CHAPITRE IX
DESCRIPTION DES PRINCIPAUX TYPES DES PHARES FRANÇAIS. — PHARES FJES PREMIER, DEUXIÈME ET TROISIÈME ORDRES EN MAÇONNERIE, EN CHARPENTE OU EN FER. — LES PHARES DE CORDOUAN, DE BRÉHAT, DE LA I1EVE, DE TRIAGOZ, — DE PONTA1LLA, — DE WALDE. — PHARES DE OUATItlÈME ORDRE OU FANAUX.
Nous pouvons maintenant passer à la des- ; cription des principaux types des phares fran- 1 çais. Cette revue nous permettra de vérifier
par des exemples particuliers ce que nous avons précédemment indiqué d'une manière générale, touchant les dispositions intérieures de ces édifices.
Les phares français se divisent en quatre groupes: phares de premier, de deuxième, de troisième et de quatrième ordre. Cette division entre les phares de premier, deuxième et troisième ordre, a moins d'importance qu'elle ne le paraît au premier abord, puisque la difr férence entre ces types ne tient qu'à la portée de leurs feux, et que pour faire varier cette portée, il suffit ^e modifier d'une manière très-simple, et d'ailleurs méconnaissable de l'extérieur, l'appareil d'éclairage. Aussi comprendrons-nous dans la même description les phares des premier, deuxième et troisième ordres.
Pour faciliter cet exposé, nous considérerons les phares français selon qu'ils sont construits, 1° en maçonnerie, 2* en charpente de bois, 3° en fer.
Phares en maçonnerie. — Parmi les phares en maçonnerie, nous citerons celui de Cordouan, ceux de la Hève^ celui des Eêaux de Bréhat et celui de Triagoz.
Le phare de Cordouan est situé à l'embouchure de la Gironde, sur un rocher émer^ géant, que 3 mètres d'eau viennent recouvrir à la haute mer. Au point de vue de l'ampleur des proportions, de la majesté de l'aspect, de la richesse de l'ornementation et de l'excellence de la distribution intérieure, ce phare occupe le premier rang, non-seulement parmi les monuments analogues de la France, mais encore parmi ceux du monde entier.
Commencé sous le règne de Henri III, en 1584, il ne fut terminé qu'en 1610, l'année même de la mort de Henri IV ; mais on l'a restauré et agrandi à diverses reprises.
A l'origine, il se composait, comme on l'a vu {fig. 271, page 42o) d'une plate-forme circulaire, défendue par un large parapet, au milieu de laquelle s'élevait la tour, divisée elle-même en quatre élageSj non compris la
LES PHARES
lanterne. Un grand vestibule carré et quatre petites chambres servant de logements et de magasins, occupaient la totalité du rez-dechaussée. On arrivait au premier étage par un vaste escalier placé vis-à-vis de la porte d'entrée, et l'on se trouvait dans une salle semblable au vestibule, décorée, on ne sait trop pourquoi, du titre à! appartement du roi. On sortait de cette pièce sur une première galerie extérieure, reproduite au second étage, dont l'emplacement avait été utilisé pour l'installation d'une chapelle. Cette chapelle, de forme circulaire et terminée en dôme, était ornée à l'extérieur, d'élégants pilastres corinthiens et de fines sculptures. Un portail et des entre-colonnements décoraient également la façade et tout le pourtour du rez-dechaussée.
Quoique ayant été restaurées, ces diverses parties, encore debout aujourd'hui, n'ont pas subi de modifications importantes depuis Tépoque de leur construction ; mais le reste de Tédifice a été refait et considérablement augmenté vers la fin du xviu0 siècle, lors de l'exhaussement de la tour par Teulère, inventeur des réflecteurs paraboliques et des appareils à éclipses. Déjà en 1727 , sous Louis XV, une lanterne en fer avait été substituée à la lanterne primitive, qui alors était tout entière en maçonnerie, et qui, par cela même, présentait le grave défaut d'intercepter une partie des rayons lumineux. Ce ne fut qu'en 1786 qu'on se décida à augmenter la hauteur de la tour, afin de donner au feu une plus grande portée. L'élévation du foyer au-dessus des plus; hautes mers, qui n'était jusqu'alors que de 37 mètres, fut portée ainsi à 63 mètres.
Au point de vue de l'art, le monument y perdit. Comme on peut s'en convaincre par l'inspection de notre gravure {fig. 296), il y a discordance entre les anciennes parties de la construction et les nouvelles, et les étages supérieurs; de l'édifice: contrastent singulièrement, par leur nudité^ avec ce qui subsiste au
bas de l'édifice, de l'architecture du xvi' siècle. Néanmoins le phare de Çordouan conserve un caractère de grandeur, auquel on ne peut s'empêcher de rendre hommage, lorsque ce magnifique monument surgit du sein de la mer, aux yeux étonnés du spectateur.
Au-dessus de la porte de la chapelle, on a placé le buste de l'architecte Louis de Foix, avec une inscription que nous nous dispenserons de reproduire, car elle n'est qu'un parfait galimatias, digne reflet de la littérature de ce temps.
Dans la figure 296, qui représente l'extérieur du phare actuel, on a supposé la plateforme inférieure coupée par un plan vertical, afin de laisser à découvert la partie inférieure de la façade de la tour, et de la montrer ici dans toute sa hauteur.
On voit au rez -de -chaussée l'entrée du phare, ou porte de mer, précédée d'un large escalier* puis le vestibule. Autour de ce vestibule sont différentes pièces, à «savoir : le magasin, la cuisine des gardiens, l'office , les chambres des gardiens, le bûcher, la forge, une chambre d'ouvriers, et des chambres réservées.
Au premier étage est la chambre de service. Un escalier à paliers conduit de là à la chambre de la lanterne.
Le phare de Çordouan a été complètement restauré dans ces dernières années. On l'a doté, en même temps, de caractères qui le « distinguent de ses voisins. Il fait briller un feu blanc et rouge, à éclipses de minute en minute, dont la portée est de 27 milles.
Les deux phares de la Ifève s'élèvent sur le cap de ce nom, près du Havre. Il n'est pas de touriste parcourant cette partie de la Normandie, qui ne soit allé les visiter, La construction deces phares remonte à 1774. Tous les systèmes (l'éclairage y ont été successivement appliqués. Après y avoir simplement brûlé dé la houille, on plaça, en 1781 , ainsi ;que nous l'avons déjà dit dans l'histoire des
Flg. 296. — Le phare de Cordouan.
phares, au sommet de chacun de ces édifices, un appareil d'éclairage > formé de seize ré-
flecteurs sphériques, illuminés par quarante lampes à mèches plates.
