II
Dans l'une de ces conslmclions se trouvent trois puissantes machines à vapeur. Deux sont employées à comprimer de l'air, pour l'envoyer aux travailleurs sous terre. La troisième machine à vapeur sert à manœuvrer un treuil pour la descente; en même temps, elle produit la force motrice nécessaire pour faire tourner les machines électriques qui fournissent le courant électrique destiné à alimenter les lampes électriques installées dans les galeries.
Par son aspect extérieur ce puits ressemble à celui des mines de houille ou de minerais quelconques. Nous en donnons une coupe dans la figure 156.
L'appareil de descente est une benne en fer (fig. 157), qui peut recevoir cinq ou six personnes, et qui est manœuvrée, comme nous l'avons dit, par une des machines à vapeur. Le diamètre du puits est de 3 mètres ; sa profondeur de 50 environ, le fond se trouvant de 30 mètres au moins au-dessous du niveau des plus basses eaux.
On aperçoit peu d'infdtrations à travers les fissures des planches qui garnissent les parois; cependant on respire une atmosphère très humide, qui imprègne rapidement tout ce qui vient de l'extérieur : dans les galeries tout est beaucoup plus sec.
Quand on est descendu au bas du puits, on trouve une chambre carrée (fig. 158), taillée dans la craie grise, et dont les parois sont protégées par de lourds madriers. De cette chambre part la galerie d'essai, qui a 2", 30 de diamètre, et qui présente, de loin en loin, des excavations un peu plus spacieuses.
La lumière électrique est employée pour éclairer les travaux de cette galerie d'essai. En 1882, on y fit placer 48 lampes Schwan, alimentées par des machines dynamo -électriques Siemens. Elles étaient disposées par séries de six, alternativement. Les lampes électriques employées pour l'éclairage du tunnel, ont le grand avantage de ne pas vicier l'air, en absorbant l'oxygène, comme le font, nécessairement, les lampes à huile ou à gaz. Elles procurent ainsi une économie sur le volume d'air comprimé qu'il faut envoyer dans la galerie.
A mesure que la machine perforatrice enlevait des tranches de terrain, que les ouvriers remontaient à terre, par le puits, des géologues étudiaient avec soin la nature de ces couches. Tous les sondages faits jusqu'ici ont permis d'affirmer l'existence d'une immense couche de craie grise, qui s'étend, en courbe irrégulière, de France en Angleterre, en partant de nos côtes un peu à l'est du cap Gris-Nez, à Sangatte, et aboutissant, de l'autre côté du détroit, au pied du Rocher de Shakespeare.
Le diamètre définitif du tunnel doit être de 4", 30. D'après la vitesse de l'avancement, on calculait, en 1882, que le tunnel sous la Manche, long de 35 kilomètres, serait perforé en trois ans et demi.
Pour relier le tunnel aux railways de la côte, on ménagera des galeries en pente douce, se dirigeant vers l'extérieur, pour rejoindre, à une certaine distance, les lignes de chemin de fer existantes. Les calculs qui ont été faits ont démontré la parfaite possibilité de relier ces lignes de chemins de fer aux voies du tunnel sans avoir recours à des rampes exagérées.
On se proposait de faire traîner les wagons, quand ils circuleront dans le tunnel, par des machines à air comprimé, qui auraient servi, enmêmetemps, à augmenter la quantité d'air respirable nécessaire aux voyageurs, à moins que la traction électrique ne fût préférée. Le renouvellement de l'air serait assuré, dans ce cas, par de puissantes machines à comprimer l'air.
La question de la ventilation est, d'ailleurs, des plus importantes. Pendant les travaux, une quantité d'air très suffisante était fournie aux travailleurs employés au forage, par des tuyaux de 10 centimètres de diamètre. Tous les visiteurs qui ont parcouru les galeries, peuvent se porter garants de la vérité de cette affirmation; car ils n'ont pas eu un instant à se plaindre de la pureté de l'air. En portant le diamètre des conduits d'aération à 20 centimètres, il serait possible de produire une ventilation très complète jusqu'à une distance de 18 kilomètres environ de l'appareil producteur, c'est-à-dire jusqu'au milieu du tunnel; de sorte que deux machines pour la compression de l'air, installées aux deux extrémités, assureraient la ventilation de tout l'ensemble.
La figure 159 (hors texte) représente une vue panoramique du pas de Calais, avec la coupe du tunnel sous-marin projeté entre la France et l'Angleterre.
État de l'entreprise du tunnel sous-marin en 1883.
Voici quel était, en 1883, l'étal des travaux, de chaque côté du détroit.
Pendant qu'on achevait, sur la côte française, le second puits de Sangatte, de 5", 40 de diamètre, le comité permanent français s'était décidé, d'après les conseils de son habile ingénieur, M. Breton, préposé aux travaux de Sangatte, à percer sous la mer deux galeries d'étude. L'une, descendant sous une faible inclinaison, était dans une direction qui paraissait pouvoir convenir à peu près au tunnel définitif; l'autre, commencée plus bas et latéralement, devait communiquer avec la première par des cheminées obliques convenablement espacées. Cette dernière galerie devait être cylindrique, avec un diamètre intérieur de S"',! 4, et s'avancer sous la mer, avec une pente ascendante, afin de servir de canal d'égout aux infiltrations d'eau que rencontrerait la grande galerie supérieure. L'ensemble de ces deux souterrains et des cheminées qui les mettaient en communication, devait, en même temps, faciliter l'aérage.
Les galeries d'essai, percées du côté français, ainsi que du côté anglais, au Rocher de Schakespeare et à Sangatte, seront fort utiles pour le travail définitif. Leur première orientation, au lieu de tendre vers une jonction directe, a été dirigée, à l'origine, presque parallèlement aux rives, dans la direction du nord-est, afin d'atteindre la profondeur voulue sans quitter l'assise de la craie grise.
Le contournement du tunnel à son départ sous la rive française, décidé par le comité français, n'a pas, en effet, pour cause unique la nécessité d'éviter les bancs dits Quénocs; il est aussi motivé par la convenance de rester continuellement à proximité de l'argile du gault. Il semble que tout soit disposé de la manière la plus favorable quant à la couche imperméable dite craie grise, puisque le tunnel pourra avoir son entrée à l'affleurement de cette couche près Saint-Pol, au nord de Wissant, descendre jusqu'au droit de Sangatte, avec la pente de la couche, et gagner une profondeur suffisante pour s'engager alors -SOUS la mer, à un niveau convenable.
FiG. 159. — VUE PANORAMIQUE ET COUPE