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CHAPITRE VIII

LES DRAMES AÉRlEiNS.

Nous avons consacré, dans notre Notice sur les Aérostats, des Merveilles de la Science, un chapitre à retracer les accidents et les malheurs qu'ont amenés à leur suite beaucoup de voyages aériens. Les ascensions, soit dans un but de réjouissance publique, soit dans un intérêt scientifique, s'étant beaucoup multipliées depuis 1870 jusqu'à ce jour, il est facile de comprendre que le nombre des victimes de l'aérostation se soit notablement accru. Nous enregistrerons, dans ce Supplément, les récents désastres survenus dans les plaines de l'air, par l'imprudence des aéronautes, ou par des circonstances imprévues et fatales.

On a lu, dans l'histoire des ballons-poste du siège de Paris, le récit de plusieurs

événements tragiques survenus aux courageux aéronautes qui franchissaient, au haut des airs, les lignes ennemies. La perte du ballon la Ville de Florence^ qui atterrit en Norvège, après un voyage si émouvant, la mort du matelot Prince et d'autres aéronautes du siège, ont marqué de tristes épisodes dans l'histoire de l'aérostation moderne. Cette lugubre série s'est continuée par les événements qu'il nous reste à raconter.

Duruof était un aéronaute qui, dans les premiers temps de l'investissement de Paris, s'était empressé de réparer un vieux ballon qui lui appartenait, le Neptune, pour le mettre à la disposition du gouvernement. M. Nadar installa ce ballon sur la place Saint-Pierre, à Montmartre, et s'en servit pour faire quelques ascensions captives.

Nous avons dit que Duruof fut le premier aéronaute qui partit de Paris, pendant le siège. Le 23 septembre 1870, il s'élevait de la place Saint-Pierre, emportant 125 kilogrammes de dépèches, et il accomplit heureusement sa mission ; car il descendit près d'Evreux, avec tout son bagage.

A Tours, par l'ordre du gouvernement de la Défense nationale, il construisit, avec l'aéronaute Mangin, un ballon de soie, qui était destiné à des ascensions captives pour les opérations de l'armée de la Loire. Ce ballon, qui avait reçu le nom de la Ville de Langres, resta sans empl®i, le désarroi de la campagne ayant rendu ses services inutiles.

C'est le 31 août 1874, pendant les fêtes de Calais, que Duruof essaya de franchir la Manche, pour passer de France en Angleterre, à l'imitation de Blanchard, qui avait effectué ce tour de force enl8l2. Sa femme, qui l'accompagnait, n'était jamais montée en ballon. L'ascension du 31 août était son voyage de noces, voyage qui fut fort accidenté, comme on va le voir

Le vent était contraire pour passer de

France en Angleterre, et on ne pouvait mettre en doute qu'il emportât les passagers de Tricolore sur la mer du Nord. Le maire de Calais et le capitaine du port s'opposaient vivement au départ, et le gros de la foule commençait à quitter la place. Mais, dans d'autres groupes, on murmurait, et on lançait des propos désobligeants contre l'aéronaute. Il fallait rendre la recette ou partir. En présence des mauvaises dispositions de la foule, Duruof retourne vers son ballon, il y monte avec sa femme, et donne le signal du départ.

Les cordes sont coupées, le vent pousse l'aérostat vers la mer du Nord, et on le perd de vue.

Pendant trois jours, on crut les voyageurs perdus. Quelle apparence, en effet, qu'un aérostat d'une aussi faible dimension (800 mètres cubes) pût, sans se dégonfler, se soutenir assez longtemps dans l'espace pour parvenir en Angleterre, ou revenir sur le continent? Ces craintes devaient être démenties, mais au prix de quels dangers?

C'est à 7 heures et demie du soir que le Tricolore prit son essor. Les habitants de Calais, réunis sur la place ou sur la jetée, considéraient avec une émotion profonde ce petit globe que le vent poussait comme une plume vers la haute mer.

Jusqu'au lever du jour le Tricolore flotta au-dessus de la mer, sans trop s'élever, pour ménager son lest. Heureusement le ballon était neuf et d'une étoffe solide ; il faisait bonne contenance.

Mais, au matin, la situation commença à devenir terriblement inquiétante. Le ballon flottait à une faible hauteur au-dessus de l'eau. Duruof compte ses sacs de lest ; il en a cinq, ce qui lui assure, d'après son estimation, dix à douze heures de séjour clans l'air. Le vent le poussait vers les côtes de la Norvège, et il pouvait espérer y atteindre. Mais le vent change, et le ballon demeure immobile. Il faut absolument prendre un

parti. Duruof attend qu'un navire apparaisse à l'horizon, pour faire descendre son aérostat au niveau de l'eau. Une voile se montre précisément, presque au-dessous de lui. Il ouvre la soupape et descend au-dessus des flots, décidé à se laisser traîner sur les vagues, jusqu'à ce qu'il soit remorqué par les passagers du navire en vue. Il encourage sa femme, qui montre, d'ailleurs, beaucoup de résignation et d'énergie.

Ici commencent de terribles angoisses.

Le ballon fait des bonds énormes à la surface des flots, tantôt enlevé par le gaz, tantôt submergé par les vagues. Accroupis dans la nacelle, ou suspendus au cercle qui retient les cordages, les naufragés sont plusieurs fois mouillés parles vagues. Leurs membres s'engourdissent, et Duruof voit sa malheureuse compagne, épuisée, perdre ce qui lui restait de forces. Il la prend dans ses bras et l'encourage, en lui montrant le navire qui s'approche d'eux. Seulement, l'agitation de la mer ou la masse du ballon cachent souvent à leurs yeux le navire, ce qui semble la perte de leur dernière espérance.

Depuis deux heures, ils étaient assaillis par les vagues, et M""' Duruof était à demi morte de froid. Appuyée contre la paroi de la nacelle, sa tète seule sortait de l'eau, et quelquefois une lame énorme se jetait sur le ballon, et la submergeait complètement, pendant des secondes qui lui apparaissaient autant de siècles. Duruof, se cramponnant au cercle, trouvait un point d'appui sur la corde d'ancre, qui était tendue comme une barre de fer, par l'action de l'eau de mer. Ils étaient emportés à la surface des flots, avec une vitesse vertigineuse. Quelquefois, Duruof plongeait au fond de la nacelle, pour en retirer un sac de sable, qui, ti'ansformé par l'eau en une véritable boue, n'en allégeait pas moins l'esquif, et lui permettait de mieux flotter.

A bout de forces, M"^ Duruof était éva-

lîoiiie, quand le navire qui s'était mis à leur poursuite finit par les atteindre.

C'était un petit navire anglais, frété pour la pêche du hareng. Son capitaine, M. William Oxley, s'efl'orçait, depuis deux heures, de joindre le ballon en détresse à la surface de l'océan. Parvenu enfin à s'en approcher à 200 mètres, il fait mettre la chaloupe en mer; il y descend lui-même, avec un matelot, et il parvient à saisir une des cordes flottantes du malheureux aérostat. Mais la vaste surface de l'étoffe forme une voile formidable, qui entraîne la chaloupe et manque de la faire chavirer. Le moment est effroyable. Les deux marins vont-ils périr avec les naufragés de l'air?

Duruof se met en devoir de couper les cordes qui suspendent la nacelle à l'aérostat, mais il n'a pas terminé sa besogne que les deux courageux sauveteurs sont près de lui. Ils réunissent leurs elTorts pour prendre dans leurs bras les deux aéronautes, et les font descendre dans la barque, où ils tombent eux-mêmes épuisés.

Le capitaine Oxley conduisit Duruof et sa femme à Grimsly. Là, ils reçurent le plus chaleureux accueil. En Angleterre, on avait annoncé leur mort, de sorte qu'à leur passage à Londres ils furent reçus avec un véritable enthousiasme.

Mais rien n'égale la réception qui leur fut faite à Calais. A la nouvelle de leur miraculeux sauvetage, les habitants de la ville ouvrirent une souscription de 1 0 000 francs, qui, rapidement couverte, permit à Duruof de remplacer le Tricolore.

Tels sont les jeux de la fortune et du hasard. Condamnés à la plus cruelle mort, les passagers du Tricolore étaient les triomphateurs et les héros du jour.

Cependant le public parisien ne partagea pas l'enthousiasme des habitants de Calais. On savait que Duruof avait mis ses services d'aéronaute à la disposition de la Commune; qu'il avait dù passer, pour ce fait,

devant un conseil de guerre, et malgré son acquittement, les habitants de la capitale étaient peu disposés à l'enthousiasme envers lui. Une ascension qui fut annoncée au Champ de Mars, à son bénéfice, ne put avoir lieu, faute de souscripteurs.

Ce n'était pas la première fois que des aéronautes tombaient à la mer. Nous avons raconté, dans les Merveilles de la science, la chute de Zambeccari dans l'Adriatique, en 1804 (1), et celle d'Arban, dans la même mer, en 1846 (2). M""" Poitevin tomba dans la mer du Nord en 1807 et fut sauvée par un navire, après des péripéties dramatiques.

Arban périt dans une traversée de l'océan, et nous avons raconté la perte du matelot Prince, aéronaute du siège. Le célèbre aéronaute anglais Green, qui fit I 400 ascensions, tomba trois fois dans la Manche, et fut trois l'ois sauvé miraculeusement par des marins.

Pour continuer la série de ce que nous appelons les drames aériens, nous parlerons de la fin tragique de \ homme volant.

En 1874, les journaux anglais annonçaient que le 9 juillet, à sept heures et demie, Degroof, inventeur belge, ^liVhommevolant., tenterait une ascension à Cremorn- Garden, et traverserait les airs, sur une longueur de S 000 pieds. Cette expérience causa sa mort.

Depuis de longues années, Degroof travaillait à construire une machine au moyen de laquelle il prétendait voler, comme un oiseau. Cet appareil se composait d'énormes ailes , semblables à celles de la chauve-souris : les tiges étaient en baleine, et les membranes qui les réunissaient étaient en soie caoutchoutée. Degroof l'avait essayé, pour la première fois, en 1873, sur une des places de

(1) Tome II, pages 5'i6-548.

(2) Ibid., page 653 (fig. 311).

Fig. 530. — Chute de l'houune-volant, à Londres.

lîriixelles. Il s'était élancé dune grande hauteur ; mais il était tombé lourdement, quoique sans se faire de mal, et la foule, mécontente, avait mis son appareil en pièces.