LES PHARES
Eu 18M etiSi4, des appareils sidéraux de Bordier-Marcet, composés de six réflecteurs, remplacèrent les précédents. En 1819, le nombre des réflecteurs fut porté à dix. En 1845, eut lieu la restauration des deux tours et l'agrandissement de la lanterne, dans laquelle fut installé un appareil de Fresnel. Enfin, tout récemment, en 1863, l'une des tours a été de nouveau modifiée à sa partie supérieure, pour recevoir une lampe électrique. Les phares de la Hève ont ainsi parcouru l'échelle tout entière des perfectionnements qui ont été apportés depuis près d'un siècle, à l'éclairage des côtes maritimes.
Au point de vue architectural, ces phares sont j assez remarquables. Ils se composent d'une tour carrée, avec soubassement et élégante balustrade au sommet. Seulement leur distribution intérieure laisse à désirer.
Nous avons déjà représenté, en parlant de l'éclairage des phares par la lumière électrique, l'ensemble des deux phares du cap de la Hève, qui sont reliés l'un à l'autre par le logement des gardiens (fig. 293, page 457). La figure 297 représente un de ces phares, pris isolément.
Lesdeux tours sont distantes Tune de l'autre de 81 mètres; entre elles et un peu en arrière, s'élèvent, complètement indépendants, les logements des gardiens. Chaque gardien a deux chambres à feu, un cabinet, un grenier et un bûcher établi dans une cour de service. Au-devant de l'ensemble des constructions, s'étend une vaste surface, plantée d'arbres et gazonnée.
Les foyers lumineux de chaque phare s'élèvent à 20 mètres au-dessus du sol et à 120 mètres au-dessus des hautes mers. Le feu est fixe, et sa portée est de 20 milles dans la tour éclairée à l'huile, de 27 milles dans celle où l'on a introduit la lumière électrique.
Ajoutons que depuis des siècles, la mer ronge incessamment la falaise qui supporte les deux phares ; chaque année, elle avance de 2 mètres environ. Aussi prévoit-on le moment
T. IV
. où l'on sera forcé de reconstruire les deux édifices à une certaine distance en arrière.
Fig. 297. — L'un des deux phares du cap de la neve.
Le phare des Beaux de Bréhat est l'un de ceux dont l'édification a rencontré le plus de difficultés. A ce titre, il mérite de fixer tout particulièrement notre attention, d'autant plus qu'il présente toute la majesté, toute l'harmonie et tout le comfort désirables.
Le phare de Bréhat se dresse en pleine mer, au nord de la côte de Bretagne, sur un banc de rochers de près de 500 mètres de diamètre, que recouvre presque entièrement l'Océan à la marée haute. Autour de ce plateau de rochers, qui a nom les Héaitx de Bréhat , les courants de marée atteignent une vitesse de huit nœuds (4m,ll par seconde),
et quand les vents soufflent en tempête, lès lames y déferlent avec «ne violence extraordinaire. On comprend que ce ne fut pas chose aisée que d'élever en pareil lieu un monument inébranlable.
Ce sera l'honneur de M. Léonce Reynaud, alors simple ingénieur des ponts et chaussées, aujourd'hui directeur du service des phares, et de l'Ecole des Ponts et Chaussées, d'avoir mené à bonne fin un travail qui fait depuis trente ans l'étonnement du vulgaire et l'admiration des hommes de l'art.
Nous trouvons dans le Magasin pittoresque^ une lettre qui renferme une description trèsintéressante du phare de Bréhat. Nous la reproduirons comme la peinture la plus exacte de ce monument admirable, véritable triomphe du génie de l'homme sur la nature.
« J'avais, écrit l'auteur de l'article du Magasin pittoresque, une lettre de recommandation pour M. Bourdeau, conducteur des ponts et chaussées à Tréguier, un de ces hommes modestes, probes, dévoués au devoir, comme nos administrations en cachent tant, et qui, après avoir .habité cinq ans sur ces affreux rochers, avec son ingénieur, pour la construction du phare, est demeuré chargé de sa surveillance. Au nom du phare, son regard s'anima, et il voulut lui-même me conduire. Le temps était assez beauj nous descendîmes tranquillement le Tréguier sur un bateau avec le flot de jusant, et arrivâmes à la pointe d'Enfer, à l'embouchure de la rivière. Nous trouvâmes enQn le pilote. La mer commençait à se relever, et le canot échoué sur la plage* allait bientôt se trouver à flot. Le pilote cependant, n'avait pas l'air trop en train. Il regardait la mer et ne disait rien. A toutes mes questions : « Mais enfin, n'y a-t-il pas moyen de partir ? Ne pouvons-nous pas atteindre le phare avant la nuit? » il se contentait de répondre des « si fait, si fait, » un peu brefs. Je savais par expérience qu'il ne faut jamais trop presser les pilotes, car il suffit souvent de leur commander une chose pour qu'ils la fassent, dès qu'il n'y a pas impossibilité manifeste qu'elle réussisse. J'allai donc prendre dans les alentours quelques informations, et comme j'appris que le bonhomme faisait en ce mement sa moisson, je m'imaginai que de là venait le peu de faveur que trouvaient près de lui mes goûts nautiques. Je lui dis donc nettement : « Eh bien, s'il y a moyen d'arriver, partons. » Il me demanda la permission de prendre son frère, gaillard robuste, et nous partîmes.
