‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes (volume 2)Chapitre 13 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

tunnel du mont Cenis, au moyen de l'air comprimé, servant, en même temps, à aérer les ouvriers. Le projet de M. Daniel CoUadon est repoussé par H. Maus; mais il est approuvé par une commission officielle de l'Académie des sciences de Turin, consultée par le Ministre.

1854. — Ouverture de la ligne ferrée de Turin à Gênes. MM. Sommeiller, Grandis et Grattoni sont nommés ingénieurs secondaires du chemin de fer de Turin à Gênes, et chargés de surveiller le passage des trains sur les pentes du Giovi. Les trois ingénieurs sardes font breveter leur bélier compresseur^ destiné à utiliser la force des chutes d'eau des Apennins pour comprimer de l'air dans un tube placé entre les rails, et pousser ainsi les convois sur le plan incliné du Giovi. Le parlement italien accorde un prêt de 90,000 francs aux trois ingénieurs sardes, pour faire l'essai de leur système de propulsion par le bélier compresseur^ avec un délai de deux ans pour cet essai.

1856. — Cet essai n'ayant pu s'exécuter, M. de Cavour a l'idée d'appliquer le bélier compresseur de MM. Sommeiller, Grandis et Grattoni à comprimer l'air, pour le faire servir au forage des trous de mines, dans le tunnel du mont Fréjus.

1857. — On expérimente le bélier compresseur à la Coscia, près de Gènes.

Sammeiller, Grandis et Grattoni sont nommés directeurs des travaux du percement du mont Fréjus, et une loi du parlement de Turin, votée à l'instigation de M. de Cavour, porte que les travaux mécaniques seront opérés exclusivement par les béliers compresseurs.

31 août. — Inauguration des travaux du côté deModane. Première mine, tirée en présence du roi Victor-Emmanuel et du prince Napoléon.

14 novembre. — Première mine du côté de Bardonnèche.

1858. — Fin des travaux géodésiques et des études géologiques de M. de Sismonda.

1859. — Guerre entre la France et l'Autriche. Nice et la Savoie sont concédées à la France, à la suite de sa victoire.

1860. — Travaux d'installation des béliers compresseurs aux deux extrémités du tunnel. Établissement des dérivations d'eau et des réservoirs, essai des béliers compresseurs., etc. L'excavation du tunnel continue à se faire à la barre de mine.

1861. — Essai des béliers compresseurs pour l'excavation du tunnel à Bardonnèche (Italie).

6 juin. Mort de M. de Cavour.

1862. — Emploi des béliers compresseurs pour l'excavation du tunnel,

(lu côté (le Modane (France). Les béliers sont bientôt abandonnés, àModane.

1863. — Les béliers compresseurs^ abandonnés du côté de Modane el de Bardonnèche, sont remplacés par des pompes à compression à piston li(iuide.

1866. Travaux pour l'installation d'une voie ferrée à rail central, sur le mont Cenis, par le système Fell.

1868. — Ouverture du ciiemin de fer à rail central posé sur le mont Cenis, de Susc à Saint-Michel (système Fell).

1869. — Grande activité des travaux du percement du mont Fréjus.

1870. — Le 25 décembre, la sonde traverse le dernier diaphragme de / terre séparant les deux galeries.

1871. — Achèvement des travaux dans la galerie et à ses abords. La première locomotive traverse entièrement le tunnel.

17 septembre. — Inauguration solennelle du tunnel.

30 novembre. — Lettre du président du conseil des ministres d'Italie à M. Daniel Golladon, le remerciant, au nom de son gouvernement, pour le cotîcoi/rs qu'il a prêté à l'œuvre grandiose du Fréjus.

XYII

Mort de Sommeiller. — Le monument élevé à Turin, en I honneur des trois ingénieurs sardes, créateurs du tunnel du mont Cenis. — Coup d'œil sur la ville de Turin.

