CHAPITRE XI
EMPLOI DES BALLONS CAPTIFS POUR d'aUTRES OPHRATIONS MILITAIRES. ■ — EMPLOI DES BALLONS LIBRES. — LA MARIXE ET LES BALLONS.
Nous n'avons considéré jusqu'ici les ballons captifs que comme auxiliaires des opérations militaires. Leur rôle n'est cependant pas exclusivement borné à l'observation faite du haut des airs.
Bien que ce genre particulier d'application ne soit encore qu'à ses débuts, on a essayé d'employer les ballons captifs dans la télégraphie optique. Des expériences très intéressantes, faitesàla Villette, à l'usine Egasse, ont prouvé qu'il est possible d'illuminer un globe aérostatique, en y enfermant des lampes électriques à incandescence. Le courant électrique est envoyé, moyennant le fil de cuivre tressé avec le câble, par une pile installée à terre. La présence d'un foyer électrique près du gaz hydrogène ne présente, d'ailleurs, aucun danger, la cloche du bec à incandescence électrique empêchant tout contact avec le gaz, et la lumière s'éteignant aussitôt, si la cloche vient à se briser par accident.
En interrompant le courant, et en produisant une succession convenue d'éclats
SUPPLÉMENT A
lumineux, longs et courls, on établit un système de correspondance télégraphique.
Malheureusement la limite de visibilité de cette lumière n'a été trouvée que de iS kilomètres. Il faudrait vm foyer extraordinairement puissant pour que la lumière, répartie sur la surface entière du ballon, et forcée de traverser le voile opaque de l'enveloppe, pût porter beaucoup plus loin.
On réussirait mieux en attachant le foyer lumineux au-dessous du ballon. Ce que la lumière perdrait en surface, elle le regagnerait en puissance.
Il nous reste à signaler d'intéressants essais d'application des aérostats à la marine. Pendant l'été de 1888, l'escadre d'évolution, en rade de Toulon, fit l'expérience de l'emploi des ballons pour l'observation des mouvements d'une flotte ennemie. On voulait établir, à bord des bâtiments d'escadre, des observatoires volants, destinés à découvrir les mouvements de l'ennemi, et } surtout se garer des attaques des torpilleurs, i qui perdraient leur dangereux incogniito devant ces vigies pouvant s'élever à des hauteurs qui défient l'altitude de la tour Eiffel.
Un des usages auxquels les ballons marins captifs seront également employés avec un grand avantage, c'est la surveillance des mouvements de l'ennemi dans les terrains avoisinant les côtes.
La vigie placée dans le ballon observateur rendrait compte de ses observations à son point d'attache, par un téléphone partant de sa nacelle et allant aboutir au navire où se trouve le récepteur téléplionique.
En vue des expériences dont nous allons parler, le port de Toulon avait commencé par envoyer à l'établissement aéronautique de Meudon-Clialais une équipe de marins, commandés par M. le lieutenant de vaisseau Serpette, qui s'était fait le promoteur de cette intéressante entreprise.
Les marins saisirent vite la pratique des
UX AÉROSTATS. 727
manœuvres aérostatiques, et furent ainsi en mesure de guider leurs camarades de l'escadre. Ils repartirentpour Toulon, et une commission fut chargée de suivre les expériences.
Le matériel destiné à ces essais en mer sortait des ateliers militaires de l'Ecole de Meudon-Chalais, et ne différait que par quelques points de détail du matériel usité dans l'armée. Un des officiers de cette école, le capitaine Jullien, faisait partie de la Commission.
Le 12 juillet 1888, des essais de gonflement furent effectués sous la direction de M. le lieutenant de vaisseau Serpette, et en présence d'un grand nombre d'officiers de l'escadre, à bord de la batterie flottante l'Implacable. L'opération ayant parfaitement réussi, quelques ascensions captives furent reprises le 17 juillet. Un seul observateur était dans la nacelle, à portée du téléphone qui établissait les communications verbales entre l'aérostat et le navire. Un temps calme favorisait l'ascension.
Nous emprunterons à un journal de Paris le récit détaillé de ces expériences intéressantes.
« Le ballon, dit ce journal, à la date du 19 juillet 1888, s'élève majestueusement à 330 mètres environ d'altitude. A ce moment, 7 heures 40, le capitaine transmet par le téléphone le commandement tiens bon, et l'aérostat s'arrête.
Les curieux envahissent le quai du port. M. le lieutenant de vaisseau Serpette scrute alors l'horizon, à l'aide d'une puissante lunette, il examine attentivement les points les plus éloignés, au sud la Corse, à l'est Nice et à l'ouest Marseille, et si la défense l'exigeait, il signale au commandant de Mongret, qui se trouve alors avec la Commission sur le pont de VlmplaC'ible, tout ce qui peut être remarqué du haut de cet observatoire.
