‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Une course sur l'ancienne route du mont Saint-Gothard.

Les Alpes Helvétiques sont traversées par plusieurs routes à voitures, qui font communiquer les deux versants nord et sud de cette longue et haute chaîne de montagnes. La plus directe de ces routes est celle qui franchit le mont Saint-Gothard. La route du Simplon et celle du grand Saint-Bernard, ainsi que celles du Saint-Bernardin et du Splugen, font de longs détours, pour tourner les escarpements des chaînes qui dominent Berne et Glaris ; tandis que la route du mont Saint-Gothard suit une ligne presque droite, qui coupe le massif des Alpes au point même où viennent se réunir ses chaînes principales. Entre l'Allemagne et l'Italie, aucun chemin n'a été mieux tracé par la nature. Aussi, dans toute l'étendue des Alpes, il n'est pas de col qui ait été plus souvent franchi par les voyageurs, par les messageries ou le roulage, et qui soit, dès lors, plus généralement connu.

Aujourd'hui, trois voies ferrées franchissent la barrière des Alpes. La plus ancienne, puisqu'elle date de 1864, est celle du Brenner, qui passe par les Alpes Tyroliennes, et relie la vallée de l'Inn à celle de l'Adige, Insbrùck à Vérone.

Le chemin de fer du Brenner a pu être établi sans grands travaux d'art ni dépenses, car le col qu'il franchit, en raison de la faible inclinaison et de la régularité de ses longues pentes, a pu recevoir les rails de la voie ferrée presque toujours à ciel ouvert, sans long ni coûteux tunnel. Une suite de rampes et de paliers, interrompue seulement par quelques galeries souterraines, de peu d'importance, a suffi, au col du Brenner, pour relier les deux versants des Alpes.

La seconde voie ferrée qui perce le massif alpestre est le tunnel dit du mont Genis, qui a gardé ce nom par simple convention, car il ne traverse pas, comme nous l'avons dit, le mont Genis, lequel en est distant de plusieurs

kilomètres, mais bien le mont Fréjus, situé entre le mont Genis et le mont Tabor. Nous avons consacré la première Notice de ce volume à l'exposé historique et technique de la construction de cette galerie souterraine, qui a servi de modèle à tous les travaux du même genre entrepris de nos jours.

La troisième voie ferrée qui traverse les Alpes est celle du mont Saint- Gothard, qui va du lac des Quatre-Gantons, ou de Fluelen, en Suisse, au lac Majeur, en Lombardie. G'est du mont Saint-Gothard que partent les plus grands fleuves venant de chaque versant. Le Rhône, le Rhin, la Reuss et le Tessin, et par eux tout un immense bassin hydrographique, coulent des flancs du Saint-Gothard vers les deux mers.

Le tunnel du mont Saint-Gothard soude les deux tronçons de la grande voie ferrée internationale qui, partant de Lucerne, rejoint les lignes italiennes, en traversant les cantons suisses de Lucerne, de Zug, de Schwytz,d'Uri et du Tessin. Les produits de l'Allemagne n'ont pas de route plus directe ni plus courte, pour pénétrer en Italie, et pour servir de débouché rapide à tous les pays limitrophes. G'est ce que l'Allemagne a bien compris, puisque, dès le lendemain de nos désastres, elle votait la subvention nécessaire pour le percement du mont Saint-Gothard. L'Allemagne qui venait de nous faire la guerre avec ses armées, continuait les iiostilités avec les procédés de la science et de l'industrie.

Nous consacrerons cette seconde Notice à l'exposé historique et technique du percement du mont Saint-Gothard.

Avant, toutefois, d'entrer au cœur de cette question, nous jetterons un coup d'œil rapide sur l'ancienne route du mont Saint-Gothard, dont la galerie souterraine, que nous avons à étudier, a supprimé le parcours pour les voyageurs et les marchandises, mais non pour le touriste, auquel il présente toujours un attrait tellement vif qu'il nous paraît impossible de ne pas décrire brièvement ici celte route classique, où les sites pittoresques et sauvages se présentent à chaque pas.