Cependant, le 29 juin 1874, l'expérience réussit à Cremorn-Garden, à Londres :

Degroof s'éleva dans un ballon, conduit par M. Simmons. L'aérostat se dirigea jusqu'à la hauteur de Brandon, dans le comté d'Essex. Là, l'intrépide mécanicien fut livré à lui-même et lancé dans l'espace. Il descendit lentement, et toucha terre assez heureusement.

Mais une seconde expérience, tentée le 9 juillet, en présence de la fouîe, devait lui être fatale. Le ballon s'éleva lentement ; pas un souffle d'air ne venait contrarier sa marche ; l'appareil était en bon état, et Degroof avait fait ses adieux à sa femme, plein de confiance, en lui disant : « Au revoir! »

A un quart de mille de Cremorn-Garden, au-dessus de Roben-Street, le ballon se rapprocha de terre. Simmons crut le moment venu d'abandonner l'homme-volant à ses propres ailes. On était près d'une église : <( Je vais descendre dans le cimetière, » cria Degroof, en s'abandonnant à son appareil.

Il ne disait que trop vrai!

A quatre-vingts pieds de terre, devant des milliers de spectateurs, au lieu de s'abattre doucement, les ailes déployées, l'appareil tourna sur lui-même, ses ailes ne prenant plus le vent, et le malheureux Icare vint se briser sur une tombe.

Il était sans connaissance, mais respirait encore. Transporté à l'hôpital, il mourut en y entrant.

La foule, ignorant ce qui venait de se passer, mit l'appareil en pièces, avant que la police eût le temps de l'en empêcher

Nous arrivons à la catastrophe du Zénith, qui priva les sciences d'observation de deux intrépides et intelligents investigateurs et

qui produisit, dans le monde scientifique, comme dans le monde étranger aux sciences, une douloureuse sensation.

Avant d'en commencer le récit, nous exprimerons un regret et un reproche. La catastrophe du Zénith fut causée certainement par un défaut de précautions. Une imprudence excessive avait présidé aux préparatifs d'une ascension faite dans le but, bien arrêté d'avance, de s'élever aux plus hauls sommets de l'air. L'expérience se faisait, non seulement sous l'inspiration de l'Académie des sciences de Paris, représentée par l'un de ses membres, mais encore sous les auspices d'un professeur du Collège de France, Paul Bert. Le programme des opérations à exécuter avait été tracé avec précision aux explorateurs, et ce programme se rapportait à des déterminations météorologiques à faire dans les plus hautes régions qu'un aérostat pût atteindre. Et c'est à peine si l'on avait songé à assurer la respiration des navigateurs aériens dans les régions d'une altitude extrême! Trois petits ballons de caoutchouc, contenant 70 pour 1 00 d'oxygène, et 30 d'air, capables d'entretenir la respiration pendant une heure au plus, voilà ce qu'emportaient les voyageurs.

N'aurait-on pas dû songer, non seulement à les munir d'une plus forte proportion de gaz respirable, mais encore à rendre, au moyen d'une espèce de masque posé devant la bouche, la respiration de l'oxygène automatique, forcée, pour ainsi dire? On avait donc oublié combien est dangereux, foudroyant, l'arrêt subit de la respiration! — On n'avait donc pas lu dans l'ouvrage de MM. Glaisher, Fonvielle et Gaston Tissandier, les Voyages aériens^ le récit de l'ascension de Glaisher et Coxwell, dans laquelle M. Glaisher manqua de perdre la vie, après avoir dépassé l'altitude de 8 000 mètres, et ne dut son salut qu'à un miraculeux hasard ! On sait qu'arrivé à cette hauteur, M. Glaisher tomba subitement sans connaissance, au

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

fond de sa nacelle, et, s'il ne périt pas, c'est que Coxvell, tout défaillant lui-même, eut pourtant la force de tirer avec ses dents la soupape, et de provoquer ainsi une descente rapide. — On ne savait donc pas que, quand la respiration vient à lui manquer pour le plus petit espace de temps, l'homme n'a plus conscience de lui-même, et qu'il accomplit alors des actes involontaires, qui sont de véritables suicides ! — Si l'on avait réfléchi à tout cela, on n'aurait pas expédié dans les régions irrespirables un aérostat monté par trois hommes, sans plus de précautions ni de préparatifs que s'il se fût agi d'une ascension en ballon captif.

Nous abrégeons ces réflexions pénibles pour arriver au récit de l'événement.

La mission scientifique aérienne donnée à MM. Crocé-Spinelli, Sivel et Gaston Tissandier, et dont les frais étaient supportés en partie par une souscription recueillie par la Société de navigation aérien?ie, et pour la plus grande partie par l'Académie des sciences elle-même, était de compléter les données recueillies dans une ascension qui avait été faite, le 23 mars 1874, par Crocé- Spinelli et Sivel, et dans laquelle on avait accompli un voyage de vingt-trois heures au-dessus de toute la France. On avait fait, dans cette belle ascension, d'importantes déterminations météorologiques ; il s'agissait de les compléter à la plus grande hauteur à laquelle on pût parvenir. Il fallait constater s'il existe , à ces hauteurs excessives , de la vapeur d'eau, et quelle est la proportion du gaz acide carbonique. On emportait les mêmes appareils scientifiques qui avaient servi le 23 mars 1874, et l'on partait dans le même ballon. M. Gaston Tissandier devait doser le gaz acide carbonique, au moyen d'un appareil dit aspirateur^ et qui se compose d'un tube à potasse, dans lequel on fait passer un volume connu d'air, pour retenir l'acide carbonique. Crocé-Spinelli devait rechercher la vapeur d'eau par des observations

spectroscopiques. Sivel, aéronaute de profession, dirigeait l'esquif aérien.

Tout le monde connaît le déplorable résultat de ce voyage. Deux heures seulement après le départ, Spinelli et Sivel étaient foudroyés par l'apoplexie pulmonaire, et Gaston Tissandier gisait, à demi mort, près de deux cadavres. Il dut son salut, d'après ce qu'il assure, à ce quïl tomba en syncope, et que sa respiration fut ainsi suspendue

Fig. 531. — Crocé-Spinelli.

pendant qu'il flottait dans des espaces à peu près vides d'air.

Comment expliquer ce malheur? D'abord par la quantité insuffisante de gaz oxygène que l'on avait emportée, ensuite par la trop grande rapidité de l'ascension. L'air diminue de masse à mesure que l'on s'élève en hauteur : par conséquent la respiration pulmonaire s'effectue avec d'autant plus de difficulté qu'on est plus élevé au-dessus du sol. La raréfaction de l'air (c'est-à-dire son poids moindi'e sous le môme volume) est déjà telle, à cinq ou six mille mètres, qu'on a de la peine à respirer, et qu'on ne pourrait rester impunément pendant un certain temps

à une telle liauteiii". Mais, indépendamment de l'insuffisance de l'air, à partir d'une certaine altitxide, il y a une autre cause de danger pour la vie des êtres animés : c'est la diminution de la pression atmosphérique. Sur la terre, la pression atmosphérique qui comprime notre corps à l'extérieur est équilibrée à l'intérieur par les liqviides qui circulent dans les organes. Si cette pression extérieure vient à diminuer, par suite du transport du corps dans une région plus élevée, cet équilibre est rompu ; il y a excès de la pression intérieure sur celle du dehors, et de là peuvent résulter les accidents les plus graves. Ces accidents consistent surtout en un trouble dans la circulation du sang. Si l'on s'élève beaucoup, le sang sort par le nez, par les oreilles; les lèvres bleuissent : on est exposé à une apoplexie pulmonaire. Dès que l'aéronaute commence à respirer avec peine et à souffrir du manque d'air, il doit donc prendre garde, et ne s'élever qu'avec précaution. Il est à craindre qu'il ne soit bientôt plus assez maître de ses mouvements pour pouvoir respirer le gaz oxygène qu'il a emporté comme moyen de salut.

Ainsi, une précaution essentielle pour l'aéronaute, c'est de s'élever avec lenteur, afin que son corps ne passe pas avec une trop grande rapidité de la pression extérieure normale à une pression insuffisante. En procédant graduellement, il peut rendre beaucoup moins dangereux ce passage de la pression ordinaire à une faible pression, ses organes ayant le temps de s'y préparer et de réagir contre cette cause d'accidents. Les ouvriers qui travaillent dans l'air comprimé, pour la fondation des piles de pont, sous l'eau, ont bien soin de ménager cette transition du passage de l'air extérieur à l'atmosphère d'air comprimé, et ceux qui ; s'abstiennent de cette précaution en sont les victimes. Les crachements de sang, les saignements de nez, les vertiges, auxquels

sont sujets les ouvriers qui travaillent dans l'air comprimé, ont pour cause le mépris de la transition d'une atmosphère à une autre. Ce qui est vrai pour l'air comprimé l'est également pour l'air raréfié, car c'est la même cause agissant en sens inverse. L'air comprimé produit des épanchements et intravasations des liquides du corps de l'extérieur à l'intérieur; l'air raréfié provoque desextravasations, des épanchements du sang du dedans au dehors. Mais dans l'un et l'autre cas on peut éviter ces dangers en ne se soumettant que progressivement à la différence de pression.

Nous sommes convaincu que dans le cas du Zénith la trop grande rapidité de l'ascension fut pour beaucoup dans la catastrophe. C'est le passage trop subit de la pression normale à une très faible pression qui devint la cause originaire du malheur. Les trois aéronautes furent, pour ainsi dire, sidérés par l'atmosphère raréfiée dans laquelle ils se trouvèrent trop rapidement transportés. De là résulta un anéantissement des facultés, qui détermina, comme il arrive dans ces sortes de cas, des actes involontaires, inconscients, qui causèrent leur mort. C'est, en effet, parce qu'ils perdent subitement la possession de leur intelligence, que l'un des aéronautes coupe les sacs de sable, pour s'élever plus haut, alors qu'il aurait dû, au contraire, ouvrir la soupape, pour redescendre. C'est pour cela que l'autre jette par-dessus le bord les couvertures, et jusqu'aux appareils que l'Académie avait mis entre ses mains pour faire des expériences.

Ainsi, défaut de prudence qui a empêché de munir les aéronautes des appareils recommandés contre l'asphyxie, trop grande rapidité de l'ascension, telles sont les deux causes qui, selon nous, expliquent la catastrophe du Zénith.