« Une heure et demie après, nous arrivions à la
tour. Je n'oublierai jamais ce spectacle. En . mCrne temps que le flot, le vent s'était élevé; les courants Chargés de grosses vagues se précipitaient entre les rochers comme des cataractes ; les dentelures que l'eau n'avait pas encore recouvertes, frappées de coups terribles, faisaient un fracas à ne pouvoir s'entendre ; tout était en ébuîlition : il faut que vous sachiez que, sur ce point, le flux, dans ses six heures, fait monter la mer d'environ quarante pieds.: Figurez-vous donc, quand le vent s'en môle, ce qui peut résulter d'un pareil phénomène en présence d'une rangée de rochers qui barrent le passage* Mais le plus extraordinaire, c'était cette tour, qui de loin nous paraissait une aiguille, et qui maintenant nous écrasait sous son énorme masse dont nous contemplions, la tête renversée en arrière, le riche et ferme couronnement. Son pied trempait déjà, et les lames, déferlant contre la base, semblaient ensuite ramper tout du long en la léchant, jusqu'à ce que, parvenues à une certaine hauteur, le vent les projelâten avant par grandes écumes blanches. Les gardiens qui, à notre approche, s'étaient montrés sur la porte avec des rouleaux d'amarres à nous lancer, avaient bientôt été obligés de battre en retraite et de fermer leur panneau de bronze que la mer faisait mine de vouloir enfoncer, tant elle y frappait à chaque fois qu'elle jaillissait jusque-là. Pour le moment il n'y avait pas moyen de songer à entrer. Autant aurait valu essayer d'accoster une de ces horribles dents que nous apercevions autour de nous, et que la mer, dans ses oscillations, couvrait et découvrait alternativement. Notre pauvre barque, si solide qu'elle fût, se serait brisée comme un pot de terre. Au fond, la tour n'était en effet qu'un rocher artificiel. « Pour celui-là, me dit le pilote, il durera, je vous assure, plus longtemps que les autres. » Il disait vrai, car les rochers ont toujours quelques fissures dans lesquelles la mer frappe comme un coin, jusqu'à ce qu'elle ébranle enfin toute la masse et la démolisse , tandis que la surface du phare, parfaitement lisse, ne lui laissait à mordre nulle part. Le pilote, qui connaissait toutes les passes de ces parages comme les ruelles d'un quartier, et qui gouvernait à côté des roches dont nous découvrions à chaque instant la pointe noire dans le creux de la vague,au-dessous de nous, avec la môme tranquillité qu'un cocher de cabriolet qui tourne une borne au coin de la rue, nous amena dans un petit canal un peu plus abrité que le reste, à une centaine de pas du monument, et nous mouillâmes. Mais son ancre chassait à mesure que l'eau montait, et il me déclara bientôt que la position n'était pas tenable. Mon mécontentement contre celte force majeure était visible. Il me proposa alors de tenter une dernière ressource qui était d'approcher un peu davantage, de manière à pouvoir jeter une amarre sur un poteau 7 qui avait servi, je crois, pour une grue, 'dans la. construction du phare, et qui avait été si bien planté
LES PHARES
dans le rocher qu'on en voyait encore la tête au. dessus des vagues. .
«C'est dans cette position que nous attendîmes environ deux heures le moment où la mer ayant fini de monter, et lec courants par conséquent s'apaisant, il nous serait peut-être possible d'accoster, au risque de tomber à l'eau en faisant le saut périlleux. Mais encore eût- il fallu que la brise consentît à mollir, et c'est ce qu'elle ne voulut point. Pour ma part, je m'en consolais sans peine. Le spectacle auquel j'assistais était si nouveau, si imposant, si étrange, que je ne me lassais pas. Je me disais d'ailleurs que peu de curieux en avaient aussi bien joui, et que puisque j'avais tenu à voir le phare, c'était là en définitive le vrai point de vue. La finesse des lignes, l'élégance sévère des corniches, la grâce de l'ensemble se saisissaient encore mieux par l'effet du contraste avec les formes dures et heurtées de l'Océan. Je regrettais de n'être pas poète : j'aurais fait les plus beaux vers du monde sur cette lutte magnifique entre la puissance de la nature, symbolisée par ce sauvage Océan, et celle de l'homme, par cette imprenable. forteresse. L'ingénieur, quia trôsbieu compris ce qu'il y avait d'artiste dans une telle situation, en a tiré parti d'une mai a :héureuse. La tour qui reçoit les assauts de la mer est construite comme celle d'un château fort, et c'est de sa! plateforme, \oin. des coups, que s'élance, avec une proportion svelte èt hardie., la seconde tour au sommet de laquelle, reposé la lanterne. Jè vous eh envoie un croquis fait d'après une esquisse bien tremblée, dans laquelle j'avais cependant réussi à consigner à peu près le sommaire de mes impressions. Mais ce que l'imagination seule peut reproduire, puisque la perspective y, échoue, c'est l'effet de celte masse sublime, vue sur le ciel du milieu de la foule, des flots accumulée à sa base. C'est une des belles scènes de ma vie, et je ne l'oublierai jamais. . „■ « Mon compagnon, moins enthousiaste que moi, et ptour qui d'ailleurs le. phare était une ancienne connaissance, était désolé. « Ah! monsieur, me disaît-il, quel dommage que nous ne puissions entrer, vous verriez comme tout. cela est appareillé ! Monsieur l'ingénieur ne voulait pas que je reçusse une pierre qui, aurait eu une ëcaillure de la . grosseur de l'ongle. Quel ennui d'être venu, comme ça, poux rien LTenezy. cependant, regardez un- peu, vers, le cinquième étage, uue grosse.: pierre un- peu plus noire que, les autres ;; c'est celle-là qui nous a donné du mal. » J'abrège son récit : il savait ainsi, pierre par pierre, toute l'histoire de cette tour : à celle-ci, il étaitarrivé tel événement ; à celle-là, il avait eu telle idée ; à telle autre, monsieur l'ingénieur avait dit telle chose. Qu'on se figure ce que. c'est que d'avoir passé ein-q ans .de . sa vie. à ne voir que l'eau, le ciel et des pierres; qu'on met en place : chacune de ces pierres demeure un souvenir. Enfin la nuit venait, il fallut se résigner et partir... Nous avions contre nous vent
et marée. Malgré les bordées que nous courions dans l'ombre, entre là lumière du phare qui n'avait, pas tardé à s'allumer, et celle du fanal des Sept-fles; il nous fut impossible de rentrer en rivière, et nous nous estimâmes heureux, lorsqu'à minuit nous reprîmes terre dans une petite anse au delà de la pointe d'Enfer. Nous étions partis de fréguier à midi : nous y rentrâmes quatorze heures après, trempés encore par l'eau des lames que nous avions embarquées, haletants de notre course de nuit dans les plus abominables chemins. creux, et trouvant, je m'en souviensy l'heure du dîner un peu tardive. Notre pilote avait bien prévu que nous aurions du mal; mais, comme il le disait au refour, « avant d'avoir tenté, on ne pouvait pas dirè que ce que monsieur voulait fût impossible. » , « J'eus cependant mon dédommagement, mais malheureusement sans le bon M. Bourdeau. Le surlendemain, après une nuit passée à Paimpol, dans la plus affreuse auberge que la géograDhie pittoresque puisse signaler sûr lé soi de. la Bretagne, je gagnai de bon matin la charmante île 3e Bréhat; C'est une oasis dans ces rochers. Tous les hommes y sont marins, beaucoup officiers. Ils viennent y passer leurs congés, s'y marient, et plus tard, quand ils ont conquis leur retraite, ils s'y fixent et y achèvent paisiblement leurs jours. Aussi est-on bien étonné de trouver dans cette île si ignorée, si petite, si écartée du reste du monde, la meilleure compagnie. Je ne le fus pourtant pas, j'étais prévenu. Mais comment vous raconter la singularité de l'occasion,! sans paraître vous amuser d'un récit fait à plaisir? J'avais rencontré* près de la baie de débarquement, quelques servantes chargées de paniers, auxquelles; je m'étais informé de la maison que je jcherchais ; j'y avais été accueilli à merveille, mais avec un embarras visible. « Tenez, me dit après quel ques-ins-tants le maître de la maison, je vais vous avouer le fait : c'est que nous étions tous au moment de partir. Depuis que le phare est terminé, aucune, de ces dames n'est encore allée le visiter. Pouvons-nous, sans cérémonie, vous proposer de vous mettre de la partie ? » Vous, devinéz ma réponse. Les paniers qui avaient si bien frappé mes yeux en ^arrivant étaien t déjà.:chargés; ils. cachaient un excellent dîner. La mer était bleue et tranquille comme-un beau fleuve ; et, favorisés par le; courant, en lrof|s; quarls d'heure nous abordâmes au pied, du phare. Du reste, nous aurions pu braver tous les éléments déchaînés : nous étions conduits par le premier loup de mer de ces parages, le fameux Gouaster,. redevenu pilote, .après: avoir servi. de capitaine de Vaisseau à l'ingénieur pendant la plus grande partie des travaux. Dans ce pays-là, se trouver devant la porte, ce n'est pas être entré Figurez-vous, à une vingtaine.de pieds aut dessus de votre tête, une petite ouverture à laquelle il faut monter par une. échelle de bronze encastrée dans la muraille : on voit assez que le logis -n'a pas
été préparé pour les dames. Mais une fois hissé, on rencontre un joli escalier tournant qui donne, d'étage en étage, dans de petites chambreltes, servant de magasin, d'atelier, de cuisine, de chambre à coucher, jusqu'au couronnement où se découvre enfin la majestueuse lampe, logée dans un véritable boudoir, tant il y a de luxe autour d'elle. C'est la déesse du lieu, et l'éclat de son sanctuaire a pour but d'imposer aux gardiens, en l'absence de toute autorité supérieure, en leur rappelant continuellement avec quels égards elle doit être traitée.