Personne n'ignore que la route du mont Saint-Gothard fut, pendant plusieurs siècles, le seul chemin direct entre la Suisse et l'Italie. Ce passage était le plus fréquenté des Alpes, parce qu'il établissait la communication la plus commode entre Bâle, Zurich, la Suisse septentrionale et les villes de Gênes et Milan. Seize mille voyageurs et neuf mille chevaux le traversaient encore en 1810, et pendant les années suivantes.

La route du Saint-Gothard n'était, pourtant, accessible, alors, qu'aux piétons et aux cavaliers. La construction des grandes routes à voitures du mont Genis, du Simplon et du Splùgen, lui fit perdre de son importance.

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jusqu'au moment où les cantons d'Uri et du Tessin, comprenant leurs véritables intérêts, convertirent le chemin à piétons en route carrossable, capable de lutter avec les routes nouvelles des montagnes voisines.

Ce fut un ingénieur suisse, Miiller, d'Altorf, qui construisit, de 1820 à

1832, la longue et belle route du Saint-Gothard. Sa largeur moyenne est de 6 mètres. La circulation ne s'y trouve interi'ompue que pendant les plus mauvais jours de l'année. C'est au printemps surtout que sa traversée est dangereuse, alors que les neiges, amoncelées sur les pentes, commencent

à fondre, et se précipitent sur la voie, en formant quelquefois des avalanches redoutables. Aussi, dans les gorges resserrées, a-t-on construit des galeries couvertes, pour protéger les voyageurs. Mais, en été, la traversée de la montagne n'offre aucun danger, et le voyageur peut contempler, sans courir aucun risque, les spectacles variés qui se déroulent à ses yeux.

C'est de la pittoresque vallée de Gœschenen, dans le canton d'Uri, que nous partirons, pour faire connaître au lecteur les sites curieux de l'ancienne route du mont Saint-Gothard.

Des rochers escarpés formant une gorge profonde, aux abords du village de Gœschenen, entourent le vallon au fond duquel coule la Reuss. D'énormes glaciers qui descendent des montagnes, dominent, de loin, cette rustique vallée, et lui font un superbe décor de fond.

La situation du village de Gœschenen est des plus remarquables, puisqu'il est suspendu au-dessus du confluent de la Reuss, qui vient du Saint-Gothard, et de la Gœschenen-Reuss. Cette dernière rivière est alimentée uniquement par des glaciers. Au moment oîi elle se réunit avec la Reuss du Saint-Gothard, elle-même fort encaissée, elle traverse un dernier défilé ; de sorte que deux gorges débouchent l'une dans l'autre. Gœschenen est précisément bâti sur la terrasse de chacune de ces deux gorges. Les maisons qui sont du côté du bord semblent continuer la paroi du précipice, ce qui leur.donne un aspect vraiment effrayant. Les deux moitiés du village sont réunies par deux ponts, dont la voûte, en maçonnerie, s'ouvre par-dessus un immense abîme.

Deux gorges, deux torrents, deux ponts, un cirque de précipices, et, au fond, un superbe décor de glaciers, on conviendra qu'il y à Gœschenen assez d'éléments pittoresques réunis.

Après Gœschenen, on est en plein désert. La végétation, à mesure que l'on a quitté la vallée, n'a cessé de s'amoindrir, et le sol de se dénuder. La gorge de Schœllenen, où l'on pénètre à quelque distance du village de Gœschenen, n'est autre chose qu'une sorte d'entonnoir allongé, où la vallée se termine. Ici plus de forêts ni de prairies ; à peine quelques maigres gazons et des buissons perçant le sol, au milieu des rochers amoncelés. A mesure que l'on avance, la gorge resserre de plus en plus ses longs talus, qui descendent jusqu'à la Reuss, et, quand on remonte le cours de l'eau, les parois de la montagne se rapprochent jusqu'au point de se toucher presque. Au fond de ce défilé, la Reuss coule avec un tel fracas à travers les rochers, que l'on a appelé cette partie de la vallée Krakenthal (vallée bruyante).