Quoi qu'il en soit d'un événement dont

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

les détails ne seront sans doute jamais bien connus, le lendemain, à six heures du matin, un télégramme annonçait le désastreux événement à M. Albert Tissandier, frère de l'un des trois aéronautes.

Ce télégramme fut suivi d'une lettre de M. Gaston Tissandier. Nous croyons devoir la reproduire, parce qu'elle est indispensable à l'intelligence de la suite du récit :

« Ciron (Indre), 16 avril.

« Cher monsieur,

« Un télégramme envoyé par voie officielle vous a appris l'épouvantable malheur qui nous a frappés. Sivel et Crocé-Spinelli no sont plus; l'apoplexie les a saisis dans les hautes régions de l'air que nous avons atteintes.

« Je vous dirai ce que je peux savoir de ce drame, car, pendant deux heures consécutives, je me suis trouvé dans un état d'anéantissement complet.

(< L'ascension de l'usine à gaz de La Villette s'est bien accomplie; à une heure de l'après-midi, nous étions à plus de 5 000 mètres (pression 400); nous avions fait passer l'air dans les tubes à potasse, tàté nos pulsations, mesuré la température intérieure du ballon, qui était de 20°, tandis que l'air extérieur était de — 5°. Sivel avait arrimé la nacelle, Crocé s'était servi de son spectroscope. Nous nous sentions tout joyeux.

« Sivel jette du lest; bientôt nous montons tout en respirant de l'oxygène qui produit un effet excellent.

« A 1 heure 20, le baromètre marque 320°, nous sommes à l'altitude de 7 000; la température est de — 10°. Sivel et Crocé sont pâles et je me sens faible. Je respire de l'oxygène qui me ranime un peu. Nous montons encore.

<' Sivel se tourne vers moi et me dit : « Nous avons beaucoup de lest, faut-il en jeter? »

<i Je lui réponds : « Faites ce que vous voudrez. »

Il se tourne vers Crocé et lui fait la même question. Crocé baisse la téte, en signe d'affirmation très énergique.

« Il y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest; il y en avait quatre au moins pendant en dehors par des cordelettes.

« Sivel saisit son couteau et coupe successivement trois cordes. Les trois sacs se vident et nous montons rapidement.

« Je me sens tout à coup si faible que je ne peux même pas tourner la tête, pour regarder mes compagnons qui, je crois, se sont assis.

" Je veux saisir le tube à oxygène, mais il m'est impossible de lever les bras. Mon esprit était encore

très lucide; j'avais les yeux sur le baromètre, et je vois l'aiguille passer sur le chiffre de la pression 290, puis 280, qu'elle dépasse. Je veux m'écrier : « Nous sommes à 8 000 mètres ! » mais ma langue est presque comme paralysée.

« Tout à coup je ferme les yeux et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir : il était environ une heure et demie.

« A 2 h. 8 m. je me réveille un moment; le ballon descendait rapidement, j'ai pu couper un sac de lest pour arrêter la vitesse et écrire sur mon registre de bord les lignes suivantes que je recopie :

« Nous descendons. Température — 8°, je jette lest : H — 315. Nous descendons, Sivel et Crocé

Fig. 532. — Sivel.

évanouis au fond de la nacelle. Descendons très fort. <>

« A peine ai-je écrit ces mois, qu'une sorte de tremblement me saisit, et je retombe évanoui encore une fois. Je ressentais un vent violent qui indiquait une descente très rapide. Quelques moments après, je me sens secouer par les bras, et je reconnais Crocé qui s'est ranimé : « Jetez du lest, me dit-il, nous descendons. » Mais c'est à peine si je puis ouvrir les yeux et je n'ai pas vu si Sivel était réveillé. Je me rappelle que Crocé a détaché l'aspirateur, qu'il a jeté par-dessus bord, et qu'il a jeté du lest, des couvertures, etc.

« Tout cela est souvenir extrêmement confus, qui s'éteint vite, car je retombe dans mon inertie plus complètement encore qu'auparavant, et il me semble que je m'endors d'un sommeil éternel.

« Que s'est-il passé? Je suppose que le ballon

délesté, imperméable comme il l'était, et très chaud, a remonté encore une fois dans les hautes régions.

« A trois heures environ, je rouvre les yeux, je me sens étourdi, affaissé, mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante, la nacelle est balancée avec violence et décrit de grandes oscillations; je me trouve sur mes genoux et je tire Sivel par le bras, ainsi que Crocé.

« Sivel! Crocé! m'écriai-je, réveillez-vous! »

« Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tête cachée sous leurs manteaux. Je rassemble mes forces et j'essaye de les soulever. Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang ; Grocé-Spinelli avait les yeux fermés et la bouche ensanglantée.

« Vous dire ce qui se passa alors m'est impossible. Je ressentais un vent effroyable de bas en haut. Nous étions encore à 6 000 mètres d'altitude. Il y avait encore dans la nacelle deux sacs de lest que j'ai jetés. Bientôt la terre se rapproche. Je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette de l'ancre : impossible de le retrouver! J'étais comme fou, et je continuais à appeler : « Sivel! Sivel ! »

Par bonheur j'ai pu mettre la main sur un

couteau et détacher l'ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d'une violence extrême. Le ballon sembla s'aplatir, et je crus qu'il allait rester en place ; mais le vent était violent et Tentralna; l'ancre ne mordait pas et la nacelle glissait à plat sur les champs.

« Les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là, et je croyais à tout moment qu'ils allaient tomber de la nacelle. Cependant j'ai pu saisir la corde de la soupape, et le ballon n'a pas tardé à se vider, puis à s'éventrer contre un arbre. Il était quatre heures.

« En mettant pied â terre; j'ai été saisi d'une surexcitation fébrile violente, et bientôt je me suis affaissé en devenant livide ; j'ai cru que j'allais rejoindre mes amis dans l'autre monde. Cependant je me remis peu à peu.

« J'ai été auprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. J'ai fait porter leurs corps à l'abri dans une grange voisine! Les sanglots m 'étouffaient et m'étouffent encore!

« Je suis à Ciron, près Le Blanc (Indre), où j'ai trouvé l'hospitalité la plus parfaite.

« J'ai eu la fièvre toute la nuit ; je n'ai pas encore pu manger quoi que ce soit et je suis bien faible.

« Je vous embrasse.

c< Gaston Tissaîndier. »

On a reti'ouvé tous les objets jetés par Crocé-Spinelii. D'après une lettre du maire de Courmenin (Loir-et-Cher), l'aspirateur, une petite boîte ouatée contenant le spectroscope, une couverture, une bâche, sont tombés dans cette commune, auprès d'une femme et de deux enfants, qui furent effrayés par cette apparition et qui ne virent pas le ballon. Ces objets, pour la plupart, étaient tachés de sang.

U Ordre républicain de Châteauroux a pu recueillir quelques renseignements qui doivent trouver leur place à côté de ceux fournis par M. Gaston Tissandier.

C'était peii d'instants après la mort de ses deux compagnons. M. Tissandier aperçoit Sivel et Crocé-Spinelli couchés, inertes, dans la nacelle. Il les croit évanouis, il les appelle, les secoue, mais ils restent sans mouvement. Le sang s'échappait de leur nez, de leur bouche, de leurs oreilles. M. Tissandier se souvint alors de cette phrase, dite par Sivel au moment du départ : « Celui-là de nous trois sera heureux qui reviendra! » L'aéronaute, affolé, ne peut rien pour rappeler ses amis à la vie. Cependant le ballon descend toujours, les plaines défilent sous lui, comme emportées dans une course infernale. La Creuse est franchie. Enfin, la terre est tout proche.

M. Tissandier jette l'ancre, mais sa première tentative reste sans résultat. Le Zénith, après avoir effleuré les arbres du parc de la Barre, vient frapper contre un orme. La secousse est terrible, mais le danger a rendu tout son sang-froid à M. Tissandier. Il monte dans les cordages et crève l'enveloppe du ballon. Pour la seconde fois, il jette l'ancre, voit des hommes courir à lui. Il se précipite hors de la nacelle, pour leur donner plus facilement des instructions qu'ils semblaient ne pas avoir entendues. On se suspend aux cordes, et le Zenith est enfin arrêté aux Néraux, com-

mune de Ciron. Dans la nacelle gisent les deux cadavres de Sivel et Crocé-Spinelli.

M. Tissandier reçut chez M. Henry, fermier, tous les soins qu'exigeait son état. Il est resté sourd pendant quelques heures et a été fortement contusionné.

Voici les notes écrites par M. Tissandier sur son carnet, pendant les premières heures de l'ascension :

» Je reprends la suite de Crocé-Spinelli, pendant qu'il fait ses expériences spectroscopiques. Mes pulsations sont de 110 à la minute. Nous sommes a 3 000 mètres. Notre thermomètre, placé à l'intérieur du ballon, marque 25 degrés au-dessus de zéro dars Tintérieur: 10 degrés au-dessous dans la nacelle. Crocé-Spinelli, tàté, a 120 pulsations. 1 h. 10 m., sommes à 6 000 mètres moins cinq. Nous allons bien... Maintenant, 6 500 mètres. Un peu d'oppression. Mains gelées légèrement... Nous allons mieux... Mains gelées... Crocé souffle. Respirons oxygène dans ballonnets, Sivel et Crocé ferment les yeux... Pâles... Un peu de mieux, même un peu gais. Crocé me dit en riant : » Tu souffles comme un marsouin... » 1 h. 20 m., sommes à 7 OUO mètres. Sivel paraît assoupi... Sivel et Crocé sont pâles, 7 400 mètres (sommeil).... 7 500. Sivel jette lest encore.... Sivel jette lest. »

Ce sont les derniers mots écrits par M. Tissandier.

Ce peu de mots suffit pour établir qu'avant d'avoir atteint l'altitude de 7 000 mètres les aéronautes auraient dù cesser de jeter du lest, puisque la pâleur et l'assoupissement étaient les précurseurs des graves accidents qui les attendaient.

Quelle est la hauteur maximum à laquelle le Zénith est parvenu ? Nous verrons tout à l'heure, d'après une communication faite par M. Tissandier àl'Académie des sciences, qu'elle a dû être de 8 600 mètres environ.