« Nous dînâmes au huitième étage. La chambre était petite et la compagnie nombreuse, si bien qu'une partie notable de la salle à manger se prolongeait en forme de queue tournante, je ne sais jusqu'à quelle profondeur, dans l'escalier. Le repas n'en fut que plus gai. Le contraste avec la scène de î'avant-veiile était complet, et je manquerais peutêtre à la galanterie, si j'osais balancer entre les deux journées. D'ailleurs, du haut du phare, le spectacle était vraiment magnifique. Je vis la mer, s'élevant lentement, noyer peu à pou tout l'archipel, jusqu'à ce qu'enfin je demeurai seul, dans ce vaste déluge, au sommet de cette Babel. L'impression était grande, maïs singulièrement triste, et, d'instinct, toute la compagnie était allée retrouver le goût de la conversation dans l'intérieur. Je me suis souvent trouvé en pleine mer à bord d'un vaisseau ; mais ici, ce genre de solitude me semblait tout autre. La nature même de l'édifice en augmentait l'effet; car il se sent toujours que l'isolement d'un navire n'est que momentané, et son sillage et ses voiles montrent assez qu'il fait continuellement effort pour en sortir. Mais ici l'isolement est éternel. Nulle part je n'ai mieux compris la majesté de la grande inondation de l'océan que du haut de cette frôle colonne où je m'en voyais si régulièrement enveloppé ! J'apercevais au loin les lignes brumeuses de la terre de France; à gauche, à l'horizon, l'archipel de Bréhat ; à droite, celui des Sept-lles ; au large., l'immensité des flots, sur le? quels mon imagination planait jusqu'à la côte d'Angleterre. La mer était silencieuse, et son calme ajoutait encore à sa puissance. Quelle affreuse prison! me disais-je; avec toute sa sublimité, elle forcerait bientôt à soupirer après la noirceur des cachots.
« Toutefois les gardiens s'y habituent fort bien, sans doute parce qu'ils sentent qu'au fond ils sont libres. On a pourtant senti la nécessité de leur faire passer, chaque trimestre, un mois parmi les hommes. Ce sont, en général, d'anciens marins, et ils se regardent comme embarqués pour un voyage aux Grandes- Indes. Du reste, sans sortir de leur île, car, de peur des infidélités, toute embarcation leur est absolument interdite, ils ont cependant l'avantage de se procurer les principaux plaisirs de la campagne ; je veux dire la pêche et la chasse. A une certaine hauteur, au-dessous de la porte d'entrée, ils ont eu
l'idée de nouer une corde autour de la tour, à laquelle ils ont attaché une cinquantaine de lignes de la longueur du bras : quand la mer monte, le poisson vient rôder le long du mur, il s'attrape, et quand l'eau baisse, on l'aperçoit accroché aux hameçons, à hauteur d'homme, comme une guirlande. Comme il y en a de trop, on le fait sécher. Quant aux produits de la chasse, cette dernière ressource n'existe malheureusement pas, bien que souvent aussi il y ait excès. Il se prend en effet quelquefois une grande quantité d'oiseaux. Éblouis pendant la nuit par le feu du phare, ils viennent se jeter contre la lanterne, comme des papillons, et attendu qu'il était arrivé plusieurs fois que des halbrans ou des oies sauvages en avaient rompu les glaces, on a été obligé de l'entourer d'un grillage à larges mailles, où ils s'attrapent par le cou. Peut-être, si l'ingénieur avait pu prévoir tant de plaisirs, aurait-il cru devoir se dispenser de donner à ses gardiens un promenoir; mais l'élégance de sa tour y aurait trop perdu.
« J'aurais eu assurément, cette fois, tout le temps d'étudier en détail les délicatesses de la construction; mais M. Bourdeau me manquait, et je dus me contenter d'admirer en artiste. La perfection d'architecture d'un monument tellement solitaire m'aurait peut-être surpris, si je n'y avais deviné une condition de durée en harmonie avec celle du roc de porphyre sur lequel il repose. Ces pierres, cyclopéennes par leur masse, mais presque polies et d'un graniL bleuâtre à pâte fine, qui mériterait de faire ornement dans un salon, étaient ajustées les unes sur les autres avec une précision que je ne saurais mieux comparer qu'à celle d'un ouvrage de marqueterie. On sentait qu'on aurait pu les enlever une à une, pour remonter, sans aucun dommage, l'édifice partout où l'on aurait voulu. Mais, à moins que, dans les siècles lointains, on ne le démonte un jour de la sorte, pour le transporter dans quelque musée comme un échantillon du savoir-faire de notre âge, on ne s'imagine pas quelle cause de ruine pourrait jamais le faire disparaître, je ne dirai pas de la surface de la terre, mais de celle de l'Océan. C'est ce qu'il faut pour se rassurer tout à fait sur le sort des malheureux lampistes qui se succéderont sur celle tour jusqu'aux dernières limites de la postérité.
