CHAPITRE PREMIER
LA TÉLÉGRAPHIE OPTIQUE. — ORIGINK DE CETTE INVEN- TION. — LESEURRE CRÉE, EN I806, LA TÉLÉGRAPHIE OPTIQUE. — TÉLÉGRAPHES LUMINEUX ESSAYÉS PEN- DANT LE SIÈGE DE PARIS. — APPAREILS DE MM. LIS- SAJOUS, CORNU ET MAURANT. — LA TÉLÉGRAPHIE OPTIQUE ADOPTÉE EN FRANCE APRÈS LA GUERRE DE 1870-1871. — LE TÉLÉGRAPHE OPTIQUE DU COLO- NEL MANGIN. — LE TÉLÉGRAPHE SOLAIRE ANGLAIS. — AVANTAGES COMPARÉS DU TÉLÉGRAPHE OPTIQUE FRANÇAIS ET DU TÉLÉGRAPHE SOLAIRE ANGLAIS.
La télégraphie optique était déjà connue, et aAait été expérimentée en France, dès l'année 1856. Nous avons décrit, dans les Merveilles de la science, le télégraphe so-
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE AÉRIEN
laire, inventé par Leseurre, employé de la télégraphie française, qui produisait une excellente correspondance télégraphique, au moyen d'éclairs lumineux reçus à grande distance, sur une surface disposée à cet effet.
Il nous paraît nécessaire, pour la clarté de ce qui va suivre, de rappeler ce que nous avons dit, dans cet ouvrage, du télégraphe solaire de Leseurre.
'( Un employé de l'administration des télégraphes, M. Leseurre, a imaginé un nouveau moyen 'le correspondance télégraphique qui repose sur la réflexion des rayons solaires, projetant à des distances très considérables des éclairs lumineux. La répétition de ces éclairs, leur longueur ou leur brièveté, forment un alphabet particulier, qui sert à composer une écriture de convention.
« Le télégraphe solaire est destiné à établir une correspondance rapide dans les pays où l'installation de la télégraphie électrique présenterait des difficultés, il s'appliquera spécialement avec de grands avantages en Afrique, pour le service de notre armée.
« Comment concevoir que deux observateurs puissent correspondre entre eux par l'envoi réciproque d'éclairs dus à la réflexion des rayons solaires?
« Un faisceau de lumière solaire, réfléchi par un miroir dans une direction déterminée, se transmet, en rase campagne, à une si prodigieuse distance, que toute la difficulté ne peut consister qu'à composer un appareil susceptible de recevoir commodément les éclairs lumineux et pouvant fonctioilner pendant toute la durée du jour. Un tel appareil doit pouvoir réfléchir un faisceau lumineux dans une direction quelconque, et l'y maintenir malgré le déplacement du soleil. Il faut ensuite que les éclairs, alternativement provoqués et éteints, constituent des signaux auxquels un sens soit attaché.
« Pour obtenir la fixité du faisceau réfléchi, M. Leseurre emploie deux miroirs : l'un est mobile, et suit les mouvements du soleil; l'autre est fixe. Exposé au soleil, le miroir mobile est incliné sur un axe parallèle à l'axe du monde, et tourne autour de cet axe d'un mouvement uniforme et exactement égal au mouvement de rotation de la terre sur elle-même ; il produit donc l'efTet de l'instrument de physique qui a reçu le nom d'héliostat, c'est-à-dire qu'il maintient immobile et dans la même direction le faisceau lumineux, quelle que soit l'inclinaison du soleil sur l'horizon. Le miroir fixe reçoit le faisceau lumineux réfléchi par ce miroir mobile, et il l'envoie dans la direction d'une lunette et d'un écran, qui sont disposés pour le recevoir à la station opposée.
I << Pour produire un signal lumineux sur l'écran placé à l'une des stations, on imprime au miroir réflecteur un léger mouvement, au moyen d'une simple pression de la main, qui fait agir un petit ressort d'acier. Par ce léger déplacement produit par la main sur le miroir réflecteur, et selon la rapidité de ce déplacement, la station opposée peut recevoir sur son écran des éclairs brefs ou prolongés.
