CHAPITRE PREMIER
SYSTÈME DE TRANSMISSION AUTOMATIQUE AU MOYEN DE DÉPÈCHES PRÉPARÉES A l'aVANCE. — APPAREILS DE WHEATSTONE. — PROCÉDÉS RECENTS DE MM. FÙOTE, BANDAL FT ANDERSON.
Le meilleur employé de la télégraphie, en se servant de l'appareil Morse, ne peut expédier plus de 25 dépêches de 20 mots, ou 500 mots dans ime heure. Encore serait-il incapable de poursuivre ce travail avec la même rapidité, pendant l'heure suivante.
Le système de la transmission automatique permet d'accroître le nombre de dépêches expédiées dans un temps donné. La dépêche étant composée à l'avance sur des bandes, par des employés spéciaux, sans que le fîl télégraphique soit utilisé, le fil du télégraphe reste disponible pendant le temps oîi l'on perfore la dépêche sur la bande ; et de plus, la transmission se faisant sans aucune interruption comporte une rapidité supérieure à celle de la transmission ordinaire par un seul employé.
Wheatstone, l'un des créateurs de la télégraphie électrique, est l'inventeur de la méthode de transmission rapide, désignée communément, en Angleterre, oîi elle est fort en usage, sous le nom de Jacquard électrique, parce qu'elle rappelle les cartons perforés du métier Jacquard.
Ce système télégraphique exige, comme nous l'avons dit plus haut, que les dépèches soient préparées à l'avance.
La préparation consiste à perforer les bandes de papier, de trous dont l'espacement et la disposition correspondent aux points, aux traits et aux intervalles qui composent les signes de l'alphabet Morse. Ainsi, deux trous en ligne droite, placés vis-à-vis l'un de
Fig. 428. — Perforateur de bandes de papier du télégraphe Wheatstone.
l'autre, forment un point, et deux trous en diagonale, un trait. Un trou isolé de la bande centrale correspond à l'intervalle de deux lettres, et trois trous à celui de deux mots.
Nous n'avons pas besoin de dire que cen'est pasl'expéditeur lui-même de la dépêche qui est obligé de perforer la bande de papier. Il remet sa dépêche, écrite en langue ordinaire, à un employé, lequel s'occupe de la traduire sur une bande de papier, qu'il perfore ainsi qu'il va être dit.
L'appareil qui produit la perforation de& bandes, ou le jjerforateur Wheatstone, est représenté dans la figure 428. Il se compose d'une petite boîte en cuivre, D, surmontée
SUPPLÉMENT AU TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE
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Fig. 429. — Transmetteur "Wheatstone, pour l'expédition des télégrammes a bandes perforées (Coupe
d'un pupitre E, sur lequel on place le manuscrit de la dépêche à traduire en trous sur le papier. La boîte est munie de tiroirs, B, C, pour renfermer les rognures de papier provenant du travail.
Trois pistons, a, b, c, étant pressés, poussent, à l'intérieur de la boîte, trois poinçons d'acier, qui sont de véritables emportepièces. Ces poinçons sont de deux dimensions. Les uns, plus gros, sont destinés à pratiquer les trous affectés à la formation des signaux ; les autres, plus petits, qui sont placés au milieu de la bande et régulièrement espacés, ne servent que de moyen de prise au disque qui doit provoquer le déroulement du papier.
Muni d'un petit maillet dans chaque main, l'employé frappe sur les pistons, pour faire agir les poinçons. Des ressorts à boudin ramènent en arrière les poinçons, quand la perforation a été faite.
La bande de papier, PP', est entraînée par un mouvement d'horlogerie au-devant des poinçons contenus dans la petite case F. Le déroulement du papier est facilité, ainsi qu'il vient d'être dit, par la suite des petits
trous équidistants, dont la bande a été percée, en même temps que les trous affectés aux signaux.
Comme la manœuvre des pistons a, b, c est assez pénible pour l'opérateur, dans les bureaux qui renferment des tubes pneumatiques pour l'envoi des dépêches, on utilise l'air comprimé pour remplacer la main de l'employé.
Les bandes élant ainsi perforées, si on les place dans le transmetteur — qui se compose d'aiguilles métalliqvies verticales, venant, à certains intervalles, se mettre en contact avec le papier qui se déroule d'un mouvement uniforme — quand les trous du papier laisseront passer les aiguilles, le courant électrique de la ligne sera établi. Quand, au contraire, les aiguilles rencontreront le papier plein, le courant sera interrompu par suite de la non-conductibilité de cette substance.
