‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · PLAN DU TUNNEL ET DE SES APPROCHES · texte numérisé non relu

PLAN DU TUNNEL ET DE SES APPROCHES

Description de l'ensemble du travail d'excavation du tunnel. — Les machines perforatrices. — L'explosion des mines. — L'air comprimé servant à l'aération de la galerie. — Le déblayement des débris. — Le revêtement de la galerie en maçonnerie. — La pose des rails.

Nous donnerons maintenant une description méthodique des différentes opérations dont se composait l'œuvre générale de l'excavation des roches et de l'achèvement du tunnel du mont Fréjus. La série des opérations comprenait :

r Le percement des trous de mine ;

2° La charge de poudre ; r '

3" L'explosion ;

4° L'enlèvement des débris ;

5" L'élargissement de l'excavation et son revêtement en maçonnerie ; 6" La pose des rails.

Beaucoup de personnes supposent que le travail d'excavation était opéré, au mont Cenis, par de puissants outils, qui défonçaient la roche, et pratiquaient eux-mêmes la percée. Il n'en est rien ; c'est la poudre seule qui a ouvert ce couloir gigantesque à travers les profondeurs de la montagne, et la poudre de guerre, qui donne moins de fumée que la poudre de mine.

La mine a donc été employée ici, comme partout, avec cette différence capitale, qui, à elle seule, constitue, il est vrai, une révolution complète dans l'art du mineur, qu'au lieu de forer les trous à la main, procédé trop lent, on les a creusés avec des perforatrices mécaniques. La machine de Germain Sommeiller fore un trou dix fois plus vite que le mineur le plus exercé.

Si la poudre a été le marteau puissant qui a broyé la roche et ouvert le passage, la machine perforatrice à air comprimé a été l'âme du percement des Alpes. Cette machine, dérivée, ainsi que nous l'avons dit, du perforateur de l'Anglais Bartlett, modifié par Germain Sommeiller, consiste en un fleuret résistant emmanché à un piston que l'air comprimé fait fonctionner. L'outil, entraîné par un mécanisme très ingénieux, et qui fut, d'ailleurs, perfectionné chaque

■année, parles soins deM. Carbillet, ingénieur-mécanicien du tunnel, étaitrendu docile au point d'avancer au fur et à mesure des besoins, et de tourner sur luimême de petites quantités, comme dans la machine Bartlett, pour ne pas s'en gager dans le trou de mine et faciliter le départ des morceaux broyés. On créa

FlG. 44. — ENTHÉE DU TUNNEI,, DU COTÉ DE MODANE (kMANCE)

ainsi un mineur mécanique infatigable, d'une activité et d'une habileté prodigieuses.

Les mouvements divers des organes de l'outil perforateur sont assez compliqués. Il a fallu combiner trois mouvements automatiques, pour imiter le travail de l'homme : la percussion, — la rotation du burin, — l'avancement, à mesure que le trou s'approfondit. Voici comment ces divers effets sont réalisés 4ans la perforatrice de Germain Sommeiller.

Le coup est donné par un piston qui porte la barre à mine, et se meut dans un corps de pompe, à peu de chose près comme dans la perforatrice de Bartlett, dont nous avons donné le dessin (fig. 31, p. 99).

FiG. iU. — ENTRÉE DU ■rU^^EL, DU COTÉ DE BARDONNÈCHE (iTALIE)

Par les deux mouvements en avant et en arrière, le piston ouvre et ferme tour à tour des orifices qui admettent et laissent échapper l'air comprimé. La section postérieure du piston étant plus grande que la section antérieure, et la pression de l'air étant en raison directe de la surface sur la-

quelle pèse cet air, il résulte de cette disposition que le mouvement en avant, c'est-à-dire le coup de la barre à mine, est plus puissant que son mouvement de retour. Pour prévenir les chocs trop violents du piston contre les parois de sa prison cylindrique, l'inventeur a eu l'idée de le faire heurter, en avant et en arrière, contre un matelas d'air. Une enveloppe de caoutchouc protège la partie intérieure de cette dernière chambre, ce qui fait que le piston peut accomplir sa course sans ébranler son corps de pompe.

Outre le mouvement rectiligne de va-et-vient, le piston doit tourner sur lui-même à chaque coup, pour imiter le travail du mineur. Ce mouvement, est obtenu par un mécanisme assez compliqué ; il est imprimé par une tige carrée qui plonge h frottement dans le corps du piston, dégaine quand il court en avant et rengaine quand il revient en arrière, semblable à une épée à moitié tirée du fourreau. La tige, l'épée, pour continuer la comparaison, porte un ï roue pleine, qui en forme la garde. Cette roue est rayée de seize dents sur sa circonférence, et un doigt de fer qui obéit au mouvement d'une autre tige, compte une dent à chaque coup, et fait, par conséquent, tourner le piston perporateur d'un seizième de tour à chaque coup. Cette nouvelle lige reçoit le mouvement d'une seconde machine à air comprimé, mais d'une machine en miniature, qui produit exactement le jeu que la machine à vapeur produisait dans la perforatrice primitive de M. Bartlett. Le bout de la tige, reçoit de l'air comprimé un mouvement rectiligne, que l'on transforme aisément en mouvement circulaire, au moyen d'un excentrique, d'une roue à rochet et de ce doigt de fer.

Telle est la machine perforatrice de Sommeiller qui utilise l'air comprimé pour la perforation, et qui fut considérablement simplifiée par ses successeurs. C'était, nous le répétons, l'outil créé par Thomas Bartlett, mais modifié très heureusement et très avantageusement.

Un détail essentiel, dont l'idée est due à M. Colladon, c'est le mode d'arrosage des trous de mine sans emploi de pompes. On n'aurait pu se servir de l'instrument sans l'intermédiaire de l'eau, qui empêche le fer de s'échauffer, et qui expulse la poussière de la roche, à mesure qu'elle se produit.

L'eau destinée à l'arrosage des trous est contenue dans un tender. c'est-à-dire un réservoir métallique posé sur des roues. Le tender renfermant l'eau, est mis en communication avec l'air comprimé, et cette eau, violemment projetée, est dirigée, à l'aide de tuyaux, dans chaque trou de mine; pour rafraîchir l'outil et chasser les morceaux broyés.

La figure 46 représente la machine perforatrice en action, avec son équipe d'ouvriers. Huit fleurets opèrent, portés sur leurs affûts. L'air comprimé

•est conduit dans des tubes, qui courent le long de la voie, jusqu'au fond de la galerie. Là, ils sont continués par un tuyau en caoutchouc, qui se plie, se replie, et s'allonge à volonté, suivant l'état d'avancement des travaux. Des tubes, de petit diamètre, indépendants les uns des autres, s'échappent du grand conduit générateur, et portent l'air dans diverses parties du tunnel. Bien que le poids du chariot qui supporte les machines soit de 12,000 kilogrammes, ces énormes affûts se meuvent avec facilité.