« On a donné à ces éclairs, brefs ou prolongés, la même signification que les lignes et les points reçoivent dans le vocabulaire du télégraphe électrique de Morse. On sait que le vocabulaire du télégraphe Morse, aujourd'hui adopté dans toute l'Europe, se compose simplement de lignes et de points ; il a été décidé que les éclairs brefs, dans le télégraphe solaire, représenteraient les points, et que les éclairs prolongés représenteraient les lignes : avec ces lignes et ces points, on compose un alphabet et une écriture, qui suffisent parfaitement à tous les besoins de la correspondance.
« Il reste à dire comment, avec le télégraphe solaire, deux personnes, ignorant leur position respective, peuvent se chercher mutuellement et commencer une correspondance.
« Voici comment opère le slationnaire qui veut avertir son correspondant et qui ignore sa situation. Il commence par rendre horizontal l'axe de rotation du miroir tournant, et place ce miroir de façon à réfléchir, parallèlement à son axe, la lumière solaire. Cette lumière réfléchie tombe alors sur le deuxième miroir qui est rendu vertical, et qui peut tourner d'un axe vertical; ainsi disposé, ; ce miroir doit renvoyer successivement vers tous les points de l'horizon la lumière réfléchie par j le premier miroir. La zone horizontale qu'éclaire I chaque demi-rotation du miroir vertical présente 1 un demi-degré de hauteur. Si l'on craint que quelque point n'ait échappé, on modifie un peu l'inclinaison de l'un des miroirs, et on balaye l'horizon par de nouvelles zones d'éclairs.
« Tous ces mouvements sont guidés par l'écran de la lunette, qui accuse à chaque instant la direction du faisceau émergent, et dispense de toute précision. La personne que l'on cherche recevra donc quelques-uns des éclairs, reconnaîtra le point d'où ils partent, s'orientera sur ce point, et lui renverra un feu permanent sur lequel on pourra s'orienter à son tour; la correspondance régulière pourra alors commencer.
« Dans les expériences qui ont eu lieu devant M. le maréchal Vaillant, on a établi une correspondance très rapide entre le mont Valérien et la terrasse de la coupole à l'Observatoire ; le même échange de signaux a encore eu lieu entre les tours de Saint-Sulpice et la tour de Montlhéry, à une distance de moitié plus considérable.
« On a fait une expérience bien plus satisfaisante
encore, car on a constaté que lorsque le soleil, voilé | par des brumes, s'efface dans le ciel, et ne se manifeste plus que par une large zone argentée, le signal lumineux est pourtant toujours sensible à l'œil nu, et se montre très brillant dans la lunette. Il résulte de là que, même en l'absence du soleil, la correspondance pourra être continuée.
« Le télégraphe solaire n'est pas, comme le télégraphe aérien, un instrument nécessairement fixe, et qui exige des stations touj ours les mêmes. 11 peut s'installer partout. L'instrument portatif, construit par M. Leseurre, ne pèse que 8 kilogrammes. 11 se monte sur un trépied en bois, et s'oriente à l'aide d'une boussole et d'un niveau à bulle d'air. Il n'occupe guère plus de volume qu'un héliostat, avec lequel il a beaucoup de ressemblance. Il est surtout remarquable par la facilité qu'on a de le transporter d'un endroit dans un autre, par le peu d'embarras qu'il cause et le peu de temps qu'il exige pour être installé et mis en place.
« Le télégraphe solaire, ou héliographe, sera très probablement adopté pour le service des armées, et spécialement pour l'Algérie, puisque c'est par ordre des ministres de la guerre et de l'intérieur que les expériences dont nous venons de parler ont été faites à l'Observatoire.
« On s'est demandé si avant Leseurre personne n'avait songé à construire quelque appareil de télégraphie conçu sur un principe analogue. On peut citer d'abord l'allemand Bergstrasser, qui, dans ses travaux nombreux sur la télégraphie aérienne, a indiqué la possibilité d'employer les rayons solaires réfléchis par un miroir. Mais un appareil anciennement proposé et qui a une analogie beaucoup plus frappante avec celui de M. Leseurre, c'est celui qui fut proposé par Gauss sous le nom à' héliotrope, et qui a été perfectionné depuis dans sa construction par l'habile physicien allemand, M. Steinheil. Cet appareil a pour fonction de projeter un rayon de lumière sur un objet éloigné ; il est fondé sur une propriété géométrique bien connue de la glace sans tain à surfaces parallèles. Si l'on fait tomber obliquement un rayon de soleil sur une glace à surfaces bien dressées et exactement parallèles, le rayon transmis et le rayon réfléchi iront illuminer dans l'espace deux objets différents. Si alors on se place derrière la glace de manière à voir par réflexion l'objet éclairé par le rayon transmis, en vertu d'une sorte de réciprocité facile à démontrer, on verra en même temps par transmission l'objet éclairé par Toie de réQexion. On peut donc utiliser cette remarque pour diriger le rayon réfléchi dans telle direction qu'on voudra.
