LES CERFS-VOLANTS ÉLECTRIQUES. — EXPÉRIBNCKS 01 ROM AS À NÉRAC
Les découvertes intéressantes qu'avait ame* nées l'emploi des barres de fer élevées dans
(t) Journal des savants, oct 1753, p. 222.— MottclMObroek, t I, p. tV7.
LE PARATONNERRE
l'espace, devaient engager les observateurs à tenter d'obtenir des résultats plus brillants encore. Mais on ne pouvait, avec des barres métalliques plantées dans le sol, recueillir rélectricité aérienne qu'à une faible élévation. C'est alors que se présenta l'idée d'aller puiser l'électricité au plus haut de l'air, au moyen d'un corps léger armé d'une pointe, et retenu de terre au moyen d'un fiî, c'est-àdire l'idée du cerf-volant électrique.
Nous allons nous écarter beaucoup de l'opinion commune, en essayant de prouver que la première idée du cerf-volant électrique n'appartient pas à Franklin, comme on l'a toujours admis depuis un siècle ; mais qu'elle est due à un physicien français, à Romas, de Nérac.
Dans les classes élevées de la société du dernier siècle, on trouvait quelques hommes d'élite qui, préparés par une éducation supérieure, distingués par l'élévation de l'esprit et du caractère, se sentaient instinctivement attirés vers tout ce que l'intelligence humaine peut produire dans les régions diverses où elle s'exerce. Beaux-arts, littérature, sciences, rien n'était étranger aux membres de cette société élégante et polie. On voyait, dans ces cercles distingués, le spectacle intéressant de l'aristocratie de la naissance accueillant et recherchant l'aristocratie du mérite. Les savants étaient toujours sûrs d'y rencontrer des protecteurs généreux, quelquefois même des émules.
C'est un cénacle de ce genre qui existait, au milieu du xvin* siècle, dans la province de Guyenne . Le fondateu r, l'arbitre de cette petite société bordelaise, était le chevalier de Vivens.
Littérateur brillant, agronome de premier ordre, versé dans les différentes branches de nos connaissances, le chevalier de Vivens, l'un des esprits les plus distingués de son temps, était éminemment digne de présider et de diriger les hommes d'élite dont il aimait à s'entourer, et que son hospitalité généreuse rassemblait d'habitude
dans son château de Clairac. Dans ces assemblées familières, qui se tenaient sous les frais ombrages de Clairac, on trouvait réunis : Montesquieu, qui aimait à se délasser de ses hautes spéculations sur l'histoire des lois et de la philosophie, par la culture de l'histoire naturelle et de la physique ; — le baron de Secondât, son fils, à qui l'Académie de Bordeaux dut plusieurs mémoires scientiBques estimés ; — le docteur Raulin, qui fut médecin par quartier de Louis XV ; — les frères Dutilh, qui habitaient un château des environs de Nérac, gentilshommes instruits et particulièrement habiles dans les expériences de physique ; — les abbés Guasco et Venuti ; — enfin, de Romas, que ses fonctions de juge au présidial avaient fixé à Nérac, sa ville natale.
Après le chevalier de Vivens, le chef scientifique de cette docte assemblée, l'inspirateur de ses travaux modestes, était Romas, savant d'un mérite réel, et qui ne resta étranger à aucune branche de la physique. C'est grâce à la sagacité de Romas, et au concours du petit cénacle de ses nobles et savants amis, que les expériences commencées à Paris sur l'électricité atmosphérique, trouvèrent à Nérac un complément et une suite qui forment une des pages les plus brillantes de l'histoire de la physique moderne.
Les frères Dutilh secondèrent plus particulièrement Romas dans toutes ses expériences sur l'électricité, ou pour mieux dire , Mathieu Dutilh fut son collaborateur constant en ces sortes de travaux.