Que penser maintenant de l'assertion du physicien anglais, M. Glaisher, qui prétend avoir pu atteindre 10 000 ou 11 000 mètres? La vie est-elle possible dans de pareilles régions, sans un approvisionnement d'oxygène, que n'avait pas M. Glaisher? Nous ne

SUPPLEMENT AUX AEROSTATS.

le pensons pas. M. Glaisher a dû se tromper sur l'estimation de la hauteur maximum qu i! a atteinte. Nous n'avons pas vu, du reste, que cette estimation ait jamais été appuyée sur des documents certains, provenant des observations de M. Glaisher.

Lorsque, à trois heures et quart environ, M. Tissandier revint à lui, il était à 6 000 mètres de hauteur, et ses deux malheureux compagnons étaient morts. C'est donc dans la deuxième montée, qui correspond à la jetée de l'aspirateur, pesant 17 kilogrammes, que moururent Sivel et Crocé-Spinelli .

Ainsi, il y eut deux perturbations organiques, dues à la raréfaction de l'air, en un temps très court. Gomment s'étonner alors de la catastrophe qui en résulta? Ce qui étonne, c'est que M. Tissandier ait survécu. Son tempérament, différent de celui de ses deux compagnons, en est sans doute la cause.

Comment obvier, à l'avenir, aux dangers qui sont inhérents aux voyages aériens à de grandes hauteurs? C'est là une question que chacun se pose, mais qu'il est bien difficile de résoudre.

Certainement, une provision d'oxygène est une excellente précaution ; mais on a vu qu'elle est loin de suffire, puisque à 7 000 mètres les mouvements de l'expérimentateur sont empêchés à ce point qu'il ne peut saisir le tube aspirateur qui est lixé aux sacs pleins d'air vital. Il importerait donc de mettre l'aéronaute à l'abri de l'action de l'air raréfié, en conservant, si cela est possible, autour de lui, une pression noriuale ou à peu près normale, c'est-à-dire peu ditîérente de colle de la surface du sol.

M. Denayrouse a proposé d'appliquer le scaphandre du plongeur sous-marin à composer une armature dans laquelle le corps de l'aéi-onaute serait enveloppé, et qui renfermerait de l'air à la pression ordinaire, c'est-à-dire ne communiquant pas avec le milieu ambiant. Mais cet appareil n'a pas

encore été construit. Serait-il en toile, comme celui du plongeur? Évidemment non. On le fabriquerait en métal, dit M. Denayrouse. L'aéronaute serait donc placé dans une espèce de tonneau, avec des vitres aux yeux, comme le plongeur sous-marin. Mais comment pourrait-il se servir de ses bras, ainsi enfermé de toutes parts dans une caisse de métal? On promènerait dans les airs une véritable momie, avec cette cage de fer.

Arrivons à l'exposé qu'a fait M. Gaston Tissandier, devant l'Académie dos sciences, des quelques résultats scientifiques de l'expédition si malheureusement terminée.

Voici le résumé de sa communication.

Les observations thermométriques ont donné une décroissance de la température jusqu'à la hauteur de 8 000 mètres. En partant, le thermomètre indiquait à la surface du sol 14 degrés au-dessus de zéro ; le zéro était atteint à 4 387 mètres. Il y avait — 10 degrés à 7000 mètres et — 4 1 à 7 400 mètres. A la première montée, la température intérieure était de -[-19 degr(''s au centre et de -|- 22 près de la soupape à une altitude de 4 600 et 5 000 mètres.

L'ascension eut lieu rapidement. La température des couches d'air décroît,, tandis que celle du ballon reste à peu près stationnaire, ce qui diminue sa force ascensionnelle. Les voyageurs réservaient leurs forces pour les régions les plus élevées, sans soupçonner le dénouement funeste qui les attendait. En ce qui concerne les effets de l'ascension sur la circulation, à 4 602 mètres il y avait 110 pulsations à la minute; à 5 300 mètres M. Sivel en comptait 1.53, avec -|- 37 degrés 9 dixièmes pour la température de sa bouche. A terre, M. Crocé- Spinelli comptait 74 pulsations; M. Sivel, 76 à 86, et M. Gaston Tissandier, 70 à 80.

Au delà de .3 000 mètres, Crocé-Spinelli a signalé l'absence de la vapeur d'eau dans l'air. Le ciel était bleu et limpide; une

nappe de cirrus fut observée à 4 §00 mètres ; à 7 000 mètres la masse des cirrus était plus compacte; on distinguait une petite portion 'de la surface terrestre qui formait comme la base d'un cylindre. Jusqu'à 7 000 mètres les aéronautes n'éprouvèrent pas d'inconvénients sérieux ; mais à 7 600 mètres ils étaient pâles, à l'altitude de 7 000 mètres ils respirèrent de l'oxygène qui leur fit beaucoup de bien.

Vers 7S00 mètres, une immobilité saisit les voyageurs, ils s'engourdissent ; M. Sivel vide alors ses trois sacs de lest. Le corps et l'esprit s'affaiblissaient peu à peu. A ces hauteurs, on ne souffre pas, on devient indifférent, on ne pense plus au danger, on est heureux de s'élever de plus en plus. Le vertige des hautes régions n'est donc pas un vain mot. Bientôt M. Sivel s'assit, comme l'était M. Crocé-Spinelli ; M. G. Tissandier s'appuya comme il put; il devint très faible, sans pouvoir tourner la tête ; il ne pouvait lever les bras, pour saisir le tube et respirer l'oxygène. Son esprit avait conservé quelque lucidité, il lut la pression de 290 à 280 millimètres ; mais sa langue était paralysée.

A une heure trente minutes, il tombe inerte. A deux heures huit minutes, il se réveille et vide un sac de lest; la pression était de 315 millimètres et l'altitude de 7 059 mètres; il était alors deux heures vingt minutes. Il s'affaissa de nouveau ; le vent était violent. Crocé-Spinelli se réveille à son tour et Jette du lest; il lance pardessus le bord l'aspirateur, qui pesait 17 kilogrammes. Le ballon, imperméable et très chaud, remonte encore. Aucun des trois aéronautes ne peut tirer la soupape pour redescendre, et M. Tissandier perd encore connaissance.

Ce ne fut qu'à trois heures trente minutes qu'il se ranima ; la hauteur était de 6 000 mètres. Ses compagnons avaient cessé de vivre. Leur visage était noir, ils avaient les

yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte. ensanglantée et froide.

La descente eut lieu, avons-nous dit, à quati'e heures, à 250 kilomètres de Paris, après un séjour de quatre heures vingtcinq minutes dans les airs. M. Tissandier s'est assuré que le Zénith n'a pas dévié de sa route. Sa vitesse était plus considérable en haut qu'en bas. Les papiers jetés ont mi* trente minutes pour descendre jusqu'à terre,

La boîte renfermant les tubes barométriques fut ouverte dans le laboratoire de laSorbonne, huit jours après l'événement, pour connaître quelle était la hauteur maximum atteinte.

Ces tubes barométriques, qui ont été imaginés par M. Janssen, et construits en fer. ont 60 centimètres de long; ils sont remplis de mercure et recourbés en bas. Sous l'influence de la dépression, le mercure s'échappe en gouttelettes, et, après le voyage, la quantité de mercure qui reste dans le tube permet de déterminer la pression correspondante. L'un de ces tubes était cassé, d'auti'es fonctionnaient mal. mais deux ont présenté une marche régulière. On a trouvé ainsi que la plus faible pression était de 264 à 260 millimètres, ce qui porte à 8 600 mètres la hauteur maxinmm à laquelle est parvenu le Zénith.

M. Gaston Tissandier est persuadé que la hauteur de 8 600 mètres répond à la première montée, et que ses amis ont perdu la vie lorsque le ballon a atteint pour la deuxième fois les régions élevées.

Telles sont les observations scientifiques faites pendant cette funeste ascension. Elles sont de peu d'importance, on le voit. Peuton espérer des résultats plus intéressants de nouvelles ascensions à grande hauteur? Nous ne le croyons pas. On voudrait, diton, connaître la proportion de gaz acide carbonique qui existe dans l'avr à 8 000 ou 9 000 mètres. Quelle est l'utilité de cette

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

détermination? Reconnaître la proportion de gaz acide carbonique à 5 000 ou 6 000 mètres peut avoir un intérêt scientifique ; mais pourquoi aller répéter l'expérience 2 000 mètres plus haut? Même réflexion pour la vapeur d'eau.

Il serait donc à désirer que l'on renonçât à des expériences reconnues maintenant aussi téméraires qu'inutiles. On ne voit pas bien quelles données scientifiques on peut aller recueillir aux altitudes extrêmes de notre atmosphère, et l'on ne sait que trop que l'on peut y trouver la mort.

M. Faye a, du reste, dans une lettre adressée au président de l'Académie des sciences, fait ressortir, avec autant de vigueur que de justesse, les dangers de ces ascensions aérostatiques, non compensés par les résultats scientifiques qu'elles produisent :

« La mort lamentable des deux courageux jeunes hommes qui ont péri dans le voyage du lénitli doit être, écrit M. Faye, une leçon pour l'avenir. Désormais , l'Académie ne doit plus permettre les ascensions à longue portée. Il est une limite qui s'impose aux efforts de l'homme et qui les annule : c'est la syncope. Lorsqu'on affronte un semblable danger, les précautions prises conlre le froid et même les provisions d'oxygène sont des préservatifs insuffisants. Il est démontré qu'au delà de 7 000 à 8 000 mètres le péril devient redoutable, sans offrir en échange aucun avantage sérieux. Aussi l'Académie doit-elle interdire moralement toute ascension qui voudrait dépasser ces limites.

« La hauteur de 7 000 mètres peut être prise comme limite extrême. Les observations qu'on peut faire dans ces régions répondent à tous les besoins. A quoi bon aller à 1000 mètres au delà? Peut-on avoir la prétention de sonder les 28 à 30 lieues d'atmosphère qui nous entourent, comme l'indique le niveau d'apparition des étoiles filantes? On possède assez de documents pour pouvoir calculer par induction les modifications de l'air dans les régions supérieures. Il y a des erreurs possibles dans ce calcul, mais qu'importe? Et ne sont-elles pas préférables au sacrifice d'existences précieuses? D'ailleurs, il faut à l'observateur une pleine possession de ses facultés. Les observations faites par un astronome évanoui ou en danger de mort ne sauraient offrir une certitude suffisante; et rien qu'à ce point de vue les témérités aéronautiques ne peuvent satisfaire aux conditions de la

rigueur scientifique. Il restera encore assez à découvrir dans les 7000 mètres où l'on restreindra l'observation, et l'on n'aura pas du moins à redouter des malheurs semblables à celui qui vient d'émouvoir le monde entier. »

Après l'année 1875, les sinistres résultant d'ascensions en ballon se multiplièrent.

