LE3 AÉROSTATS MILITAIRES AU TONEIN
Nous venons de décrire l'ensemble des appareils et des procédés en usage dans les parcs aéronautiques militaires français et étrangers. Ces descriptions générales pourraient faire croire que Taérostation militaire n'est encore qu'à l'état d'étude, et qu'elle est dépourvue de toute sanction pratique. Il est donc d'un grand intérêt d'établir que l'aérostation militaire a déjà fait brillamment ses preuves. Nous n'irons pas chercher nos exemples dans les armées anglaise et italienne, qui pourtant ont retiré de réels avantages des ballons, la première au Soudan, la seconde en Abyssinie. Nous parlerons de la campagne exécutée au Tonkin par une section de nos aérostiers militaires. C'est pour notre pays la première page de l'histoire moderne des ballons captifs employés à la guerre, et elle est trop intéressante pour en priver nos lecteurs.
La Revue aéronautique ^ dans son numéro d'avril 1888, a donné un récit complet du journal des aérostiers français au Tonkin. Ce récit, emprunté par la Revue aéronautique, à la Revue du génie, a été complété par le premier de ces recueils, grâce à des renseignements particuliers. C'est donc à la Revue aéronautique que nous emprunterons ce récit.
« L'héroïque défense que les Pavillons-Noirs opposèrent àSontay, aux troupes pourtant si énergiquemcnt conduites par l'amiral Courbet, démontra que ce n'étaient plus des bandes indisciplinées de partisans mal armés que nous avions devant nous, mais bien des combattants résolus avec lesquels il fallait compter (1). Aussi l'envoi de trois généraux avec de sérieux renforts fut-il décidé. On adjoignit
(1) La section d'aérostiors comprenait : 2 officiers : M. le capitaine Aron et M. le lieutenant JuUien, 6 souscîflciers, 8 caporaux et 23 sapeurs. Les cadres étaient assez fortement constitués pour pouvoir admettre des auxilaires vruus d'autres armes. (Note de la Revue aéronautique).
à ces troupes une section d'aérostiers et l'établissement de Chalais reçut l'ordre de préparer le matériel nécessaire.
Constiiution de la secHon d'aérostiers. — Les renseignements que l'on possédait sur l'état des l'outes firent conclure qu'il était impossible d'emmener au Tonkin le matériel roulant réglementaire usité en France. Dans ces conditions, l'emploi d'un ballon cubant près de 600 mètres, destiné à être transporté par des hommes, était impossible, on dut donc recourir à un ballon d'un modèle plus petit. Il fallut, de plus, confectionner des caisses ou cantines, pouvant être facilement transportées par deux ou quatre coolies, et y arrimer tout le matériel. Ces ti'avaux furent poussés à Chalais avec une extrême rapidité et, en moins de quinze jours, tout fut prêt.
Le gaz hydrogène devait être produit par un procédé nouveau qui venait d'être expérimenté à Chalais.
Quelques craintes s'élevaient au sujet du transport, dans les régions tropicales, d'un ballon verni. On craignait notamment que le vernis ne s'altérât pendant la traversée de la mer Rouge. Aussi le ballon ne fut- il pas placé dans les cales, où la température est souvent excessive et oii il aurait été difficile de le visiter; on le déposa sur le pont, dans un coin du rouÛe de la timonerie, et il ne souffrit aucunement pendant la traversée. On avait eu, il est vrai, le soin de le huiler avant de l'empaqueter et d'interposer entre chaque pli de minces feuilles de papier imbibées d'huile.
Opérations au Tonkin. — Marche sur Bac-Ninh. — A peine débar({uée et installée à Hanoï, la section d'aérostiers reçut l'ordre de se préparer à marcher avec les colonnes qu'on allait diriger sur Bac-Ninh. Le départ était primitivement fixé au 7 mars 1884, et le gonflement du ballon eut lieu le 3, quelques ascensions devant être, au préalable, exécutées à Hanoï.