C'est, comme on le voit, le principe des cartons Jacquard des métiers à tisser les étoffes façonnées, transporté dans le domaine de l'électricité.
L'appareil qui, dans la pratique, réalise
l'effet que nous venons d'indiquer, c'està-dire le transmetteur Wheatstone, est représenté en coupe théorique, et réduit à ses éléments essentiels, dans la figure 429.
Il se compose d'un balancier en ébonite, B, maintenu dans un mouvement oscillatoire^ par l'entraînement des rouages de l'appareil. Deux goupilles [g et g') fixées au balancier s'appuient sur les bras du levier, L et L', qui oscillent ainsi à l'unisson avec B. Deux tiges verticales, ïet fixées aux extrémités des bras de levier, L, et L', se meuvent de bas en haut, au-dessous de la bande, h' . Lorsque, dans leur mouvement, ces tiges rencontrent un des trous pratiqués dans la bande 6, é', elles passent au travers et envoient un courant (positif ou négatif) dans la ligne ; quand, au contraire, elles rencontrent un intervalle plein, elles sont arrêtées par le papier, substance non conductrice de l'électricité, et le courant se trouve interrompu.
Voici comment se produit l'émission ou l'interruption du courant. La tige T', C, entraînée par le levier L', fait mouvoir un disque D, en parfaite concordance avec le balancier B, Les deuxsegmentsmétalliques du disque sont, bien entendu, parfaitement isolés par une bande centrale en ébonite. Deux leviers, M' et M, en communication constante, le premier avec le pôle positif de la pile, P, et l'autre avec son pôle négatif, s'appuient contre l'une ou l'autre des deux goupilles, c' c', fixées sur chaque segment du disque D, et envoient dans la ligne, tantôt un courant positif, tantôt un courant négatif. Or, ces courants renversés se succéderaient sans interruption si la bande de papier perforé ne limitait pas le jeu des tiges ^' et t. Aux endroits où la bande ne porte pas de trous, les leviers, L' et L, se trouvant arrêtés , maintiennent le disque D immobile, et empêchent ainsi le courant de passer dans la ligne ; mais là où la bande est perforée, un point donne un courant renversé à chaque oscillation, et un trait à
chaque seconde oscillation. Alors, la tigez' pénètre dans la perforation supérieure, et le courant renversé va à la ligne.
Le transmetteur est mis en mouvement par un poids. Il peut imprimer à la bande une vitesse de 20 à 130 mots par minute.
Le récepteur n'est autre qu'un récepteur Morse, encreur, très sensible, qui diffère des appareils ordinairement employés en ce que la molette imprimante marque l'empreinte. Cette molette est mue par un axe, mis en mouvement par des armatures, qui sont en fer doux et fixées aux pôles d'un aimant permanent. Ces armatures, qui se trouvent ainsi polarisées, sont engagées entre les branches d'un électro-aimant, qui reçoit les courants alternatifs lancés dans la ligne.
Lorsqu'elles ont été attirées par un courant ayant traversé l'électro-aimant, elles restent immobiles, jusqu'à ce qu'un courant contraire vienne les déplacer. Lorsqu'elles sont mises en mouvement, la molette imprimante est amenée au contact du papier, et y trace une ligne, jusqu'à l'envoi d'un courant contraire. Le point est formé par un courant momentané agissant sur la molette, etsuivi d'un courant inverse très court, qui la remet en place. Un trait s'obtient par un courant court suivi d'un courant inverse venant après un intervalle de temps.
Le Jacquard électrique de Wheatstone rend de grands services en télégraphie.
Voici, sur cet appareil, quelques détails empruntés au journal anglais, The Nature :
« Pour se faire une idée de la valeur du système automatique rapide sur des lignes télégraphiques d'un développement considérable, il suffit de comparer, dans les mêmes conditions, l'appareil Morse avec le Jacquard électrique.