« On aurait pu, à la rigueur, faire de ce dernier appareil un télégraphe solaire ; mais celui de Leseurre, dont nous venons de donner la description, est en réalité le seul qui ait encore été complètement adapté à sa destination et qui ait été
combiné et proposé comme devant servir aux communications télégraphiques entre des postes éloignés (1). »
Dès l'année 18S6, la télégraphie optique était donc inventé e par un ingénieux' français .
Le succès de la télégraphie électrique adoptée parmi nous, dès l'année 1851 , et qui ne cessa de prendre du développement pendant les années suivantes, empêcha de prêter grande attention à la télégraphie optique de Leseurre; mais le siège de Paris, en 1870-1871, vint lui donner l'opportunité qui lui manquait. On fut heureux, à cette époque, de pouvoir disposer d'un moyen de correspondance qui passait, pour ainsi dire, par-dessus la tête de l'ennemi.
Pendant l'invasion prussienne, alors que la plupart de nos bureaux télégraphiques étaient saccagés et les communications interrompues, c'est grâce au système de transmission optique que l'on put correspondre avec les forts qui environnaient Paris.
Pris dans un cercle de feu, Paris, dans lequel nos savants français les plus éminents avaient tenu à rester enfermés, par une confiance patriotique, s'efforça, par tous les moyens, de communiquer avec l'extérieur. Pendant que ballons et pigeons voyageurs s'envolaient hors de la place, des appareils ingénieux étaient combinés, pour envoyer au loin d'insaisissables sigaaux.
MM. Bourbouze et Paul Desains essayèrent d'envoyer de Paris à Rouen un courant électrique, auquel la Seine eût servi de conducteur, et que l'on eût recueilli au moyen de galvanomètres à aiguilles très sensibles. On obtint ainsi peu de résultais mais la conception était excellente.
Le physicien Lissajous proposa d'émettr des signaux lumineux, et de les recueillir au moyen fie lunettes couplées.
M. Cornu chercha à utiliser les propriétés que possède le prisme, de décomposer et de
(1) Merveilles de la science, tome II, page 18-19 (note).
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE AÉRIEN
réfracter la lumière, et de recueillir ainsi, à distance, tout ou partie d'un faisceau lumineux, qui aurait servi de signaux, grâce à un vocabulaire de convention.
C'est à M. Maurant, professeur au lycée Saint-Louis, et au colonel Laussedat, aujourd'hui directeur du Conservatoire des arts et métiers de Paris, que revient l'honneur d'avoir obtenu des résultats pratiques, en ce qui concerne la télégraphie par signaux lumineux. Ces deux physiciens se proposèrent d'émettre à grande distance, ainsi que l'avait fait Leseurre, un faisceau lumineux homogène; et en obtenant sur ce faisceau, au moyen d'un écran opaque, des interruptions, de durée inégale, de reproduire les longues et les brèves, les traits et les points de l'alphabet Morse, si simple et si complet; ce qui aurait permis de correspondre, en toute sûi^eté, à de grandes distances.
L'appareil de M. Cornu fut utilisé dans les environs de Laval. Entre Poitiers et Champagny-Saint-Hilaire, des signaux lumineux colorés franchirent, avec une vitesse remarquable, l'intervalle de ces deux villes, qui est de 40 kilomètres. Ces expériences furent faites en présence du général Vuillemot, délégué par le général Chanzy.
En novembre 1870, le Comité d'initiative -pour la défense nationale de Marseille proposa au gouvernement de Tours un système de signaux lumineux, basé, comme celui qu'exécutaient à Paris MM. Maurant et Laussedat, sur l'émission de rayons lumineux brefs et longs, correspondants aux signaux du vocabulaire Morse.
Ce projet était présenté par un inspecteur des télégraphes, M. Ternant, qui avait vu fonctionner avec succès un système analogue dans le golfe Persique. M. Ternant avait fait des essais entre la mairie de Marseille et l'ancien poste sémaphorique, situé en haut de la tranchée, et les expériences avaient parfaitement réussi.