Mathieu Dutilh, seigneur et baron de la Tuque, né à Nérac en 1715, était, à 25 ans, avocat au parlement de Bordeaux. Ses relations avec Romas commencèrent en 1740, et continuèrent, sans interruption, jusqu'à la mort de ce dernier. Ces deux personnages travaillèrent avec la même ardeur aux belles expériences de physique que nous avons à raconter. C'est au château de laTuque, qui appartenait à Mathieu Dutilh,
MEHVEILLES DE LA SCIENCE
qu'eut lieu le 14 mai 1753, la première expérience sur rélectricilé atmosphérique. Les frères Dutilh et Romas assistaient seuls à cette expérience, qui fut répétée publiquement, le 7 juin de la même année, sur les allée? qui entourent la ville de Nérac.
En 1760, Mathieu Dutilh fut appelé au gouvernement du duché d'Albret et du comté de Bas-Armagnac, avec le titre d'intendant général et commissaire député de S. A. S. Godefroy de Bouillon, duc souverain de l'Albrei. 11 mourut aveugle en 1791. Ses travaux sur le droit coutumier des provinces du midi de la France, lui avaient acquis une grande célébrité. Aussi ses collègues du parlement de Bordeaux, le désignaient-ils sous ce titre : F aveugle clairvoyant (1).
Mais arrivons au récit des expériences sur l'électricité atmosphérique faites par Romas, tant au château de la Tuque qu'à Nérac.
On a vu, dans le chapitre précédent, que Romas, depuis longtemps voué à Tétude expérimentale de l'électricité, s'empressa, dès qu'il en eut connaissance, de répéter à Nérac l'expérience de Marly. Nous avons dit que, dès le mois de juin 1752, c'est-à-dire un mois après l'expérience de Dalibard, Romas faisait des recherches sur l'électricité atmosphérique avec une barre de fer isolée, et qu'il obtenait des résultats intéressants au moyen de sa verge de fer mobile, qu'il rendait tantôt verticale et tantôt inclinée sur l'horizon.
C'est dans le cours de ces dernières expériences, qu'il vint à l'esprit de Romas, la pensée d'envoyer vers les nuages orageux, un cerfvolant armé d'une pointe métallique, afin d'amener l'électricité des cieux jusqu'à la terre, au moyen de la corde du cerf-volant. Au mois d'août 1752, il communiqua, sous le sceau du secret, le projet de cette expérience à ses amis, le chevalier de Vivens et les frères Dutilh.
(1) M. Dutilh, de Nérac, qui a fait partie de la chambre des députés sous Louis-Philippe, jusqu*à Taonée 1848, était le petit-ûls de Mathieu Dutilh.
Mathieu Dutilh fut chargé de s'occuper de la construction du cerf-volant. Il fut conrenu qu'il serait lancé dans les prairies qui envi* ronnaient le château de la Tuque. Mais Mathieu Dutilh mit quelque négligence à s'occuper de ce soin, de telle sorte que rautorone de 1752 s* écoula sans qu'on pût mettre i exécution Texpérience projetée.
Romas faisait allusion au projet de ce cerFvolant électrique, dans une lettre qu'il adressa à l'Académie de Bordeaux, le 12 Juillet 1752, pour faire connaître le résultat de sei observations sur la barre isolée. Il s'exprimiit comme il suit, employant à dessein des termes détournés, pour ne pas ébruiter d'a^anee, le projet d'une expérience qu'il n'aTait pu mettre encore à exécution.
« Je me réserve de mettre au Jour la deraièRi « quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d'enfant^ lorsque Js me « serai assuré de sa réussite, par rexpériencs que « je me propose d'en faire (!)• »
Mais laissons notre physicitsn raconter lui-même comment lui vint, en 1782, l'idée du cerf-volant électrique, et par quelles circonstances l'expérience qu'il avait méditée dut être renvoyée à l'année suivante. On trouve ce récit dans un petit ouvrage de Romas, qui a pour titre : Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons^ suivi dune lettre sur Pinvention du cerf-volant électrique (2). Après avoir rappelé les résultats qu'il avait communiqués le 12 juillet 1752, à l'Académie de Bordeaux, concernant ses expériences avec la barre de fer électrisée, Romas continue en ces termes :
tt De cette observatioD je conclus que si Je pouvais élever un corps non électrique et l'isoler commodément, j'obtiendrais de grandes lames de feu au liea de petites étincelles.