A Bardonnèche, chaque compresseur, donnant deux coups et demi par minute, produit 270 litres d'air, c'est-à-dire 162,000 litres, dans l'espace d'une heure. En vingt heures, les 10 béliers mis en action arrivent à un total de 3 millions 240,000 litres d'air frais et pur, qui, se déversant dans toutes les parties du tunnel, renouvellent l'air vicié par les lampes, ainsi ■que par l'explosion des mines, et place les ouvriers dans une atmosphère salubre.

Une seule machine perforatrice peut faire, avons-nous dit, le travail de dix ouvriers mineurs.' On la range facilement contre un front d'attaque où pourraient travailler à peine quatre ouvriers. On peut placer quatre de ces machines, portées par un affût commun, contre le fond de la galerie. Un affût supportant huit ou neuf perforatrices, doit être desservi par trente-neuf ouvriers et manœuvres.

En six heures le front de la roche est criblé de 90 à 100 trous, de 80 centimètres de profondeur, de 4 centimètres de diamètre, et d'un trou de dégagement, que l'on pratique au milieu, et qui a 9 centimètres de diamètre. Ce trou n'est pas destiné à recevoir de la poudre, mais seulement à faciliter l'explosion des autres.

Les petits trous sont donc destinés seuls à recevoir la poudre. Le grand trou agit simplement par son vide, qui diminue la résistance de la ro.che. Quand la mine a joué, ces trous déterminent une excavation, de 70 centimètres de profondeur, de 1 mètre de largeur, et de 40 centimètres, en moyenne, de hauteur.

Six autres machines perforatrices percent, à distance et fort en arrière, des trous vers le plafond, en certains points convenablement choisis. En général, de 5 à 7 heures, suivant la dureté de la roche, on crible la paroi de 70 trous, de 90 centimètres de profondeur.

Le travail terminé, l'affût est retiré, avec tout son cortège d'ouvriers, à 100 mètres de distance, derrière une porte à deux battants mobiles, qui se referme sur eux.

Alors les ïnineurs proprement dits, les fuchesti., comme on les appelle, prennent possession du fond de la galerie. Ils chargent les trous avec des

cartoiiclies de poudre préparées d'avance. L'explosion commence par le centre, pour produire une brèclie de dégagement, puis elle va du centre à la circonférence, par pelotons de huit trous à la fois.

Un tapage infernal se fait entendre. On croirait que mille marteaux, retombent sur leurs enclumes. Un nuage noir et épais se répand dans la galerie, par suite de Tinllammation de la poudre. Mais bientôt ce nuage de fumée oscille, se déchire peu à peu, et s'évanouit comme un décor de théâtre, pour laisser voir l'extrémité du tunnel.

L'excavation apparaît alors dentelée, toute hachée.

A chaque explosion, les ouvriers mineurs, comme l'ont fait les ouvriers foreurs, se replient derrière une porte, pendant que la tempête de feu et de débris de roche éclate, avec un fracas qui ébranle l'air sur une grande longueur du tunnel.

Un kilogramme de poudre dégage, par sa combustion, d'après la commission sarde, 49 centigrammes de gaz acide carbonique, 10 d'azote et 4 de sulfure de potassium en vapeur; et il faut, pour rendre inofïensifs ces gaz délétères, 250 mètres cubes d'air pur. Aussi fait-on succéder immédiatement à la tempête de feu une forlc émission d'air comprimé. Les trous étant nettoyés et desséchés à l'air comprimé, on lâche les détentes de l'air comprimé, et les robinets étant ouverts, l'air s'échappe du réservoir, chasse les gaz nuisibles et rend à l'atmosphère les conditions de pureté indispensables aux travailleurs.

Le déblayement doit succéder à l'explosion. La mine, en éclatant, a laissé heureusement peu d'ouvrage à faire aux déblayeurs. Elle a broyé la roche en menus blocs, qu'il est facile de charger sur des wagonnets, lesquels les emportent rapidement au dehors.

Le déblayement accompli, on fait avancer de nouveau les machines perforatrices contre le fond de la galerie, et le travail que nous venons de décrire recommence.

La percée se pratique toujours au niveau du sol du tunnel. Cette disposition a été fort critiquée, parce qu'elle condamne les ouvriers à travailler de bas en haut quand il s'agit d'agrandir la voûte ; mais la machine perforatrice peut, de cette manière, avancer toujours sur son chemin de fer, que l'on prolonge contre le fond, après chaque explosion des mines. La galerie d'avancement est l'œuvre capitale, l'agrandissement est la question secondaire. L'essentiel est que la machine poursuive sa trouée et creuse son sillon; le travail ultérieur l'agrandira toujours à la mesure voulue.

Un vigoureux et constant arrosement des trous forés, est indispensable, avons-nous dit. Il aces deux précieux avantages : avancer plus vite et coh-

server les outils. Cet arrosement s'est fait, au mont Cenis, par un procédé faisant partie du brevet de 1832 de M. CoUadon. Il consiste à se servir d'un réservoir en forme de chaudière, contenant de l'eau et mis en communication avec l'air comprimé. De ce réservoir, situé à proximité des perforateurs, l'eau ardve jusqu'aux fleurets par des tubes flexibles, et elle est projetée avec force dans les trous en percement. L'air est ensuite projeté seul quand le trou est percé, et il en expulse l'eau et la boue (1).

Telle est, dans son ensemble et ses détails, la méthode de percement qui fut mise en œuvre au mont Cenis.

Le spectacle de ce travail, dans un souterrain à une seule issue lointaine, avait quelque chose de vraiment saisissant. On éprouvait une impression étrange, en voyant s'avancer sur les rails le mécanisme destiné à attaquer la roche, c'est-à-dire le grand chariot portant, à l'arrière, le tender plein d'eau, sous la pression de 5 ^atmosphères, et à l'avant, le squelette de fer des machines perforatrices, — en entendant le signal du chef de poste des ouvriers, après lequel huit ou dix i)erforatrices entraient en action — en voyant la barre d'acier mordre la roche avec acharnement, frappant en une minute de 180 à 200 coups — enfin à chaque coup de fleuret, l'air du tender se répandre dans les galeries, en vous fouettant le visage. Dans cette cavité, qui n'avait que 2", 70 de large et 2", 60 de haut, sous une voûte de 1000 mètres d'épaisseur et à 5 kilomètres de l'entrée du tunnel, on respirait librement. La lumière ne manquait pas, et un sentiment indéfinissable envahissait votre âme, en présence du mouvement, du bruit et de la puissance des machines qui pulvérisaient la roche. On ne pensait plus ni à la voûte surbaissée qui pouvait se refermer sur vous, ni à la masse énorme de la montagne qui pesait sur votre tète. La grandeur du spectacle que l'on avait sous les yeux, écartait l'idée du danger.