En 1880, on eut trois événements funestes de ce genre à regretter. Au Mans, à Marseille, à Paris, trois aéronautes périrent, dans les circonstances que nous allons rapporter; et ces catastrophes furent accompagnées des plus dramatiques incidents.

La mort de l'aéronaute Petit, arrivée au Mans, le 4 juillet 1880, est racontée en ces termes dans une lettre de M. Poirier,, membre de la Société des sciences du Mans.

« Le ballon VExposition partit du quinconce des Jacobins, le dimanche 4 juillet, à 6 heures du soir, emportant l'aéronaute Petit et sa femme. En même temps s'élevait un ballon plus petit, conduit par le fils de M. Petit, jeune garçon de treize ans. .le les observais de mes fenêtres et de très près, avec une lorgnette marine. Je remarquai de suite avec inquiétude que le grand ballon jetait tout son lest (quatre sacs) et ne montait pour ainsi dire pas. L'autre ballon, au contraire, s'élevait rapidement. D'une seconde à l'autre, sa distance au grand ballon augmentait tellement qu'il était évident qu'il n'était plus retenu. Petit avait lâché la corde, criant à son fils : <( Tu vas seul maintenant ! »

Quelques secondes encore, et je vis avec épouvante le grand ballon se déchirer du haut en bas, et disparaître, dans une chute terrible, derrière les maisons. Je m'élançai vers l'endroit où la chute devait avoir eu lieu, au pied des buttes de Gazonpières, à gauche de la route de Paris, en venant du Mans, et à quelques minutes delà ville.

L'accident avait été observé de partout, et tout le monde s'était précipité, car une foule nombreuse stationnait déjà en cet endroit, entourant la maison où les aéronautes recevaient les premiers soins. Je vis là M. Petit étendu sur un matelas, sanglant... Il n'était pas mort... il parlait... Sa femme n'avait rien, du moins extérieurement; elle pouvait marcher, et ils venaient de faire une chute de 1 600 mètres!... Peu de jours après, l'aéronaute Petit était mort »

L'aéronaute Charles Rrest périt à Marseille, le 8 août 1880.

Charles Brest avait fait dans cette ville, le

1" août, sa première ascension, avec le ballon le Nautilus. Parti à cinq heures, du Prado, par un temps très calme, il franchissait, vers cinq heures et demie, la chaîne des montagnes de l'Esterel, et atterrissait, peu après, dans les plaines de Peyrolles, près d'Aix.

Le dimanche suivant, 8 août, malgré un vent violent du nord -ouest, Charles Brest s'élevait, pour la deuxième fois, avec X^Naiitihis, et disparaissait bientôt à l'horizon, poussé vers la mer par le mistral.

Depuis ce moment, on n'a plus revu le malheureux voyageur aérien. Seulement, le lendemain, on trouvait près d'Ajaccio, au bord de la mer, le Nautilus^ avec sa nacelle vide !

Le capitaine d'un bateau à vapeur, le Segcsta, allant de Marseille à Palerme, vit en mer le ballon de Charles Brest, dans une situation des plus critiques.

« Dans la soirée de dimanche 8 août, écrit le capitaine du Segesia, entre sept et huit heures du soir, notre bateau se trouvait en face du détroit de Bonifacio, vers le 42" degré de latitude et le 7" de longitude, lorsque nous aperçûmes de loin, venant vers nous, un ballon avec un aéronaute dans la nacelle. Le vent soufflait assez fort, venant du nordouest et poussant le ballon, naturellement vers le sud-est, avec une vitesse d'au moins 25 milles à l'heure.

« Le ballon courait presque à fleur d'eau, suivant les ondulations des vagues et disparaissant à moitié dans le creux de l'une à l'autre. 11 ne tarda pas à nous atteindre, mais à ce moment il s'éleva à peu jjrès à hauteur de màt, nous dépassa et disparut derrière l'horizon, avec une rapidité vertigineuse. Les passagers du Segesia ont eu tout le loisir d'observer la nacelle, dans laquelle on voyait un aéronaute se hissant sur son échelle à corde, sans doute pour échapper aux coups de vague auxquels la nacelle était exposée, et nous avons tous pensé qu'il allait atterrir en Corse. ;>

Il faut donc ajouter le nom de Charles Brest à la liste, si longue, des victimes de l'aérostation.

La troisième victime de l'absurde métier d'aéronaute forain est un pauvre diable,

qui n'avait jamais fait d'ascension, et qui, avec la plus étonnante témérité, se hasardait, pour la première fois, à faire des exercices de trapèze au-dessous, non d'un ballon à gaz, mais d'une simple montgolfière, ce qui ajoutait encore au danger d'une telle aventure.

C'est à Courbevoie, le 21 octobre, que s'est passé cet événement.

La montgolfière s'élevait, à quatre heures trois quarts, sur l'avenue de Saint-Germain, pour la fête de Courbevoie. Il avait été question d'abord de disposer une nacelle au-dessous de cette montgolfière, et de la faire servir à l'ascension d'une aéronaute. Madame Albertina ; mais au dernier moment, on se décida à supprimer la nacelle, et à n'y placer qu'un trapèze. Un jeune gymnasiarque, Auguste Navarre, consentit à s'enlever avec la montgolfière, et une fois dans les airs, à faire sur le trapèze des tours de force et d'adresse.

Il partit. La foule, le voyant s'élever, applaudit. Lui, montait en saluant, se tenant au trapèze, d'un seul bras. Mais à une hauteur de 100 mètres environ, on le vit s'accrocher des deux mains à la barre du trapèze, et ne plus bouger.

Vous figurez-vous un homme, accroché à un trapèze suspendu sous une montgolfière qu'il ne peut diriger, à six cents mètres au-dessus du sol, perdu dans l'espace, voyant un vide effroyable au-dessous de lui, et n'ayant pour se cramponner dans cette immensité, qu'un faible rouleau debois, qu'il serre de ses mains crispées? C'est ce spectacle dont furent témoins les habitants de Neuilly et de Courbevoie, qui suivaient la montgolfière emportant le téméraire acrobate.

Auguste Navarre était un beau garçon, de vingt-huit ans, bien taillé, et qui excellait, paraît-il, dans l'exercice du trapèze. C'était dans le seul but de gagner les 50 francs que l'on avait promis à Albertina pour faire les

exercices du trapèze au-dessous de la montgolfière, qu'il s'était proposé et fait accepter, malgré les observations contraires, fondées sur sa complète inexpérience de l'aérostation.

Cependant^ la montgolfière montait toujours, et comme nous l'avons dit, on remarqua, à une certaine hauteur, que le gymnasiarque ne faisait plus aucun mouvement, ni des jambes ni des bras.

La montgolfière traversa la Seine, Elle était à 600 mètres de hauteur au moins, et celui qui la montait ne paraissait pas plus grand que la main.

Tout à coup, la foule poussa un cri d'horreur ; les femmes se cachaient la figure avec leurs mouchoirs. Le malheureux lâchait prise, et tombait, de cette hauteur effroyable, en tournoyant sur lui-même. On eut le temps de le suivre du regard, pendant cette longue chute.

Navarre alla se broyer dans une propriété particulière, située au ii° 84 de l'avenue du Roule. Son corps fit dans la terre un trou de 60 centimètres de profondeur; puis il rebondit, à quatre mètres delà, affreusement disloqué.

Le choc avait été si violent que le corps, défonçant la terre, s'y était moulé à une profondeur de 30 centimètres. Les empreintes de la tête, du buste, des jambes, des bras et même des doigts, étaient gravées par de profonds sillons dans le sol, très dur en cet endroit. Les os étaient broyés, le crâne était brisé, et le sang s'échappait par les oreilles. Le corps étant tombé d'environ six cents mètres, la chute avait duré sept secondes; à la septième seconde, il avait acquis une vitesse déplus de deux cent quarante mètres^ et la vitesse étant multipliée par le poids du corps — estimé à soixante-cinq kilogrammes, — la masse devait dépasser quinze mille kilogrammes (quinze tonnes) quand elle tou.cha la terre.

Pendant ce temps, brusquement allégée

du poids de celui qui venait de lâcher prise, la montgolfière faisait un saut brusque, et s'élançait dans les airs, au-dessus de Neuilly. Mais bientôt le vent la poussait vers Paris.

A la chute du jour, on aperçut, de l'intérieur de Paris, un ballon, dont la marche était irrégulière, et qui descendait par-dessus la place Saint-Michel. C'était la montgolfière partie de Gourbevoie, à quatre heures trois quarts.

Au-dessus de la place Saint-Michel, elle n'était plus qu'à une hauteur de 168 mètres environ, lorsque tout à coup elle s'enflamma, en produisant un nuage de fumée : elle s'était crevée ou déchirée, et retombait sur la place. En voyant descendre le ballon déformé, vide, en lambeaux, une immense clanieui' s'éleva, et tout le monde se précipita, par toutes les rues, vers la place Saint-Michel.

Pour prévenir les accidents, plusieurs personnes, notamment les garçons du calé de rx\.venir, avaient eu l'heureuse idée de laisser la place libi'e au moment de sa chute. Grâce à cette précaution, personne ne fut atteint. Seulement, une marchande de journaux faillit être ensevelie, avec son kiosque, sous les 500 mètres de toile de l'aérostat. 11 ne fallut pas moins de quarante personnes pour porter l'étoffe de la montgolfière dans le couloir d'une maison voisine : elle pesait trois cents kilogrammes.

Telle est la dramatique histoire du pauvre Navarre.

Ge n'est pas la première fois qu'arrivent des accidents semblables à celui du malheureux Navarre, victime de l'accident de Neuilly.

En 1879, en Angleterre, à Falborough, un gymnasiarque tomba des nues, dans des circonstances identiques. Il s'abattit sur le toit d'une maison, qu il défonça. Le pauvre diable était un ancien écuyer du cirque Astley, nommé Frédéric Ilill.

En 1870, un autre gymnasiarque, Pietro Bambo, se tua, dans la campagne de Rome, en tombant du ballon Re cVItalia.