« Voilà, monsieur, tout ce que je suis en état de vous envoyer sur le phare de Bréhat. Je l'ai bien vu à l'intérieur comme à l'extérieur, mais je ne l'ai point vu faire, et n'aurais guère été compétent pour entreprendre, à l'égard -de sa construction, les enquêtes nécessaires. C'est néanmoins, je dois le dire, un modèle de construction si remarquable que son histoire mériterait assurément de trouver place dans votre excellent recueil, de préférence à celle que je viens de prendre la liberté de vous écrire : aussi usez en, je vous prie, tout à votre aise avec ma lettre, si, comme je n'en doute pas, vous trouvez
LES PHARES
Fig. 298. — Le phare de Bréhat, au moment de la marée haute.
moyen de vous procurer des renseignements plus sérieux (1). »
L'histoire de la difficile construction de ce
(t) Magasin pittoresque, 1345, pages 242 et suivantes.
phare fait tant d'honneur à la science française, que nous ne pouvons résister au désir de la retracer ici.
La première difficulté consistait dans îe choix de l'emplacement. Il s'agissait de trou-
ver, au milieu des rochers, un point que les navires pussent accoster assez facilement pendant toute la durée de la construction. M. Léonce Reynaud jeta ses vues sur une pointe de rochers située dans une échancrure du bord sud du plateau, et assez bien abritée contre les vents du large. Une plateforme voisine, d'une étendue suffisante, mais malheureusement recouverte de 4m,50 d'eau à la haute mer, fut désignée pour supporter l'édifice. Après mûr examen, il avait été reconnu que cet emplacement correspondait au minimum de dépenses.
L'île de Bréhat, distante du rocher d'environ 10 kilomètres, fut choisie comme lieu d'embarquement. C'est là qu'on prépara les matériaux, ét que furent taillées toutes, les pierres de l'édifice . Des bâtiments du port de quarante tonneaux partaient de l'île, de façon à aborder le} rocher avant la basse mer. Une grue, solidement fixée au point de débarquement, élevait les pierres de la cale du bâtiment, et les déposait sur un chemin de fer, qui les co nd ui sait auprès d'autres machines. Grâce à la multiplicité des engins mécaniques, qui devinrent plus nombreux à mesure que les travaux avançaient, la mise en place des matériaux s'effectua très-rapidement.
La partie lia plus importante et la plus difficile de l'entreprise, résidait dans la construction du massif plein de la base, sans cesse exposé aux coups de mer. De là dépendait la solidité du monument tout entier. Afin que le pied îde la tour ne pût jamais être déchaussé, on l'enfonça jusqu'à une profondeur de 40 ou 50 centimètres, dans la masse du rocher. Une rainure de 1 lm ,70 de diamètre fut pratiquée dans le porphyre, — opération très-longue à cause de la dureté de cette matière, — et c'est là, à l'abri d'un mur continu et inébranlable de porphyrtyque furent déposées les premières assises de la construction.
Ordinairement, lorsqu'il s'agit d'élever des phares en pleine mer, on s'attache à rendre
toutes les pierres solidaires, afin qu'elles ne soient entraînées par la mer, ni pendant ni après l'exécution des travaux. Dans les phares d'Eddystone, en Angleterre, et de Bell-Rock, en Ecosse, toutes les pierres de la partie submergée sont, comme nous le verrons plus loin, enchevêtrées les unes dans les autres, et maintenues par des goujons en fer ou en bois : de là un surcroît de dépenses considérable. M. Reynaud crut pouvoir l'éviter en se bornant à arrêter solidement par quelques points, la quantité de maçonnerie susceptible d'être mise en place dans le cours d'une marée. L'expérience justifia parfaitement ses prévisions, et le résultat de cette nouvelle méthode fut un travail à la fois plus économique et plus rapide.
Les ouvriers, au nombre de soixante environ, devaient naturellement être logés sur le rocher; mais la place manquait. Il fallut donc créer une surface artificielle. A cet effet, on construisit, entre deux aiguilles très-élancées, élevées de 6 mètres au-dessus du niveau des hautes mers, un massif, composé de pierres sèches et de gros blocs maçonnés en ciment. Sur la plate-forme de ce massif, située à 4 mètres au-dessus du niveau des hautes mers et d'une superficie de 9 mètres carrés environ, on établit une construction en charpente, qui renfermait une petite forge, des magasins et des chambres pour l'ingénieur, le conducteur des travaux et les ouvriers. Au sommet, se dressait une tourelle qui reçut un appareil d'éclairage provisoire.
Bien que chaque homme n'eût à sa disposition qu'un emplacement très- restreint (0m,67 sur 2 mètres), la santé des ouvriers resta toujours bonne; ce qu'il faut attribuer aux excellentes mesures sanitaires prises par l'ingénieur. Dès que la mer découvrait le rocher, les travailleurs se rendaient à l'ouvrage ; ils regagnaient leur asile quand la cloche d'alarme annonçait le retour du flot.
Le phare de Bréhat (fig. 298) se compose de deux parties : la première, mesure 13m,70
LES PHARES
de diamètre à la base et 8m,6Ô au sommet; el le ést en maçonnerie pleine jusqu'à un mètre au-dessus du niveau des hautes mers, et se termine par une galerie, qui sert de promenai r aux gardiens. La partie supérieure est beaucoup plus svelte et plus légère : la muraille, épaisse de lra,30 au bas, n'a plus que 0m,85 dans le. haut. Toute la construction est en granit moins les voûtes, qui sont en briques.
On pénèlre dans l'édifice par une porte percée au sud, à 1 mètre au-despus du niveau des plus hautes mers, et précédée d'une échelle en bronze, enclavée dans !a maçonnerie. Après avoir traversé un petit vestibule, on se trouve en face d'un escalier, droit d'abord, puis circulaire, qui monte jusqu'à la chambre de service, et dont la cage est placée, non dans Taxe de la tour, mais le long du mur. On compte neuf étages dans toute la hauteur du phare. Les deux premiers sont réservés à des magasins ; les quatre suivants forment la cuisine et les chambres des gardiens; au septième, se trouve la chambre des ingénieurs ; au huitième, la chambre de service ; vient enfin la chambre de la lanterne.
Nous avons déjà donné {fig. 294, page 465) la coupe verticale du phare de Bréhat, sur laquelle il est facile de reconnaître toutes les dispositions qui viennent d'être indiquées.
Commencé en 1836, après trois années d'études et de travaux préalables, le phare des Héaux de Bréhat fut terminé en 1839. Les dépenses s'élevèrent à 531,679 francs, non. eompris la lanterne et l'appareil d'éclairage. La hauteur du foyer au-dessus du rocher est de 48™, 50, et la portée du feu de près de 18 milles.
Le phare des Triagoz est établi, comme le précédent, en pleine mer. Il est destiné à signaler Técueil des Triagoz, situé dans la Manche, à l'est dés Sept-Iles. Le rocher qui lui sert de base, se dresse au-dessus du niveau
des plus hautes mers. Les difficultés qu'a rencontrées la construction dé ce système, tenaient à la violence de la mer, qui rendait* souvent l'accostage impossible aux ouvriers: et aux barques qui apportaient les matériaux.