Cette assurance semblait, d'ailleurs, peinte sur la figure des ouvriers, qui travaillaient avec une aisance remar(|uable. Ils jouaient, pour ainsi

(1) ExxnAiT DU BREVET DE M. CoLLADOS : Attestait di. pricaliua. 1'=^ septembre iS'A'j (p. 9), troisième ■partie du proeédc : « Ce tube principal et l'air qu'il contient servent, en troisième lieu, au nettoiement énergique des trous que les fleurets doivent creuser dans la pierre. Dans mon procédé, le nettoiement des débris contenus au fond des trous s'opère à volonté par une injection d'eau ou d'air sec, sans l'emploi d'aucun moteur spécial, ou pompes, au moyen du tube principal qui contient l'air fortement comprimé. »

Et page 11 : « Pour Tinjection d'eau, la figure 1 indique l'appareil à employer

Quand le réservoir K est plein d'eau, on ferme le robinet et on ouvre celui II', et la pression de l'air comprimé se transmet à la surface de l'eau. Quand on ouvrira le robinet R", l'eau du réservoir K s'élancera dans le tube L et sera projetée avec force dans les trous qu'on voudra percer ou nettoyer au moyen de petits tubes d'injection. Lorsque les trous seront percés assez profondément pour permettre l'emploi de la poudre, on pourra les sécher rapidement en fermant le robinet R" et en insufflant, au moyen du tube a'a, de l'air sec dans ces cavités. »

dire, avec les machines perforatrices. La barre d'acier qui frappait la roche, pour faire tomber la barrière des Alpes, passait entre leurs doigts, comme un jouet d'enfant. Ils se glissaient, légers comme des écureuils, entre les pointes d'acier dirigées contre le front d'attaque. Ils se perchaient sur ce squelette de fer, se renversaient le long de ses bras, et accomplissaient, dans cet espace restreint, d'étonnantes évolutions.

Ce n'est pas que l'on n'ait eu à déplorer aucun accidenl pendant le cours

FiG. 47. — COUPE VERTICALE d'u^E l'AKHE ACHEVÉE BU TIIiNiNEL, AVEC SES DEUX VOIES FERRÉES

de ces longs travaux. Au mois de juin 1871, la voûte du tunnel s'écroula, sur une assez grande longueur, ensevelissant sous les décombres un certain nombre d'ouvriers. Les travaux de déblayement furent entrepris avec autant de promptitude que d'habileté et de dévoûment; mais on retira plusieurs blessés de dessous les débris amoncelés.

La maçonnerie qui recouvre tous les parois du tunnel étant achevée, un dernier travail reste à accomplir : c'est la pose des rails du chemin de fer

(lui doit transporter les trains de voyageurs et de marchandises, quand la ligne sera livrée au trafic, et qui, en attendant cette époque, devra faciliter la suite des travaux.

Nous représentons dans la figure 47 la coupe verticale de la voie ferrée de la galerie, avec celle du tunnel lui-môme. On voit en coupe le ballast et la disposition relative des rails.

La voie étant préparée et le ballast établi d'après les us accoutumés, on procède à la pose des rails, (fig. 48).

Les drames du lunnel. — LaFiancéede l Autrichien. — La vengeanced'un mineur (1).

Dans ce ténébreux séjour de l'activité et du travail, où, pendant dix ans, 1500 à 1800 hommes ont vécu, avec leurs passions, leurs intérêts, leurs fatigues physiques et morales, plus d'un drame a dû se passer, et l'impression doit en rester vivante encore dans les souvenirs de ceux qui en furent les témoins. L'âme humaine est la même en tous lieux. Que le soleil nous éclaire ou que la nuit nous environne, que nous soyons puissants ou misérables, nous sommes tous soumis k l'empire inévitable de la destinée, et du concours d'événements que nous ne sommes les maîtres d'empêcher ni de prévoir.

Telles sont les réflexions philosophiques et morales que je faisais in petto., pendant la soirée du jour que j'avais consacré à visiter les travaux du tunnel des Alpes. En compagnie d'un contre-maître, qui avait montré, le matin, beaucoup d'obligeance pour me guider dans ma visite aux chantiers, j'étais entré, après le dîner, dans une sorte de guinguette en plein air, qui existait à Monta, village situé à 2 kilomètres de l'entrée du tunnel, du côté de l'Italie. C'est là que les ouvriers se réunissaient pour prendre leur repas du soir. Quand les wagons de service les avaient amenés hors du tunnel après leur journée de travail, ils se répandaient dans les guinguettes des environs, et particulièrement à Monta.

Nous nous étions assis, le contre-maître et moi, à une petite table, sous une tonnelle enjolivée de chèvrefeuille et de vigne-vierge, lorsque nous vîmes arriver une jeune fille misérablement vêtue, mais dont l'aspect me frappa. Elle parcourait les tables des ouvriers, et s'arrêtait, sans rien dire, devant quelquesunes. Il était rare qu'on ne lui donnât pas un morceau de pain, un fruit, ou quelque vieille baïoque du ])ape, le seul numéraire que connût alors le bas peuple piémontais. Elle prenait le tout, sans dire un mot, sans remercier, .sans que sa physionomie trahît le moindre sentiment ; puis, machinalement, le regard fixe et comme perdu, elle passait à la table suivante. On semblait si bien habitué à la voir, que c'est à peine si on s'apercevait de sa présence, et elle

(1) Le dernier de ces récits a été publié, pour la première fois, par uu auteur italien, M. Enea Bignami, dans un volume intitulé La percée des Alpes, dont la traduction française, faite par 4'auteur lui-même, à paru en 1872. (In-12, Librairie Hachette, pages 261-263).

se retira comme elle était venue, du même air inconscient et impassible.

Ce spectacle m'avait assez vivement impressionné, et je ne pus m'empêcher (le demander à mon compagnon quelle était cette jeune fille.

(c C'est une folle, me répondit Coscoline, — c'est le nom du contremaître. — On la laisse aller, parce qu'elle ne fait de mal à personne et n'inspire (pie de la pitié. Elle est de Bardonnèche, on l'appelle Margarita; mais nous, nous la nommons ordinairement la Fiancée de l'Autrichien. »

Ces derniers mots ne firent que redoubler ma curiosité.

« Pourriez-vous, dis-je à Coscoline, m'expliquer comment cette pauvre fille a perdu la raison ?

— Tout le monde ici, répliqua le contre-maître, vous dirait son histoire, car elle a fait assez de bruit dans le pays. Mais, j)uisque vous le désirez, je suis prêt à vous la raconter. »

.le fis venir une forte tranche de polenta, escortée d'un litre de vin de Coni et d'une bouteille de petite bière de Turin, et Coscoline alluma sa pipe, une belle pipe allemande, achetée d'un marchand forain, qui l'avait apportée de Stuttgart.

.Te ne fume pas, mas j'ai ma manière de fumer : c'est de regarder fumer les autres. Cela leur fait jdaisir et cela ne me donne pas mal au cœur, comme si j'étais partie prenante. Donc, je contemplai avec recueillement la fumée bleuâtre qui s'échappait, en tournoyant, de la pipe de mon interlocuteur, pendant qu'il me racontait la tragique histoire de la Fiancée de F Autrichien.