Il énumère le nombre de navires à vapeur ou à voiles qui navigueiat en ce moment à l'est, à l'ouest ou au sud de Toulon. Il indique même la nationalité du plus grand nombre, et répond à différentes questions qui lui sont posées par la Commission.
Sur un ordre du capitaine, le ballon descend à
8 heures trois quarts et remonte dans les airs à
9 heures avec le même succès. Cette fois,
l'amiral Amet, commandant en chef l'escadre d'évolutions et qui se trouve sur la passerelle du Colbert, entouré de tous les officiers de ce vaisseau, questionne longuement l'observateur aérien au moyen de signaux transmis à l'Implacable et répétés par le téléphone qui communique avec la nacelle de l'aérostat.
Les réponses se font instantanément. Tous les états-majors des navires de l'escadre suivent avec un vif intérêt les mouvements qui se produisent entre Vlmplacible et le ballon captif.
A 10 heures nouvelle descente et nouvelle ascension à 400 mètres d'altitude. Cette fois on procède à des levés photographiques. Des communications s'établissent encore entre le Colbert, l'Implacable et la nacelle de l'aérostat.
Le lieutenant Serpette répond aux questions posées par l'amiral Amet et par le commandant de Mongret. A 10 heures 20, une chaloupe à vapeur remorque le ballon captif et le conduit au large. La Commission prend place abord de cette embarcation et continue les communications téléphoniques avec le capitaine Serpette.
La chaloupe revient sur rade à, 11 heures. Elle fait le tour de l'escadre et accoste l'Implacable, où le câble est amarré. Le capitaine commande de rappeler le ballon. Aussitôt la bobine, autour de laquelle s'enroule le câble en bourre de soie de 12 millimètres de diamètre, se met en mouvement. L'aérostat descend et se trouve en quelques instants sur le pont du navire, où il est retenu.
Quelques jours après, le ballon captif ayant dans sa nacelle M. le lieutenant de vaisseau Serpette s'élève de nouveau dans les airs à bord de l'Implacable.
L'aérostat, au-dessous duquel flotte le pavillon national, a été remorqué à bord du cuirassé l'Indomptable, où son câble a été amarré.
A l'arrière, deux petits ballons l'accompagnent pour lui fournir du gaz au cas où des déperditions viendraient à se produire pendant ces expériences en pleine mer. A 9 heures, Vlndomptable, commandant Leclerc, a appareillé et fait route vers le sud-est; il a disparu bientôt à l'horizon, ne laissant apercevoir que le ballon captif qui plane majestueusement.
La commission est installée à bord de l'Indomptable afin de rendre compte des expériences de sensibilité à grandes distances.
M. le lieutenant Serpette aura eu le mérite d'introduire dans la guerre maritime l'usage de ces observatoires volants, nouveaux instruments d'information appelés sans doute à jouer un certain rôle dans les batailles navales, à condition que l'on fasse usage dans les batailles de poudre à canon ne donnant point de fumée, problème aujourd'hui parfaitement résolu.
Les torpilleurs auront désormais à redouter les
filets BuUi van, les projecteurs de lumière électrique, les blindages de cellulose, etc., les aérostats captifs, A ce point de vue les ballons seront les alliés des vaisseaux cuirassés. La surveillance des mouvements de l'ennemi sur le littoral ou dans les terrains avoisinant les côtes deviendra ainsi infiniment plus aisée grâce à ces engins dont l'efficacité défensive est incontestable. »
L'introduction des ballons captifs dans la marine est une excellente innovation. La seule difficulté à vaincre, c'est d'organiser l'arrimement du navire de manière à permettre le gonflement du ballon à bord. Quant à la préparation du gaz hydrogène, on l'éviterait en embarquant des tubes d'acier pleins de gaz hydrogène, tels que les aérostiers anglais les ont imaginés, et qu'ils ont employés, ainsi que nous l'avons dit, dans leur campagne du Soudan, et dont les Italiens ont également fait usage en Abyssinie.
Avec le guide-rop marin, ou le côneancre dont ont fait usage Sivel, Lhoste et Mangot, le ballon peut flotter, à l'état captif, au-dessus du navire, et s'il est nécessaire, se séparer des liens qui l'attachent, et s'élancer, avec toute la vitesse du vent, dans la direction qui paraît utile aux opérations de la flotte.
La Méditerranée serait un bon champ de manœuvres pour des aéronautes expérimentés, adroits et dévoués, sachant allier la science au courage. La mer, qui n'a été jusqu'ici que le tombeau des émules d'Icare, deviendrait, grâce à ces vaillants explorateurs des airs, le théâtre de leurs exploits. Ces hommes dévoués et audacieux braveraient, pour le bien de la patrie, les fureurs réunies de Neptune et d'Éole, s'il nous est permis d'emprunter, en passant, à la mythologie ses antiques symboles.