Les premières ascensions étonnèrent profondément la population de la capitale. Tous les indigènes sortirent de leurs cases en poussant des cris d'admiration. Toutefois, comme il arrive d'ordinaire chez ces peuples enfants, ce bel enthousiasme dura peu, et sans chercher autrement à approfondir ce mystère, ils crurent avoir tout expliqué en disant : « Ah! c'est encore une invention de ces Français ! »
Le départ de Hanoï de la brigade Brièrc de risle, aveclaquelle devaient marcher les aérostiers, fut retardé d'un jour, et, dans la journée du 7, on fit un gonflement partiel pour remédier aux pertes dues aux ascensions. Le 8, au matin, la colonne traverse le fleuve Rouge, la route suivie est un simple sentier souvent occupé par d'immenses banians. Chaque fois qu'un semblable obstacle se présente, il faut le tourner en descendant dans les
SUPPLÉMENT A
UX AÉROSTATS
rizières inondées à cette époque de l'année. Les étapes sont donc de ce chef très fatigantes pour les aérostiers, obligés, en outre, d'exercer parfois des efforts considérables sur les cordes pour résister au vent. Cependant, leur vitesse de progression reste sensiblement égale à celle des autres troupes et la marche de la colonne n'en est pas retardée.
Le H, au soir, la concentration des deux brigades est opérée vers le marché de Chi, sur le canal des Rapides (la 2"= brigade, de Négrier, s'était formée à Hai-Dzuong et avait été dirigée sur le même point). Une reconnaissance de la position de Trug-Son, objectif de la 1''° brigade, est effectuée dans l'après-midi; elle prend fin à la nuit tombante. Le vent était un peu fort, néanmoins la hauteur moyenne de la nacelle fut d'environ 150 mètres. Le lendemain, vers une heure, la première brigade était déployée face aux hauteurs de Srung-Son qu'elle devait enlever.
Le temps était très calme, le câble absolument vertical et déroulé en entier, l'observateur planait à 250 mètres au-dessus de nos troupes. L'action est engagée par une canonnade des batteries d'avantgarde contre une ligne de pavillons plantés en terre ; l'observateur donne, à la voix, des renseignements sur les points de chute de nos projectiles; l'action s'étend bientôt sur toute la ligne, les commandants des bataillons chargés d'enlever une position, qui un village, qui une hauteur ou un bouquet de bois, viennent au-dessous du ballon demander à la voix des indications à l'observateur. Les réponses sont toujours à peu près identiques : « L'objectif n'est plus guère occupé que par la valeur d'une compagnie; l'armée chinoise bat rapidement en retraite. » Les chefs d'unité vont alors donner leurs ordres en conséquence, le moral général se ressent d'une façon très sensible de ces nouvelles toutes rassurantes. Deux officiers à cheval portent au chef d'état-major des billets lancés par l'observateur et pourvus de banderolles (le toile lestées destinées à les faire retrouver plus rapidement.
Vers 6 heures, toutes les positions ennemies sont occupées.
Pendant ce combat, la 3<' brigade avait poussé très rapidement les Chinois à droite et, allongeant le tir de ses pièces, les avait empêchés de rentrer dans Bac-Ninh, où elle pénétrait elle-même dans la soirée. La place était donc tombée du premier coup dans nos mains, et un assaut — comme cela avait eu lieu pour la prise de Son-Tay — opération toujours délicate et dans la préparation de laquelle le ballon eût été, comme moyen de reconnaissance, un auxiliaire précieux, avait été inutile.
Le lendemain, la 1'^ brigade et les aérostiers faisaient leur entrée dans la ville vers 4 heures du soir. Le 16, ordre de dégonfler le ballon étaitdonné.
Ainsi cet aérostat, gonflé le 3 mars, exécutait quel-
fjues ascensions le 4, voyait ses pertes de ç/az réparées par un gonflement partiel le 7, suivait l'armée dans toutes ses étapes du8 au II mars, figurait sur le champ de bataille du 12, entrait à Bac-lSinh le 13, et, le' 16, eût encore été en mesure d'enlever un observateur après 13 jours de service.