« Margarita, me dit le contre-maître, n'a pas toujours été la misérable folle que vous venez de voir. C'était une des plus jolies contadines (1), des environs de Bardonnèche, et la plus accorte, la plus gaie des danseuses du petit bal qui se tient ici, l'après-midi de chaque dimanche. C'est même ce qui amena tous ses malheurs.

« Vous avez vu ce matin que chaque lance d'une machine perforatrice est desservie par deux hommes, dont l'un dirige les coups des fleurets d'acier, pour creuser les trous dans le roc, et l'autre fait jaillir l'eau qui déblaye les trous de mine. A l'une des perforatrices, nous avions deux excellents ouvriers, un Piémontais et un Allemand. Le Piémontais s'appelait Pietro Bamba. C'était un jeune homme vigoureux et infatigable, mais qui se laissait, comme beaucoup de ses compatriotes, emporter par la fougue de sa nature passionnée ; ce qui ne l'empêchait pas, du reste, d'être, à l'occasion, sournois, dissimulé, et comme on dit, en dessous. Quant à l'Allemand, il était fort appliqué h son ouvrage, mais il fuyait la société de ses

(1) Paysannes.

camarades, et il n'aimait pas à dire son nom. On avait eu assez de peine à obtenir ses papiers, pour l'inscrire sur les registres du bureau et du contrôle.

« Attachés à la même lance, nos deux mineurs ne se quittaient pas de la journée, et ils ne se séparaient pas davantage le soir, ou le dimanche au bal. C'est ainsi qu'ils connurent tous les deux la petite Margarita, et qu'ils en devinrent amoureux, l'un et l'autre.

« La jeune fille hésitait entre le Piémontais et l'Allemand, qui lui avaient tous les deux démandé sa main; mais cette situation, n'est-ce pas? ne pouvait pas durer. Un dimanche, après la danse, le Piémontais, prenant à part la petite conladine, lui dit, avec une certaine brutalité d'accent :

« il faut, Margarita, que tu te décides enfin entre nous. On m'a dit que tu te disposais à épouser FAutrichien. Si cela arrive, je te préviens que je tuerai rAutricliien avant que vous ayez mis les pieds à l'église.

« — Et moi, je te déclare, répondit Margarita, que si tu tuais Wilhelm, je me tuerais sur son corps. »

« La jeune Piémontaise était d'un caractère fier et décidé. La menace de PielroBamba, au lieu de changer sa résolution, ne fit que la hâter davantage. De sorte que Irait jours après, les noms de Margarita Franchi et de Wilhem Briïnner étaient réunis derrière le tableau treillage de la maison de ville de Bardonnèche, avec le parafe de l'honorable syndic de ce chef-lieu.

«Je ne sais combien de temps, en France, les noms des deux fiancés doivent rester affichés à la mairie, avant la célébration du mariage, mais, en Piémont, il faut trois semaines. Les trois semaines étaient donc écoulées, et tout se préparait pour la noce de notre heureux camarade avec la jolie Piémontaise, lorsque, un malin, il se fit, parmi nous, un grand remueménage. Nous vîmes descendre de la station du chemin de fer, qui passe près du tunnel, quatre bersagliers et deux gendarmes royaux. Les quatre bersagliers se placèrent à l'entrée du tunnel, et les deux gendarmes royaux s'engagèrent dans la galerie, en se faisant précéder d'une immense lorche de résine. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent, dans cet équipage, à la machine perforatrice'où travaillaient les deux amis, et, s'adressant à celui dont ils avaient le signalement, ils lui demandèrent s'il était bien Wilhem Briinner.

« Sur sa réponse affirmative, ils exhibèrent un mandat d'arrêt émané de l'autorité militaire de Vienne.

«Wilhelm Briïnner était un déserteuiyle l'armée autrichienne.il était venu se cacher parmi les travailleurs du mont Cenis, espérant, mais à tort, qu'on n'irait jias le chercher dans les entrailles de la terre. C'était en 1859 ; l'Autriche était alors en guerre avec l'Italie, et, d'après les codes militaires de tous les pays, la désertion à l'ennemi est punie de la peine capitale. Le

mandat d'arrêt contre le malheureux Allemand, était donc un arrêt de mort.

« Le pauvre jeune homme se laissa emmener sans résistance. Seulement, il jeta, en partant, sur son compagnon de travail, Pietro Bamba, un tel regard de désespoir et de secret reproche, que l'âme du Piémontais dut en être toute remuée. Du reste, son trouble, sa pâleur, l'agitation convulsive de ses traits,

FiG. 50. — MONTA, PRÈS DK B\RDOiN.NÈCHE

disaient assez à quel point cette scène remplissait le Piémontais d'anxiété.

«Que vous dirai-je. Monsieur? Deux mois se passèrent, et l'on n'entendait parler de rien. Margarita ne paraissait plus au bal du dimanche, et le Piémontais avait l'air comme fou de désespoir.

« A la fin, il n'y tint plus, et, rongé par les remords, il se rendit à Bardon-

nèche, où se trouvait la jeune fille, pour obtenir quelques renseignements.

« Margarita habitait, avec sa vieille m<"Te, une pauvre maison des champs, où les deux femmes cultivaient quelques plantes potagères, qu'elles allaient vendre à la ville. Quand Pietro Bamba entra dans la maison, ce qui le frappa d'abord, ce fut la vue de la jeune fille vêtue de noir. Son regard était fixe, et elle paraissait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle. Il lui parla, elle ne répondit pas. Alors, la vieille mère, tirant une lettre d'un vieux bahut de noyer, la remit au jeune homme.

« C'était la lettre d'un mourant. Le pauvre Wilhem l'avait écrite au moment d'aller tomber sous les balles de ses camarades. Il faisait ses adieux à sa fiancée, en lui envoyant une mèche de ses cheveux. Comme la lettre avait été retirée de son uniforme, quand on l'avait relevé sur le champ d'exécution, elle était tachée de sang, et la mèche de cheveux était fixée au papier par ce ciment lugubre. Le pauvre Wilhem avait scellé avec le sang de ses veines, avec son âme et sa vie, ses suprêmes adieux à celle qu'il aimait.

« Pietro Bamba, désespéré, regarda Margarita, qui, retrouvant un éclair de raison, lui jeta à la face ces mots : Assassin! assassin!

« Le Piémontais sortit, la tête perdue. C'était bien lui, en etïet, qui, ayant lu sur les bans du mariage, le nom et le pays de son rival, avait écrit en Autriclie, pour le dénoncer, et l'arracher ainsi à sa fiancée. Savait-il qu'il entraînait, par cette trahison, la mort de son ami? C'est un secret entre Dieu et lui.

« Quoi qu'il en soit, le Piémontais erra toute la nuit, dans la campagne. Des ouvriers de notre chantier qui faisaient un travail extraordinaire, le virent aller et venir jusqu'au jour, comme un être abandonné de Dieu.