Il proposait de communiquer avec Paris.
par-dessus la première ligne d'investissement des armées prussiennes, qui, alors, ne dépassait pas un rayon de 40 kilomètres. La connaissance que l'on avait des hauteurs des environs de Paris, dans ce rayon, indiquait avec précision tous les points que l'on pouvait choisir pour envoyer, sans obstacle, des rayons lumineux sur les points culminants de la capitale, qui les aurait perçus sans difficulté.
Malheureusement, un des membres du Comité de la défense nationale, venu de Paris, se montra défavorable au projet.
Dans l'intervalle, MM. Lissajous et Hiroux partaient de Paris, en ballon, avec un projet du même genre.
Sur les indications de M. Lissajous, M. Santi, opticien de Marseille, construisit un télégraphe optique basé sur l'émission de rayons brefs ou longs, et permettant l'emploi de l'alphabet Morse. Mais la ligne d'investissement de Paris, qui s'était considérablement étendue, empêcha de s'occuper davantage de ce mode de communication.
Les circonstances si difficiles dans les- ({uelles se débattait la défense nationale, en 1870-1871, ne permirent donc pas de tirer grand parti des essais qui avaient été faits, en plusieurs points du territoire, des appareils de télégraphie optique; mais au retour de la paix, ces mêmes expériences furent reprises, et la télérjraphie optique est aujourd'iiui une création scientifique des plus intéressantes, des plus utiles et tout à fait pratique. Les Anglais en ont fait un grand usage dans leurs campagnes dans l'Afghanistan, dans le Soudan et l'Égypte. Dans notre guerre de Tunisie, la télégraphie optique a rendu de grands services, et aujourd'hui en Tunisie, comme en Algérie, elle sert à établir des correspondances entre les corps de troupe. Notre corps expéditionnaire du Tonkin et de l'Annam est muni de
plusieurs appareils de télégraphie optique, j
C'est à un officier français, le colonel Mangin, mort en 1885, que sont dus les perfectionnements de l'appareil primitivement proposé par Lissajous et exécuté par MM. Maurant et Laussedat, comme il est dit plus haut. Le colonel Mangin, en transportant dans la pratique les principes de l'appareil de MM. Maurant et Laussedat, a rendu tout à fait usuelle la correspondance au moyen de signaux visibles à longue distance.
Voici la disposition de l'appareil imaginé par le colonel Mangin, qui a été expérimenté pendant plusieurs années à l'Ecole militaire de Saumur, et qui continue d'être mis en pratique, chaque année, à titre d'exercice, au camp de Saint-Maur, près de Paris, par ditlérents corps d'armée de nos départements, ainsi que dans les forts des environs de Paris.
Sur la planchette antérieure (fi g. 412) d'une boite rectangulaire, divisée en deux parties inégales, par un diaphragme BC, dans lequel on a pratiqué une petite ouverture, est assujettie une lentille bi-con vexe, P', 1 de 0°',24 de diamètre. Derrière l'ouverture du diaphragme BC, se trouve un obturateur mobile. A, que l'on soulève et déplace à volonté, au moyen d'une manette, F et d'un levier coudé à angle droit, GG'. Dans la seconde partie de la caisse est placée une forte lampe à pétrole, L, munie d'un réflecteur parabolique, D', dont elle occupe le foyer, et qui accroît encore sa puissance éclairante, en réfléchissant sur la lentille P les rayons émanés de la partie postérieure de la source lumineuse, c'est-à-dire la lampe à pétrole. La seconde lentille, P, à court foyer, et le miroir, D, n'ont donc pour but que de recueillir des rayons lumineux, qui seraient perdus sans cela. La grande lentille biconvexe, P', reçoit le faisceau lumineux total réfracté à travers les deux lentilles, et le renvoie parallèlement à l'horizon.
L'appareil étant ainsi disposé, il suffit d'im-
primer au manipulateur, F, des mouvements plus ou moins prolongés, pour émettre des éclats, qui reproduisent, en signaux lumineux, les points et les traits du télégraphe Morse. Une lunette, EE', fixée sur l'une des parois extérieures de la boite, bien parallèlement à l'axe des lentilles, sert à apercevoir les signaux du poste correspondant.
Nous représentons à part (fig. 413) le manipulateur et l'obturateur dont les déplacements, à l'intérieur de la caisse, produisent les éclairs lumineux.