« Pour utiliser un appareil alliant une telle célérité de transmission à d'aussi puissants moyens d'enregistrement, il devenait nécessaire d'adopter un système spécial de transmission et de réception pour économiser le travail manuel et tirer du fil le maximum de rendement. Les dépèches passent donc en groupe à la machine qui doit les transmettre par le fil ; ce qui veut dire que pour un circuit d'une longueur de 500 kilomètres, d2 ds-
SUPPLÉMENT AU TÉLÉ
GRAPHE ÉLECTRIQUE
pêdies de 30 mots sont poinçonnées sur un ruban continu et envoyées par le transmetteur à la fois et vice versa. Le fil de Londres à Birmingham, par exemple, peut envoyer quatre groupes, distincts de 12 dépèches chacune, et recevoir trois groupes semblables dans une heure. Cela équivaut à 84 dépèches de 30 mots chacune; sur une moyenne de 5 lettres par mot, cela forme un total de 12,600 lettres, et 210 lettres par minute. Cela revient encore à 42 mots par minute, en y comprenant tous les accusés de réception et formalités d'usage.
« Une semblable rapidité n'exige qu'un personnel de cinq employés aux stations de réception et de transmission , à savoir : deux pour poinçonner les dépêches sur le papier bande,deux pour écrire et transmettre, et un cinquième pour manier l'appareil, accuser les réceptions, demander les répétitions.
Le système qui vient d'être décrit est employé sur plusieurs des grands circuits d'Europe, mais surtout en Angleterre. Son avantage principal consiste, non seulement dans sa grande exactitude, mais encore dans l'augmentation de vitesse qu'il procure. On peut dire qu'il double la capacité des fils. Malheureusement, il entraîne des frais suppliémentaires. Quand il doit fonctionner plusieurs heures consécutives, il faut, pour son service, deux employés perforateurs, un employé ajusteur et trois écrivains au bout de chaque fil.
Un des télégraphes qui ont le mieux résolu le difficile problème de la transmission rapide au moyen de bandes perforées est l'appareil américain de MM. Foote, Bandai et Anderson, qui est exploité, depuis 1881, entre Boston et New-York, sur une ligne de 330 kilomètres.
Le principe de ce système consiste, comme celui du perforateur Whcatstone, à percer d'avance des bandes où la dépêche est inscrite en signes Morse.
On commence par fabriquer les bandes perforées, à l'aide d'un clavier semblable à celui d'un piano. Après quelques semaines de pratique, on peut percer des bandes avec une vitesse de 1500 à 2000 mots à l'heure. On place ces bandes perforées sur
l'appareil transmetteur, lequel, au moyen d'une manivelle tournée à la main, les fait passer entre un système de roues et de balais de contact. Les trous du papier établissent les contacts électriques, et envoient dans la ligne, par un mécanisme qui n'est pas encore divulgué, une série de courants positifs ou négatifs, qui correspondent aux points et aux traits de l'alphabet Morse.
Le récepteur est tourné à la main.
La vitesse de la transmission, avec l'appareil américain, est, dit-on, de 1000 à 1200 mots par minute.
Ce môme système a reçu, en Amérique, une simplification qui en augmente notablement l'efficacité. Elle consiste à confier aux expéditeurs eux-mêmes le soin de fabriquer leurs bandes perforées, et aux destinataires le soin de déchiffrer les bandes imprimées par l'appareil récepteur. Dans ce but, la Compagnie a fait établir, à l'usage de ses clients, des appareils perforateurs particuliers, d'une construction très simple, très robuste, qui portent le nom de perforateurs des gens d'affaires.
Grâce à ce moyen, chacun devient son propre télégraphiste. Chaque expéditeur perfore ses bandes; et d'autre part, les dépêches reçues en signaux Morse ne sont plus transcrites au bureau de télégraphe. On remet la bande même au destinataire. Le rôle de la Compagnie se réduit donc à transmettre les dépêches par sa ligne, sans s'inquiéter des opérations de la pei'foration et de la transcription, ni même de la clef des signaux; ce qui permet la télégraphie secrète.
Ce procédé a une conséquence originale.
C'est que les dépêches se payent, non plus d'après le nombre des mots, mais d'après la longueur des bandes perforées.
Le télégraphe des gens d affaires^ qui est dérivé du besoin d'activer la vitesse de l'envoi et de la réception des dépêches, a I un grand succès en Amérique. Les né-
gociants font perforer par un commis les bandes remises par la Compagnie, et on envoie ces bandes au bureau du télégraphe.
En Angleterre on n'a pas encore réussi à faire accepter par les négociants cette manière de procéder. En France, où l'on ne sort jamais de la routine, on n'a pas même songé à la proposer. Le système de la perforation a été , pendant quelque temps, en usage au bureau central des télégraphes de la rue de Grenelle, à Paris ; mais aujourd'hui il est complètement abandonné.