« Pour vérifier cette conclusion, je pensai d'aborâ
(t) Par ce terme de /eu d'enfant, Romas entendait désigner le cerf-volant. C'est ce qu*il prouve dans ta Lettre au rédacteur du Journal encyclopédique ^ que nous citerons textuellement plus loin.
(2) In-18, Bordeaux, 1776.
LE PAnATONNKRRE.
imL^^
Dm
i Îq. 2iO, — Le ceuticle scLei]Ul^':jue Uu chàuau ile Clan ^ : MoEilest|ukeii et Je barou dû ScoofiiJatp son filfi^ lecheTalJer de Vivens, Ronias etki frèrei Dutilb (|iage53t).
k subslittier4 la barre, qui avaîl sept à htiîL picJs de hauleur verticale au-dessus du toit de ma moisoni on des plus longs mâU de navire que je pourrai» trouver. Mais, ayant bientôt entrevu la nécessité d'une grande dépense, aoil pour me procurer celle pi^ce, soit pour risoler* et plus encore dans la craînle de ne point obtenir des effets fort cousidërableà, jV bandonnai cette idée presque dans le moment où Je la conçus.
» Néanmoins, toujours plein du ddsîr d'augmenter le volume du feu électrique, il fallut chercher le moyen qu'il y avait à trouver pour y parvenir; en conséquence, je me plongeai dans de nouvellca méditations. Enfin une demi-heure après, tout au plus, le cerf-volant des enfants se présenta tout à coupa mon espril, et comme j'y visaussilûl, sinon les effets éclatanls que celle machine a montrés depuis, du moins ea partie^ il me lardait de la mettre à l'épreuve»
0 Par malheur je n'en avais pas le temps : je devait rendre compte de mes observations sur la barre de M, Franklin à l'Académie de Bordeaux, C'est ce dont je m'acquittai, par une grande lellre que j'adressai à celle compagnie le (2 juillet 17a2. Je ne me bornai pas à cela : je lui parlai aussi du procédé à la Paveur
duquel j*csp6i'ais de faire produire plus âc feu électrique que je n'en avais vu sur la barre ; Je lui indiquai même stiffisamment en quoi ce procédé consistait, puisque je le lui annonç.ii comme un simple jeu d enfant,
« 1/ Académie reçut cette leltre avec un contentement des plus sensibles, lilîe m'en donna tme preuve, en me disant dans sa réponse, que le public, qui se plaît nalurellemuntaux choses extraordinaires, serait bien aise, sans doute, de connaître mes observations sur le feu éleciriquc du tonnerre, et l'ulililé que je pensais pouvoir en retirer; que cette considération l'avait déterminée à fîiire lire ma lettre dans l'assemblée publique du 25 août prochain ; mais que comme nous é lions dans la saison des oroges, et que peutêtre il s'en élèverait quelqu'un avant le jour de cette séance, elle m'exhortait à continuer les expériences sur la barre, afin qu'elle eûl quelque autre particularité k présenter au public sur la mt^me matière,
M La façon d'élcclriser avec une barre, sans prendre d'autres soins que ceux de Tisoler^ et de Texposer à l'air, en temps d'orage, était trop piquante par ellero»înie, et la réponse de l'Académie m'était trop flatteuse, pour que je ne tinsse point compte de suivra sa recommandation. Animé par ce double motif, Je
renvoyai l'essai de mon cerf-volant à la première occasion qui se présenterait après le 25 août^ et je continuai, sur la barre do M. Franklin, les expériences qui m'offrirent efTectivement de nouveaux phénomènes dont je fis part à cette compagnie.
« Le mois d'août étant passé, il n'y eut presque plus d'orage, Je ne pus môme pas me procurer un cerf-volant avant l'hiver. Ainsi forcé d'attendre le printemps de l'année suivante, Je ne lançai en l'air cette espèce de cb&ssis, que le i4 du mois de mai i7ô3. »
C'est au mois de mai 1753, que Romas, secondé par les frères Dutilh, commença, au château de la Tuque, de procéder à ses expériences, qui furent poursuivies et variées avec une sagacité et un courage vraiment extraordinaires. Ces expériences méritent d'être rapportées avec détails.