L'obturateur est formé d'un écran. A, en aluminium, que commande un petit levier à pédales, F, mobile autour du point 0. Un ressort, R, le retient en arrière ; mais il cède à la pression du doigt sur le levier, F, et en se déplaçant le disque A, qui couvrait le diaphragme, produit les éclipses et les éclats du faisceau lumineux.
Les signaux se font donc en maintenant libre le passage des rayons lumineux à travers l'ouverture du diaphragme, ou en le fermant, au moyen du manipulateur et de V obturateur .
La lunette viseur, EE', est pourvue de vis de rappel, qui permettent, en fixant un point de l'horizon, d'obtenir l'image de ce point sur un verre dépoli, que l'on ajuste au bout de la lunette. Et comme il est indispensable, pour la transmission et la réception des dépêches, que l'axe de la lunette soit absolument parallèle aux rayons sortant de l'appareil, on reconnaît que le parallélisme des deux appareils est parfait, lorsque le point visé se trouve au croisement des deux diagonales inscrites sur le verre dépoli.
Tel que nous venons de le décrire, l'appareil du colonel Mangin est spécialement affecté au service télégraphique de nuit. Pour l'utiliser pendant le jour, il suffit d'enlever la lampe et son réflecteur, et d'adapter à la planchette postérieure de l'appareil une troisième lentille, dont le
foyer occupera exactement la place qu'occupait la flamme de la lampe. Les rayons parallèles du soleil sont alors dirigés sur la lentille, au moyen de deux miroirs plans, que l'on ajuste à la main, de façon qu'ils suivent le mouvement apparent du soleil. Par les temps sombres, on peut encore, pendant le jour, avoir recours à la lampe, mais alors les signaux ne sont plus perceptibles au-delà de 2S à 30 kilomètres.
Nous représentons sur la figure 414 le télégraphe optique éclairé par le soleil. Sauf la source lumineuse qui est extérieure, tous les organes mécaniques sont les mêmes que ceux de l'appareil éclairé par le pétrole.
Il suffit, comme il vient d'être dit, d'enlever la lampe ; les deux miroirs plans, M, et M\, convenablement inclinés selon la position du soleil, et que l'on fait mouvoir à la main, d'après le déplacement de l'astre radieux, renvoient le faisceau Ivmiineux réfracté à travers les deux lentilles P et P', hors de la boîte.
Fig. 413. — Coupe manipulateur de colonel Mangin.
Dans tous ces systèmes, la vitesse de l'expédition des éclats lumineux est de quinze à vingt mots par minute ; mais il est prudent de ne pas chercher à atteindre une trop grande vitesse, car alors les signaux deviennent difficilement perceptibles, et peuvent occasionner de graves erreurs.
Avec la lumière solaire, pendant le jour et celle d'une lampe à pétrole, pendant la nuit, les appareils optiques à de l obturatenr et du lentilles permettent de l'appareil optique du communiquer, suivant leur calibre, qui va de 15 à 40 centimètres, à des distances variant de 30 à 120 kilomètres.
La figure 413 représente un télégraphiste militaire français manœuvrant l'appareil optique. Comme l'officier qui a l'œil à la lunette et la main sur le manipulateur ne peut inscrire les dépêches qu'il reçoit, un soldat est près de lui, pour noter sur un carnet les mots que l'officier lui dicte.
Pour les places fortes, dans lesquelles les
Fig. 414. — Coupe du télégraphe optique du colonel .Alaugin, éclairé par la réflexion des rayons solaires.
appareils n'ont pas besoin d'être déplacés, le colonel Mangin en a combiné d'autres, plus lourds et plus puissants, dits appareils à miroirs, ou télescopiques. C'est encore la lampe à pétrole ou la lumière solaire qui sert, dans ce cas, de source lumineuse; mais le faisceau lumineux, au lieu d'être rendu parallèle au moyen de lentilles, est à la fois réfléchi et réfracté par un grand miroir concave, à double courbure, placé au fond de l'appareil. Le calcul de la courbure de ce miroir constitue l'un des plus intéressants travaux du colonel Mangin.
Les signaux sont tovi jours vus au moyen dune lunette jointe à l'appareil de réception .
Avec les appareils télescopiques^ ou à miroirs^ dont le calibre varie de 35 à GO centimètres, on communique aisément à des distances variant entre SO et 200 kilomètres. Ces grandes portées exigent un temps absolument clair; et des récepteurs de même calibre. Le temps clair est surtout de rigueur; car, de même que tons les signaux lumineux en général, ceux de la télégraphie optique sont interrompus d'une façon ab-
solue par 'le brouillard, la fumée et des brumes, même légères.