Dans rénumération des discours qui furent prononcés au banquet d'inauguration du tunnel du Fréjus, le 17 septembre 1871 , nous avons omis le toast qui fut porté par le ministre italien, Sella, aux mânes de Sommeiller.

En effet, l'iUustre ingénieur qui avait vu se rejoindre, le 25 décembre 1870, les deux galeries de France et d'Italie, ne put assister à la glorification solennelle qui fut faite de son œuvre, dans les fêtes d'inauguration des 17 et 18 septembre 1871. Il était mort, deux mois auparavant, le 11 juillet, dans son pays natal, à Saint-Jeoire en Faucigny.

En venant à .Saint-Jeoire, pour revoir sa sœur et l'humble maisonnette de son père, d'où il était parti si jeune et si pauvre, il traversa le tunnel, pour la première et pour la dernière fois.

A la nouvelle de sa maladie, MM. Grattoni et Borelli accoururent à Saint-Jeoire; mais ils n'eurent point la consolation de revoir leur ami. Souffrant d'un refroidissement, qu'il avait contracté en voyage, il s'était rendu à Genève, pour s'y rétablir; mais le séjour à Genève n'avait apporté aucune amélioration à son état. Il revint à Saint-Jeoire, oïi son mal ne fit que s'aggraver, et, après s'être alité pendant quelques jours,, il expira.

Atteint d'une maladie de cœur, suite des fatigues excessives qu'il avait endurées dans la dernière période des travaux du tunnel, il avait parfois des étouffements, qui lui faisaient rechercher le grand air. Le jour de sa mort, il se fit transporter dans un fauteuil, sous un arbre de son jardin. Il demanda un baromètre, pour vérifier la pesanteur de l'atmosphère. Son neveu, qui l'assistait, alla le chercher dans la maison: quand il revint, son oncle avait cessé de vivre.

Un de ses derniers mots aux médecins qui espéraient le guérir fut celui-ci :

« Je suis perdu, je le sens, car rien ne passe plus, »

Et l'un des médecins lui ayant dit, avec un sourire mélancolique :

FiG. 61.—

« N'en croyez rien; vous qui avez percé la grande montagne qui est làhaut, vous percerez bien, un petit organe qui est ici chez vous ! »

11 répondit, en patois savoyard : No^ è ferma (non, c'est fermé).

Il faudrait bien peu connaître l'Italie et la sollicitude admirable avec laquelle elle veille au culte de ses gloires nationales, pour croire qu'elle ait négligé d'honorer, comme il convient, la mémoire des trois ingénieurs sardes auxquels est due la création du premier tunnel des Alpes. Huit années après la mise en exploitation de la voie qui embrasse la galerie souterraine du mont Fréjus, la ville de Turin inaugurait solennellement, sur la place du Statut, un monument qui fera vivre dans l'histoire les noms de Sommeiller, Grandis et Grattoni.

C'est le 26 octobre 1879, que fut solennellement inauguré ce monument, un peu bizarre, dont voici la disposition.

Sur un amas de rochers qui, — détail intéressant — ont tous été tirés du mont Cenis, sont groupés des géants, qui semblent lutter contre des ennemis invisibles. S'accrochant à chaque bloc, ils résistent à cette force inconnue qui les précipite hors de leur gîte séculaire. Ils s'épuisent en vains efforts, et tombent, en jetant un regard terrifié vers le génie de la science, qui plane au-dessus de la masse de granit. Celui-ci les écarte de sa route, d'un simple mouvement de sa main, qui tient encore la plume avec laquelle il vient d'inscrire, sur une plaque de roche, les noms de Sommeiller, Grattoni et Grandis. Le génie est en bronze, et les géants, en pierre blanche de Vidion, se détachent fortement sur le gris des rochers.

Au pied est une vasque énorme, ovale, ayant 25 mètres dans sa plus grande largeur, qui reçoit l'eau tombant par toutes les fentes des rochers.

Sur un des rochers du bas du piédestal sont gravés les mots suivants : ASom7neillei\ Grattoni e Grandis, che imirono due popoli latini col traforo del Frejus.