La gorge de Schallenen est fort exposée aux avalanches, au printemps et en hiver. Aussi les rouliers qui la traversent, à ces époques de l'année, ontils le soin de remplir de foin les sonnettes de leurs mules. Il est interdit de

prononcer un mot, tant que dure ce défilé ; car le seul ébranlement de l'air, résultant de l'émission de la voix, pourrait provoquer une chute des neiges, qui dégénérerait en avalanche.

C'est en considération de ce danger que l'on a construit sur ce trajet une galerie couverte, longue de 80 pas.

En hiver, par un temps froid et sec et quand l'air est calme, un silence de mort règne dans la gorge de Schallenen. On n'entend rien, pas même le bruit de la rivière, qui est alors obstruée par les glaçons. Tout est immobile et mort sous ce blanc linceul. Mais quand le printemps arrive et que l'air attiédi vient ramollir les neiges, des chutes continuelles d'eau demi-liquide s'observent le long des talus. Dans certains points elles coulent continuellement, comme un ruisseau, et de véritables avalanches tombent souvent sur la route. Combien de malheureux voyageurs ont péri entre ces murailles ! 11 n'est pas de métier plus dangereux que celui de cantonnier, sur cette partie de la route du Saint-Gothard. Les galeries couvertes que l'on a construites pour préserver les voyageurs, ne sont pas assez nombreuses.

Au bout d'une demi-heure de marche, et quand on a traversé, par de nombreux zigzags, une suite de terrasses, et franchi de nouveau la Reuss, sur un beau pont de granit, on arrive à une nouvelle gorge, sur laquelle s'élance le pont célèbre dont la photographie et la gravure ont tant multiplié les types. Nous voulons parler du Pont du. diable.

Entièrement en granit, ce pont se compose d'une seule arche, n'ayant pas moins de 18 mètres d'ouverture, hardiment posée à 31 mètres audessus de la Reuss. Au-dessous de cette arche, la rivière, bondissant de rochers en rochers, fait jaillir au loin la poussière écumante et argentée de ses eaux.

Ce pont a été construit pour en remplacer un autre, d'une date fort ancienne, et qui, d'ailleurs, subsiste encore; de sorte que le vieux pontet le nouveau forment, dans ce site sauvage, un décor plein d'originalité.

C'est au douzième siècle que ce dernier pont fut construit, par les soins d'une cclésiastique suisse, Gerald, abbé d'Einsiedeln. Sa construction parut si miraculeuse que le vulgaire crut que le diable s'en était mêlé. De là le nom de Pont du diable, donné à cette vieille arche de granit, et le nouveau pont a hérité, par droit naturel de succession, du nom de son vénérable ancêtre.

Le vieux pont, d'une légèreté inouïe, car il ne consistait qu'en une sorte d'arc de cercle, suspendu à 23 mètres au-dessus de la Reuss, était plus pittoresque que le nouveau ; mais on n'y trouvait aucun parapet, et il ne pouvait donner passage à plus de deux personnes de front. Le touriste amateur d'émotions, se risque encore sur sa courbe, en évitant, toutefois, de jeter

les yeux vers l'abîme qu'il franchit, et sur les flocons d'écume qui bouillonnent à ses pieds.

• ■ A'mm/t^ Mji^W^'"'' T-^irnF 'i-n^!"''

FlG. 67. — l,K VILAOE un GOESCHEMi.N, SI H LA KEUSS

Des combats sanglants eurent lieu, au Pofit du diable, les 14 août et 25 septembre 1799, entre les Français et les Russes.

Quand on a franchi le Po?ît du diable, la seule issue qui se présente, pour continuer sa route, c'est le lit même du torrent. Si l'on contourne un

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■angle de la montagne, on se trouve en face d'une paroi de rochers, qui semble ■encore vous fermer tout passage. Au quatorzième siècle, on avait jeté là pont, suspendu par des chaînes de fer; mais l'écume des eaux montait

FlG. 68. — LA GORGE DE SCHOEIXENEN

jusqu'à cette frêle passerelle, ce qui l'avait fait surnommer le pont d'écume. Les nombreux accidents qui s'y produisaient décidèrent les chefs du gouvernement suisse à chercher un moyen de percer en ce point la montagne. Ce fut un ingénieur suisse, Pierre Martini, qui fit percer, en 1707, dans

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