Tous les forts de Paris sont pourvus d'appareils optiques du colonel Mangin, éclairés au pétrole. Nos places fortes emploient les mêmes appareils pour correspondre, pendant les manœuvres, avec les troupes, ou avec des forts éloignés.
En 1881 et 188S, un habitant de l'île Maurice, M. Léon Adam, réalisait, avec des fonds très modiques, des communications optiques entre l'ile de la Réunion et l'île Maurice.
M. Léon Adam, petit-fils d'un amiral célèbre, l'amiral Bouvet, était un capitaine au long cours, ancien officier volontaire de la marine française, et plus tard, officier des Messageries maritimes^ qui exerçait à l'île Maurice les fonctions d'expert de l'amirauté anglaise, près des consulats. En 1881, les travaux de jonction géodésique, entre l'Espagne et l'Algérie, menés à si bonne fm par le colonel Perrier et le général espagnol Hanez, avaient attiré l'admiration du monde savant. M. Léon Adam résolut
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE AÉRIEN
d'appliquer le système des communications optiques à mettre en rapport télégraphique l'île Maurice, possession anglaise, et notre île de la Réunion.
En effet, toutes les tentatives faites pour relier les deux îles par un câble sous-marin paraissaient devoir échouer, en raison de l'abondance des récifs sur les deux rivages, et les deux gouvernements étaient peu disposés à en faire l'expérience. M. Léon Adam créa une agitation pacifique à l'île de la Réunion, pour convertir à son projet les habitants de l'île; et par de nombreuses publications et brochures, il finit par obtenir gain de cause. Les fonds nécessaires pour les premiers essais furent réunis, grâce au concours et à l'activité d'un habitant de l'île, M. de Buisson, enthousiaste de ce projet, et les essais ayant parfaitement réussi, M. Léon Adam partit pour la France, au mois d'août 1882, pour demander au Ministre de la guerre de lui céder deux appareils télescopiques du colonel Mangin, du modèle de 0°',60 pour la lentille.
Le 2 octobre 1882, M. Faye communiquait à l'Académie des sciences le projet de M. Léon Adam, et ce dernier, après s'être exercé au maniement des appareils optiques, avec le colonel Mangin, repartait pour l'île Maurice, avec les instruments prêtés par le Ministre de la guerre.
Il fallait obtenir du gouvernement anglais l'autorisation d'établir à Maurice la station optique projetée au sommet du Pouce. Les négociations prirent du temps; mais en janvier 1883, l'autorisation ayant été accordée et, d'autre part, le Conseil général de la Réunion ayant voté une somme de 3 000 francs pour cette entreprise, M. Léon Adam créa le poste de l'île de la Réunion, sur le pic du Bois-de-Nèfles, à 1 130 mètres d'altitude, et dirigea les rayons solaires, réfléchis par un miroir d'un mètre carré, sur le sommet du Pouce (île Maurice), à 7S0 mètres au-dessus du
niveau de la mer. La distance qui sépare ces deux positions est de 213 kilomètres.
En 1885, la réussite fut complète. Du Pouce on voyait très bien les éclats du miroir : ils avaient l'aspect d'une étoile rougeorange.
Plus tard, M. Léon Adam trouva sur le Pic- Vert, à l'île Maurice, un poste plus favorable, qui rapprochait les distances de 25 kilomètres. Il dut enfin changer encore de poste, pour opérer en un lieu moins élevé. Le Pic-Lacroix, haut de 680 mètres, fut définitivement choisi.
M. Léon Adam put alors télégraphier régulièrement , de l'île de la Réunion à Maurice. Le 12 juillet 1886, on vit, de laRéunion, les éclats du miroir de Maurice, aussi éblouissants que le soleil â l'horizon.
Quant aux communications de nuit, les appareils furent réglés et éclairés au pétrole. Dès la première nuit, on conversa entre les deux postes, avec la plus grande facilité, pendant plusieurs heures, et des dépêches furent échangées les jours et les nuits qui suivirent.
Ces échanges comprenaient 20 jours enregistrés : 28 télégrammes furent transmis, formant, en somme, 292 mots.