Les dessins de ce monument sont du comte Panissera, préfet du palais du roi ; les statues ont été exécutées par les élèves de l'Académie des arts, sous la direction de M. Tabacchi.

On s'accorde à trouver l'idée de ce monument compliquée, obscure, et d'un caractère métaphysique, qui n'est pas du domaine delà sculpture. Il est, du reste, assez peu logique de glorifier des perceurs de montagnes en les montrant perchés sur des sommets, c'est-à-dire accomplissant l'action même qu'ils s'étaient donnés pour mission d'empêcher. Au lieu de taupes, on nous fait voir des aigles.

Boileau a dit :

Il faut, même en clianson, du bon sens et de l'art.

En sculpture aussi.

Quoi qu'il en soit, T'inauguration de ce monument sur la place du Statut, donna lieu à une fête nationale dans la ville de Turin.

A dix heures les musiques des régiments attaquent la marche d'Humbert. Le roi, arrivé en voiture découverte, portant l'uniforme de général de division, est reçu au bas de l'escalier, par le syndic de Turin. Il monte sur l'estrade, où prennent place, derrière lui : le duc d'Aoste, le prince de Carignan, les présidents de la Chambre et du Sénat, M. Cairoli, président du conseil des ministres, M. Villa, ministre de l'intérieur, le ministre des travaux publics, M. Baccarini, le comte Panissera, préfet du palais et directeur de l'Académie des beaux-arts, et les maisons civiles et militaires du roi et des princes. La France n'était représentée que par son consul, et par les délégués du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée.

Sur un signe du syndic, les voiles qui cachent le monument, tombent, aux applaudissements de la foule.

Alors commence la série des discours, condiment obligé des fêtes de ce genre. Le syndic de Turin, et le président de la chambre de commerce, font place à M. Vezerni, du comité promoteur des fêtes, et au ministre des travaux publics. Le roi reçoit ensuite sur l'estrade les artistes, les organisateurs de la fête, etc., et regagne sa voiture, après avoir fait le tour du monument, que la foule envahit jusqu'à la fin du jour.

Le monument élevé sur la place du Statut, en souvenir de l'œuvre glorieuse du premier tunnel subalpin, est venu ajouter une note de plus au concert sculptural et décoratif de la ville de Turin, déjà si riche et si harmonieux. A une époque de son histoire, on appelait l'ancienne Rome « la ville des statues », Turin mériterait un peu ce nom, tant les monuments et les œuvres de la statuaire moderne consacrés à honorer les grands hommes de l'Italie, se pressent sur ses vastes places.

Du reste, le nom de la ville de Turin est revenu si souvent sous notre plume, dans le cours de ce récit; cette ville a joué un rôle si important dans la préparation, l'exécution et l'achèvement du tunnel, sous les rois Charles- Albert et Victor-Emmanuel, que nous terminerons cette Notice par un rapide coup d'œil descriptif sur l'ancienne capitale des États sardes.

Chaque cité italienne, depuis la première jusqu'à la dernière, a son carac-

tère propre et original. Turin est également marqué d'un type spécial, et ce type, c'est sa physionomie, particulièrement froide, régulière et monotone. Elle a un certain air administratif, qui la fait ressembler à un immense casier. Tout y est composé, étiqueté, surveillé, balayé, compté, aligné avec soin. Les rues, immensément larges et longues, sont toutes droites et tirées au cordeau. Les places sont symétriques, le pavé est formé de dalles blanches et régulières. Comme le froid et le vent ne rencontrent point d'obstacle dans cette ville, découpée en damier, ils la traversent, la cinglent et la perforent cruellement. On se croirait dans une ville militaire; car par la rectitude de ses alignements, par la propreté et l'ordre méticuleux qui président à son édiUté et à l'uniformité de ses façades, Turin ressemble moins à un centre de population, qu'à un plan dessiné par un stratégiste. . . •

Il ne faut pas s'attendre à trouver à Turin, comme dans tant de villes italiennes, des fresques, des édifices ornés et mystérieux, des vestiges d'anciennes splendeurs ou des vieilles coutumes et traditions du passé. Turin est une cité essentiellement moderne, ou, du moins, qui a été mise au ton contemporain. Ses remparts même ont été détruits, etàleur place s'élève une belle allée d'arbres, majestueuse promenade, d'où l'œil s'étend sur la campagne.