Le premier cerf-volant qui fut préparé avait 18 pieds carrés de surface. Attaché à une simple corde de chanvre, il fut lancé une première fois, le 14 mai 1753, au château de la Tuque, par Romas et les frères Dutilh. Mais on ne put tirer de la corde aucune étincelle, bien qu'il tombât alors une pluie légère qui devait en augmenter la conductibilité, et que l'existence de l'électricité dans l'atmosphère fût rendue évidente par rélectrisation des barres de fer isolées que Romas avait élevées pour ses expériences antérieures.
L'issue de cette première tentative aurait découragé une volonté moins forte, un jugement moins sûr que celui du physicien de Nérac. Il ne se laissa pas déconcerter par cet échec, qu'il expliqua fort bien en remarquant que pendant son expérience, la pluie avait été faible, la corde de chanvre peu mouillée, et «qu'une corde de chanvre, qui n'est pas « mouillée, ne conduit jamais bien le feu « électrique que lorsque Télectricité est très- « forte (1). »
(1) Mémoire où, après avoir donné un moyen aisé pour élever fort haut et à peu de frais un corps élecirisable isolé, on rapporte des observations frappantes, qui prouvent que plus le corps isolé est élevé au-dessus de la terre ^ plus le feu de r électricité est abondant, par M. de Romas, assesseur au présidial de Nérac, publié dans les mémoires des
Sur cette réflexion, il chercha aussitôt le moyen de remédier au défaut de conductibilité de son appareil.
Ce moyen consista à huiler le papier da cerf- volant, et à garnir la corde de chanvre, sur toute sa longueur, d'un fil de cuivre continu, c'est-à-dire d'un excellent conducteur du fluide électrique.
Romas fut aidé, dans la longue opération qui consistait à enrouler le fil de cuivre autour de la corde, par Mathieu Dutilh, son collaborateur habituel dans ses expériences de physique.
Le 7 juin 1753, par une journée très-orageuse, le cerf-volant fut lancé, à différentes reprises, dans les allées qui servent de promenade extérieure à la ville de Nérac, par Romas, assisté des frères Dulilh. La corde dont il était muni avait une longueur de 260 mètres. L'absence du vent , pendant une partie du jour, empêcha le cerf-volant de se soutenir en l'air ; mais à deux heures et demie, pendant qu'il tonnait du côté de l'ouest, le vent s' étant levé , on réussît mieux , bien qu'on eût lâché toute la corde qui, faisant alors avec l'horizon un angle d'à peu près 45 degrés, maintenait le cerf- volant à une hauteur d'au moins 183 mètres.
Le vent s'étant fortifié, il devint probable que le cerf-volant ne tomberait pas. Romas attacha donc à la partie inférieure de la corde du cerf-volant, un cordonnet de soie de 1 mètre 15 centimètres de longueur. Ce cordon venait se rattacher à une pierre très-lourde, qui fut placée sous l'auvent d'une maison. A la corde et avant le cordonnet de soie, on suspendit un cylindre de fer-blanc de 35 centimètres de longueur et de 3 centimètres de diamètre, qui, communiquant avec le fil de cuivre du cerf- volant, devait servir à tirer des étincelles en cas d'électrisation. Pour evi-
sa vanta étrangers à TAcadémie des sciences {Mémoires de mathématiques et de physique présentés à C Académie royale des sciences de Paris par divers savants, et lus dans les aS'semblées publiques, 17S6, t II, p. 393).
LE PARATONNERRE
ter tout accident, et préserver Topérateur, Romas avait eu soin de préparer un véritable excitateur, qui consistait en un cylindre de fer- blanc d'un pied de longueur, fixé à un tube de verre.
Plus de deux cents personnes, sorties de la ville de Nérac, assistaient, avec une curiosité facile à comprendre, à la belle expérience qui se préparait.