La démonstration d'une communication régulière étant faite, surtout en tenant compte d'opérations exécutées à l'aide d'une simple lampe à pétrole ordinaire, et avec un personnel inexpérimenté, on conçoit que l'entreprise de M. Léon Adam entra bientôt dans la période du fonctionnement actif et régvilier. Aujourd'hui, les deux îles sont en communication constante par les projections lumineuses de l'appareil Mangin.
Il est intéressant de voir des travaux, conçus tout d'abord en vue des besoins de la guerre, s'approprier aussi bien aux intérêts de la science et de l'humanité, et M. Léon Adam mérite les plus grands éloges pour avoir réalisé la plus importante des
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE AÉRIEN
communications optiques à grande distance, dans im établissement permanent.
Nous avons fait allusion d'une façon très brève aux opérations du colonel Perrier pour les grands travaux de géodésie quïl exécuta en Algérie et en Tunisie, ensuite entre l'Algérie et l'Espagne, pour la mesure d'un arc considérable du méridien terrestre. Il importe d'entrer à ce sujet dans de plus longs détails.
C'est en 1880 que le colonel Perrier termina l'œuvre qui lui valut l'admiration du monde savant ; nous voulons parler de la mesure de la méridienne de France.
Les mesures exécutées sur le terrain, par le colonel Perrier, s'étendent, non seulement aux territoires européens de la France, mais aussi à nos possessions africaines d'Algérie ; et ces deux portions ont été réunies à travers l'Espagne et la Méditerranée.
C'est pour assurer la continuité de cet arc, que le service géodésique français, dirigé par le colonel Perrier, fut chargé d'opérer la jonction géodésique de l'Espagne et de l'Algérie, de concert avec le général
Ilanez, directeur de l'Institut géographique d'Espagne. Cette triangulation, sans précédents dans les annales de la géodésie, fut exécutée, en 1879 et 1880, au moyen de signaux lumineux produits dans l'appareil optique du colonel Mangin. Les stations de la côte d'Espagne et celles de la côte d'Algérie étaient distantes de 225 à 270 kilomètres et, malgré cet énorme éloignement, les signaux furent toujours parfaitement visibles, grâce à l'excellence de l'appareil Mangin. A cetéloignement, l'éclat des rayons lumineux de la lampe à pétrole et des rayons solaires était aussi fort que celui d'une lampe Carcel que l'on aurait vue à 35 mètres de distance.
Après la jonction hispano-algérienne, et grâce à la triangulation elTectuée en 1861, entre l'Angleterre et la France, la science possède aujourd'hui, pour la mesure de la terre, un arc de méridien long de 28°, et partant des îles Shettland, pour aboutir au Sahara. C'est le plus grand arc qui ait été mesuré jusqu'ici.
Pour projeter sur le ciel deux des points de ce réseau géodésique, situé l'un en Algérie, le M'Sahiba, l'autre en Espagne, le
Fig. 417. — Appareil optique ayant servi à exécuter les signaux pour la triangulation entre l'Espagne et l'Algérie
(Éclairé par l'arc voltaïque).
Tetica, il fallait mesurer, en ces deux stations, la latitude et un azimut, ainsi que les différences de longitude, entre Alger etM'Sahiba, pour rattacher ce dernier point avec Paris, et entre M'Sahiba et Tedca^ et nous relier avec Madrid. L'astronome Merino et l'ingénieur Esteban occupaient Tetica; le capitaine Bassot était à Alger ; le colonel Perrier observait à M'Sahiba, avec le capitaine Defforges. Les observateurs étaient pourvus de cercles méridiens et d'appareils identiques. La station de M'Sahiba était reliée, par un fil télégraphique, avec celle d'Alger.
La différence de longitude des deux stations fut obtenue par l'échange des heures locales, au moyen de signaux télégraphiques enregistrés sur les chronographes des deux stations.
Pour coiTfiparer entre elles les pendules de Tetica et de WSahiba^ on eut recours à l'échange réciproque, par-dessus la Méditerranée, de signaux électriques lumineux et rhythmés, dont la transmission, même à 70 lieues, peut être considérée comme instantanée.
C'était la première fois qu'une semblable
opération était effectuée, et elle fut couronnée d'un succès complet.
C'est ainsi qu'a été fermé le vaste polygone de longitudes, dont l'un des sommets est à Paris, et les autres sont à Marseille, à Alger, à M'Sahiba, Tetica et Madrid.