L'édifice se compose d'une plate- forme et d'une tour carrée, dont Tune des faces porte5 en saillie la cage de l'escalier. On arrive sur la plate-forme par une série d'escaliers qui serpentent sur le rocher, après être partis du point le plus abordable. Au-dessous existent des magasins pour le bois et autres matières ; en arrière de la tour, se trouvent encore des dépendances qu'on voit figurer sur le plan.
Le rez-de-chaussée de la tour est occupe' par un vestibule, avec magasin de chaque côté. Trois chambres à feu, dont une pour les ingénieurs, se présentent successivement à mesure qu'on s'élève ; on arrive ensuite à la chambre de service, puis à la lanterne.
La plate-forme qui entoure l'édifice, épousé la forme du rocher. On arrive à cette plateforme par une série d'escaliers qui se développent sur le flanc de la roche, et ont leur point de départ du côté où l'accostage est le plus facile. Sous sa partie antérieure sont ménagés des magasins pour dépôt de bois et autres matières, et un petit réduit, établi à son extrémité, vient ajouter encore au phare d'utiles dépendances.
Le plateau des Triagoz est très-étendu ; il a près de quatre milles de longueur, de l'est à l'ouest, sur environ un mille de largeur ; mais on n'en voit émerger que des têtes isolées, même par les plus basses mers. Le rocher choisi pour recevoir la construction, est la pointe la plus élevée du côté sud, et limite, par conséquent, vers le nord, le chenal que suit la navigation côtière. Il présente au midi une paroi presque verticale, et il se prolonge, en s'abaissant à l'opposé, de manière à former à mer basse une petite crique ouverte à l'est. C'est par là et pendant trois à quatre heures de mer basse, qu'il est le plus:
accessible. La profondeur d'eau, qui est de 20 mètres, dans les plus basses mers, au pied du rocher du côté du sud, augmente rapidement à mesure qu'on s'éloigne ; le fond est de roche et les courants de marée sont d'une grande violence sur ce point. Quand on s'occupa des travaux de construction de ce phare, on avait espéré pouvoir maintenir dans ce point un navire au mouillage pendant la belle saison, pour servir au logement des ouvriers ; mais on fut obligé d'y renoncer.
On conçoit les difficultés qu'a dû présenter la construction de ce monument sur la pointe d'un rocher. Nous allons donner une idée de la manière dont les travaux purent s'exécuter.
On installa une cabane dans la partie répondant au vide de la tour, immédiatement après avoir dérasé le sommet de la roche. Elle entourait un mât vertical, placé au centre de la construction et armé d'une corne à sa partie supérieure pour le montage des pierres. Le débarquement des matériaux s'opérait au moyen de mâts de charge semblables installés sur le rocher, l'un à l'entrée de la petite crique du nord, l'autre sur l'extrémité sud-est de la roche. Il s'opérait avec promptitude toutes les fois que l'état de la mer permettait l'accostage.
La construction fut exécutée en moellons avec chaînes, socles, encadrements et corniche en pierres de taille de granit. Les parements de ces pierres présentent de vigoureux bossages rustiqués.
Les moellons de parements entre les angles en pierres de taille sont en granit rouge de Ploumanac'h. La pierre de taille provient de File-Grande. Elle est d'un gris bleuâtre et d'un grain lin. Ce contraste de couleurs fait ressortir vigoureusement les lignes de la construction que bien peu de personnes sont appelées à voir de près.
Les travaux, commencés en 1861, furent terminés en 1864. Ils présentèrent de sérieuses difficultés, surtout dans la première
campagne, où, chaque jour, râtelier devait être ramené du chantier à terre, à 21 kilomètres de distance.
La violence de la mer est telle que, depuis l'achèvement de l'édifice, les lames ont plusieurs fois couvert en grand toute la plateforme inférieure et projeté l'embrun jusqu'à la hauteur de la plate-forme supérieure. Néanmoins la construction a pu être terminée sans accident, et sans qu'aucun des ouvriers ait été blessé.
Le phare de Triagoz est de troisième ordre. Nous donnerons plus loin la figure de ce phare que sa situation au haut d'un rocher nu et abrupt rend très-pittoresque.
Phares en charpente, — Comme exemple de phare en charpente, nous citerons celui de Pontaillac, placé à l'entrée de la Gironde, et pour lequel on a adopté ce mode de construction, à cause du mouvement des sables et du déplacement possible de l'édifice.
Le phare de Pontaillac {flg. 299) a la forme d'une pyramide quadrangulaire, tronquée à la hauteur de la lanterne, et composée de quatre solides poteaux, que relient des entretoises et des croix de Saint -André. Des boulons en fer assemblent les pièces ; la cage de l'escalier est renfermée entre quatre poteaux verticaux, qui contribuent à la stabilité de l'ensemble. L'échafaudage repose sur un petit mur en maçonnerie, qui lui constitue une base immuable, et en même temps le met à l'abri de l'humidité du sol. La chambre de service est située au-dessous de la lanterne, sur la plateforme qui couronne le monument.
Le phare de Pontaillac est de troisième ordre ; la hauteur de son foyer audessus du sol est de 36 mètres. Il a été exécuté en 1856 et 1857, et les dépenses de construction se sont élevées à 54,067 francs, y compris celles qui correspondent à une maison de gardien, bâtie à proximité du phare.
Phares en fer. — Les phares en fer sont d'invention toute récente. Tout le monde a
LES PHASES
remarqué, à l'Exposition universelle de 1867, le magnifique phare de fer qui s'élevait en dehors du palais, sur le bord du lac, à peu de
Fig. 299. —
Phare de PontaiLIac, construit en charpente de bois.
distance de la Seine. Il était destiné à signaler récueil des Roches-Douvres, situé sur la côte de Bretagne.
T. IV
Ce phare se compose d'une carcasse, ou ossature intérieure, recouverte de feuilles de tôle, qui la protègent contre l'oxydation dont les causes sont très-énergiques dans le voisinage de la mer. Seize montants, comprenant chacun quinze panneaux, constituent la carcasse ; ces panneaux, formés de fers à T solidement rivés, se boulonnent les uns sur les autres, et s'appuient sur des entretoises horizontales. Le revêtement en tôle est boulonné à son tour sur les montants et les entretoises. Cet édifice de fer devait reposer sur un massif de maçonnerie, au moyen de boulons de scellement fixés à chacun des montants.
Au centre de la. tour, est un escalier en fonte, qu'ont franchi bien des visiteurs, à l'Exposition universelle. Des logements et des magasins en occupent la base. Sa hauteur, comptée à partir du sol jusqu'à la galerie supérieure, était de 48m,30.