Les premières étincelles que Romas tira avec Y excitateur, étaient faibles ; elles provenaient seulement de quelques petites nuées détachées du gros de Torage encore éloigné. La médiocre intensité de ces effets électriques Fencouragea à les tirer avec le doigt, sans se servir de l'excitateur; et, bientôt, à son exemple, tous les assistants s'approchèrent et se divertirent à faire partir des étincelles du tube de fer-blanc. Chacun s'avançait à tour de rôle, et s'amusait à faire jaillir le feu électrique. Les uns l'excitaient simplement avec le doigt, d'autres avec leur épée, avec une canne, un bâton ou une clef.
Ce petit exercice, qui dura vingt minutes, fut interrompu par un défaut d'électricité, dont la cause apparut manifestement aux yeux des spectateurs. Les petits nuages noirs qui avaient occasionné les premières étincelles, avaient disparu ; on ne voyait à leur place, qu'un nuage blanc à travers lequel on apercevait distinctement le bleu du ciel.
Dix minutes après, l'électricité reparut, mais d'abord très-faible. Après avoir langui quelques instants, elle reprit avec une certaine force. Tous les spectateurs, se rapprochant alors, recommencèrent leurs amusements. On jouait gaiement avec le tonnerre ; au milieu des rires et des propos animés, on s'émerveillait de voir étinceler sous ses doigts le feu descendu des nues.
Mais tout à coup, et sans que rien eût fait présager ce brusque retour offensif de l'électricité, Romas, en tirant une étincelle, fut frappé d'une commotion si violente qu'il en fut à demi renversé. A ses mouvements
convulsifs, les assistants reconnurent bien qu'il avait été gravement frappé. Cependant, sept ou huit personnes ne craignirent pas de s'exposer au même coup. Elles se donnèrent la main comme dans l'expérience de Leyde, et la première toucha de son doigt le tube de fer-blanc ; aussitôt une forte commotion fut ressentie jusqu'à la cinquième personne.
Romas, comprenant alors que l'heure des amusements est passée, éloigne la foule qui l'entoure, et demeure seul auprès de son appareil, tenant Vexcitateur à la main.
L'orage s'animait de plus en plus. Quoiqu'il ne tombât encore aucune goutte de pluie, de gros nuages noirs s'élevaient à l'horizon, et d'autres, placés au-dessus du cerfvolant, faisaient craindre qu'une très-forte électricité n'apparût tout à coup, et n'occasionnât quelque accident tragique.
Armé de Vexcitateur^ Romas s'approche du tube de fer-blanc, et il en tire, à la distance de quatre pouces, des étincelles qui avaient plus d'un pouce de longueur et deux lignes de largeur. 11 excita ensuite, k une plus grande distance, des étincelles de deux pouces de long et grosses à proportion. Bientôt elles firent place à de véritables lames de feu, qui partaient à la distance de plus d'un pied, et dont l'explosion se faisait entendre à pluâ de deux cents pas.
Pendant qu'il continuait ainsi, il sentit au visage, bien qu'il se trouvât éloigné de plus de trois pieds de la corde, comme une impression de toile d'araignée. C'était l'émanation électrique du fil du cerf-volant qui, disséminée dans tous les sens, produisait cet effet, que l'on remarque souvent quand on se tient près du conducteur d'une puissante machine électrique en activité. Romas cria de toute sa force aux assistants de se reculer au plus tôt. 11 fit lui-même un pas en arrière ; mais bientôt cette même sensation de toile d'araignée s'étant fait sentir une seconde fois, il s'écarta davantage encore.
Malgré le péril, croissant de minute en minute, Romas demeura seul à son poste d*observation, affrontant stoïquement la mort pour les intérêts de la science et de Thumanité. Dans cette situation émouvante et dramatique, il conserva assez de sang-froid et de calme fermeté pour observer tous les phénomènes qui s'offraient à ses yeux, comme s'il eût procédé, dans le laboratoire, à une expérience ordinaire.