N'étant plus défendue contre aucune invasion. Turin a reçu et a gardé l'impression de chaque idée nouvelle. Ouverte à tout progrès, à toute découverte, à tout élan du siècle, elle est devenue une ville banale, où chacun semble chez soi, l'étranger aussi bien que l'habitant. Rien n'y arrête le regard, rien n'y attire l'attention, rien n'y pique la curiosité. Il semble qu'on se trouve là en pays de connaissance. Un coup d'œil suffit pour embrasser la ville entière, pour la comprendre, et s'y guider. Pas plus que le vent qui balaye ses larges rues, en toute liberté, la pensée ne rencontre (l'obstacle dans ce spacieux et libre séjour.

Turin n'est pas encore la France, mais ce n'est pas tout à fait l'Italie. C'est un pays neutre, une hôtellerie. C'est la patrie des voyageurs. On y passe, on n'y séjourne pas. Il est donc naturel que les hôtels y soient excellents. Après toutes les albergi, plus ou moins misérables, que le voyageur rencontre sur sa route, au cœur de l'Italie, les hôtels de Turin, bien éclairés, bien servis, bien chauffés, avec des lits à sommiers et à traversins, avec des sonnettes électriques et de bonnes cheminées, offrent la quintessence de la civiUsation. •

Turin est la ville des antithèses. Son origine remonte aussi loin que celle de beaucoup d'autres villes italiennes, et pourtant, comme nous l'avons dit, son aspect est celui d'une ville moderne. Elle a été déposs'édée de tout ce qui donne l'éclat, la prospérité et le mouvement. Du rôle de capitale des

États sardes, elle est descendue à celui de simple chef-lieu du royaume d'Italie ; mais elle est restée toujours digne, active et superbe. Rien n'y trahit le regret du régime passé.

On i)eut enlever son roi à une capitale , on peut y supprimer l'apparat, l'animation et le luxe qui entourent un trône et une cour, et transporter ailleurs le siège du gouvernement. Mais on ne peut brusquement la sevrer des idées qui l'ont nourrie dès le berceau, et Turin, bien que déchue aujourd'hui de tout rôle important, est encore la ville italienne où se rencontrent le plus d'activité et de passion politiques.

Elle a bravement accepté sa disgrâce. Sa fierté et son patriotisme ont étoufïé, chez elle, tout murmure; et c'est avec un reste d'orgueil qu'elle montre les salles vides de ses palais, où siégèrent les premiers députés et les premiers sénateurs de l'unité italienne.

Grâce au chemin de fer qui les relie. Milan et Turin sont devenues deux villes voisines, que trois heures séparent à peine. Mais elles ne sont point sœurs, car elles diffèrent entièrement de caractère et d'aspect. 11 existe, en outre, une certaine rivalité entre les Lombards et les Piémontais, rivalité qui s'explique par la valeur respective des deux peuples, mais qui diminue un peu leurs sentiments de confraternité. Ce sont deux races énergiques, obstinées, remplies de décision, et dans lesquelles les forces vitales et morales de l'Italie semblent s'être concentrées.

Turin, en fille complaisante, prête volontiers l'oreille à la voix du progrès que lui souffle la France. Elle sert d'intermédiaire entre les deux pays qui l'entourent. Écho de nos modes, de nos mœurs et de nos coutumes, c'est elle qui les répand et les propage au delà des Apennins.