Au-dessous de la nacelle du Re d'Italia on avait accroché un trapèze, pour recevoir Pietro Bambo. Une autre personne était dans la nacelle. Arrivé à une grande hauteur, le gymnasiarque, perché sur son trapèze, perdit l'équilibre, et fut lancé dans l'espace. Le ballon, subitement allégé d'un poids énorme, par la chute de Bambo, fit un tel bond, que l'individu qui se trouvait dans la nacelle fut presque asphyxié ; il ne reprit connaissance que quatre heures après.

Le ballon, par suite d'une fissure, finit par descendre tout seul. Il plana à cinquante mètres du sol, et ne tarda pas à prendre terre, sans autre particularité. Le passager de la nacelle avait repris ses sens; mais le pauvre Bambo n'était plus sur son trapèze !

En 1881, c'est un personnage occupant un certain rang dans l'État politique de l'Angleterre, M. Powel, membre de la Chambre des communes, qui est victime de l'aérostation.

Le Saladin était monté par trois personnes : MM. W. Powel, Agg. Gardner et le capitaine Templer, qui se proposaient de faire des expériences scientifiques et des observations dont ils devaient rendre compte à la Société météorologique de Londres. Ils partirent de Bath le 10 décembre 1881, vers midi. Le ballon prit la direction d'Exeter, en passant au-dessus de Sommer set, et continua d'avancer jusqu'auprès d'Eype, à dix-huit cents mètres de Bridport, comté de Dorset, et à huit ou neuf cents mètres environ de la mer. Les trois voyageurs arrivèrent à cette distance, vers cinq heures, mais s'apercevant qu'ils étaient rapidement entraînés vers la mer, ils résolurent d'atterrir. Le ballon s'étant mis à descendre avec une extrême rapidité vint frapper violemment le sol. MM. Agg.

Gardner et le capitaine Templer furent tous les deux jetés hors du ballon : le premier se brisa la jambe et l'autre se contusionna gravement. M. Powel était demeuré dans la nacelle. Le capitaine Templer, qui tenait encore l'extrémité de la corde servant à faire manœuvrer la soupape, s'y cramponna avec force ; mais elle lui fut brusquement arrachée des mains, comme il essayait de parler à son compagnon. Le ballon s'élança instantanément à une très grande hauteur, emportant M. Powel, qui était resté seul dans la nacelle. Il prit la direction de la mer, et disparut bientôt dans l'obscurité. Aussi longtemps qu'on l'aperçut, on put voir M. Powel restant vaillamment debout dans la nacelle, et envoyant de la main un dernier adieu à ses amis.

Les recherches les plus assidues furent entreprises par le gouvernement anglais et la famille de M. Powel, afin de découvrir les traces de l'aéronaute et du ballon disparus. Quelques indices parurent, à divers intervalles, se rapporter à cette catastrophe; mais la plupart des nouvelles furent, après vérification, reconnues erronées. Cependant, on avait trouvé sur la rive, près de Portland, un fragment de thermomètre brisé, auquel était attaché un cheveu : ce thermomètre, d'une forme particulière, fut reconnu comme appartenant au capitaine Templer. Un chapeau avait été également retrouvé dans la mer à la hauteur de Smyre, près de Bridport.

Le 19, c'est-à-dire neuf jours après le départ, des dépêches de Madrid annonçaient que l'aérostat avait été vu, passant d'abord sur le port de Loredo, près Santander, ensuite à deux kilomètres de Bilbao.

M. Powel était-il vivant ou mort, lorsque le ballon a été vu pour la dernière fois ? Ce mystère restera probablement impénétrable. Ce qui est certain, c'est que le ballon le Saladin qui portait M. Powel fut trouvé, à la fin de décembre, dans une des monta-

gnes de la Galice, en Espagne. Ces montagnes sont sauvages et très peu habitées, ce qui explique qu'un cadavre ait pu y séjourner aussi longtemps sans être signalé.

Après avoir été vu à Bilbao, le ballon le Saladin s'était de nouveau dirigé vers la mer. Il doit donc avoir flotté pendant plusieurs jours encore, avant d'avoir finalement atterri en Galice, où l'on retrouva le corps de l'infortuné voyageur au fond de la nacelle.

Le dessin que nous donnons à la page précédente sur ce funeste accident a été exécuté d'après la description du seul témoin oculaire de la catastrophe, M. David Forsay, constructeur de machines à Eype.

En 1883, deux catastrophes du même genre coûtèrent la vie à deux hommes de cœur et d'énergie, Eloy et Gower.

Eloy était un aéronaute de profession.

Il avait, à deux reprises, exécuté de nombreux voyages aériens, et traversé le Pasde-Calais. Il s'était engagé à entreprendre une ascension à Lorient, à l'occasion de la fête nationale du 14 juillet 1885, dans un aérostat de petite dimension, gonflé au gaz de l'éclairage. Il s'éleva à 6 heures et demie ; mais il ne tarda pas à se trouver au-dessus de l'océan. Bientôt, le ballon dépassa les bateaux du port qui étaient partis en même temps que lui, et qui suivaient sa marche. Mais il fut impossible aux marins de rejoindre l'aérostat, et quand la nuit vint, on le perdit de vue.

Le surlendemain, des marins trouvèrent, au large de l'ile de Groix, à la surface de la mer, la casquette et la jaquette de l'aéronaute. Un peu plus tard, un voilier, le Duc, partant pour la Suède, annonça qu'il avait rencontré, au delà de Belle-Isle-en-Mer, un ballon, encore gonflé, mais sans aéronaute. Il est présumable qu'Eloy aura essayé de gagner l'île de Groix, à la nage,

et qu'il aura péri, sans avoir pu être recueilli par un navire.

La seconde victime est Frédéric Gower, ingénieur américain bien connu, inventeur du système de téléphone qui porte son nom, ami de M. Graham Bell, et qui avait gagné une certaine fortune par ses découvertes dans le domaine de l'électricité.

Frédéric Gower s'occupait avec passion, depuis quelques années, d'aéronautique, et il avait obtenu un de ces succès qui sont, pour un aéronaute, un brevet d'honneur et de gloire : il avait franchi en ballon la Manche, à l'exemple de Blanchard et de plusieurs autres, dont l'histoire a conservé glorieusement les noms. Le 1" juin 1885 il était parti de Ilylhe, près de Folkestone, à midi 15 minutes. Il s'était élevé seul, emportant un fort poids de lest, et il était descendu à terre, sur la côte de France, vers Etaples, au sud de Boulogne, à 4 heures du soir. Antérieurement, il avait exécuté plusieurs ascensions avec les frères Tissandier, M. Lachambi'e et Lhoste, son ami.

C'est en voulant continuer cette série d'ascensions, à la suite de sa brillante traversée de la Manche, que Frédéric Gower trouva la mort.

Il paraît qu'il voulait créer un nouveau système de ballons-torpilles, fonctionnant automatiquement dans l'atmosphère.

Après ses premiers essais de ballons libi-es automatiques, Gower s'était installé à Cherbourg, dans le but d'expérimenter à nouveau ses ballons-torpilles, et de traverser la Manche une seconde fois, de Cherbourg en Angleterre.

Vers le milieu de juillet, deux frégates américaines et une frégate russe vinrent à Cherbourg. M. Gower en profita pour faire d'abord, le vendredi 17, une ascension de courte durée, avec un officier russe. 11 descendit sur terre, au Vast, à 22 kilomètres de Cherbourg.

SUPPLÉMENT A

UX AÉROSTATS

« Le samedi 18, dit M. Tissandier, M. Govver partit seul, dans son ballon lu Ville d'Hyères, précédé de son petit aérostat automatique. Le temps était beau, bonne brise, mais le vent ne pouvait le mener en Angleterre. Il prévoyait toucher terre à Dieppe. Il partit à 1 h. 45 m. de l'après-midi; à 3 heures, le sémaphore de Gatteville le signala. Puis nous n'en avons plus entendu parler.

Le lundi suivant, le capitaine d'un petit navire entrait en rade de Cherbourg, rapportant le ballon automatique, qu'il avait trouvé à 30 milles de Barfleur, vers 5 h. et demie du soir, le samedi 18, et il dit avoir vu le ballon avec nacelle descendant sur la mer à 20 milles plus loin, autant qu'il a pu en juger, s'élever et s'abaisser plusieurs fois, puis n'avoir rien vu pendant 10 ou 15 minutes; après quoi il l'a vu s'élever de nouveau très rapidement et disparaître. Il ne peut dire si à ce moment il était dépourvu de sa nacelle.

D'autre part (dit un correspondant, M. A. Ploquin), j'ai télégraphié à Dieppe, d'où il m'a été répondu que la barque de pèche le Phénix avait trouvé le ballon la Ville d'Hyères à 13 milles de Dieppe, à 7 heures du soir, le 18, mais qu'il n'avait pas de nacelle, et que les cordages avaient été coupés au couteau. »

Il est probable que, son ballon traînant en mer et s'éloignant du bateau à bord duquel il espérait le salut, Frédéric Gower aura coupé les cordes de l'aérostat, pour flotter dans la seule nacelle d'osier, à la surface de l'Océan. Mais le secours attendu ne sera pas venu.

Il se peut encore que la nacelle ait été séparée pendant le sauvetage ; mais alors on aurait eu des nouvelles de ce sauvetage. Il se peut enfin qu'elle ait été jetée comme lest, l'aéronaute se tenant dans le cercle jusqu'au moment où l'épuisement de ses forces l'aura forcé à abandonner ce dernier et fragile appui.

Nous avons enfin à signaler la triste fin d'un jeune aéronaute plein de courage, M. Llioste, qui périt en décembre 1887, en voulant répéter l'expérience hardie qui lui avait réussi une fois. Nous voulons parler de la traversée de la Manche, en partant de la côte de France, pour aller descendre en Angleterre ; ce qui est beau-

coup plus difficile que de passer d'Angleterre en France, par la voie des airs, en raison des vents qui, presque toujours, s'opposent à ce transport. A Calais, notamment, les vents d'est, favorables à la traversée du détroil, ne régnent presque jamais. En partant de Cherbourg, le chemin serait bien meilleur: par une bonne brise du sud, le voyage aérien devrait réussir.

Lhoste espéra cependant franchir le détroit en partant de Calais. Il fit cet essai, au commencement de juin 1883, avec l'aéronaute Eloy, le même qui devait périr le 14 juillet 1885, ainsi qu'il est dit plus haut.