On entendait un bruissement continu, comparable au bruit d'un soufflet de forge. Une forte odeur sulfureuse émanait du conducteur; elle était analogue à celle des machines électriques. Malgré la lumière du jour, on distinguait autour de la corde du cerf-volant, un cylindre lumineux, de trois à quatre pouces de diamètre. Il est probable, d'après cela, que si l'on eût opéré pendant la nuit, on eût assisté au spectacle admirable et vraiment unique, d'une immense colonne de lumière partant de la terre pour se perdre dans les cieux.
•Trois longues pailles, qui se trouvaient par hasard sur le sol, commencèrent une sorte de danse de pantins, qui réjouit beaucoup les spectateurs. Ces pailles, soulevées de terre, circulaient en sautillant, comme des marionnettes, au-dessous du tuyau de fer-blanc : ce spectacle dura un quart d'heure. Ensuite, quelques gouttes de pluie étant tombées, l'électricité redoubla d'énergie.
Romas cria de nouveau aux assistants de se reculer, et lui-même, se tenant plus à l'écart, jugea bon de ne plus tirer d'étincelles, même avec l'excitateur. Cet acte de prudence n'était que trop justifié. Ce ne fut pas, en effet, sans effroi qu'on entendit une explosion violente, qui provenait de l'électricité du conducteur se déchargeant sur la plus longue des pailles.
Le bruit de l'explosion, formée de trois craquements successifs, ne fut pas aussi fort que celui du tonnerre ; mais on l'entendit jusque dans le milieu de la ville. Quelques assistants le comparèrent au bruit que ferait une
grosse cruche de terre que Ton jetterait avec violence sur le pavé. La lame de feu qui parut au moment de cette explosion, aTait la forme d'un fuseau de quatre à cinq lignes de diamètre. La paille s'éleva le long de la corde du cerf-volant ; on la vit jusqu'à une distance de i 00 mètres, tantôt attirée, tantôt repoussée, avec cette circonstance que chaque fois qu'elle était attirée par la corde, il en partait des lames de feu accompagnées d'explosions.
A cette décharge, qui était certainement un petit coup de tonnerre, en succédèrent bientôt deux autres, occasionnées sans doute ^r quelques menus corps qui se trouvaient sur la terre au-dessous du tuyau de fer-blanc.
Une dernière observation que fit Romas dans le cours de cette expérience, et certainement la plus importante de toutes, c'est qu'à partir du moment où les étincelles tirées du conducteur de fer-blanc furent un peu fortes, jusqu'à la fin de l'expérience, les nuages ne donnèrent plus ni éclairs ni pluie, et qu'à peine entendit-on le tonnerre dans le ciel. Les signes d'orage reprirent après la chute du cerf-volant.
Ce fait prouve bien que Romas, dans cette expérience extraordinaire, fitavorterun orage, et déchargea des nuages électrisés, c'est-àdire les dépouilla de la plus grande quantité de leur fluide, qu'il fit descendre, inoflrensif, jusqu'à la terre (1).
L'expérience se termina par la chute du cerf- volant. Le vent ayant tourné à l'est, la pluie devint plus abondante et il tomba un peu de grêle. Dès lors le cerf-volant ne put plus se soutenir en l'air.
Pendant qu'il tombait, la corde ayant tou-
(1) L*expérience de liomas fait concevoir la possibilité d'un projet qui a élé mis en avant par Arago,et qui consisterait à traiisformer les nuages orageux en nuages ordinaires, à Talde de cerfs-volants ou d'aérostats munis de conducteurs convenables. En empêchant les orages, ce moyen pourrait aussi probablement prévenir la formation de la gréKs, qui semble liée à la présence, dans les nuages, d'une grande quantité de fluide électrique.
Pig. 371. -- Expérience du eerr-Totanl électrique faite par Homas, le
ché à un toit, on crot pouvoir la manier sans danger. On en pelota environ 40 mètres; mais le cerf-volant s*étanl par hasard un peu soulevé par Teffort du vent, le conducteur ne toucha plus au toit, et celui qui le tenait sentit dans les mains un craquement si fort, et dans le corps une commotion si violentu, qu'il fui obligé de tout lâcher, La corde qu'il abandonna tomba sur le pied de l'un des assistants, qui éprouva une fort<; secousse.