Aujourd'hui le phare de fer que l'on a admiré à l'Exposition de 1867, est installé au banc des Roches-Douvres. Dans cette situation, le foyer lumineux se dresse à 33 mètres au-dessus du niveau des plus hautes mers.
Le plateau des Roches-Douvres est le plus avancé, au nord, des innombrables écueils qui rendent si dangereuse la navigation des côtes de Bretagne, Il est situé à peu près à égale distance entre l'île deBréhat et l'île de Guernesey, à 27 milles marins environ au large du port de Portrieux.
La nécessité d'établir un phare sur ce point, était reconnue depuis longtemps; mais la construction d'une haute tour en maçonnerie, dans des parages où la mer est habituellement très-grosse, parce que les courants de marée y sont de grande intensité, devait présenter beaucoup de difficultés. Elle aurait exigé des dépenses considérables, parce qu'on ne pouvait disposer que de bateaux à voile, et que ces bateaux, obligés de prendre par le travers, à l'aller comme au retour, des courants qu'ils n'auraient pu surmonter, eussent
été fréquemment condamnés à des voyages infructueux. Les constructions en fer et la navigation paraissaient devoir résoudre le problème, et, sur la proposition de la Commission des phares, le Ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, décida que les Roches-Douvres seraient signalées par un phare de premier ordre à feu scintillant et composé entièrement de métal.
C'est en 1868 qu'a été exécuté le travail pour l'édification du phare métallique de l'Exposition sur cet emplacement.
La roche qui a reçu ce monument de fer, est située à peu près au milieu du côté sud du plateau; elle s'élève au niveau des hautes mers, et le soubassement en maçonnerie de l'édifice a 2m,lG de hauteur. La tour métallique a 48m,30 de hauteur depuis son pied jusqu'au niveau de la plate-forme supérieure, et 56m,15 jusqu'au sommet de la lanterne. Son diamètre, qui est de Um,iO à la base pour le cercle inscrit, est réduit à 4 mètres au sommet.
Les figures 300 et 301 montrent l'élévation et la coupe du phare des Roches-Douvres.
Un escalier en fonte occupe le centre de l'édifice, les magasins et logements de gardiens sont distribués au pied de la construction, et sont surmontés de deux galeries intérieures où pourraient être recueillis des naufragés et où coucheront les ouvriers que des circonstances exceptionnelles pourront appeler à passer quelques jours dans le phare.
Les logements se composent d'un vestibule, dans lequel sont arrimées les caisses à eau, d'un magasin, d'une cuisine, de trois chambres de gardiens et d'une chambre réservée pour les ingénieurs en tournée d'inspection.
Une soute à charbon est ménagée dans l'épaisseur du massif, au-dessous de la cage de l'escalier.
La plupart des phares métalliques exécutés jusqu'à présent, sont formés de feuilles de
tôle plus ou moins épaisses, qui sont rivées entre elles. Ce système n'a pas paru devoir être adopté ici : en premier lieu, parce qu'il fait reposer la solidité de l'édifice sur une enveloppe qui, grandement exposée à l'oxydation, ne peut être de longue durée, surtout si l'entretien est négligé; en second lieu, parce que la pose des rivets et le mode de construction exigent des ouvriers spéciaux et des échafaudages difficiles à établir sur une roche de dimeasions restreintes. On s'est donné pour conditions :
1° De rendre l'ossature de l'édifice indépendante de l'enveloppe extérieure, de la mettre à l'abri des embruns de mer, qui sont une cause énergique d'oxydation, d'en faciliter la visite et l'entretien, et de réduire autant que possible l'étendue des surfaces qui pourraient retenir l'humidité ;
2° De disposer la construction de telle sorte que la tour pût s'installer sans échafaudages montant de fond, et sans qu'il fût nécessaire de poser un seul rivet sur place.
On s'est attaché d'ailleurs à ne pas admettre de pièces de telles dimensions qu'il en résultât des difficultés d'embarquement, d'arrimage à bord ou de montage.
Seize grands montants, composés chacun de quinze panneaux sur la hauteur, constituent l'ossature de la construction. Chaque panneau est formé de fers à T, assemblés, consolidés et rivés de manière à être parfaitement solidaires et à ne pas se prêter à la déformation sous les plus fortes actions qu'on puisse prévoir. Ces panneaux se boulonnent les uns sur les autres, et des entretoises, appliquées tant au dedans qu'au dehors et également boulonnées, maintiennent les montants dans leurs positions. Enfin, sur ces dernières entretoises et sur les faces extérieures des montants, s'appuient les feuilles de tôle constituant l'enveloppe , dont les joints sont couverts par des plates-bandes en fer, et qui sont fixées par des boulons. 1 Chaque montant porte à son sommet une
LES PHARES
Fig. 300. — Phare des Roches-Douvres, construit en fer
(élévation).
console en fonte, au-dessus de laquelle est établie, en encorbellement, la plate-forme qu'exige le service extérieur de la lanterne ; et il repose à son pied sur un grand patin également en fonte, que saisissent six boulons de scellement en fer, noyé dans un massif de béton.
Des cloisons en briques entourent les chambres. Les cloisons de l'extérieur sont tenues à Om.0S de l'enveloppe en tôle; de manière
Fig. 301. — Phare des Roches-Douvres, construit en fer
(coupe).
à l'abriter efficacement. Une aire en béton élève le sol de ces chambres à 0m,40 au-dessus du couronnement du patin en fonte, et un plancher en maçonnerie, reposant sur de petites solives en fer, forme le plafond.
Une chambre de service est ménagée au sommet de la tour ; elle communique avec la chambre de la lanterne par une échelle en fonte, ainsi qu'il est d'usâge.
L'escalier de la tour est en fonte, avec li-
Fjf?- 302. — Phare de Wâlde, construit en charpente de fer*
mons en fer. Le limon extérieur est boulonné contribue ainsi à la rigidité du système, contre les montants qu'il rencontre et il La porte d'entrée est en chêne avec ferre^
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ments en bronze; tous les châssis des fenêtres sont en fer laminé.
Les fers à T, plies suivant les angles du polygone, pour former l'arête extérieure des panneaux, ont 0m,18 sur 0m,l0. Ils pèsent 31 kilogrammes le mètre. Ceux qui constituent les trois autres côtés des panneaux, ont 0m,20 sur 0m^i0 et pèsent 35 kilogrammes par mètre. Les panneaux des trois premiers rangs ont chacun une écharpe en diagonale, laquelle est composée d'un fer méplat de 0ra,14 sur 0m,014 assemblé, au moyen de rivets, avec deux fers à T de 0m,i30 sur 0m,065. Cette écharpe, rivets compris, pèse 44 kilogrammes par mètre.
