ABRIS CONTRE LA NEIGE
Au point de vue climatérique, il y a une grande ressemblance entre l'Amérique du Nord et la Russie. La neige qui, dans l'Amérique septentrionale, persiste pendant de longs intervalles de l'année, obstrue la voie des chemins de fer, ainsi que ses abords. En outre, les rivières charrient des glaces, qui, se rassemblant autour des piles des arches, encombrent le lit du cours d'eau, et menacent d'emporter les ponts, si le courant devient rapide. Il a donc fallu suivre en Amérique le système en usage en Russie pour préserver la voie de l'accumulation des neiges.
Les précautions générales consistent à maintenir, autant que possible, la voie en remblai, dans les parties plus particulièrement exposées aux chutes de neige, etâ donner à la plate-forme de la voie plus de largeur qu'à l'ordinaire, pour y creuser des fossés, destinés à recevoir les eaux d'écoulement de la neige fondue.
Ces eaux s'y rendent, grâce à un véritable drainage dont le dessous de la voie est pourvu, et qui s'exécute avec les tuyaux de poterie dont on se sert pour le drainage des champs. La largeur de la plate-forme de la voie permet de recevoir sur ses bords la neige chassée par l'éperon de la locomotive, qui la déverse des deux côtés de la route.
Les chasse-neige et les fossés latéraux suffisent, dans les cas ordinaires, pour assurer la libre circulation des trains. C'est ainsi que, même dans la traversée des monts Alléghanys, on ne fait pas usage d'autre moyen pour débarrasser la voie.
Les difficultés sont plus grandes dans le Canada. En effet, au moins dans le Bas-Canada et dans le Nouveau-Brunswick, la neige recouvre le sol pendant tout l'hiver, à une épaisseur de plus d'un mètre, en moyenne. Les forêts qui existaient autrefois dans ces régions, arrêtaient les courants de neige balayés par le vent, mais depuis que l'industrie a fait la guerre aux forêts, ce moyen de défense contre la neige n'existe plus. Aussi les accidents étaientils fréquents dans le Bas-Canada, avant que l'on eût trouvé des moyens artificiels de se préserver de l'envahissement des neiges. Le service était interrompu chaque année pendant des mois entiers, et comme le représente la figure 189, des trains restaient souvent en détresse, assaillis inopinément par des tourmentes de neige.
Le chemin de fer du Pacifique qui franchit les montagnes Rocheuses et la Sierra-Nevada, est exposé plus particulièrement à l'inconvénient qui nous occupe, car ces deux lignes sont à 1 ,000 mètres plus haut que le niveau de nos chemins de fer européens.
C'est pour préserver efficacement les trains, dans les traversées de ces montagnes, que l'on fait usage aujourd'hui de deux moyens de préservation.
Le premier consiste en écrans (Snow fences) composés de pièces de bois formant claire-voie, et inclinées sous un certain angle. Ces sortes de palissades, qui ont chacune 5 à 6 mètres de longueur, et peuvent se transporter d'un point à l'autre de la ligne, selon les besoins, arrêtent la neige chassée par le vent, et, grâce à leur inclinaison, la renvoient en partie à l'extérieur de la voie. Celle qui se dépose sur la voie a une épaisseur moindre, et peut être plus facilement déblayée parle chasse-neige de la locomotive.
Ces écrans sont enlevés pendant l'été.
Quand la neige est plus abondante, plus fréquente et tend à former sur le sol des couches épaisses et persistantes (tel est le cas de la Sierra-Nevada, où l'on trouve, pendant une grande partie de l'année, des bancs de neige de 3 mètres d'épaisseur), les écrans ne suffisent pas. On a recours alors aux
FlG. 188. — ABRI CONTRE LA NEIGE, SUR LE CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE (VUE EXTÉRIEURE)
abris (Snow shecls) imités de ceux que l'ingénieur anglais Fell, établit sur le mont Cenis, pour préserver la voie du chemin de fer à rail central, établi sur cette montagne (1).
Nous représentons dans les figures 188, 190, un abri contre la neige, à l'extérieur et à l'intérieur, sur le chemin de fer du Pacifique. C'est, comme on le voit, une sorte de galerie couverte. Sa hauteur est de 5m,50 et sa largeur de 5 mètres. Des jours, ménagés à la toiture et entre les bordages latéraux, assurent une ventilation suffisante.
(1) Voir page 99 de ce volume
Les galeries sont plus ou moins longues et les poteaux plus ou moins solides, selon le poids de neige qu'il s'agit de supporter, d'après l'expérience acquise. Les poteaux qui servent à soutenir le toit, sont souvent de simples troncs d'arbres. Comme on ne les enlève pas pendant l'été, les galeries sont pourvues d'ouvertures, fermées par des panneaux à coulisses, et par conséquent, mobiles.
Sur la ligne du Ccntral-Pacifîc, les galeries de bois servant d'abris
FlG. 190. — ABRI CONTRE LA NEIGE, VUE INTÉRIEURE
contre les neiges, occupent 75 kilomètres de longueur, et elles régnent sans interruption entre quatre stations, de Strong's-Cânon au Cap des Émigrants. Les toitures ont à soutenir des poids énormes de neige, qui sont de 3 à 6 mètres de hauteur sur le Central-Pacific, et qui vont, près du sommet de la Sierra-Nevada, jusqu'à 15 mètres.
Ce n'est pas seulement contre les chutes de neige qu'il faut préserver les trains circulant dans les très hautes montagnes. Dans certaines parties de la
Sierra-Nevada, des avalanches s'abattent fréquemment, et menaceraient de créer des amoncellements énormes et subits, qui mettraient les trains en détresse. Dans ces parties de la montagne, on donne aux toitures des galeries une forte inclinaison, et on les construit avec du bois beaucoup plus résistant et d'un plus fort équarrissage. Chaque extrémité des fermes qui entrent dans la composition de la galerie, est munie de tirants, que l'on scelle dans le roc, à chacune de leurs extrémités.
La figure ci-dessous représente Y abri contre les avalanches .
Il nous reste à dire, comme remarque générale, que toutes ces galeries de
FlG.191. — ABRI CONTRE LES AVALANCHES, SUR LE CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE, DANS LA SIERRA NEVADA
bois parcourues par une locomotive, dont le foyer lance des étincelles et laisse tomber des morceaux de charbon enflammé, exposent à des incendies, et les cas en sont assez fréquents. C'est ainsi qu'en 1877, sur le Central- Pacific, le feu prit aux galeries d'abri, et en consuma une longueur de 1,450 mètres, dans plusieurs accidents, dont le dernier seul dévora 1 ,000 mètres d'abris.
Pour remédier à ce danger, on revêt aujourd'hui une partie des bordages latéraux de plaques de tôle. En outré, des trains de pompes à incendie sont toujours prêts à se porter au point où un danger est signalé par le télégraphe. Des gardiens, échelonnés à des distances de 1,500 à 2,000 mètres,
sont chargés d'expédier le signal d'alarme. Sur le Central-Pacific, ces postes télégraphiques pour l'annonce des incendies, sont au nombre de 26, et les trains de secours contre l'incendie (/ire train) sont en permanence dans les quatre grandes gares de cette ligne.
C'est grâce aux galeries couvertes que l'on a pu, sur le chemin de fer du Pacifique, faire élever la locomotive à des hauteurs inusitées jusque-là, et éviter les tunnels, qui auraient indéfiniment retardé l'ouverture de cette magnifique ligne.