Le mémoire dans lequel Romas décrit Texpérience admirable que nous venons de rap-
I porter, se termine par des conseils aux personnes qui, selon son expression, « apat un courage mâle^ w voudraient faire la même tentative. Ces conseils donnés avec une précision rigoureuse, sont en harmonie avec les faits les mieux établis en électricité, et la science moderne ne trouverait aucun changement à y apporter. Les indications données par Romas pour se mettre à Tabri des dangers de rélectricité soutirée des nuages par le cerf- volant, sont applicables aux barres métalli(iue&. Si elles avaient été connues plus
tôt, l'infortuné Richmann, à Saint-Pétersbourg, ne serait pas mort foudroyé.
Le mémoire dans lequel Romas raconte les détails de Texpérience du cerf-volant , fut lu dans une séance publique de rentrée de l'Académie des sciences de Bordeaux, il excita dans rassemblée un yéritable enthousiasme. L'Académie des sciences de Paris, sur le désir de Tabbé Nollet, ordonna Tinstr lion de ce travail dans les Mémoires des savants étrangers : il parut dans ce recueil en 1755 (1).
Romas continua pendant plusieurs années, ses expériences sur Télcctricité atmosphérique, soit avec des barres, soit avec des cerfsvolants. Selon M. iMergey, professeur de physique au lycée de Bordeaux, auteur d'une excellente Étude sur les travaux de RomaSy couronnée en 1853 par l'Académie de Bordeaux, et à laquelle nous avons emprunté divers renseignements, « Romas consigna les « nombreux résultats de ses observations dans « un journal d'expériences qui n'a pas été « conservé. Quelques extraits de ce journal, « relatifs à l'électricité de l'air en temps ordi- « naire et en l'absence de tolit nuage orageux, « lui fournirent la matière d'un Mémoire pré- « sente à l'Académie de Bordeaux (avril 1753), « et qui existe encore en manuscrit, i»
Romas crut avoir constaté le premier la présence de l'électricité dans l'atmosphère par un ciel serein ; mais sa mauvaise fortune voulut que Lemonnier, comme nous l'avons dit plus haut, eût fait avant lui la même découverte, dont il donna communication à l'Académie des sciences de Paris, en novembre ^752. Nous devons dire pourtant que les expériences de Nérac, si elles vinrent après celles de Paris, furent faites sur une bien plus large échelle, et que les conclusions en étaient plus nettement formulées.
(l) Mémoires de mathématiques et de physique présentés à t Académie roya/e des sciences par divers savants et fus dans tes assemblées^ l U, p. 31):$.
Aucun physicien n'a jamais déployé, dan» \:jlk assemblable, l'audace dont Romas donna les preuves dans toutes ses expériences avec le cerf-volant électrique. Les résultats qu'il obtint sont vraiment prodiprieux et n'ont jamais été égalés. Le physicien Charles, qui, à l'exemple de Pilntre de Rozicr, exécuta plus tard des expériences avec le cerf-volant électrique, fut loin de reproduire l'intensité des phénomènes observés par Romas.