Pendant ces marches, un sous-officier laissé à Hanoi avait conduit par eau jusqu'à Dap-Cau (port de Bac-Ninh) un deuxième ballon verni à Hanoï même. La première couche de vernis de ce ballon avait été appliquée le 25 février; il devait en recevoir quatre couches. Le séchage se faisait très mal, bien que le ballon fût suspendu pour cette opération dans un grand hall de bambous, construit à la hâte pour cet usage. A cette époque de l'année, le temps est, en effet, très humide et il tombe presque chaque matin une petite pluie, le crachin, très fine et très pénétrante. Aussi, suffit-il de bien peu de temps (24 heures environ), pendant le trajet par eau de Hanoi à Dap-Cau pour échauffer le vernis du ballon plié pour ce transport et rendre l'aérostat à peu près impropre à tout service.
Opérations contre Hong-Hoa. — Les aérostiers marcheront cette fois avec la 2"= brigade. La 1'''' brigade part un jour avant ; elle doit dessiner à gauche un mouvement enveloppant. Le départ est fixé au 6 avril, le gonflement a lieu le 4. La route est meilleure, la colonne, débarrassée de tous les impedimenta (trains des corps qui marchent à la queue), avance avec plus de rapidité.
Le 8 avril, le temps est très mauvais et le vent violent. Des nuages bas courent avec vitesse; l'étape n'est heureusement que de quelques kilomètres, cette journée devant être consacrée au repos à Sontay. Les aérostiers entrent les premiers dans la ville; pour aller se mettre à l'abri derrière les remparts. Le ballon, toutefois, a un peu souffert, il est absolument indispensable de fermer la manche par les forts vents, précaution négligée ce jour-là. Un gonflement partiel est nécessaire et a lieu pendant la nuit (Pour parer à toute éventualité, on avait fait venir par eau jusqu'à Sontay les appareils de gonflement et un petit approvisionnement de réactifs).
La colonne quittait Sontay le lendemain matin et suivait la route qui longe le fleuve. Cette route, constituée par la digue de la rive droite du fleuve Rouge, est large et d'un parcours facile ; toutefois, de gros arbres ou des villages obligent toujours les aérostiers à descendre dans les rizières inondées.
Ascension de reconnaissance. — Le lendemain, la 2° brigade restait en station à Vu-Chu; le temps était beau, et vers 9 heures du matin, le général de Négrier faisait une ascension de reconnaissance. Hong-Hoa, objectif de nos troupes, était situé à une dizaine de kilomètres environ ; le général reconnut admirablement la position, dont il prit un croquis détaillé. Les pièces d'artillerie transoor-
tées par eau, en vue du bombardement, arrivent dans la soirée, elles sont aussitôt débarquées, et la marche en avant reprend dès le lendemain matin.
Le ballon est assailli ce jour-là par un coup de vent très violent; les aérostiers ont heureusement le temps de se jeter dans un champ de maïs coupé par un ravin dans lequel ils se tapissent en ramenant le ballon jusqu'au sol; l'aérostat résiste, et la marche est reprise dès que l'ouragan aussi bref, d'ailleurs, qu'il avait été intense, a disparu.
Le bombardement commence vers dl heures du matin ; les Chinois évacuent la ville et traversent le tleuve Rouge sur un pont-radeau de bambous jeté un peu en aval de la citadelle. La 2° brigade assiste l'arme au pied à ce défilé qui dure toute la soirée ; l'arrière-garde chinoise incendie la ville avant de l'abandonner.
Le ballon a servi aux ascensions de 2 heures à 5 heures ; il signale les routes que suit l'ennemi en fuite. Les troupes bivouaquent sur place. La rivière Noire est traversée le lendemain matin ; les 6 kilomètres qui la séparent de Hong-Hoa sont franchis non sans difficultés ; le vent souffle avec impétuosité. Fort heureusement, le terrain permet de faire presque toute l'étape aux cordes équatoriales. Le but est atteint et le ballon dégonflé aux portes de Hong-Hoa.