« Le matin, pourtant, il rentra au tunnel. Mais il était pâle comme une des vierges de marbre du Campo Santo de Pise, et il ne paraissait se rendre compte de rien. Nous le laissâmes passer, avec un sentiment de terreur et de pitié.

« C'est alors. Monsieur, qu'il se passa quelque chose que je n'oublierai jamais, vivrais-je cent ans. L'ouvrier qui avait remplacé à la perforatrice, le pauvre Wilhem, était novice encore. Il ne put s'opposer à l'acte de désespoir qui mit fin aux souffrances du malheureux Pietro. Celui-ci s'approcha de la perforatrice, écarta l'aflïit d'un coup d'épaule, et se plaça entre les fleurets de la machine et le mur du fond du tunnel, au point môme que devaient battre les pointes de l'appareil, pour entamer la roche; puis il donna à son compagnon l'ordre de faire jouer la machine. Aussitôt les fleurets firent leur office. Seulement, au lieu de trouer le roc

(le leurs coups redoublés, ils trouaient une poitrine d'homme; au lieu des débris et de la poussière du granit, c'était du sang qui rejaillissait autour des forets d'acier. Et les forêts frappaient toujours ! Ils battaient sans cesse le corps du malheureux ouvrier. Ils ne s'arrêtèrent que quand Pietro s'alfaissa, dans les dernières convulsions de l'agonie.

<( .le vous laisse à penser l'etlroi, l'émotion de tous nos camarades, à ce spectacle atïreux.

« Voilii, Monsieur, dit le contre-maître, puisque vous teniez à la savoir, l'histoire de la Fiancée de r Autiicliien. »

Sa pipe s'était éteinte et il ne songeait pas à la rallumer.

Ce fut moi qui a|)pelai son attention sur ce regrettable incident.

Pendant qu'il remplissait de nouveau sa bienheureuse pipe, je crus le moment propice pour obtenir un nouveau récit, .le procédai, toutefois, par insinuation, et en faisant un appel tacite à l'amour-propre du conteur.

« On m'a fait connaître, lui dis-je, un événement terrible, dont la cause n'a jamais été bien expliquée, et sur laquelle vous seriez peut-être en mesure de me bien renseigner.

— Vous voulez parler de l'explosion de la poudrière. En elfet, on est resté quelque temps sans en avoir l'explication, mais, aujourd'hui, je puis vous conter cela de fd en aiguille, comme on dit, car j'ai vu de près l'événement et ce qui l'a occasionné. »

Sur ces paroles Coscoline s'affermit sur sa chaise, et croisant les jambes l'une sur l'autre, il prit à deux mains son pied droit, ce qui est, à ce qu'il paraît, sa manière d'affirmer fortement une proposition.

« Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, avec importance, il faut toujours se méfier des femmes qui ont de longs cheveux blonds, avec des yeux très noirs et des sourcils qui se rejoignent.

« — Et pour(iuoi cela, monsieur Coscoline?

« — Parce que les femmes (jui ont de longs cheveux blonds, des yeux très noirs et des sourcils qui se rejoignent, sont vicieuses, effrontées, et ne causent que des malheurs à ceux qui les fréquentent. C'est parce que Toinetta était faite ainsi que le malheur de la poudrière est arrivé.

<( — Et qu'était-ce que Toinetta?

« — Une très belle fille de 25 ans, une Savoisienne de la vallée de la Maurienne. Mais on la voyait plus souvent au bal ou à la promenade qu'à son atelier, chez la maîtresse blanchisseuse. Curieuse et effrontée, elle avait une assez mauvaise renommée dans la vallée de Modane, comme au val de Suse. Elle avait ensorcelé un de nos camarades, Giovanni, qu'on appelait le

Biellais, \)a.Yœ qu'il était de Biella, en Piémont, et qui travaillait, dans la poudrière, à. confectionner des cartouches pour les mineurs. Nous avions beau le chapitrer sur l'inconvenance et le danger d'un pareil attachement, Giovanni n'entendait à rien. Vous savez. Monsieur, que quand l'amour nous tient, tout ce qu'on peut nous opposer pour nous en détourner, ne sert qu'à nous enfoncer un peu plus notre passion dans le cœur. Nous perdîmes donc nos paroles à essayer de combattre la résolution du Biellais. Son meilleur ami, le capucin Saint-Ambroise, qui liabitait un couvent perché là-bas, sur un mamelon du val de Suse, et qui venait souvent au milieu de nous, quêter pour sa confrérie, ne manquait pas une occasion de déblatérer contre la Savoisienne.

« Le frire Saint-Ambroise aimait à prêcher, et, bien que nous ayons une chapelle et plusieurs desservants au tunnel, quand il venait quêter, il aimait à nous faire quelque pieuse homélie. C'était tantôt pour la fête de saint Marc, patron de Venise, pour celle de saint Janvier, protecteur de Naples, pour l'anniversaire de saint François d'Assises, l'honneur de Bologne, ou pour les dévotions à saint Charles Borromée, qui veille sur le lac Majeur. Il réunissait les ouvriers en plein air, autour de lui, et, monté sur quelque vieil affût de perforatrice, ou sur un wagon de rebut, il nous faisait une édifiante instruction, qui se terminait toujours par quelque sortie furibonde contre les filles de Baal qui perdent les pauvres mineurs. Et, ce disant, il regardait fixément Toinetta.

« Que croyez-vous. Monsieur, que faisait Toinetta, pendant la péroraison du révérend ? Elle se moquait de lui. Elle tournait en dérision ses paroles, ses gestes et son accent piémontais. Vous pensez bien. Monsieur, qu'une fille qui se moque ostensiblement d'un capucin, ne peut pas prétendre à l'estime d'un chacun.

« — Non certes, répliquai-je, avec conviction.

« L'événement le prouva, reprit Coscoline. Sans s'arrêter aux remontrances de ses camarades, sourd aux prières du frère Saint-Ambroise, le Biellais offrit à Toinetta une grosse bague d'argent, qui avait été l'anneau de mariage de sa mère, et il épousa la Savoisienne. Mais, à peine mariée, Toinetta reprit sa vie de dissipation, et sa conduite alla de mal en pis. Elle passait du commis des douanes à l'employé de nos bureaux, de celui-ci au menuisier en wagons, et du menuisier en wagons au simple mineur. Bref, sa conduite était un scandale. Le pauvre Giovanni s'en aperçut bien vite, et il en conçut un violent chagrin. Il retira à sa femme la bague d'argent qu'd lui avait donnée le jour des fiançailles. Il remit l'anneau à son doigt et tâcha d'oublier l'infidèle.

(« Mais, malgré lui, il.y pensait toujours, et ne pouvait s'em[)êclier de l'aimer encore.