Plusieurs fois la vie du physicien de Nérac fut en danger. Le 21 juin 1756, il reçut une commotion si forte, qu'il fut jeté par terre. Les effets qu'il obtint en 1757 furent d'une intensité effrayante. Ce n'étaient plus dès étincelles électriques qu'il excitait du fil du cerf-volant, mais des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur, et d'un pouce de largeur, qui éclataient avec le bruit d'un coup de pistolet
La description de ces derniers résultats est contenue dans une lettre écrite par Romas à l'abbé NoUet, le 26 août 1757, et qui a été reproduite dans les Mémoires des savants éiran* gers à l'Académie de Paris :
« Vous Jugefltes, Monsieur, écrit Romas à l'abbé Nollet, que ma première expérience électrique du cerf- volant, où J'eus le plaisir de voir des lame* de feu de sept à huit pouces de longueur, méritait d'être connue du public, puisque vous m'avez fait Thonneur de l'insérer dans le second volume des mémoires fournis par les étrangers à votre académie ; mais les effets électriques du même cerf-volant ont été bien autre chose dans une expérience que Je fil le IG de ce mois, pendant un orage que J'ose dire n'avoir été que médiocre, puisqu'il ne tonna presque point et que la pluie fut fort menue. Imaginei-yooi de voir, Monsieur, des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur et d'un pouce de grosseur, qui faisaient autant ou plus de bruit que des coups de pistolet; en moins d'une heure j'eus cerlainement trente lames de cette dimension, sans compter mille autres de sept pieds et au-dessous. Mais ce qui me donna le plus de satisfaction dans ce nouveau spectacle, c'est que les plus grandes lames furent spontanées, et que, malgré l'abondance du feu qui les formait, elles tombèrent constamment sur le corps non électrique le plus voisin. Celte constance me donna tant de sécurité, que Je ne craignis pas d'exciter ce feu avec mon eaxitaieur, dans le temps même
LE PARATONNERRE
que l'orage était assez animé, et il arriva que, lorsque le verre dont cet instrument est construit n'eut que deux pieds 'de long, je conduisis où je voulus, sans sentir à ma main la plus petite commotion, des lames de feu de six à sept pieds avec la même facilité que Je conduisais des lames qui n'avaient que sept à huit pouces (l). »
On voit, d'après cela, que, dans cette expérience, Romas déchargeait un nuage orageux, et donnait l'exemple extraordinaire d'un homme osant, de ses propres mains, détourner et diriger la foudre. L'intensité des phénomènes électriques produits dans cette dernière circonstance tenait à l'excessive longueur de la corde du cerf-volant, qui n*avait pas moins de S20 mètres de longueur.
Pour manœuvrer plus commodément un cerf-volant muni d'une telle longueur de corde, Romas avait imaginé une petite machine portée sur un chariot mobile, à l'aide de laquelle il déroulait la corde, sans avoir besoin d'y toucher. 11 remplaça aussi, à la même époque, Vexcitateur à manche de verre par ^ un instrument d*un nouveau genre, consistant en un fil métallique attaché à la corde du ceri-Yolant, et que Ton manœuvrait de loin à Taide d*un cordon de soie ; mais il revint ensuite à la première disposition.
Ces expériences étonnantes sur l'électricité atmosphérique, Romas les exécutait presque toujours en présence des curieux et aux portes de la ville. La population de Néracy qu'impressionnaient fortement ces effrayantes scènes, avait fini par éprouver une sorte de terreur superstitieuse en présence de l'homme qui osait jouer ainsi avec le plus terrible des météores, et grâce aux préjugés du temps, l'assesseur au présidial passait à Nérac pour un sorcier.
Ce fâcheux renom s'était étendu jusqu'à Bordeaux, et Romas faillit en être .victime. En 1759, il s'était rendu dans cette ville, pour
(1) Mémoirei de malhtmatiquei et dephy tique prétentit à r Académie royale des sciences par divers savants^ U l\, p. (U.
répéter son expérience du cerf-volant électrique, en' présence de M. de Tourny, le célèbre intendant de la province de Guyenne. Le jardin public fut choisi comme le lieu le plus convenable pour lancer le cerf- volant, qui fut déposé provisoirement, et en attendant un jour d'orage, chez un cafetier logé dans les bâtiments de la terrasse du jardin.
Par malheur, la foudre vint inopinément à tomber sur ces bâtiments. La clameur publique ne manqua pas dès lors, d'accuser le cerf-volant du physicien de Nérac d'avoir attiré le tonnerre. Le peuple se rassembla en tumulte devant le café, menaçant de tout saccager. Le maitre de la maison, pour donner satisfaction aux mécontents, se hâta de jeter hors de chez lui l'innocente machine, que la multitude eut bientôt mise en pièces. L'expérience projetée ne put donc avoir lieu.
Depuis ce jour, lorsque Romas passait dans les rues de Bordeaux, on s'écartait à son approche, et on se montrait du doigt le magistrat audacieux qui tenait d'une puissance occulte le secret de faire tomber la foudre.