La première ascension que Lhoste fit avec Eloy est très intéressante à connaître. Nous allons en raconter les émouvantes péripéties.

Lhoste et Eloy partirent dans un aérostat cubant 800 mètres, le Pilâtre-de-Roziei\ le 6 juin 1883.

Au moment de quitter la terre, le ciel était couvert par un brouillard humide et froid, mais à 500 mètres d'altitude ce brouillard n'existait plus. A l'altitude de 1 200 mètres, on voyait en avant le bois de Boulogne, et Pont-de-Briques un peu sur la droite. Les nuages situés au-dessus du ballon semblaient immobiles. Au-dessous, de légers nuages, déchiquetés, paraissaient filer rapidement. Le courant qui entraînait les aéronautes était nord-ouest, avec tendance à l'ouest.

En descendant, l'aérostat arriva au niveau des petits nuages, et changea de marche, en tournant brusquement sur lui-même, de droite à gauche. On traversa la Liane, à 600 mètres d'élévation. L'air était humide et froid. 15 kilogrammes de lest sont jetés, et l'élévation augmente de 400 mètres. A travers les nuages, on voit la mer; sa couleur est d'un vert sombre, et de la hauteur de 1000 mètres on en distingue très nettement le fond.

A dix heures, toujoui's au-dessus de la mer, un point noir se montre en avant. Arrivés au-dessus des derniers nuages, à 400 mèlres de hauteur, les voyageurs reconnaissent qu'ils onl été témoins d'un effet de mirage : ils avaient vu un petit voilier de pêche. Ils avaient également aperçu, par un effet de réfraction, un bateau à vapeur naviguant paisiblement.

A midi, les nuages au-dessous se sont massés ; ils sont d'un blanc éblouissant.

Fig. 536. — Lhoste.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, on aperçoit une plaine immense, d'un blanc d'argent, à l'altitude de 2 200 mètres. A 2 900, le ballon cesse de monter, on le laisse descendre.

L'ascension avait duré près de huit heures, pendant lesquelles on avait cherché, jusqu'à 4 100 mètres d'élévation, un courant favorable pour franchir le Pas-de-Calais. Mais on ne rencontra jamais ce courant. A midi et demi, le voyage se termina vis-à-vis des dunes d'Etaples, par une sorte de chute sur le sol, d'une hauteur de 700 mètres,

à Lottinghen, où l'atterrissage eut lieu.

Une si mauvaise terminaison aurait arrêté un homme plus prudent que Lhoste. Elle ne fit que redoubler son ardeur.

Le vendredi 8 juin, Lhoste s'éleva seul, dans le môme ballon, le Pilôtre-de Rozier.

Parti à minuit de l'usine à gaz de Boulogne, par un vent favorable, il traverse la ville, à une altitude de 600 mètres. A une heure, il double le cap Gris-Nez. Devant lui la mer ; un brouillard intense règne dans l'air. A quatre heures, l'altitude est de 1 600 mètres; le ballon, qui est très mouillé, se sèche. A sept heures, à l'altitude de 4 000 mètres, le ballon est sec. A huit heures, condensation; descente rapide ; la chute est arrêtée à 500 mètres. A huit heures et demie, l'aéronaute se laisse descendre, il voit une grande ville, son guiderope est saisi par des hommes : il est sur la place de l'Esplanade, à Dunkerque.

A peine descendu à Dunkerque, Lhoste s'aperçoit que les vents ont pris une direction favorable. Décidé, malgré tout, à tenter de nouveau la traversée du Pas-de- Calais, il fait ses adieux aux habitants de Dunkerque, et reprend son voyage aérien, s'élevant d un bond à 2 000 mètres d'altitude.

Une heure après, le Pilâtre-de-Rozier était surpris, à environ 7000 mètres, par un violent orage. Des coups de tonnerre secouaient terriblement le ballon et la nacelle, assourdissant l'aéronaute, et lui enlevant la perception de ce qui se passait autour de lui.

Peu après, légèrement remis de sonj étourdissement, Lhoste aperçoit la mer sous ses pieds. A deux heures, l'aérostat, descendu avec une vélocité extraordinaire, était à 800 mètres du niveau de la mer. La provision de lest commençait à s'épuiser; une chute dans la mer paraissait inévitable.

A quatre heures, le ballon n'avait plus

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

de lest : Lhoste avait lancé dans les flots tous les objets dont il pouvait se débarrasser. Cependant, le ballon était presque à ras des vagues, qui venaient mouiller ses cordages. L'aéronaute poussait des cris de détresse, mais en vain, car tout était silence autour de lui.

Le Pilàlre-de-Rozier s'enfonça dans les flots, la nacelle fut submergée, et le vaillant aéronaute n'eut que la ressource de grimper

dans le filet. Sur l'eau, le ballon, dont le taffetas était tout détendu, ilottait, comme une énorme vessie.

Enfin, après plus d'une lieure d'angoisse, inie voile apparut à l'horizon. C'était le lougre français Noémi, capitaine Cauzie, qui se dirigeait vers Anvers, et qui se trouvait à quelques milles seulement de la côte anglaise.

Aux cris de détresse poussés par l'aéro-

naute, le Noémi vint à son secours. Mais le capitaine, qui croyait avoir affaire à un bâtiment incendié, louvoya longtemps, avant d'oser s'approcher.

A cinq heures et demie le capitaine du Noémi, ayant reconnu son erreur, envoya une barque de sauvetage, qui vint enfin tirer Llioste de sa terrible situation. Après d'immenses difficultés, on arriva à l'embarquer sur le Noémi, ainsi que son ballon, qui était à demi détruit (fig. 537).

En résumé, après une navigation aérienne de dix-huit heures, accidentée de mille périls, le ballon le Pilâtre-de-Rozier ne put réussir à franchir le détroit, et vint s'échouer en mer à 16 kilomètres (10 milles) des côtes de l'Angleterre.

Lhoste fut plus heureux dans une dernière tentative, faite le 9 septembre 1883, et dans laquelle, profitant très habilement des courants aériens dont il avait su reconnaître la direction, il réussit à franchir, avec son ballon la Ville-de-Boulogne , le bras de mer qui sépare la France et l'Angleterre.

C'est la première fois, faisons-le remarquer, que le Pas-de-Calais était traversé par voie aérienne, en partant de la côte de France pour atterrir en Angleterre. La traversée aérienne de l'Angleterre en France compte de nombreux succès, mais, fait singulier, on n'avait jamais, avant F. Lhoste, elTectué le passage, avec un ballon, de la côte française à la côte anglaise. On sait qu'en 1785 Pilâtre de Rozier et Romain trouvèrent la mort dans cette entreprise.

Voici le récit donné par F. Lhoste de son heureuse traversée.

« Le dimanche 9 septembre 1883, je m'élève, de la ville de Boulogne, à 5 heures du soir, avec mon ballon la Ville- de-Boulogne, du cube de 500 mètres. En quelques minutes je suis porté à l'altitude de 1 000 mètres; je plane au-dessus des jetées et ne larde pas à gagner le large, poussé par un vent sud-sud-ouest. Désirant connaître le courant inférieur, je laisse descendre l'aérostat vers des niveaux

inférieurs, dans le but de me renseigner auprès des pêcheurs dont les bateaux sont au-dessous de moi. En se rapprochant ainsi de la surface maritime ou terrestre quand le temps est calme, il est facile d'entretenir une conversation avec ceux qui se trouvent dans le voisinage de l'aérostat.

Édifié sur ce point, que le courant inférieur est d'est, je pensai, dès ce moment, qu'en utilisant alternativement ces deux courants, il me serait possible de gagner la côte anglaise.

Ayant jeté du lest, je me relevai à l'altitude de 1 200 mètres et continuai ma route, poussé par un vent sud-sud-ouest, qui me porta à proximité du cap Gris-Nez. A 6 h. 30 m., je redescendis dans le courant est, afin de me maintenir dans une direction favorable.

Vers 7 h. 30, le soleil se coucha, et je fus enveloppé d'un brouillard assez intense qui me masquait les côtes de France, aussi bien que celles d'Angleterre.

Pourtant, vers 8 heures, la lune se leva, et, grâce à ses faibles rayons, je pus apercevoir deux bateaux à vapeur, qui se dirigeaient vers l'Océan Un peu plus tard, j'aperçus deux feux, qui n'étaient autres que les phares de Douvres. Me basant sur ces lumières, il m'était plus facile de me maintenir dans une direction favorable.

A 9 h. 30, mes regards furent attirés par un groupe de lumières qui m'indiquaient d'une façon certaine la présence d'une grande ville. J'appelai à plusieurs reprises et mes appels furent répétés par l'écho.

Enfin, vers 10 heures 15, je franchissais la côte anglaise. Je passai au-dessus d'une petite ville, que je suppose être une station balnéaire; bientôt j'aperçus de petits bois et d'immenses prairies.

La lumière de la lune était assez vive, mais le brouillard qui régnait dans les couches inférieures me fit juger prudent de ne pas pousser plus loin mon voyage, de crainte de reprendre la mer. J'ouvris la soupape, et quelques minutes après j'atterrissais dans une vaste prairie, où un troupeau de moutons se trouvait parqué. 11 étaitalors 11 heures. Après avoir fait une rapide inspection autour de moi, je reconnus que tout était désert, et je m'organisai le plus commodément possible pour passer la nuit à la belle étoile.

Le lendemain, au point du jour, je fus réveillé par les cris des animaux domestiques, que ma présence dans des conditions aussi anormales semblait vivement intriguer.

Je me levai, et me dirigeai vers une habitation où je trouvai le fermier, qui m'apprit que j'étais à Hent; il m'offrit une voiture pour me conduire à la station de Smeeth, où je pris le train pour Folkestone.

J'arrivai dans cette ville juste à temps pour prendre le paquebot, qui me débarqua à 3 heures

SUPPLÉMENT A

UX AÉROSTATS

de l'après-midi à Boulogne, heureux d'avoir le premier réalisé le passage du détroit de France en Angleterre. »

Le jeune aéronaute avait d'autant plus de mérite à avoir enfin réussi dans une entreprise où tant d'autres avaient échoué avant lui. que, sans fortune, sans appui, lils d'un simple artisan, d'un ferblantier, il s'imposait les plus grandes privations pour constrviire ses ballons et exécuter ses voyages aériens, et qu'il ne devait qu'à son zèle passionné pour l'aéronautique le succès qui avait couronné sa persévérance et son courage dans la traversée d'Angleterre.