«Le frère Saint- Ambroise lui conseillait d'entrer dans son couvent, pour demandera Dieu la force d'oublier. Malheureusement, il y avait en face de la poudrière où travaillait Giovanni, un [)etit cabaret, et le cabaretier,Barlolomeo, aftirmait à notre ami (pi'il n'est rien de tel pour se consoler des amours trahies, que la dive bouteille. Au lieu de suivre le pieux conseil du capucin, le Biellais écouta le cabaretier ; de sorte qu'il ne quitta plus la guinguette. On l'y voyait du matin au soir. Quand il avait bu, il était heureux. Il revoyait sa Toinetta séduisante et fidèle ; il faisait des rêves du paradis. Mais, à jeun, il était en proie à des crises affreuses ; il nous effrayait par son exaltation et sa fureur. Vous comprenez bien, Monsieur, que tout cela devait mal finir.

" — Oui, et j'entrevois le dénouement.

(( Il fut terrible. Monsieur. Voici comment la chose arriva. Un jour, c'était le 6 novembre 1865, le capucin Saint- Ambroise, qui était sorti pour une quête, passait devant notre poudrière, en se rendant au tunnel. Le petit cabaret de Bartolomeo était, comme je vous l'ai dit, en face de la poudrière. Ce que le frère Saint-Ambroise vit, en passant, le transporta d'une telle fureur, qu'il alla frapper avec violence à la porte de la poudrière. Giovanni, qui était occupé à remplir des cartouches, sortit aussitôt. Le capucin le jiril parle bras, et le menant dehors, lui dit seulement : « Regarde ! »

« Et savez-vous ce que vil Giovanni? Sa femme, sa Toinetta, qu'il aimail toujours, attablée avec un nouvel amant, un jeune ouvrier du val de Suse. Ils avaient même eu l'indignité d'apporter leur petite table près de la poudrière, el là ils Inivaientel riaient ensemble, l'un contrefaisant les gestes et imitant l'accent du révérend Saint-Ambroise, l'autre tournant en ridicule la tournure el les traits de Giovanni.

« Et pourtant des tourbillons de neige passaient dans la vallée, et l'ouragan mugissait au loin.

« Giovanni, à ce spectacle, devint pourpre de fureur. Il poussa devant lui le capucin, en lui disant :

« Pars tout de suite, car il va se passer ici quelque chose d'épouvantable. »

(( Le capucin ne se le fit pas dire deux fois. Il s'enfuit à toutes jambes.

« Pendant ce temps, Giovanni courait au cabaret de Bartolomeo, y prenait une poignée d'allumettes chimiques — car vous savez qu'il n'y a jamais d'allumettes chimiques, ou autres, dans un magasin à poudre — el rentrait, comme un fou, dans la poudrière.

« Quelques minutes après, on entendait une effroyable explosion : la jioudrière sautait. Le malheureux Giovanni avait oublié que d'autres

ouvriers travaillaient, en même temps que lui, dans la poudrière, et que, pour tuer son infidèle, il allait faire périr des camarades, bien innocents du mal qu'on lui avait fait. Mais je vous ai dit qu'il était souvent comme fou et que le vin avait fini par lui ôter presque tout sentiment.

« Quoi qu'il en soit, le désastre fut affreux. Dans l'enceinte qui contenait 13,000 kilogrammes de poudre, se trouvaient, en même temps que le Biellais, une quinzaine d'ouvriers mineurs. Trois périrent sur le coup. Un autre, affolé de terreur, courut se jeter sur les rails, et fut mis en pièces par un wagon de déblai, qui, en ce moment, sortait du tunnel.

« La destinée, qui est si cruelle quelquefois pour les bons, est souvent bien clémente pour les méchants et les pervers. Pendant que les quatre ■ouvriers mineurs étaient victimes de la catastrophe, Toinetta et le jeune ouvrier du val de Suse restaient sains et saufs, et s'efforçaient de fuir, à travers la fumée et les décombres. La force de l'explosion avait lancé les cadavres jusqu'à 300 mètres; de sorte que Toinetta, en se retirant, aperçut sortant de dessous la neige, un doigt, et à ce doigt une grosse bague d'argent. Elle s'approcha et reconnut l'anneau que Giovanni lui avait repris. Elle écarta rapidement la neige. C'était bien Giovanni, c'était bien son mari, et du doigt le cadavre semblait désigner et menacer la femme adultère!

« A cette vue, Toinetta, éperdue, s'enfuit à demi folle.

« — Et qu'est devenue, demandai-je, la malheureuse?

« On n'a plus entendu parler d'elle. Le frère Saint-Ambroise affirme l'avoir vue, depuis l'événement, errer plusieurs fois dans la campagne, à l'entrée de la nuit, pâle comme un spectre et les cheveux épars. Elle montait sur la pointe d'un rocher, et regardait les lieux qui furent le théâtre du désastre. D'autres prétendent avoir entendu, la nuit, des cris et des gémissements partir de la maisonnette qu'elle habitait dans la vallée de la Maurienne. Le fait est qu'elle n'a plus reparu.

« Vous voyez donc. Monsieur, ajoutaCoscoline, en forme de conclusion, que je n'avais pas tort de vous engager à vous méfier des femmes qui ont de longs cheveux blonds, avec des yeux très noirs et des sourcils qui se rejoignent. »

Pendant que Coscoline achevait son récit, les clients du cabaret s'étaient peu à peu retirés, et nous étions restés seuls, sous notre tonnelle feuillue. Il était une heure du matin, et les étoiles brillaient dans un ciel d'une sérénité admirable. Je me hâtai de regagner ma pauvre auberge de Monta, et sur un de ces mauvais lits dont les hôtelleries italiennes ont le fâcheux monopole, je fus assez longtemps à trouver un sommeil, que troublèrent quelque peu les souvenirs des drames du tunnel.

xin

La géologie du tunnel des Alpes.

Le travail de perforation du mont Fréjiis donna une occasion l)rill;int(' aux géologues de montrer la sûreté de leurs vues et d'affirmer la certitude de leurs connaissances. La géologie sut prédire, avec une merveilleuse précision, la nature et l'épaisseur <les couches et des roches qu'aurait à traverser le percement- projeté.

C'est à Angelo de Sismonda, célèbre professeur de géologie à l'université de Turin, que l'on doit d'avoir parfaitement connu, par avance, les couches que le mineur allait rencontrer, et d'avoir si bien prévu la consistance, la dureté, et l'épaisseur des terrains (pie l'instrumerd perforateuidevrait entamer, que h's ouvriers disaient, entre eux: Pour les savants les montagnes sont transparentes.

Pendant toute la durée des travaux, on a tenu un registre exact des roches traversées et de tous les incidents minéralogiques.

Ce travail, suivi jour par jour, sous la haute direction de Sismonda, est trop intéressant, au point de vue géologique, pour que nous passions sous silence ses résultats principaux.

Le massif du mont Fréjus, que traverse le tunnel, est entièrement formé de couches superposées continues, relevées au sud-sud-ouest, d'un angle de 50 degrés avec l'horizon.

