliées entre elles par de petits escaliers en fonte. D'autres fois l'escalier est pratiqué dans une tourelle adossée à la tour principale, ou dans une cage cylindrique prise dans l'épaisseur de la maçonnerie.
La salle destinée aux ingénieurs en tournée d'inspection , est parquetée, lambrissée et meublée avec tout le confortable qu'on peut désirer. Elle se trouve à des hauteurs
! diverses, suivant les dispositions de l'édi-
! fice.
j Le nombre et les dimensions des magasins varient avec l'importance du phare. Dans les phares du premier et du second ordre, on compte deux pièces réservées pour cette fin ; dans ceux du troisième et du quatrième ordre, il n'y en a qu'une seule. Les huiles sont renfermées dans des caisses en chêne, doublées en fer- blanc. Tous les accessoires des lampes sont rangés dans des armoires vitrées, à l'abri de la poussière et de l'humidité.
Dans les phares qui s'élèvent sur le continentales magasins se composent souvent de constructions accessoires, 'qui flanquent la base de la tour. Mais dans les phares isolés en mer, ils sont logés au sein de la tour même, et le peu de place dont on dispose conduit à les faire aussi exigus que possible.
La figure 295, qui montre, grâce à une coupe verticale , l'intérieur de l'un des plus beaux phares français, celui de Bréhat, dont nous parlerons plus loin, permet de comprendre toutes les dispositions que nous venons de décrire concernant l'intérieur d'un phare.
LES PHARES
Il y a toujours au moins trois gardiens dans les phares du premier ordr et deux
Fig. 295. <~ Coupe verticale da phare de Bréhat.
dans ceux du second et du troisième ordre. Un seul suffit pour les fanaux. C'est ordinairement un homme marié, qui est logé avec sa famille dans l'établissement.
T. IV
Le logement est toujours situé près de la tour, dételle sorte que de Tune des fenêtres on puisse apercevoir la lumière du phare. Quelquefois il y est attenant. 11 se compose d'une ou deux pièces avec cheminée, d'un grenier, et dans certains cas, d'un caveau, le tout accompagné d'une cour et d'un petit jardin.
Les familles des gardiens étaient autrefois logées, dans les phares des trois premiers ordres ; mais on dut renoncer à cette coutume, à cause des divisions auxquelles elle donnait lieu et des négligences qui en résultaient dans le service. Les logements des gardiens se composèrent donc dorénavant d'une seule chambre et d'une cuisine commune.
Cependant on ne tarda pas à reconnaître les inconvénients de ce système. Il y avait d'ailleurs de la cruauté à séparer de leurs familles des hommes complètement privés de distractions, en même temps que, par ce fait même, on augmentait leurs dépenses. On s'est donc arrêté à ceci : les logements sont situés hors de la tour, et possèdent chacun une entrée spéciale, ce qui les rend tout à fait indépendants les uns des autres. Ils sont adjoints au monument, ou absolument isolés. Aux phares de la Hève, ils sont placés, comme on Ta vu (fig. 293, page 457), entre les deux tours.
Chaque logementse compose de deux chambres, avec cheminée, et d'un ou deux cabinets; une petite cour se trouve derrière. Quand cela est possible, on accorde à chaque gardien une portion de terrain, qu'il cultive selon sa convenance. Il se distrait ainsi, et en même temps il améliore ses moyens d'existence.
Le choix de l'exposition d'un phare n'est pas indifférent. On doit s'arranger de façon que les grandes ouvertures soient tournées du côté opposé aux vents régnants, et que les logements reçoivent les rayons du soleil.
En France, les meilleures expositions sont comprises entre le sud et Test.
Nous terminerons ce chapitre en citant quelques articles du règlement des gardiens des phares et fanaux des côtes de France.
Le personnel des agents du service des phares et fanaux, se compose de maîtres de phare et de gardiens, placés sous les ordres des ingénieurs et conducteurs des ponts et chaussées. Ils sont nommés par le préfet du département, sur la proposition de l'ingénieur en chef.
: ' Le traitement annuel des maîtres de. phares est fixé à 1,000 francs.
- Il y a six classes de gardiens, auxquelles correspondent les appointements suivants :
lr6 classe, 80 0 francs; 4e classe, 625 francs ; 2e classe/ 775 francs; 5* classe, 550 francs; 3* classe/ 700 francs; 6e classe, 475 francs.
Il est alloué, en outre, à chaque maître ou gardien, une certaine quantité dé bois de chauffage ou de charbon dé terre.
Les maîtres et les gardiens des phares isolés en mer, reçoivent des indemnités pour vivres de mer, lesquelles sont fixées par l'Administration suivant les circonstances.
Les maîtres de phares sont chargés de la direction du service de plusieurs phares ou fanaux. Ce titre peut être accordé aux chefsgardiens qui Font mérité par des services exceptionnels.
Les maîtres de phares et les chefs-gardiens sont responsables de l'ensemble du service et de la réception des huiles. 11$ sont principalement chargés de la tenue des registres et de la correspondance* ' •• ' " ; . >
Les gardiens attachés aux phares des trois premiers ordres, sont astreints . à surveiller la flamme de l'appareil, pendant toute la durée des nuits. A cet effet, ils sont successivement de quart Ils sont tenus . de rester dans le phare pendant toute la nuity et il doit toujours y en avoir au moins un dans la chambre de service, pour venir, en cas de^ besoin, au secours de celui qui est de quart.
L'allumage des lampes doit être commeïJcé un quart d'heure après le coucher du soleil, de manière que la flamme soit en plein effet à la chute du jour.
Durant le jour, les gardiens ne doivent jamais s'absenter du phare tous à la fois. Ils ne peuvent admettre de visiteurs quelorsque le service du matin est complètement terminé, et lorsqu'il doit s'écoule r encore une heure au moins avant le coucher du soleil. Us doivent les accompagner partout, ne point les laisser toucher à l'appareil, et leur faire préalablement inscrire leurs noms et adresses sur un registre spécial. Deux personnes seule- , ment peuvent pénétrer à la fois dans la lanterne.
Les gardiens sont tenus de prêter tous les secours en leur pouvoir aux navigateurs ainsi qu'aux naufragés, et de leur offrir asile en cas de besoin ; mais sans jamais interrompre la surveillance du feu.
En cas de négligence dans le service ou d'actes répréhensibles, les punitions encourues sont : la retenue d'une partie du traitement et la révocation.
Telles sont ^es principales dispositions réglementaires du service des phares et fanaux des côtes de France.