L'Italie, généralement grave, n'est guère faite pour la polémique, et son esprit bienveillant goûte peu le sel de la caricature. Mais Turin, qui reçoit tous les journaux français, a fini par adopter notre genre de littérature satirique et mordante. Tous nos journaux, tous nos croquis, spirituels ou npn, y sont traduits, imités, contrefaits, et envoyés aux quatre coins de la. Péninsule.

Turin est, nous l'avons dit, la ville d'Italie où l'hiver exerce le plus ses rigueurs ; c'est pourtant celle où l'on souffre le moins du froid. Les églises, les palais, les maisons, sont admirablement chauffés ; les volets des fenêtres sont rembourrés, les portes capitonnées, les tapis et les fourrures fort en honneur. Bien que placée à l'extrémité de l'Italie, elle n'a rien qui sente le faubourg. C'est une ville respectable, bien élevée, et dont l'esprit subtil n'est jamais en retard avec le progrès, cette horloge qui mesure, sur la terre, le passage des siècles.

Ce que Turin a de plus agréable, ce sont ses environs. La ville est assise au sein d'une vallée charmante, arrosée par le Pô et la Doire, et entourée de vertes montagnes. C'est un tableau vraiment bizarre que cette cité, aux lignes géométriques, posée comme un échiquier au milieu d'une nature riante et pittoresque. De blanches villas s'élèvent, comme autant de nids joyeux, sur les collines voisines, et nulle autre part peut-être la villégiature n'est plus en faveur ni plus séduisante qu'en cette partie du Piémont. On a mille jolis buts de promenade ; on en crée chaque jour, et les jardins du Yalentin^ situés au bord du Pô, rivalisent avec les Jardins publics, qui se dessinent sur les hauteurs des anciennes fortifications. Les boulevards plantés d'arbres, qui entourent la ville, offrent de magnifiques points de vue sur la campagne et sur les montagnes qui se découpent à l'horizon ; mais ces allées superbes restent désertes, tandis que la fashirm se promène et se presse sous les arcades qui bordent la rue du Pô, et le Corso est encore le point le plus fréquenté de Turin.

Comme toute grande ville, celle-ci possède des académies de tout genre, des établissements de bienfaisance, des bibliothèques, des théâtres magnifiques. Mais tous ces édifices n'ont rien de particulier. Deux monuments rompent seuls l'uniformité de la ville : l'un est le Palais Royal, l'autre, le Palais Madame, ou Château. Ce dernier palais se dresse majestueusement au centre de la place du Château, à laquelle il a donné son nom.

La rue du Pô aboutit à cette place, la plus belle de Turin. Le Palais Royal, qui en décore le fond, est un immense bâtiment, sans style ni élégance. Depuis qu'il ne renferme plus le siège du gouvernement, et ne donne plus asile aux grandes administrations et aux dignitaires de l'État, le Palais Royal n'offre rien de bien remarquable, si ce n'est son Musée d'armes, qui est magnifique.

Dans notre visite au Musée d'armes de Turin, nous remarquâmes un mannequin qui représentait un brigand, avec ses pittoresques habits : le brigand avait pris rang à côté des armures des anciens preux et des trophées de l'armée italienne. Mettre ainsi publiquement en montre des bandits, c'est avouer un peu trop franchement le rôle étrange qu'ils jouent en Italie, et encourager une tolérance et une sympathie que le peuple n'est déjà que trop disposé à leur accorder.

La chapelle du Saint-Suaire, bijou d'architecture, est attenante au Palais Royal. Un escalier à double rampe conduit à cette chapelle aérienne, dont la coupole, découpée à jour, laisse apercevoir une resplendissante image du Saint-Esprit. L'autel, qui renferme un morceau du linceul dans lequel, dit-on, fut enseveli Jésus-Christ, est entouré de colonnes de marbre

noir. La tristesse de cette décoration convient à cette église sépulcrale; car c'est dans son sein que reposent les princes de la maison de Savoie qui ne sont pas ensevelis au bord du lac du Bourget, à l'abbaye de Haute-Combe. Le plus beau mausolée du Saint-Suaire est celui de Marie-Adélaïde, femme de Victor-Emmanuel. C'est un tombeau de marbre blanc, très simple, mais dont l'effet est vraiment saisissant.