Le plan perpendiculaire à ces couches, ([ui passe par leur ligne d'inclinaison maxima, fait un angle de 49 degrés avec la direction générale de l'axe du tunnel. On déduit de là que l'épaisseur réelle des couches traversées est les 0 dixièmes environ de la longueur d'avancemeni dans le souterrain.

La perforation aujourd'hui accomplie est l'équivalent d'un vaste trou de sonde qui aurait percé les couches de la montagne, selon une ligne perpendiculaire, longue de 7,000 mètres. On comprendra l'intérêt géologiiiue de ce travail, si on se rappelle que les sondages les plus profonds que l'on

ait exécutés en Europe avec des outils rapportant au jour des échantillons des couches traversées, n'atteignent pas 1000 mètres.

La coupe géologique qui résulte de ces observations, équivaut à celle que donnerait une énorme faille, visible, qui aurait une élévation double de celle du mont Blanc au-dessus des vallées environnantes.

Les résultats mis au jour jusqu'en 1871 ont confirmé dans ses principaux détails la coupe théorique que M. Sismonda avait tracée pour le gouvernement sarde, vingt-cinq années auparavant.

Il n'y a dans le massif traversé ni plissements ni variations notables d'inclinaison ; les couches inférieures relevées jusqu'au jour disparaissent à Bardonnèche. Les couches supérieures sont donc les premières traversées à Modane.

L'épaisseur totale, comptée perpendiculairement aux plans des couches, et donnant la somme de 7,000 mètres, présente trois zones principales successives, de nature distincte, à savoir :

1" Le terrain anthracifère supérieur ;

2" La grande masse calcaire et gypseuse ,

3° Le calcaire schisteux inférieur.

La première zone se subdivise en deux : le terrain anthracifère proprement dit (1,137 mètres) et les quartzites (220 mètres).

La seconde zone, dite masse calcaire et gypseuse, est épaisse de 500 mètres. Ses couches, liées au quartz, montrent des alternatives de calcaires cristallins, d'anhydrites et de schistes talqueux, mélangés de quartz.

La troisième zone, l'inférieure et la plus épaisse, contient des calcaires schisteux, peu variés, enfermant dans leur pâte une quantité très notable de sable quartzeux, mélangé, et en quelque sorte combiné avec le calcaire. On y rencontre fréquemment des schistes argileux, gris et noirs, et des éléments talqueux analogues aux silicates de magnésie.

L'épaisseur totale de cette dernière zone est de 5,136 mètres.

On n'a rencontré dans la durée du percement ni vide, ni faille, ni mêmede source véritable. Il fallait puiser à l'intérieur et transporter jusqu'au fond de la mine, l'eau nécessaire pour le service des ouvriers, et des perforatrices et pour l'aiguisage des outils.

Fin des travaux. — Rencontre des deux galeries. — Les fêtes d'inauguration,

en septembre 1871.

La loi du 17 aoiit 1857, par laquelle le gouvernement sarcle était autorisé à prendre à sa charge les travaux, estimait la dépense à 41,400,000 de francs, dont 14,600,000 pour 36 kilomètres de voie extérieure. La compagnie du chemin de fer Victor-Emmanuel devait y concourir pour 20 millions.

Après la cession à la France de Nice et delà Savoie, la dépense totale fut estimée à 58 millions, le coût du tunnel à 3,000 francs par mètre. La France s'engagea à contribuer pour 19 millions, à dater du 1" janvier 1862. En outre, elle accordait 500,000 francs de prime à l'Italie, pour chaque année entière gagnée sur vingt-cinq ans qu'elle concédait pour l'achèvement, et 600,000 francs, au lieu de 500,000, poiu' les années économisées audessous de quinze.

M. Sommeiller et ses associés, en publiant, en 1863, \à, Relazione tecnica , disaient (p. 80) : <( Le chiffre total auquel pourra s'élever le coût final de la galerie, peut maintenant être calculé avec exactitude, et ne surpassera pas 4,000 francs par mètre courant. Ce prix servira de base à la convention française. »

De 1857 afin 1867, les travaux avaient été poursuivis en régie par l'État. En décembre 1867, le gouvernement italien, par une convention avec MM. Sommeiller et Grattoni, chargea ces deux ingénieurs d'achever le tunnel à forfait. Il restait alors 4,373 mètres à percer, dans une roche de bonne nature, selon les prévisions.

Le gouvernement prêta, sans rétribution, tout le matériel d'exploitation et de construction, à charge d'entretien. Il consentit, de plus, à accorder 4,617 francs par mètre courant, payables selon l'avancement, et à très courts termes. Ce prix laissait, on le voit, un très fort bénéfice.

Les deux ingénieurs devaient livrer le tuniîel achevé avant le 1" janvier 1872, sous peine de 1000 francs d'amende parjour de retard. Par contre, ils recevraient 1000 francs de gratification pour chaque jour économisé, et

l&O LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE

la moitié de la prime de 600,000 francs due par la France pour l'année 1 87 1 , si l'exécution était achevée.

C'est le 25 décembre 1870 que les deux galeries, creusées du côté de la France et du côté de l'Italie, se rencontrèrent, après treize années de travail.

Un matin, l'ingénieur français entend un bruit à peine perceptible, mais régulier. Plus de doutes, les mineurs se rapprochent ! Les détonations deviennent distinctes ; on surprend le frottement des perforatrices, puis le grondement de voix confuses.

Enfm, le 25 décembre 1870, la dernière mine ébranle le pan de muraille qui sépare encore les travailleurs, et fait communiquer les deux galeries, dont l'écart atteint à peine ^0 centimètres!

Mais un événement qui a marqué une date si mémorable dans l'histoire des progrès de l'industrie des chemins de fer, ne doit pas être mentionné en quelques lignes. Nous devons, en conséquence, raconter avec détails les circonstances qui ont accompagné et suivi l'heureuse rencontre des deux galeries d'avancement. .

Dans toutes les villes du nord de l'Italie, il fait très froid en hiver ; mais pour la rigueur de la température, aucune ville ne saurait disputer la palme à Turin. J'ai traversé cinq à six fois l'ancienne capitale du Piémont, et toujours je me suis cru transporté dans une petite Sibérie. Donc, le 25 décembre 1870, l'hiver faisait convenablement son office à Turin. Il était cinq heures de l'après-midi, et une neige épaisse et drue ne cessait de tomber, depuis la matinée. La place du Château était recouverte d'un pied de neige, et les statues d'Emmanuel-PhiUbert et de Charles-Albert, qui ornent cette place, portaient chacune un manteau blanc, d'une respectable épaisseur. Bien que tout en bronze, Emmanuel-Philibert était glacé, et il paraissait éprouver quelque envie de descendre de son palefroi, pour aller se chauffer les pieds au feu de quelque boutique du passage voisin. Mais quand on est statue, la tenue est obligatoire. Emmanuel-Philibert se contentait donc de lancer à son frère de marbre, le roi Charles-Albert, un coup d'œil d'intelligence, qui semblait dire : «Hein, quelle température ! » Et Charles-Albert, paraissait lui répondre : « Ne m'en parlez pas ! On gèle sur ce piédestal. Je « puis à peine tenir mon épée, tant j'ai les doigts raidis. »

Il faisait donc grand froid à Turin, le 25 décembre 1870, lorsqu'une dépêche, ainsi conçue, fut remise à Germain Sommeiller, qui se trouvait en ce moment dans la ville :

« Du fond du tunnel, à l'ingénieur Sommeiller, Turin.