Huit heures après, la section d'aérostiers était de retour à Hanoï, au moment où la signature du traité de Tien-Tsin venait de terminer la campagne, et elle y recevait avis de son prochain départ pour la France. — M. le lieutenant .lullien était mis à la disposition du résident général à Hué, pour organiser la concession qui venait de nous être faite dans la citadelle de cette capitale, et M. le capitaine Aron se disposait à rentrer en France avec le reste du personnel.
On sait comment la malheureuse affaire de Bac-Lé remit tout en question. Les aérostiers employés comme troupes du génie étaient joints à la colonne envoyée sur Kep pour recueillir les débris de celle du colonel Dugenne ; elle restait à Phu-Lang-Thuong pour organiser ce poste. M. le capitaine Aron, atteint par la dyssenterie, y tombait malade et se voyait contraint de rentrer en France. M. le lieutenant Jullien, ayant terminé ses travaux à Hué, rentrait au ïonkin pour y prendre le commandant des aérostiers.
Opérations contre Lang-Son. — Le 12 février, à son retour de l'expédition terminée par la victoire de Niu-Bop, à laquelle elle avait pris part comme section du génie, la section d'aérostiers était informée qu'elle aurait à reprendre son rôle au cours des opérations à diriger, contre Lang-Son. 11 fallait se hâter de remettre le matériel en état ; le
ballon la Vigie, qui avait servi dans les marches sur Bac-Ninh et Hong-Hoa, avait passé les six mois d'été, abandonné à lui-même par la force des choses, et n'avait jamais pu être gonflé à l'air par suite de l'absence de Hanoï des aérostiers. Le hangar de bambous construit au début avait été enlevé par un typhon le 8 mai de l'année précédente, ainsi qiie le ballon-gazomètre qu'il abritait. Aussi le déploiement de l'aérostat demanda-t-il beaucoup de soins et de patience. Le gazomètre ! ayant disparu de la façon qu'on vient de dire, les aérostiers songèrent à utiliser, pour le remplacer, le ballon qu'on avait verni à Hanoi en février 1884 et qui alors avait été jugé perdu ; mais le déploiement de cet aérostat fut reconnu impossible, tant il était collé ; l'étoffe brûlée se déchirait sur trop de points pour qu'on eût le loisir d'y eflfectuer les réparations nécessaires.
Les journées du 13 au 19 janvier sont employées à la mise en état du matériel, et le départ de la section d'aérostiers a eu lieu par eau le 19 au soir. Sa destination est Phu-Lang-Thuong, sur le Song- Thuong, où elle arrive le 23 janvier. Le 25, le gonflement a lieu. On remarque que le salin, qui a passé toute la saison des pluies dans les tonneaux qui l'ont amené de France et qui sont restés dans des magasins improvisés et très humides, a perdu de ses qualités; la consommation par mètre cube en est plus grande.
Le 29 janvier, la section d'aérostiers se porte sur Kep. Le 30, elle accompagne la reconnaissance, forte d'environ un millier d'hommes, que le général de Négrier conduit en personne. Des ascensions nombreuses ont lieu sur le mamelon qui domine Cau-Son. Les troupes qui ont effectué cette reconnaissance reviennent coucher à Kep.
Le 1 février, la section d'aérostiers quittait Kep pour revenir à Phu-Lang-Thuong où elle dégonflait son ballon six jours après le dernier gonflement.
Là s'arrêtent les opérations exécutées par les aérostiers, en tant qu'aérostiers, dans cette campagne du Tonkin (ils furent employés pendant les mois de février et mars à ouvrir une route carrossable de Chu à Lang-Son). Ils participèrent donc à toutes les grosses opérations exécutées à cette époque, suivirent nos colonnes dans toutes leurs marches et purent, dans toutes ces circonstances, mettre à la disposition du général en chef un merveilleux instrument de reconnaissance. »
On voit avec quel succès notre aérostation militaire a fait ses débuts au Tonkin, dans cette région lointaine de l'Extrême-Oriwit, où flotte l'étendard de la France.
FIN DU SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS
TABLE DES MATIERES
MACHINE A VAPEUR