Le. Palais Madame, ainsi nommé parce que, au dix-huitième siècle, la veuve de Charles-Emmanuel l'habita quelque temps, est un monument étrangè, qui, flanqué de tours massives, ressemble à une forteresse. Mais son aspect seul est rébarbatif; car ses murs abritent des chefs-d'œuvre. C'est, en effet, dans le Palais Madame, qu'a été placé le musée de peinture.

Turin n'a donné naissance à aucun de ces grands maîtres qui, comme Raphaël, Michel-Ange, Véronèse, le Titien ou le Corrège, ont illustré à jamais leur patrie ; mais sa galerie de tableaux, qui renferme des chefsd'œuvre de toutes les écoles, est une des plus belles de l'Europe.

Cette galerie de tableaux n'est point, comme celles des autres villes italiennes, consacrée à une école spéciale ; c'est la réunion des œuvres remarquables dues à tous les peintres de l'Europe. On dirait que le musée de Turin a été créé pour convertir. les amateurs qui Obéissent, en fait de peinture, à des partis pris d'avancé. On y trouve, en effet, des spécimens de toutes les écoles, de tous les temps, de tous les maîtres et de tous les pays. C'est la macédoine de Fart. N'est-il pas admirable entre tous, ce musée cosmopolite, qui renferme des toiles peintes par Alber Diirer, Breughel, Ruysdaël, Jordaens, Terbûrg, Téniers, Vouwermans, Van derFaes, Vanloo, Mytens, Holbein, Van Ostade, Bramer, Rotheinboummer, Gérard Dow, Van Dyck, Le Poussin, Rembrandt, Rubens, Mignard, Ribéra, Jules Romain, le Guerchin, Titien, le Guide, Carlo Dolci, Fra Bartolomeo, Carrache, Véronèse et Raphaël?

Turin possède un très petit nombre de palais, particuliers ou publics. Aucun ne se signale par son architecture, ni ses beautés extérieures, mais bien par la magnificence hors ligne des collections de tout genre qu'ils contiennent. En dehors du Palais de l' Université, dont la bibliothèque est une des plus complètes du monde, il y a le Palais de l'Académie des sciences, où sont réunis d'admirables cabinets de minéralogie, de numismatique, ainsi qu'un Musée Egyptien, d'un intérêt incomparable. Dans ce dernier musée, les mœurs d'un peuple antique et mystérieux nous sont révélées d'une façon palpable, par mille objets singuliers, qui ont eu le privilège d'arriver jusqu'à nous, sans être altérés ni amoindris par la poussière des siècles.

Turin n'est pas riche en sculptures antiques ; mais on y voit deux des plus touchantes images que le ciseau moderne ait taillées dans le marbre. Ce sont celles de deux reines mortes la même année : l'une est Marie-Thérèse, femme de Charles-Albert, l'autre Marie-Adélaïde, mère de la princesse Clotilde. Toutes deux sont agenouillées dans l'église de la Consolation, devant un prie-Dieu. Une vive lueur, venue d'en haut, comme un rayon divin, éclairo

FiG. 64. — VIADUC IJE GOMBASCUKA, SUR LA ROUTK II U MONT G lî M S

leur front pensif. La vérité, le sentiment et la grâce de ces blanches figures, en font deux chefs-d'œuvre.

On redoutait pour la prospérité de Turin le transport du siège du gouvernement, d'abord h Florence, ensuite à Rome. C'est le contraire qui est arrivé. Depuis l'unité italienne, la population de la ville a augmenté d'un tiers, le commerce y a pris une extension remarquable, et l'industrie locale s'est considérablement accrue.

C'est à l'ouverture de la galerie souterraine des Alpes, à la libre commu-

Page 1