«Il est quatre heures vingt-cinq minutes, et la sonde passe au milieu du dernier

diaphragme de quatre mètres. Nos voix se répondent de chaque côté. Chacun crie : Vive l'Italie !

« Venez demain. grattoni. »

Aussitôt, toute radministration de l'entreprise du percement du tunnel, qui résidait à Turin, est sur pied. Les ordres sont donnés rapidement et tout est disposé pour le départ général, fixé au lendemain, avant le jour.

Le 26, à 4 heures du matin, un train spécial du chemin de fer de Turin à Suse emportait un cortège, de voyageurs appartenant à l'administration des travaux, ainsi que diverses notabilités turinoises.

On arriva k dix heures à Suse, où des voitures attendaient les voyageurs, pour les mener à Bardonnèche.

La file des véhicules se mit aussitôt en marche, laissant la vieille Suse endormie sous la neige, et on remonta la vallée de la Doire. A Ouls, on déjeuna, et on arrivait à une heure de l'après-midi, à Bardonnèche, à l'entrée du tunnel.

Grattoni attendait les invités. Sommeiller lui serra la main, ainsi qu'à l'ingénieur Borelli, qui depuis quatorze ans dirigeait les travaux sur le versant italien. Pendant cet intervalle, plusieurs habitants de Bardonnèche, bourgeois ou notables, avaient grossi le cortège.

A deux heures, on se mit en mesure de pénétrer dans le tunnel. Chacun mit par-dessus ses habits le costume réglementaire du mineur: casque en cuir bouilli et blouse de toile ; de sorte qu'il n'y avait plus, dans le cortège, aucun signe apparent de hiérarchie sociale, ni de fonctions. Le directeur général ne se distinguait pas de l'employé, ni l'ingénieur en chef du graisseur de roues. C'était l'égalité des coopérateurs à l'œuvre commune, réunis dans un même sentiment de reconnaissance et de joie.

Dans un premier wagon pavoisé on avait installé des musiciens, avec leurs instruments. Un second wagon avait été envahi parla plèbe ; tandis qu'un wagon plus petit était réservé aux savants et aux notabilités de Turin.

Ces wagons qui s'avançaient triomphalement aux sons d'un joyeux orchestre, étaient traînés par de modestes mules, d'un pas lent et mesuré, à travers le grand tunnel, déjà large de 8 mètres, et pourvu d'une double voie ferrée.

En avançant dans l'intérieur, on sentait s'accroître la chaleur. On ne concevait, toutefois, aucune crainte pour la respiration, car des jets d'air pur étaient lancés, à chaque instant, du tuyau général de distribution d'air comprimé.

On arriva, dans cet équipage, au point où la tranchée n'avait plus que deux mètres de largeur. C'était la partie récemment excavée, voisine du fond de la galerie. Là, il fallut descendre des wagons. Escortés par les mineurs, éclairés par la seule et pâle lueur de leurs lampes, on se dirigea, au milieu de cette étuve obscure, jusqu'à la cloison qui fermait encore la galerie. Cette cloison était seulement percée de l'ouverture d'un mètre carré faite la veille, et qui avait montré l'heureuse et mutuelle rencontre des deux sections italienne et française du souterrain.

C'était un curieux spectacle que celui des ouvriers mineurs, nus jusqu'à la ceinture, tenant chacun à la main sa petite lampe, le visage noir de poudre et les mains terreuses. On croyait voir les gnomes des légendes allemandes du moyen âge, les fantastiques habitants des régions souterraines, éternellement confinés, par un ordre divin, dans ce ténébreux séjour, image des enfers.

A travers l'orifice percé la veille. Italiens et Français échangèrent des poignées de mains et de joyeuses paroles.

On avait voulu donner aux invités et au personnel de l'entreprise le spectacle de la démolition du dernier diaphragme de roches qui séparait encore les deux parties du tunnel. Les trous de mines étaient déjà chargés de poudre, à cette intention; il ne s'agissait plus que d'y mettre le feu, pour faire tomber le dernier rideau de séparation.

Ce fut un moment solennel que celui où l'on donna le signal d'enflammer les fourneaux. La troupe des invités s'était préalablement enfuie, à tire-d'aile. En d'autres termes, elle s'était repliée, en désordre, à la distance de 400 mètres, et s'était convenablement garée dans les refuges où se retiraient les ouvriers, au moment des explosions.

On attendit là, près d'une demi-heure, intervalle qui parut un siècle à bien des personnes. Enfin l'explosion si attendue retentit. Le bruit en était aussi fort que celui d'une pièce de canon. L'air de la galerie en fut violemment secoué, et toutes les lampes s'éteignirent, pendant qu'un épais nuage de vapeurs 1 sulfureuses et carboniques se répandait partout, rendant l'air peu respirable. Mais les machines perforatrices déversaient des torrents d'air frais ; de sorte que l'atmosphère environnante reprit vite sa pureté.

Il était cinq heures vingt minutes, lorsque, le 26 décembre 1870, tomba cette dernière barrière.

Les ouvriers déblayèrent la brèche, et chacun se hâta de franchir cet espace. Un vent frais, qui venait du côté de la France, envoyait desboufl'ées de sable à la figure; carie tunnel, par son degré d'inclinaison, représente, nous l'avons dit, une sorte de cheminée, montant de la France vers l'Italie. Mais on était

încUrtereiil à cet accident ; on ne s'occupait que de chercher des amis, qui attendaient également la chute de la dernière barrière. Beaucoup d'habitants deModane étaient là, et fraternisaient avec ceux de Bardonnèche. On fêtait particulièrement M. Capelio, le directeur des travaux sur le versant français.

M. Gapello est le premier être vivant qui ait franclii la distance de Modane à Bardonnèche à travers le tunnel.

Un ouvrier italien, porteur d'un bouquet, en fît hommage, au nom de tous,

FiG. 53. — OUVERTURE DU TUNNEL

àTéminent ingénieur, tandis qu'un ouvrier français offrait également un bouquet à M. Borelli, directeur des travaux sur le versant italien.

Cependant, comme disait le bon roi Henri, en jetant son chien à la rivière, il n'est pas de si bonne compagnie, qui, à la lin, ne se quitte. 11 fallut se séparer. Les habitants de Modane reprirent le chemin de la France, et les invités de Turin regagnèrent leurs wagons pavoisés, pour sortir du tunnel.

Revenus à Bardonnèche, les invités retrouvèrent avec bonheur le ciel, l'air et la fraîcheur. Sous ce dernier rapport ils eurent môme de quoi se contenter largement, car le thermomètre marquait — 9".

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