Les entretoises sont formées de fer méplat de 0m,080 sur 0m,016, du poids de 9k,689 par mètre.
L'épaisseur de la tôle diminue depuis l'étage inférieur, où elle est de 0ra,010, jusqu'au sommet, où elle est réduite à 0™,007.
Les couvre-joints sont exécutés en fer plat de O^jOll d'épaisseur.
Les dépenses de la construction métallique de ce phare, y compris le montage et le démontage dans le Champ -de -Mars, ont été évaluées à 250,000 francs.
M. Léonce Reynaud, directeur du service des phares, et M. Allard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, ont été les ingénieurs à qui l'on doit ce beau travail. M. Rigolet a construit l'édifice métallique.
Un autre type de phare en fer est celui dont il existe un spécimen à la pointe de Walde, près de Calais. L'édifice est établi sur un fond de sable constamment couvert par les eaux, et cette particularité nécessitait un mode spécial de construction. On voit par notre gravure (fig. 302) qu'il consiste en une plate-forme soutenue par six longs pieux en fer, s'élevant obliquement des sommets d'un hexagone régulier ; au centre, est un pieu vertical. Ces piquets sont reliés par des entretoises et des croix de Saint-André, dont
les branches sont pourvues de vis de tirage ; ils se terminent à leur extrémité inférieure par des vis qui pénètrent profondément dans le sable.
Au centre de la plate-forme se dresse la chambre des gardiens, garnie de tôle au dehors, boisée en chêne au dedans, et divisée en plusieurs compartiments. On y voit un petit vestibule, des cabinets, des magasins pour l'huile, l'eau, les vivres, le charbon, un réduit contenant deux lits qu'on relève et qu'on renferme dans des armoires pendant le jour, enfin un fourneau pour faire la cuisine. Un escalier circulaire en fonte, conduit dans la chambre de la lanterne.
Le foyer du phare de Walde domine de 18 mètresenviron la plageenvironnante, et de 11 mètres le niveau des plus hautes mers. Sa construction date de 1859 ; il en a coûté, pour l'édifier, 107,665 francs.
Phares de quatrième ordre, ou fanaux. — Les dispositions adoptées pour l'établissement des fanaux, ou phares de quatrième ordre, varient beaucoup, suivant les circonstances et les nécessités qu'il faut satisfaire. Les édifices sont construits tantôt en pierre, tantôt en tôle. Tantôt ils renferment un logement de gardien, tantôt ils n'en comportent pas. Ils sont surmontés, tantôt par une lanterne fixe, tantôt par une lanterne mobile, qui se hisse entre deux tringles directrices. Quelquefois même les phares de quatrième ordre se composent d'un simple candélabre de fonte, ou d'une lanterne portative, suspendue au haut d'une potence.
Nous donnons (fig. 303 et 304) l'élévation et la coupe d'un phare de quatrième ordre, ou fanal, qui figurait à l'Exposition universelle de 1867, et qui a été construit par M. Rigolet.
La section est octogonale. Les arêtes ne sont pas formées par des couvre-joints; ce sont les branches convenablement pliées, des fers à T qui les constituent. Les panneaux en tôle sont rivés ou boulonnés sur ces brandies de fer*
Ces tourelles se posent sur des jetées en maçonnerie ou sur des estacades en char-
pente. Elles ont Favantage d'y occuper moins de place que les tourelles en maçonnerie, et
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d'être faciles à transporter, en cas dé prolongement des jetées qu'elles signalent.
Les fers à T formant les montants ont 0m,i8 sur 0n,,10, et pèsent 30 kilogrammes par mètre courant. Les feuilles de tôle ont 0m,006 d'épaisseur.
Le prix d'une construction de ce genre peut être évalué à 10,000 fr., non compris le transport et la mise en place.
flg. iOL — Fanal en fëï avec logement.
La figure 305 rend compte d'une disposition dés phares de quatrième ordre qui a été adoptée pour cèux qui doivent contenir^ des logements et qu'il faut pourtant élever sur des roches isolées, dominant de plus de 10 mètres le niveau des hautes mers, mais qui sont d'un accès tellement difficile que des constructions en maçonnerie y seraient très-dispendieuses ou exigeraient trop de temps pour leur exécution. L'édifice est tout en fer. Ce mode de construction ast analogue, sur une plus petite échelle, à celui du phare de la Nouvelle-Calédonie, dont nous parlerons plus bas (fig. 310).
Une ossature intérieure, exécutée en fers T, supporte une enveloppe en feuilles de tôle. Cette enveloppe est accompagnée de couvre-joints qui sont rivés avec elle sur les montants et traverses. Les fers à T occupant
les angles du soubassement sont plies, ainsi que les couvre-joints, de manière que leurs branches s'appliquent sur les faces auxquelles elles appartiennent.
Les logements sont établis au pied de la tour, laquelle est occupée par un escalier circulaire à noyau plein ; ils sont divisés par de grands châssis qui supportent les plafonds et épaulent les montants de la tourelle. Des cloisons, exécutées en briques et mortier de Portland, mettent les chambres à l'abri de l'humidité et des variations de la température extérieure.
Les fers à T de la tour ont 0m,20 sur 0m,10 et pèsent 34 kilogrammes le mètre. La tôle du soubassement a 0m,008 d'épaisseur, et celle de la partie supérieure de la tour est réduite à 0m,005. Les consoles de la corniche et le socle du soubassement sont exécutés en fonte.
Fig. 306. — Feu d'entrée de port en maçonnerie.
La figure 306 donne le dessin d'un phare de quatrième ordre, ou fanal construit en maçonnerie, que l'on place à l'entrée de la plupart de nos ports, et qui ne renferme pas
de logements. Le diamètre intérieur est fixé à 1<D,40Î et l'escalier est disposé comme celui des tourelles accompagnées de logements, dont il a été parlé tout à l'heure.
Les dépenses d'une construction $e ce genre varient, suivant les circonstances locales, de 6,000 à 10,000 francs.
Il nous reste à dire, pour terminer ce qui concerne les phares français, que tout ce qui les concerne est concentré dans une administration, parfaitement organisée, qui dépend du Ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Un administrateur supérieur, qui a le titre de directeur du service des phares et ôaiises, dirige, sous l'autorité du ministre, tous les travaux qui se rapportent à l'éclairage de nos côtes. M. Léonce. Reynaud , inspecteur général des ponts et chaussées, occupe aujourd'hui le poste de directeur du service des phares.
L'établissement central de l'administration des phares, placé sous la direction d'un ingénieur en chef, M. Emile Allard, est établi, depuis l'année 1869, sur les hauteurs de la place du Trocadéro. L'édifice, nouvellement construit^ domine le cours de la Seine et le Champ-de-Mars. Une haute et élégante tour, rappelant la forme habituelle des phares, désigne de loin aux regards ce bel établissement national.