Ajoutons que Lhoste avait réussi à grouper dans un même matériel la plupart des engins et des procédés aéronautiques maritimes décrits ou usités jusqu'alors : le cône-ancre à retournement, de Sivel (1873), ou à soupape, de M. Jovis (1883); — le bordagc insubmersible de liège, de M. Joberl (1872); — le flotteur expérimenté par Green, Monde Mason, le duc de Brunswick, en 1836, 1851 (flotteurs de bois, puis flotteurs métalliques creux) ; — l'hélice verticale, expérimentée à Bruxelles par Van Hecke (1847); — le principe du remplissage automatique et du renversement d'un flotteur allongé (brevet Renoir, 1875) ; — l'emploi d'une voile déviatrice, fondé svir la résistance opposée par la mer au mouvement d'un corps immergé relié à un aérostat (M. Renoir, 1873); — enfin le principe de la prise d'eau de mer formant lest, pour compenser les tendances ascensionnelles et prolonger ainsi le séjour de l'aérostat dans l'air (Sivel, 1873; Jovis, 1882).

On reprochait seulement au jeune aéronaute son excessive témérité, et d'aucuns lui prédisaient une fin tragique. Ce pressentiment ne devait se réaliser que trop tôt.

Dans son empressement à reprendre la traversée de la Manche, il partit, avec un aérostat en mauvais état et un outillage insuffisant, et il trouva la mort dans cette

dernière entreprise, entraînant dans la même destinée un ami qui partageait sa malheureuse confiance et son mépris du danger.

C'est le 13 novembre 1887 qu'eut lieu le départ de Lhoste, accompagné du jeune Mangot, frère du directeur de l'usine à gaz de Montdidier, et du fils d'un agent de change de Paris, M. Archdéacon, âgé de 17 ans.

\JAracjo, qui les enleva, était un vétéran qui avait porté différents noms et subi beaucoup de vicissitudes. A ses débuts il s'était appelé le Vercingétorix^ puis, après diverses métamorphoses, on l'appela le Torpilleur^ et sous ce nom, il traversa la Manche. Enfin il devint VArago; mais à force d'usage, il était extrêmement fatigué, et laissait apparaître bien des avaries à sa fragile enveloppe de soie. Lhoste avait jugé à propos de le munir de deux ballonnets, pour ne pas recourir à la grande soupape, avant l'atterrissage définitif; ce qui n'était d'aucun avantage et avait l'inconvénient d'offrir à la condensation de la vapeur d'eau au sein des nuages une surface additionnelle inutile, et qui dut même être très nuisible au milieu des nuées pluvieuses qu'ils rencontrèrent.

Ali heures du matin, VArcf/o atterrit près de Quillebeuf. M. Archdéacon descendit, et essaya de dissuader ses deux compagnons de leur dangereuse tentative; mais il ne put les convaincre. On remplaça le poids du voyageur demeuré à terre par son équivalent de lest, et VArago repartit à il heures 15, dans la direction de la mer.

A 11 heures 30, on signale son passage près de Ilarfleur.

A midi 5 minutes une vigie du cap d'Antifer aperçoit VArago^ et le voit ensuite entrer en mer à midi et demi au-dessus de Saint- Jouin. Elle distingue nettement les aéronautes, et voit l'un d'eux quitter la nacelle, pour monter dans le cercle. Pendant ce temps le ballon variait continuellement

d'altitude, et il perdit beaucoup de lest et | de gaz dans ces manœuvres verticales desti- i

nées à l'amener dans un courant favorable. ) A 1 heure 55 la vigie le perd de vue dans un nuage.

Le capilaine Masson, du steamer Georgette, de Dieppe, allant à Swansea, rencontra, vers une heure, VArago par 42 milles j à l'ouest du cap d'Ailly.

Le capitaine Masson a raconté comme

Fig. 538. — Mangot.

il suit, dans une lettre publiée par la Revue aéronautique^ la fin tragique des deux aéronautes.

« Il ventait alors grand frais du S.-E., dit le capitaine Masson, et le temps était très nuageux. J'aperçus à une assez foi'te altitude un ballon de grande dimension pai'aissant ne plus aA'oir de nacelle et portant de chaque côté, en dessous de lui, deux petits ballons parfaitement spliériques et, entre ces deux derniers, attachée à la partie inférieure du ballon supérieur, une corde de forte dimension qui pendait à environ o ou G mètres, elle paraissait être de la même grosseur sur toute sa longueur. La direction de ce ballon était le nordouest, direction qu'il paraissait suivre liorizonlalement et avec une grande j'apidité.

Je mis mon pavillon en observant bien, ainsi que mes officiers, si rien n'était aperçu du ballon; malgré toute notre attention, nous ne vîmes rien autre que ce que je mentionne plus haut, et vers deux heures le ballon avait dispara dans les nuages.

Vers 8 heures du soir, le même jour, le vent passa à l'est en grande brise et pluie continuelle, toute la nuit nous eûmes le même vent de même force et de même direction.

Le 14, vers 8 heures du matin, étant alors au cap Lizard, le vent diminua beaucoup en hàlant un peu le nord; toute la journée il a soufflé du nord, mais très modérément; le même jour, au soir, j'arrivai à Swansea, avec faible brise de l'est. »

On demeura longtemps sans nouvelles des malheureux aéronautes. Enfin, un capitaine de navire anglais, M. Mac-Donald, qui avait assisté à la fin de ce drame poignant, et vainement essayé de porter secours aux naufragés qui se débattaient à la surface de la mer, avec les débris de leur ballon, envoya aux journaux le récit qui va suivre, et qui est daté de Lisbonne :

» Les aéronautes sont venus en contact avec les flots, vers quatre heures du soir. Le capitaine Mac- Donald, apercevant un aérostat en détresse à la mer, a immédiatement changé la route de son navire, et fait les préparatifs pour lancer le canot, dès qu'il serait à portée pour effectuer le sauvetage.

Malheureusement la mer était très grosse, le vent très violent, et il tombait une pluie abondante. Successivement les deux aéronautes étourdis, assommés par des lames furibondes qui déferlaient avec rage, ont lâché prise. A chaque fois qu'un d'eux était momentanément englouti, VAi'ago reprenait son élan et bondissait dans l'espace, pour retomber bientôt au milieu des vagues déchaînées.

Le capitaine Mac-Donald, qui voyait le ballon s'agiter ainsi entre le ciel et l'Océan, comprenait bien que l'aérostat en détresse avait à bord des êtres humains qui luttaient contre la tourmente. Mais, hélas ! quand VArngo passa sur le travers du Prince-Ldopold, la. nacelle était vide. Vainement le Princc-Léopold resta pendant près de dix minutes bord abord avec le ballon abandonné, il n'y avait plus trace d'aéronautes, ni sur l'épave, ni autour de l'épave.

Bientôt, le vent qui continuait son œuvre finit d'ouvrir l'aérostat. Les toiles tombèrent sur les flots, qui les déchirèrent et les engloutirent, pendant que le Prince-Léopold, craignant d'être surpiis par la nuit dans une mer démontée, au milieu de parages i^edoutables, s'éloignait a toute vapeur. »

Le théâtre de la catastrophe dont on vient de lire l'épilogue était à 39 milles au sud-ouest du cap Sainte-Catherine de l'île de Wight, et à 18 milles au sud- est du cap de Portland, à 12 milles de la côle d'Angleterre, au milieu de la Manche.

Lhoste et Mangot avaient donné, dans maintes circonstances, les preuves de leur intelligence et de leur intrépidité ; mais il faut reconnaître que la catastrophe qui leur coûta la vie était facile à prévoir, d'après le mépris des précautions les plus élémentaires que ces deux' malheureux jeunes hommes avaient montré dans la préparation de leur voyage.

Le 20 août 1888, à onze heures et demie du soir, une ascension aérostatique faite au polygone du génie d'Anvers, par M, Toulet, M. Mahanden, capitaine du génie, et le lieutenant Grooy, présenta quelques circonstances dramatiques.

Yingt-deux heures après leur départ, on était sans nouvelles des voyageurs : le ballon s'était dirigé vers la mer du Nord.

Le 22 août, à 3 heures du soir, on écrivait, de Dunkerque, qu'un bateau à vapeur anglais, le Warrior, avait recueilli le matin, à 7 heures, et à cent milles en mer, au large d'Anvers, les trois aéronautes, qui furent débarqués à Dunkerque dans l'après-midi.

Voici les particularités de cette ascension, telles que M. Crooy les a fait connaître.

Le ballon partit d'Anvers à minuit et demi, et tout d'abord il ne moula qu'à 200 mètres. Deux fois il traversa l'Escaut, il se dirigea vers l'île de Walcheren, et plana longtemps sur Zierickzce.

Les passagers ignoraient la direction qu'ils suivaient. Ils croyaient que le vent les portait vers le nord-ouest; mais, bien au contraire, ils allaient vers la mer.

Un bateau pêcheur passait au-dessous d'eux; on leur cria, de ce bateau : « Vous êtes en pleine mer! »

Il était deux heures et demie du matin. Le ballon planait très bas, M. Toulet conserva le plus de lest possible. Vers cinq heures du matin, la nacelle toucha les vagues. On jeta du lest, et le ballon remonta, pour se laisser retomber vers 6 heures, en vue d'un bateau de pêcheurs. Mais ce bateau fila sans s'arrêter.

L'aérostat remonta encore j usqu'à 200 mètres. C'est alors que M. Toulet eut l'idée de jeter ce qu'il appelle « un ancre-cône de fortune », c est-à-dire une corde à l'extrémité de laquelle se trouve une bâche.

Vers 9 heures, enfin, les passagers aperçurent un steamer, le Warrior, allant de Saint-Pétersbourg à Dunkerque. M. Toulet fît un signe, qui fut compris. A force de coups de soupape, le ballon descendit; mais la nacelle toucha longtemps les flots, avant que le steamer, qui pourtant voguait à toute vapeur, pût arriver jusqu'à eux.

Enfin, une petite barque, montée par quatre hommes, qui s'était détachée du steamer, vint recueillir les naufragés, sauvés, mais ayant vu la mort de bien près. Et le ballon remonta, pour aller se perdre dans les nues.

Une dépêche de Londres apprit, le lendemain, que des pêcheurs anglais ramenaient ce ballon à Grimsby, l'ayant trouvé flottant dans la mer du Nord.

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