Ce polygone exceptionnel contenait tous les cas possibles qui peuvent se produire dans la mesure des longitudes, puisqu'il comprenait dans son périmètre des fils aériens, un câble sous-marin, et en guise de fil, une sorte de traînée lumineuse qui unissait M'Sahiba avec Tetica^ par-dessus la Méditerranée.
On voit, dans la figure 416 (page 499), l'appareil optique éclairé au pétrole, qui servit à exécuter les signaux pour la tinangulation entre l'Espagne et l'Algérie. Cet appareil ne diffère que par les dimensions de celui qui sert aux communications optiques entre les corps d'armée et que nous avons représenté dans la figure 412 (page 495). La grande lentille bi-convexe, MN, rend parallèles et renvoie en un faisceau horizontal les rayons lumineux émanés de la lampe à pétrole, S, et qui ont traversé les
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE AÉRIEN
Fig. 418. — Projecteur de lumière électrique du colonel Maugin, ayant servi aux opérations de triangulation
du colonel Perrier (Coupe).
premières lentilles /, ainsi que la lentille réfléchissante, r. L'obturateur qui, par ses déplacements, produit les éclats ouïes interruptions de lumière, répondant aux signaux de l'alphabet Morse, est en FC. La lunette, LL', est placée au haut de la boite.
La lumière électrique procure un faisceau lumineux qui perce beaucoup mieux les brumes que la flamme do pétrole. L'appareil optique que le colonel Mangin avait fait construire par MM. Sautter etLemonier, à Paris, se voit, en coupe, dans la figure 417.
La lumière est produite par l'arc voltaïque, dans un réçjidateur Serrin. On voit en c l'arc lumineux qui jaillit entre les deux pointes de charbon. Dans la boite V,
sont contenus les rouages d'horlogerie du régulateur Serrin, C, c'est-à-dire l'appareil animé par le courant électrique lui-même, et qui, selon l'usure des charbons, les rapproche, et maintient fixe le point lumineux.
L'obturateur n'est point mu à la main, comme dans les appareils ordinaires de télégraphie militaire, mais par un électro-aimant, dont on voit les fils conducteurs du courant, a,a' et les bobines auxquelles ces fils aboutissent. Cet électro-aimant attire ou repousse l'obturateur, pour intercepter le passage du faisceau lumineux, ou l'arrêter.
Outre l'appareil d'éclairs lumineux, pourvu d'un obturateur, on se servit souvent,
dans la grande opération géodésique dont nous parlons, de la simple projection de faisceaux lumineux électriques, d'un volume considérable, et qui portaient aux plus grandes distances que l'on eut encore franchies. On voit, en coupe, dans la figure 418, le projecteur de lumière électrique du colonel Mangin, construit par MM. Sautter et Lemonier, pour les opérations du colonel Perrier. L'arc lumineux, F, s'élance entre les deux pointes de charbon, enfermées dans une gaine verticale en laiton. La partie antérieure du faisceau, reçue par les lentilles /, /', fixées dans le tube T, D, est renvoyée, avec les rayons du faisceau supérieur, sur le grand miroir elliptique, MM'. Les occultations de la lumière sont produites par l'écran E, E' placé derrière les lentilles /, /' et qui est mû à la main.
Le principe du inojecteur employé pour la production de puissants éclats lumineux est le suivant. Si l'on dirige le ^projecteur de lumière vers les nuages, et dans un point occupé par un poste à projecteur correspondant, les occultations, par l'obturateur, de la source lumineuse placée au foyer de l'appareil produisent sur le nuage, qui constitue une sorte d'écran opaque, une série alternative d'éclats lumineux et d'extinctions. On peut, par ce moyen, et en attachant aux longueurs des éclats et des interruptions de lumière la signification des lettres du vocabulaire Morse, établir une correspondance.
Si l'on veut seulement correspondre à peu de distance, et produire des signaux visibles sur tout l'horizon, on place le miroir réflecteur de manière que le faisceau lumineux éclaire verticalement, et produise un panache lumineux vertical. En faisant tourner le miroir autour de son axe horizontal, le panache lumineux devient horizontal. Il peut, de cette manière, être lancé dans une direction convenue, à des intervalles inégaux, et fournir des signaux.
Ce même appareil est en usage à bord des navires. Le miroir, mis en place verticalement, réfléchit le faisceau lumineux, lequel, à une distance de 15 mètres environ, rencontre un disque, ou plutôt un ballon peint en blanc, qu'il rend visible de tous les points de l'horizon, et qui sert de signal pour les équipages des navires.